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Full text of "Histoire des Juifs"

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HISTOIRE 

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Se l'époque du gaon Saadia (920) 
à l'époque de la Réforme (1500) 



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De l'époque du gaon Saadia (920) 
à l'épaqne de la Réforme (1500) 



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HISTOIRE 



DES JUIFS 



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HISTOIRE 

DES JUIFS 



TOME QUATRIEME 

TRADUIT DE L'ALLEMAND 

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MOÏSE BLOCH 

De répoque du gaon Saadia (920) 
à répoque de la Réforme (1500) 



PARIS 

LIBRAIRIE A. DURLAGHER 

83*'"», RUE LAFAYETTE, 83*" 

1893 

Droits de traduction et de reproduction réservés. 



GRAETZ 



HISTOIRE 

DES JUIFS 

ÏOME QUATRIÈME 

TRADUIT DK I,' A 1. I. E M A N D 

MOÏSE BLOCH 

De l'époque da gaon Saadia (920) 
à l'époque de la Réforme (1500) 



PARIS 

LIBRArEIK A. DUBI^ACHEB 



HISTOIRE 



DES JUIFS 



IV 



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HISTOIRE 

DES JUIFS 



TOME QUATRIEME 

TRADUIT DE L'ALLEMAND 

MOÏSE BLOCH 

De l'époque du gaon Saadia (920) 
à l'époque de la Réforme (1500) 



PARIS 

LIBRAIRIE A. DURLAGHER 

83"», RUE LAFAYETTE, SS*'» 

1893 

Droits de traduction et de reproduction réservés. 





HISTOIRE 

DES JUIFS 



TOME QUATRIEME 

TRADUIT DE L'ALLEMAND 

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MOÏSE 'BLOCH 

De répoque du gaon Saadia (920) 
à répoque de la Réforme (1500) 



PARIS 

LIBRAIRIE A. DURLAGHER 

83*'», RUE LAFAYETTE, 83*'" 

1893 

Droits de traduction et de reproduction réservés. 



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TROISIÈME PÉRIODE 



LA DISPERSION 



DEUXIEME EPOQUE 

LA SCIENCE ET LA POÉSIE JUIVES 

A LEUR APOGÉE 



CHAPITRE PREMIER 

SAADIA, HASDAÏ ET LEURS CONTEMPORAINS 

(928-970) 

Après la disparition de la branche des Carolingiens en Germanie, 
au moment où, dans l'Europe chrétienne, le dernier rayon de la vie 
intellectuelle s'éteignait sous les ténèbres croissantes du moyen 
âge, la civilisation juive brillait d'un très vif éclat. Tandis que les 
hauts dignitaires de l'Église et la foule ignorante étaient d'accord 
pour condamner toute recherche scientifique comme œuvre dia- 
bolique, les chefs de la Synagogue encourageaient, au contraire, 
le peuple à s'instruire. Pendant trois siècles consécutifs, les doc- 
teurs juifs se montrèrent pour la plupart les principaux promoteurs 
de l'instruction. 

Le mouvement qui se développa à cette époque, parmi les Juifs, 
avec une intensité si remarquable^ était dû surtout à deux savants, 
dont l'un vivait en Orient et l'autre en Occident : c'étaient Saadia, 
à Sora, et Hasdaï, en Espagne. Avec l'apparition de ces deux 
esprits éminents commence, dans l'histoire juive, une nouvelle 
époque, qu'on peut qualifier de scientifique. Ce fut pour le 
judaïsme comme un nouveau printemps, une époque de jeunesse 
et d'activité, pendant laquelle la poésie fit entendre ses accents 

IV. i 



426859 



2 HISTOIRE DES JUIFS. 

gais et mélodieux. Devant ce réveil intellectuel, on oublia bien vite 
la chute de Texilarcat. Déjà une première fois, après la destruction 
du premier temple et la cessation du culte des sacriflces, une 
nouvelle vie religieuse avait refleuri en Israël sur des ruines. Main- 
tenant, de nouveau, la vie religieuse des Juifs reprenait un admi* 
rable essor au moment même où, par suite de la fermeture des 
écoles babyloniennes, on la croyait éteinte pour toujours. Elle chan- 
gea seulement de pays. Transplantée des bords de TEuphrate en 
Europe, elle dépouilla peu à peu ses formes orientales pour prendre 
en quelque sorte un caractère européen. Saadia est le dernier 
représentant de la civilisation juive en Orient. Hasdaïet les autres 
savants qui se formèrent à son école sont les premiers promoteurs 
d*une civilisation judéo-européenne. 

Saïi ou Saadia ten Joseph (892-942), de la ville de Fayyoum, 
dans la haute Egypte, fonda le premier une science juive parmi 
les rabbanites. Il fut le créateur de la philosophie religieuse au 
moyen âge. Son savoir était très étendu. Outre son érudition tal- 
mudique, il possédait des connaissances variées, qu'il avait acquise- 
chez les caraïtes et les musulmans de son époque. Il avait égales 
ment un sentiment très élevé de la religion et de la morale et était 
doué d*un caractère droit et ferme, sachant ce qu*il voulait et 
mettant au service de sa volonté une rare persévérance. 

On sait peu de chose de sa jeunesse. Comme, de son temps, 
rÉgypte ne possédait pas de savants talmudistes, il faut bien 
admettre qu*il était redevable à sa seule intelligence de la supério- 
rité qu*il avait acquise dans le domaine talmudique. Il était aussi 
très versé dans la littérature caraïte, comme aucun rabbanite ne le 
fut avant lui. Â Tâge de vingt-trois ans, il publia, sous le titre de 
« Réfutation d*Ânan », un ouvrage de polémique contre les caraïtes. 
On ne connaît pas le contenu de cet écrit, mais il est vraisemblable 
que Saadia y démontrait la nécessité de la tradition et faisait res- 
sortir les erreurs et les inconséquences d*Ânan. Un autre de ses 
ouvrages reproche à Anan d*avoir étendu beaucoup trop loin les 
degrés de parenté et représente le fondateur du caraïsme comme 
un ambitieux « impudent et irréligieux », que son outrecuidance 
seule a éloigné du judaïsme talmudique. 

A peine arrivé à Tâge d*homme, Saadia, au grand profit du 



SAADIA, 3 

judaïsme, entreprit un travail qui présentait de nombreuses diffi- 
cultés. Jusqu*alors, Tétude sérieuse de la Bible était restée le pri- 
vilège des caraïtes, qui avaient publié de nombreux commentaires 
sur rÉcriture sainte. Les docteurs rabbanites n'accordaient d'atten- 
tion qu'au Talmud. Frappé de cette infériorité des rabbanites, 
Saadia résolut de traduire la Bible en arabe, langue qui était alors 
comprise par les Juifs depuis Textrême Occident jusqu'aux Indes; 
il accompagna la traduction d'explications plus ou moins longues, 
selon qu'il le jugeait nécessaire. Par là, il poursuivait un triple 
but : rendre l'Écriture sainte accessible au peuple; arrêter le 
développement du caraïsme qui, par des interprétations spécieuses, 
cherchait à mettre la tradition en contradiction avec la Bible ; et 
enfin, réagir contre les divagations des mystiques, qui prenaient 
à la lettre les anthropomorphismes de la Bible. Convaincu que la 
loi orale est d'origine divine aussi bien que la loi écrite, et persuadé, 
d'un autre côté, que ni l'Écriture sainte ni la tradition ne peuvent 
être en contradiction avec la raison, Saadia admettait que, s'il se 
rencontrait quand même des contradictions, elles ne pouvaient 
être qu'apparentes, et par sa traduction comme par son commen- 
taire il s'efforça de les faire disparaître. Pour atteindre le but 
quil poursuivait, il dénaturait souvent le sens des mots. Aussi la 
traduction de Saadia, malgré l'esprit puissant et original de son 
auteur, présente-t-elle un défaut capital. Comme elle cherche à 
mettre la Bible d'accord avec la tradition et les conceptions phi- 
losophiques de l'époque, elle fait souvent dire au texte plus et 
autre chose qu'il ne dit en réalité. 

Contrairement à l'habitude des Juifs qui écrivaient en arabe, 
Saadia transcrivit sa traduction en caractères arabes et non pas en 
caractères hébreux, pour la rendre accessible aux lecteurs musul- 
mans. 

En même temps qu'il traduisait la Bible, Saadia composa égale- 
ment une sorte de grammaire hébraïque en langue arabe et un 
lexique hébreu, connu sous le titre hébreu A'iggarôn, Dans ce 
dernier ouvrage aussi se présentent bien des erreurs de sens et de 
philologie. Cependant, Saadia a rendu des services importants par 
ses travaux grammaticaux et exégétiques, parce qu'il a ouvert la 
voie, chez les rabbanites, à l'étude de la Bible et aux recherches 



4 HISTOIRE DES JUIFS. 

linguistiques. Ses erreurs mêmes furent utiles a ses successeurs. 

Par ses attaques contre le caraïsme, Saadia se créa de nombreux, 
ennemis. Auparavant, les caraïtes pouvaient porter impunément 
des coups au judaïsme talmudique, sans craindre aucune riposte. 
Aussi étaient-ils fort irrités de se voir attaqués à leur tour, et ils. 
cherchèrent naturellement à rendre coup pour coup. De là, entre 
les rabbanites et les caraïtes, une lutte très ardente, qui eut cet 
excellent résultat de réveiller dans les deux camps Tintérèt pour 
les études bibliques. Un des principaux antagonistes caraïtes d& 
Saadia fut Salmon àen Yerukam (Ruhaïm), né à Fostat en 885 et,: 
par conséquent, âgé seulement de quelques années de plus que^ 
Saadia. D'autres caraïtes encore étaient entrés dans Tarène. Mais 
Saadia était toujours prompt à la riposte, se défendant avec vigueur 
et maintenant victorieusement tous ses arguments. 

Grâce à sa vaillante polémique et à ses nombreux écrits, Saadia 
fut bientôt connu dans les communautés juives du khalifat de 
l'Afrique et de l'Orient. Sa réputation était surtout très grande 
dans la ville où résidait le gaon, à Sera. 

A ce moment, la situation de l'académie de Sora était déplorable. 
En l'absence de savants, l'exilarque David ben Zakkaï avait dO 
placer à la tête de cette école un simple tisserand du nom de Yom 
Tob Kahana ben Jacob. Celui-ci était en fonctions depuis deux 
ans quand il mourut (928). Sur les conseils de Kohen-Cédék, gaon 
de Pumbadita, qui avait surtout en vue le développement de son 
école, l'exilarque résolut alors de laisser tomber complètement 
l'académie de Sora, d'en faire venir les membres restants à Pum- 
badita et de nommer un gaon honoraire de Sora qui aurait son 
siège à Pumbadita. Le fils d'un gaon de Pumbadita, du nom de 
Nathan ben Yehudaï, venait d'être revêtu de cette nouvelle dignité 
quand il mourut subitement. Pour les contemporains, la fin sou- 
daine du gaon honoraire était un avertissement du ciel, c'était Dieu 
lui-même qui proclamait ainsi la nécessité de maintenir l'ancienne 
et vénérable académie de Sora. L'exilarque revint alors sur sa 
première décision et consentit à nommer de nouveau un gaon à' 
Sora même. 

Deux candidats étaient en présence, Siaadia et une autre personne, 
pieu connue, mais d'ancienne noblesse, et qui s'appelait Cémah ben 



SAADIA NOMMÉ GAON. «5 

Schahin. Ne sachant lequel nommer, Texilarque David' consulta 
Nissi Naharvani, dont Tavislui paraissait être d'autant plus désinr 
téressé qu'il avait décliné pour lui-même l'honneur d'être élevé au 
gaonat. Nissi se prononça en faveur deCémah. Il reconnaissait 
cependant la grande supériorité de Saadia, qui, dit-il, « surpas- 
sait tous ses contemporains en sagesse, en piété et en éloquence», 
mais il craignait « son esprit ferme et indépendant que rien 
n'effraie ». D'après Nissi, cette indépendance de caractère pouvait 
devenir une cause permanente de conflits entre Saadia et l'exi- 
larque^ et cela à un moment où ce dernier avait besoin de trouver 
dans le gaon de Sera un instrument docile pour réprimer l'arrogante 
présomption de l'académie de Pumbadita. David nomma néanmoins 
Saadia (mai 928). 

C'était peut-être la première fois qu'on élevait à la dignité de 
gaon un savant du dehors, qui n'avait pas passé de nombreuses an- 
nées dans les écoles talmudiques, ni franchi un à un tous les degrés 
de la hiérarchie. Il faut ajouter également que Saadia était connu 
par ses travaux scientifiques bien plus que par son érudition talmu- 
dique. Aussi peut-on dire que parla nomination de Saadia aux 
fonctions de gaon, la Babylonie renonçait en quelque sorte en faveur 
du dehors à la suprématie qu'elle avait exercée pendant sept siècles 
sur les Juifs de tous les pays et proclamait que pour elle les connais- 
sances philosophiques avaient autant de valeur que la science 
talmudique. Le libre examen, banni des académies avec Anan, le 
fondateur du caraïsme, y fit sa rentrée solennelle avec le philo- 
sophe Saadia. 

La personnalité de Saadia rendit un éclat momentané à l'école 
de Sera. Sentant la gravité des obligations qui lui incombaient, le 
nouveau gaon se mit au travail avec ardeur. Il essaya de combler 
les lacunes qui s'étaient produites dans le Collège et confia les 
diverses fonctions académiques à des personnes méritantes, quoi- 
que jeunes. Mais il dut bientôt reconnaitreque l'ancienne splendeur 
de Sera avait bien pâli, que les titres emphatiques et les qualifi- 
cations pompeuses des divers fonctionnaires cachaient le vide et 
le néant, et que toutes ces vénérables antiquités étaient condamnées 
à une disparition prochaine. Sans autorité dans les communautés, 
('exilarcat, au lieu de chercher un point d'appui dans son accord 



il- . 



6 HISTOIRE DES JUIFS. 

avec les académies, était ea conflit perpétuel avec elles. A la 
cour, il D*avait d^influence qu*ea Tachetant à deniers comptant» 
et il n^obtenait du peuple que par des exactions les sommes 
considérables qui lui étaient nécessaires pour payer favoris et 
courtisans. Les collèges académiques, de leur côté, pressuraient 
les communautés pour en tirer les ressources dont ils avaient 
besoin. Partout régnaient l'arbitraire et la violence. Ainsi, Texi- 
larque David excommunia les Juifs de Fars (Hamadan?), parce qu'ils 
avaient refusé de contribuer à une collecte faite par son fils, et il 
en informa le khalife, qui leur infligea une forte amende. 

Les gaonim n'avaient pas un mot de blâme pour de tels faits l 
Saadia lui-même, si honnête et si courageux, était obligé de se 
taire, car son élection était encore de date trop récente. Du reste> 
sa renommée lui avait créé des ennemis, qui épiaient ses actes et 
ses paroles pour les tourner contre lui. D'une part, il avait pour 
adversaire Kohen-Cédék, le gaon de Pumbadita, affligé que son 
collègue de Sera le mit complètement dans l'ombre, et, d'autre part^ 
il avait excité la haine d'Aaron (Kalb) ibn Sardjadou, de Bagdad, 
homme encore jeune, savant, riche et très influent. Comme il se 
sentait surveillé par des personnes malveillantes et que sa situa- 
tion n'était pas encore très solide, il garda d'abord le silence sur 
les faits répréhensibles qu'il voyait commettre. Mais l'indignation 
l'emportant un jour sur la prudence, il s'éleva énergiquement 
contre la conduite coupable de ceux qui avaient la charge de repré* 
senter le judaïsme dans la Babylonie. 

Voici le fait qui provoqua la protestation de Saadia. Dans un pro* 
ces relatif à un héritage important, l'exilarque David, influencé 
parla promesse de recevoir un riche présent, avait rendu un juge* 
ment qui ne paraissait pas équitable. Pour rendre la sentence exé» 
cutoire, il demanda aux deux gaonim d'y apposer leur signature. 
Kohen-Cédék y consentit, mais Saadia s'y refusa, et, sur les ins« 
tances des deux parties, il fit connaître les motifs de son refus* 
L'exilarque lui enjoignit, par l'intermédiaire de son fils Juda, de 
signer l'arrêt sans retard. Saadia répliqua que, dans les questions 
de droit, la loi prescrivait de n'avoir d'égards ni pour les grands ni 
pour les petits, et, malgré l'insistance de Juda et ses menaces de 
destitution^ il persista dans son refus. Irrité de cette résistance^ 



L'EXILARQUE CONTRE SAADIA. 7 

Juda leva la main sur Saadia et, d'un ton violent, lui ordonna encore 
une fois de signer. Les gens du gaon le mirent à la porte. Se considé* 
rant alors comme outragé, David révoqua le gaon, Texcommunia et 
nomma à sa place un homme encore très jeune, Joseph ben Jacob 
ben Salia. Loin de se laisser intimider, Saadia destitua à son tour 
Texilarque David et, d*accord avec ses partisans, il le remplaça 
par son frère Josia Hassan (930). 

II se forma alors deux partis, celui de Saadia et celui de David. Le 
gaon était soutenu par tous les membres du Collège de Sera et par de 
nombreux savants de Bagdad, il avait contre lui Aaron ibn Sardja- 
dou et probablement Kohen-Cédék avec le Collège de Pumbadita. 
Les deux adversaires en appelèrent au khalife Almouktadir et 
achetèrent à prix d'argent les bonnes grâces de ses favoris. Sur 
Tordre du khalife, le vizir Ali ibn Isa, assisté de plusieurs hauts 
dignitaires, fit comparaître les deux partis devant lui. Il n'intervint 
aucune décision sous Almouktadir, sans doute à cause du grand 
nombre de vizirs qui se succédèrent dans les deux dernières 
années du règne de ce khalife et à cause des troubles qui se pro- 
duisirent fréquemment pendant cette période (930-932). Saadia et 
Joseph ben Satia continuèrent à remplir tous les deux les fonctions 
de gaon de Sera, et David ainsi que son frère Josia Hassan restèrent 
tous les deux exilarques. 

Ce ne fut qu'après la mort d'Almouktadir, tué dans une émeute 
(octobre 932), et à Tavènement de son successeur, le khalife Kahir, 
que la cause fut définitivement jugée. Kahir était extrêmement 
pauvre, son trésor était à sec et il avait un besoin pressant d'argent. 
Comme les partisans de David disposaient de ressources plus con- 
sidérables que ceux de Saadia, ce fut Texilarque qui triompha. 
Kahir défendit à Saadia de conserver les fonctions de gaon et peut- 
être même de continuer à séjourner à Sera (933). L'anti-exilarque 
Hassan fut exilé à Khorassan, où il mourut. 

Saadia vécut pendant quatre ans (933-937) très retiré à Bagdad. 
Quoique sa santé et son caractère se fussent altérés à la suite des 
déboires qu'il avait subis, son esprit avait conservé toute sa puis-< 
sance, et c'est dans sa retraite, à Bagdad, qu'il composa ses œuvres 
les plus importantes et les plus originales. Il écrivit des travaux 
talmudiques et des prières rimées et non rimées empreintes d'une 



8 . HISTOIRE DES JUIFS. 

ardente piété, réunit les prières de la Synagogue dans un ordre ré- 
gulier (Siddour), publia les règles du calendrier (Ibbour), soutint des 
discussions avec le massorète Âaron ben Ascher, de Tibériade, et se 
montra, en général, dans cette période, un écrivain actif et fécond. 
Ses écrits les plus remarquables sont les deux ouvrages dans 
lesquels il a exposé ses idées philosophiques : son commentaire 
sur a le Livre de la Création » {Sèfér Yecira) et son « Traité des 
Croyances et des Opinions », tous deux en arabe. Ni les caraïtes 
ni les Arabes ne possédaient encore à cette époque un système 
complet de philosophie religieuse. Saadia fut le premier à créer un 
pareil système; il emprunta à Técole arabe des mutazilites sa 
méthode et quelques-unes des questions philosophiques qu'il traita 
dans ses ouvrages. Quelques années auparavant, Saadia avait eu 
la singulière idée de publier un parallèle entre les dix commande- 
ments et les dix catégories d'Aristote. 

: En publiant (en 934) le « Traité des Croyances et des Opinions », 
Saadia avait pour but de combattre et de rectifier les erreurs qui 
•avaient cours sur le judaïsme parmi les incrédules et les sceptiques, 
et aussi dans la foule croyante mais ignorante, qui considérait 
comme hérétiques ceux qui se permettaient de raisonner sur les 
questions religieuses, a Je suis vivement peiné, dit Saadia dans 
son introduction, qu*il existe des êtres intelligents, même parmi 
mon peuple, qui ont une foi imparfaite et des idées religieuses 
absolument fausses. Les uns nient des vérités claires comme te 
soleil et se vantent d*ètre incrédules, d'autres sont plongés dans 
Tabime du doute, ils sont submergés sous des flots d'erreurs, et le 
plus courageux nageur n'ose pas les en tirer. Étant, par la grâce 
de Dieu, en état de leur être utile, je considère comme un devoir 
de les remettre par mon enseignement dans le droit chemin... A 
ceux qui déclarent que la spéculation philosophique conduit à la 
négation et à l'incrédulité, je répondrai que pareille crainte ne peut 
exister que chez la foule ignorante, chez ceux, par exemple, qui 
croient dans notre pays que quiconque se rend aux Indes est sûr 
de s'enrichir, ou chez ceux qui admettent que quelque monstre 
semblable à un dragon avale la lune et produit ainsi l'éclipsé, ou 
qui croient à d'autres absurdités de ce genre. On objectera peut-être 
que les plus éminents d'entre les docteurs juifs ont défendu de 




PHILOSOPHIE DE SAADIA. ^ '9 

rechercher rorigîne du temps et deTespace, comme il est dit dans 
le Talmud (Haguiga, 11) : Celui qui se préoccupe de ce qui est en 
bas et en haut, de ce qui a été avant et sera après ^ n'est pas digne 
de vivre. Je répliquerai à ces adversaires de la philosophie qu'il 
n*est pas possible que le Talmud ait défendu la spéculation sérieuse, 
- puisque notre Créateur nous Ta, au contraire, prescrite... Les Tal- 
mudistes nous défendent seulement de dédaigner complètement 
les livres des prophètes et d'accepter ce que la raison suggère à 
chacun de nous sur l'espace et le temps, parce que nous pourrions 
être conduits tantôt à la vérité, tantôt à Terreur... Même dans les 
cas où nous atteindrions la vérité, cette vérité ne serait pas établie 
sur des bases solides, parce qu'elle ne serait pas confirmée par la 
Révélation. Mais si la philosophie est guidée par la foi, elle ne 
s'égarera pas, elle confirmera au contraire les vérités de la Révé- 
lation et pourra réfuter les objections faites par les incrédules 
contre la Révélation. On peut considérer comme acquise (Z ;?mrê 
la vérité du judaïsme révélé, puisqu'elle a été affirmée par des 
miracles... Mais, pourrait-on objecter, si la spéculation philoso- 
phique apporte à l'esprit la même conviction que la Révélation, 
celle-ci a été inutile puisque la raison humaine est capable de 
trouver la vérité sans l'intervention divine. A cet argument je 
réponds que la Révélation a été nécessaire, parce que l'esprit 
humain livré a ses seules facultés n'aurait découvert la vérité qu'a- 
près de longs tâtonnements, il aurait été assailli de mille doutes, et 
mille accidents l'auraient fait dévier du droit chemin. Dieu nous a 
épargné toutes ces difficultés et nous a envoyé ses messagers, qui 
nous ont parlé en son nom et ont confirmé leurs paroles par des 
miracles. » 

Cette argumentation en faveur de la Révélation était devenue 
nécessaire à l'époque de Saadia. Car, par suite de l'influence de 
récole philosophique des mutazilites, l'incrédulité religieuse avait 
fait dans le khalifat d'Orient de tels progrès qu'un poète arabe, 
Abou-1-Ala, contemporain de Saadia, pouvait dire : « Musulmans, 
juifs, chrétiens et mages, tous marchent dans l'erreur et les 
ténèbres; il n'y a plus dans le monde que deux espèces d'hommes, 
les uns sont intelligents mais incrédules, les autres ont la foi mais 
inanquent d'intelligence. » Le judaïsme n'avait point échappé aux 



I 



10 . HISTOIRE DES JUIFS. 

attaques des sceptiques. On avait commencé par dénier toute auto- 
rité aux décisions des gaonim et des docteurs du Talmud, puis peu 
à peu on avait mis en doute le caractère sacré de la Bible et le fait 
même de la Révélation. 

Le principal représentant du scepticisme juif de cette époque 
était le rabbanite Hivi Âlbalchi, de la ville de Balch, dans Tan* 
cienne Bactriane. Dans un de ses ouvrages, il s^attaqua à la Bible 
et fit deux cents objections contre la possibilité d'une Révélation 
divine. Malgré leur hardiesse, les opinions de Hivi trouvèrent des 
partisans, même de son temps, et furent enseignées dans certaines 
écoles juives. Saadia, qui avait déjà écrit en Egypte contre Hivi, 
s'efforça particulièrement dans son « Traité des Croyances et des 
Opiiiions » de prouver Tinanité des objections de son adversaire 
contre la Révélation, en même temps qu'il réfutait les arguments 
invoqués contre le judaïsme par les chrétiens et les musulmans. 

Pendant que Saadia, banni et excommunié, composait son impor- 
tant et remarquable ouvrage philosophique, les circonstances 
étaient devenues plus favorables pour lui. Au cruel et cupide kha- 
life Kahir avait succédé un souverain honnête et juste, Alradhi, dont 
le vizir, Ali ibn Isa, estimait beaucoup Saadia.Le gaon Kohen-Cédék 
était mort en 936 et avait été remplacé par un homme paisible, 
Cémah ben Kafnaï. L'exilarque David n'avait donc plus qu'un seul 
partisan sérieux, Aaron ibn Sardjadou. La réputation de Saadia 
avait, au contraire, tellement grandi que dans un nouveau procès 
qui venait d'éclater une des parties avait chargé le gaon exilé de 
la représenter contre Texilarque David^ défenseur de l'autre partie. 
Irrité de ce choix, qu'il considérait comme une injure personnelle, 
l'exilarque fit maltraiter celui qui avait fait appel à l'honnêteté et 
au talent de Saadia. Cet acte de violence produisit une vive émotion, 
on se convainquit de la nécessité de tenter un rapprochement 
entre le gaon et l'exilarque, et, pour réussir dans cette tentative, 
on invoqua l'intervention d'une personne influente de Bagdad, 
Kasser ben Aaron, beau-père d'ibn Sardjadou. 

Kasser accepta la mission de paix qu'on lui confiait et parvint 
tout d'abord à réconcilier son gendre avec Saadia. Après bien des 
pourparlers, l'exilarque consentit enfin, à son tour, à faire la paix. 
Une fois ce résultat obtenu, Kasser demanda à Saadia d'oublier 



GÉNÉROSITÉ DE SAADI A. 1 1 

également et de pardonner. Le gaon accéda avec empressement à 
cette proposition. Quand Saadia et David se rencontrèrent, en 
présence d'une foule sympathique, dans la maison où devait avoir 
lieu la réconciliation définitive, ils s'embrassèrent cordialement et 
se promirent de vivre dorénavant en amis. Saadia resta pendant 
plusieurs jours Thôte fêté de Texilarque et fut rétabli avec des 
honneurs particuliers dans ses fonctions de gaon. 

A la suite de cette réintégration, Tacadémie de Sora reconquit 
son éclat et sa supériorité sur sa rivale de Pumbadita. On la con- 
sulta des pays les plus éloignés sur des points de casuistique, et 
Saadia, malgré son déplorable état de santé, répondit à toutes les 
questions qui lui étaient soumises. La plupart de ses réponses, 
qui sont très nombreuses et datent en grande partie de la dernière 
année de son gaonat, sont écrites en arabe; quelques-unes seule- 
ment sont rédigées en hébreu. 

Après la mort de David (vers 940), Saadia fit preuve d*une grande 
générosité d'âme. Oubliant Tiniquifé dont il avait été victime, il 
chercha et réussit à faire élever Juda, le fils de son ancien adver- 
saire, à la dignité d'exilarque. Juda ne conserva ses fonctions que 
pendant sept mois ; il mourut, laissant un enfant de douze ans. 
Saadia recueillit Torphelin dans sa maison et l'éleva avec soin, pour 
qu'il pût succéder un jour à son père. Il nomma provisoirement 
comme exilarque un parent de Torphelin, un membre de la famille 
des Benè-Haiman^ résidant à Nisibis. A peine installé, le nouveau 
Rèsch Galutha fut accusé par des musulmans d'avoir outragé 
Mahomet, et il fut tué. 

Quand le fils de Juda eut atteint Tâge d'homme, on Tinvestit 
de la dignité d'exilarque. Résolus, dans leur fanatisme, à ne pas 
tolérer que les JuiCs eussent plus longtemps à leur tête un prince 
ùà leur religion, des musulmans, nobles et gens du peuple, for'- 
mèrent un complot contre la vie de Texilarque. En vain le khalife 
chercha à entraver l'exécution de ce projet. Le crime tut accompli. 
Pour ne pas mettre de nouvelles existences en danger, les repré- 
sentants du judaïsme décidèrent de ne plus nommer d'exilarque. 
C'est ainsi que disparut l'exilarcat après une durée de sept siècles. 
Il succomba sous les coups du fanatisme musulman comme le 
patriarcat avait succombé auparavant en Judée sous les attaques 



12 HISTOIRE DES JUIFS. 

de Tintolérance chrétienne. L'unité du judaïsme babylonien n*était 
plus représentée que par les académies de Sera et de Pumbadita; 
mais celles-ci aussi étaient près de leur fln. 

La mort de Saadia (942) amena la décadence irrémédiable de 
récole de Sora. Quoique Saadia eût laissé un fils, Dossa, qui était 
versé dans le Talmud et la philosophie, on lui donna comme suc- 
cesseur son ancien rival, Joseph ben Satia. Sous ce gaon, l'aca- 
démie de Sora perdit la prépondérance que Saadia lui avait as- 
surée sur récole de Pumbadita. Celle-ci était alors dirigée par Ibn 
Sardjadou, homme fort riche, établi pendant longtemps comme 
commerçant à Bagdad, et qui avait été élevé au plus haut grade 
de la hiérarchie académique sans avoir eu à franchir les échelons 
inférieurs et sans jamais avoir été membre du Collège. Il pos- 
sédait quelques connaissances philosophiques et avait publié 
un ouvrage sur la philosophie et un commentaire sur le 
Pentateuque. 

Pendant les dix-huit années qu'Ibn Sardjadou resta en fonctions 
(943-960), il travailla de tout son pouvoir, à Texemple de son pré- 
décesseur Kohen-Cédék, à étendre l'influence et Tautorité de son 
école. De toutes parts on lui adressait des questions rituéliques. 
L'académie de Sora, au contraire, déclinait de plus en plus; elle ne 
recevait plus de subsides du dehors et, par conséquent, ne pouvait 
plus entretenir d'élèves. Sa décadence devint telle que son chef, 
Joseph ibn Satia, Tabandonna lui-même pour se rendre (vers 948) 
àBassora. 

Les Juifs de Sora voyaient arriver avec douleur la fin de l'école 
fondée par Rab, qui^ pendant plus de sept siècles, avait fait la 
gloire de leur communauté. Ils essayèrent donc de relever leur 
académie. Quatre jeunes savants furent envoyés à l'étranger pour 
recueillir des dons et réveiller l'intérêt des communautés juives 
en faveur de cette ancienne et vénérable école. Mais la fatalité 
paraissait conspirer contre l'académie de Sora. Les quatre délé- 
gués furent faits prisonniers, sur les côtes d'Italie, par un amiral 
bispano-maure, Ibn Ruhami, et expédiés, l'un en Egypte, l'autre 
en Afrique, le troisième à Cordoue et le dernier probablement à 
Narbonne. Loin d'aider à la reconstitution de l'école de Sora, ces 
quatre savants contribuèrent par leur départ, involontairemeati 



POLÉMIQUES DES CARAÏTES. 13 

il est vrai, à précipiter la chute du gaonat. C'était TEspagne qui 
allait devenir le centre de la civilisation juive. 

Encouragés par la disparition de Técole de Sora et surtout par 
la mort de Saadîa, leur plus redoutable adversaire, les caraïtes 
attaquèrent de nouveau les rabbanites avec une grande violence. 
On aurait dit qu*il s'agissait pour eux de donner le coup de grâce 
au rabbanisme. Salmon ben Yeruham, si vivement combattu par 
Saadia, arriva en toute hâte de Palestine en Babylonie pour accuser 
son ancien adversaire, dont la mort le garantissait contre toute 
nouvelle riposte, de n'avoir su défendre le Talmud qu'en l'inter- 
prétant faussement. A côté de lui, luttait avec vaillance et passion 
un jeune caraïte de Jérusalem, Aboulsari Sahal ben Maçliah 
Kohen, homme austère et fanatique, qui comprenait l'arabe, écri- 
vait l'hébreu avec une grande élégance et passait aux yeux de ses 
coreligionnaires pour un savant remarquable. 

Comme si c'était une question d'honneur pour les caraïtes de 
réfuter les arguments de Saadia, Sahal, après bien d'autres écri- 
vains, commença par répondre aux attaques que le gaon avait 
dirigées contre le caraïsme. Mais il ne s'en tint pas là. Il organisa^ 
des conférences publiques, probablement à Bagdad, pour démon- 
trer les erreurs des rabbanites, il y adjurait les assistants, par 
leur salut, de rejeter tout ce qui est tradition et de refuser toute 
obéissance aux lois établies par les académies de Sora et de Pum- 
badita, « personnifiées par les deux femmes coupables dont parle 
le prophète Zacharie, et qui ont transporté le péché en Babylonie. » 
Ces attaques ne restèrent naturellement pas sans réponse. Un 
rabbauite influent semble avoir fait appel au pouvoir séculier pour 
mettre fin à la propagande caraïte. Un autre rabbanite, Jacob ben 
Samuel, disciple de Saadia, emprunta à Sahal ses propres armes^ 
pour le combattre, il parla contre le caraïsme dans les rues et sur 
les places publiques. 

La réplique passionnée de Sahal aux attaques de Jacob, ré- 
digée dans un excellent hébreu, donne des renseignements inté- 
ressants sur la situation du caraïsme et du rabbanisme de ce 
temps. Après avoir raillé en vers élégants, le mauvais style hébreu 
de son adversaire et accusé les rabbanites d'avoir dénaturé le 
judaïsme, Sahal continue en ces termes : a Je suis venu de Jéru- 



14 HISTOIRE DES JUIFS. 

salem pour avertir le peuple et le remettre dans le droit chemin. 
Que û'ai-je la force d'aller de ville en ville pour réveiller le peuple 
de Dieul Tu crois que j'ai été attiré en Babylonie par l'espoir d'un 
bénéfice, comme tant d'autres qui écorchent les pauvres jusqu'à 
l'os. Je me suis rendu ici au nom de Dieu... Pouvais-je m'abstenir 
de faire ce voyage quand je me sentais profondément ému devant 
l'impiété de mes frères et concitoyens, quand je les voyais suivre 
une mauvaise route, imposer un joug pesant aux ignorants, op-^ 
primer et rançonner les faibles, établir leur autorité par l'excom- 
munication et la persécution, faire appel au bras séculier des 
musulmans, contraindre les pauvres à emprunter de l'argent à 
intérêts pour s'enrichir et pouvoir acheter l'appui des fonction- 
naires! Comment me taire quand je vois les chefs des commu- 
nautés manger sans scrupule avec des non-juifs, quand je m'a- 
perçois que des membres de mon peuple adoptent des pratiques 
païennes, s'asseoient sur des tombes, séjournent avec les morts 
et adressent avec ferveur cette invocation à José le Galiléen : 
Puisses-tu ne guérir! Puisses-tu me donner des enfants! Pour 
obtenir la guérison, ils se rendent en pèlerinage auprès des tom- 
beaux d'hommes pieux, font des illuminations ou brûlent de l'en- 
cens en leur honneur... Enfants d'Israël^ ayez pitié de votre âme, 
choisissez le bon chemin ! N'objectez pas que les docteurs caraïtes 
aussi sont en désaccord entre eux sur ce qui constitue véritable- 
ment la religion et qu'ainsi vous ne pouvez pas savoir où trouver 
la vérité. Sachez que les caraïtes ne veulent exercer aucune 
autorité sur vous, ils vous conseillent seulement d'examiner et de 
raisonner par vous-mêmes. » 

Outre la polémique vigoureuse de Sahal, Jacob ben Samuel eut 
encore à repousser les attaques d'un autre caraïte, Yephet ibn 
Ali Hallévi (Âbou Ali Hassan), de Bassora (950-990). Malgré ses 
œuvres grammaticales et ses commentaires bibliques, malgré la 
grande autorité dont 11 jouissait parmi les caraïtes, Yephet n'est 
pas un écrivain sérieux. Comme tous ses coreligionnaires, il est 
prolixe, amphigourique et superficiel. On remarque bien vite, dans 
les écrits des caraïtes, qu'ils ne sont pas habitués, comme les 
rabbanites, à la dialectique pénétrante du Talmud; ils manquent 
de précision et de profondeur. A cette époque, ces défauts étaient 



LE CARAÏTE YEPHET. 15 

encore plus frappants chez les caraïtes, esclaves de la lettre et 
sans aucune envolée vers la spéculation élevée. Ainsi Salmpn 
ben Yeruham, qui écrivaillait jusqu'à un âge avancé (au moins 
jusqu'en 957), publiant des commentaires sur le Pentateuque et 
les Hagiographes et d'autres travaux restés inconnus, était ennemi 
déclaré de toute recherche philosophique. « Malheur, dit-il dans 
son commentaire sur les Psaumes, trois fois malheur sur ceux qui 
délaissent la Bible pour d^autres études, consacrent inutilement 
leur temps à des sciences étrangères et tournent le dos à la vérité 
divine I Vaine et stérile est la philosophie! On ne trouve pas deux 
philosophes qui soient d'accord sur un point quelconque. Il se ren- 
contre aussi des Juifs qui étudient la littérature arabe et sont 
ainsi amenés à négliger la Loi de Dieu. » Quel contraste entre 
Saadia et son adversaire I Le gaon aimait la philosophie et savait 
l'utiliser au profit du judaïsme, Salmon ben Yeruham Tanathé- 
misait sans la connaître et voulait s'en tenir à un judaïsme 
pétrifié. 

Quand l'école de Sora fut fermée, Aaron ibn Sardjadou se flattait 
que l'école de Pumbadita resterait seule le centre de la civilisation 
juive; mais ses prévisions furent trompées. Il n'assista cependant 
pas à la ruine de ses espérances. Ce fut seulement après sa mort 
que des rivalités éclatèrent à Pumbadita et amenèrent la déca- 
dence de l'académie. A force d'intrigues, Néhémia, le fils de 
Kohen-Cédek, était parvenu à recueillir la succession d'ibn Sard- 
jadou, mais il avait contre lui tout le Collège, alors présidé par 
un homme de haute noblesse, Scherira ben Hanania. Soutenu 
seulement par quelques riches personnages, il put quand même 
rester dans ses fonctions pendant huit ans (960-968), mais ne fut 
jamais reconnu comme gaon par ses adversaires. 

Pendant qu'on se disputait à Pumbadita la dignité de chef 
d'école et, par conséquent, la direction religieuse du judaïsme, les 
quatre savants de Sora dont il a été question plus haut fondaient 
de nouvelles écoles talmudiques dans les pays où ils étaient em- 
menés captifs, en Egypte, en Afrique, en Espagne et en France, 
et ils rendaient ainsi les communautés juives de ces contrées 
indépendantes du gaonat. Ces quatre talmudistes s'appelaient : 
ScAemaria ien MAanan, racheté de l'esclavage à Alexandrie 



16 HISTOIRE DES JUIFS. 

(Egypte) et établi ensuite à Misr (Caire); Huschiely vendu dans 
un port de l'Afrique et rendu a la liberté à Kairouan; le troisième 
était probablement Nathan ben Isaac Kohen, le Babylonien, qui, 
à ce que Ton croit, se rendit à Narbonne; enfin le quatrième était 
Moïse ben Hanoi. 

Moïse ben Hanok subit de nombreuses tribulations. Étant seul 
marié parmi les quatre délégués de Sera, il avait emmené avec 
lui sa femme et son jeune fils. Sur le vaisseau, l'amiral ibn Ruhami 
convoitait la compagne de Moïse, qui était d*une beauté remar- 
quable, et le lui fit comprendre. La jeune femme, effrayée du sort 
qui la menaçait, demanda en hébreu à son mari si les personnes 
qui périssaient dans la mer seraient aussi un jour rappelées à la 
vie. Sur la réponse affirmative de Moïse, elle se précipita dans 
les flots. 

Amené avec son enfant comme esclave à Cordoue, Moïse fut 
racheté par la communauté. Pour ne pas tirer de profit matériel 
de renseignement de la Loi, il laissa ignorer sa profonde érudition 
talmudique. Ce fut sous des haillons qu'il se rendit un jour à 
récole de Cordoue, où enseignait alors le rabbin et juge Nathan, 
homme peu versé dans le Talmud mais admiré en Espagne comme 
une des lumières du pays. Assis comme un auditeur ignorant dans 
un coin, près de la porte, il ne put s'empêcher, en entendant 
Nathan expliquer en écolier un passage du Talmud, de faire timi- 
dement quelques objections. Les assistants reconnurent îmmé* 
diatement un maître dans le malheureux qu'ils venaient de ra- 
cheter ; ils le pressèrent d'élucider le passage controversé et de 
résoudre en même temps d'autres questions soumises à Texamen 
du rabbin. A la grande surprise et à l'admiration de l'assistance,' 
Moïse exposa ses idées avec une érudition et une compétence 
rares. Ce jour même, Nathan, faisant preuve d'un remarquable 
désintéressement, déclara qu'il cédait sa place de juge et de 
rabbin au savant étranger qui était venu à l'école sous des vête- 
ments de mendiant. La communauté de Cordoue plaça alors Moïse 
ben Hanok à sa tête, le combla de présents, lui assura un traite- 
ment annuel et mit un luxueux carrosse à. sa disposition. 

Eh apprenant que son prisonnier avait une si haute valeur, ibn 
Rùhàmi voulut rompre le marché qu'il avait conclu avec la com- 



LA CULTURE JUIVE A KAIROUAN. 17 

Htnunauté pour obtenir une rançon plus élevée, lîrâce à rinter-» 
vention de Hasdaï, alors tout-puissant à la cour, le khalife Abdul 
Rahman m fit renoncer l'amiral à ses prétentions. Ce souverain 
s'était montré très empressé à donner satisfaction, dans cette 
<Iuestion, à la communauté juive, parce qu'il voyait avec déplaisir 

; des sommes considérables sortir tous les ans de son royaume pour 
soutenir le gaonat, placé sous l'autorité d'un khalifat ennemi. Il 

vêtait donc enchanté que ses sujets juifs pussent se rendre indé* 
pendants de l'académie de Pumbadita en fondant une école talmu-» 
•dique à Cordoue^ 

, De leur côté, deux des anciens compagnons de Moïse créèrent 
au Caire et à Kairouan des écoles talmudiques, qui devinrent des 
foyers d'instruction pour TÉgypte et le khalifat des Fatimides, et 

: permirent à ces pays de cesser leurs relations avec le gaonat. 

, Mais parmi ces diverses contrées, l'Espagne ou TAndalousie 
musulmane jouissait seule d'une situation politique et intellectuelle 
assez heureuse pour pouvoir aspirer à devenir le ceptre de la 
scieiice juive et à enlèvera la Babylonîe la direction spirituelle du 
judaïsme. L'Egypte n'était pas indépendante, elle n'était qu'une 
province de l'empire fatimide. Du reste, elle n'offrait pas de terrain 

: propice pour la< haute culture intellectuelle et était condamnée à 

' irester, ce qu'elle a toujours été et ce qu'elle est encore aujourd'hui^ 
un grenier de blé. L'empire des Falimides, fondé en Afrique, en 
face des côtes d'Italie, paraissait offrir des conditions plus favo- 

. râbles. Les Juifs de Kairouan, la capitale des Fatimides, avaient 
témoigné de tout temps d'un intérêt très vif pour l'étude du Talmud 
•et les recherches scientifiques. Avant l'arrivée de Huschiel, ils 
possédaient déjà une école, dont le chef portait le titre de prési-^ 
dent de rassemblée (Resch Kalla, Rosch). Quand Huschiel vint 
parmi eux, ils le placèrent à la tête de leur école avec le titre de 
Jiosck et lui fournirent les moyens nécessaires pour développer 
renseignement du Talmud. Pendant son séjour à Kairouan (950- 
-980), Huschiel forma deux élèves remarquables, son fils Hananel 
•et un indigène nommé Jacob ben Nissim ibn Schahin. A cette 
époque, vivait également à Kairouan un disciple d'Isaac Israeli, le 
médecin et favori des deux premiers khalifes fatimides; il s'appelait 

. Abousahal Dounasch (Adonim) ben Tamim. 

IV. 2 



18 HISTOIRE DES JUIFS. 

' Adot^ahal DoùnascA (vers 900-960) était le médecin du troi- 
sième khalife fatimide Ismael Almanzour ibn u*I Kaïm; il avait 
peut-être déjà exercé ces fonctions auprès du père de ce prince. 
Originaire de Tlrak, il vint dès son jeune âge à Kairouan, où, sous 
la direction d'Isaac Israeli, il étudia toutes les sciences connues de 
son temps. II a écrit des ouvrages sur la médecine, Tastronomie et 

* les chiffres indiens. Sa réputation était tellement grande chez le» 
Arabes que, pour l'accaparer au profit de Tislamisme, ils répan- 

' ^dirent le bruit que Dounasch s'était fait musulman. Cette informa- 
tion est fausse. Le disciple dlsraeli resta fidèle au judaïsme jusqu'à 
' la fin de sa vie. — Dounasch était en correspondance avec Hasdaï, 
pour qui il composa un opuscule astronomique sur le calendrier 
^ juif. 

Sans être un savant éminent, Dounasch aurait certainement pu 
créera Kairouan un mouvement scientifique juif qui, de cette ville, 
se serait étendu dans des régions plus éloignées si, par son origine 
même, le khalifat fatimide n'avait offert un terrain rebelle à toute 
' culture juive. Ladynastie desFatimides, fondée par unimposteur qui 
se faisait passer pour le vrai Imam et le mahdi, était forcément into- 
lérante. Pour développer sa puissance^ elle avait besoin de soldats 
fanatiques, et son principal instrument de propagande religieuse 
' était le glaive. Dans de telles conditions, il était impossible que la 
civilisation juive prit racine dans l'empire des Fatimides. 

Elle pouvait encore bien moins se développer dans les pays 
chrétiens d'Europe, qui, à cette époque, étaient presque barbares. 
Les Juifs de ces contrées ressemblaient sous ce rapport à leurs 
concitoyens des autres confessions. Ce n'est qu'en Italie qu'on trou- 
vait quelques rares talmudistes, mais sans valeur sérieuse. En 
général, les juifs italiens n'ont montré d'originalité dans aucune 
science, ils sont presque toujours restés les disciples laborieux et 
zélés de maîtres étrangers. Aussi ne se faisait-on pas faute en 

r Babylonie de se moquer des « sages » de Rome, c'est à-dire de 
l'Italie. Même Sabbataï Donnolo, le représentant de la science juive 
en Italie du temps de Saadia, était une individualité de valeur 
moyenne, pour ne pas dire médiocre. Il doit sa réputation à sa vie 
accidentée bien plus qu'à son savoir. 
Sdbiataï Donnolor (Domnoulos), né en 913 et mort vers 970, 



SABBATÀÏ DONNOLO. lÔ 

était d*Oria, près d'Otrante. Il avait douze ans quand il fut fait pri- 
sonnier avec ses parents et d'autres Juifs d'Oria (9 Thamouz on 
4 juillet 925), lors de l'invasion de TApuIie et de la Calabre, par les 
musulmans de Tempire fatimide. Ses parents et le reste de sa famille 
furent emmenés les uns à Palerme et les autres en Afrique, mais 
lui fut racheté et resta à Trani. Orphelin, livré à ses propres 
forces, Donnolo se mit au travail avec ardeur; il étudia la médecine, 
se laissa séduire par les divagations de Tastrologie et acquit rapi- 
dement une grande réputation. Le vice-roi (basilicus) Eupraxios, 
qui gouvernait la Calabre au nom de Tempereur de Byzance, 
l'attacha comme médecin à sa personne. Dès qu'il eut acquis quel- 
que fortune, il se mit à acheter de nombreux ouvrages d'astrologie 
et entreprit de longs voyages; il poussa même jusqu'à Bagdad. II 
consigna le résultat de ses études et de ses recherches dans un 
livre qu'il publia en 946 et qui, à en juger par les fragments qui 
en restent, n'a pas grande valeur. Mais il éprouvait pour cette œuvre 
une affection très vive et une estime toute particulière, parce qu'elle 
était destinée, dans sa pensée, à transmettre à la postérité le 
nom de « Sabbataï Donnolo d'Oria. » 

Quelque médiocre que parût Donnolo comparativement à Saadia 
et d'autres savants juifs de son temps, il était cependant bien supé- 
rieur à son compatriote Nil le jeune, de Rossano, abbé de Grotta 
Ferrata, qui représente la dévotion catholique de ce temps et que 
l'Église a béatiQé plus tard. Donnolo et Nil étaient liés d'amitié 
depuis leur jeune âge. Un jour que le médecin juif voyait l'ascète 
chrétien épuisé par les macérations qu'il s'imposait, il lui offrit un 
remède qui devait le prémunir contre les accès d'épilepsie dont il 
était menacé. Par fanatisme, saint Nil refusa le remède, il ne vou- 
lait pas, comme il dit, qu'un Juif pût se vanter d'avoir guéri le 
Saint, le Thaumaturge. Ce trait aide à faire connaître l'état d'esprit 
des catholiques d'Italie au x* siècle. 

Ainsi, ce n'était ni dans l'Europe chrétienne, retombée dans la 
barbarie d'où les premiers Carolingiens avaient essayé de la tirer, 
ni dans le khalifat fatimide, si près de sa décrépitude, que la 
science juive pouvait être transplantée de Babylonie. Seule l'Espa- 
gne musulmane, qui comprenait la plus grande partie de la pres- 
qu'île pyrénéenne, offrait alors un sol favorable à la culture juive. 



;20 HISTOIRE DES JUIFS. 

Gouvernée par le khalife Abdul Rahman III, i*EspagQe était à cette 
époque un brillant centre d'activité intellectuelle. Avec ce prince 
commença en Espagne Tépoque classique de la civilisation arabe« 
favorisée par le bien-être du peuple et la tolérance des souverains. 
En ce temps, les khalifes d'Espagne étaient, en effet, des souverains 
libres de préjugés, qui protégeaient tous les hommes de talent sans 
s'enquérir de leur religion. Us estimaient particulièrement les 
iavoris des Muses, les poètes aux chants mélodieux et spirituels. 
A leurs yeux, un beau poème avait plus de prix qu'une victoire. 
Le souverain trouvait des imitateurs jusque chez les moindres 
gouverneurs de province, qui s'honoraient de compter au nombre 
de leurs amis des savants et des. poètes, et de leur servir des pen- 
sions pour les mettre à l'abri de toute préoccupation matérielle. . 

Un tel milieu agit fortement sur les Juifs. A l'exemple des Arabes, 
ils s'enthousiasmèrent pour la poésie et la science. Pour eux aussi, 
l'Espagne devint a un jardin délicieux où fleurissait une belle et 
joyeuse poésie, le pays de l'étude et des recherches. » Comme les 
mouzarabes, c'est-à-dire les chrétiens établis parmi les musulmans, 
ils se familiarisèrent avec la langue et la littérature des conqué- 
rants. Seulement chez les mouzarabes, l'assimilation avec les 
musulmans fut telle qu'ils oublièrent leur langue maternelle, le 
latin gothique, ne purent plus comprendre leurs livres religieux et 
renoncèrent même à leur foi. Les Juifs, au contraire, en acquérant 
des connaissances profanes, aimèrent encore d'un amour plus pro- 
fond leur idiome, leurs livres sacrés et leurs croyances héréditaires. 
Grâce à ce concours de circonstances favorables, l'Espagne juive 
put d'abord se mesurer avec la Babylonie, lui enlever ensuite la 
direction du judaïsme et la conserver pendant près de cinq siècles. 

Trois savants eurent le mérite de créer la civilisation hispano- 
juive : Moïse ben Hanok, que le hasard avait conduit à Cordotie; 
le premier grammairien andalou, Menahem ben Sarouk; et enfin 
le poète Dounasch ben Labrat. Mais les efforts de ces trois hommes 
auraient peut-être échoué s'ils n'avaient été secondés par une 
personnalité éminente, qui mit au service du judaïsme espagnol 
sa va3te intelligence et sa situation élevée. Cet homme était Aiou 
Youssouf Hasdaï ben Isaac ibn Schaprout (né vers 915 et mort 
vers 970), de la famille d'Ibn Ezra, Il fut le premier de cette longue 



HASDAÏ lEK SCHAPROUT. 21 

suite de personnages généreux et haut placés qui se donnèrent 
pour tâche la protection et la glorification du judaïsme. Hasdaî 
n'avait rien de la gaucherie de TOriental, ni de la triste gravité du 
Juif; c'était une figure toute moderne, aux manières affables et 
aisées. Avec lui, Thistoire juive prend en quelque sorte un cachet 
européen. 

Les aïeux de Hasdaî étaient originaires de Jaen. Son père Isaac, 
établi probablement àCordoue, était riche et se montrait très libé- 
ral envers les savants. II avait appris à son fils à estimer la science 
et à faire un noble emploi de sa fortune. Hasdaî avait étudié la 
médecine, mais ne la pratiqua jamais. Il connaissait plusieurs 
langues; outre Thébreu et Tarabe, il savait le latin. Abdul 
Rahman III, qui entretenait des relations diplomatiques avec les 
petites cours chrétiennes du nord de TEspagne, appréciait beau-^ 
coup le savoir et Thabileté de Hasdaî, il le nomma son interprète^ 
(vers 940) et le chargea souvent de négociations diplomatiques. 
Hasdaî remporta un jour un succès marqué. 11 réussit à faire 
venir à Cordoue, pour y contracter une alliance avec Abdul 
Rahman, Sancho Ramirez, roi, de Léon, et Toda, reine de Navarre, 
avec une nombreuse suite de nobles et de prélats. Satisfait des 
services qu'il lui rendait, le khalife confia à Hasdaî des fonctions 
analogues à celles de ministre des affaires extérieures, le chargeant 
d'accueillir les ambassadeurs des puissances étrangères, de recevoir 
d'eux leurs lettres de créance et d'échanger avec eux les cadeaux 
que les souverains s'offraient en pareil cas. Hasdaî remplissait 
également les fonctions de ministre des finances et du commerce. 
Il n'avait cependant aucun titre officiel, il n'était ni vizir (kadjib 
chez les musulmans d'Espagne) ni secrétaire d'État {katib). Car, 
devant les préjugés que les Arabes nourrissaient encore contre les 
Juifs, le khalife, malgré son esprit large et tolérant, n'osait pas 
investir ouvertement Hasdaî d'une dignité de l'État. Ce n'est que 
peu à peu, et à force de prudence et d'intelligence, que les Juifs 
parvinrent à triompher de ces préventions. 

Animé de sentiments très religieux, Hasdaî était convaincu qu'il 
devait sa haute situation non pas à son mérite mais à la protection 
divine, et il se croyait choisi par Dieu pour employer son influence 
et sa fortune en faveur de ses coreligionnaires. Aussi devint-il le 



22 HISTOIRE DES JUIFS. 

protecteur et le défenseup des communautés juives de l'Espagûe 
et de rétraoger. A Cordoue même, il exerçait sur la communauté 
une sorte de souveraineté politique et judiciaire. Quoiqu'il fût, sans 
doute, encore moins versé dans le Talmud que ce Nathan qui dut 
se retirer devant Moïse ben Hanok, l'académie de Babylone lui 
décerna cependant le titre pompeux de chef des assemblées de 
savants (Resch Kalla.) 

On a déjà vu précédemment que Hasdaï était Hé avec Dounasch 
ben Tamim, qui composa pour lui un traité astronomique sur le 
calendrier juif. Il était aussi en relations avec Dossa, le fils de 
Saadia, qui> sur sa demande, lui envoya la biogriaphie de son père. 
Du reste, Hasdaï s'intéressait vivement à ses frères de toutes les 
contrées. Chaque fois que des ambassadeurs lui rendaient visite, 
il s'informait de la situation des Juifs de leur pays et les recomman- 
dait à leur bienveillance. 

A deux reprises différentes, Hasdaï eut Toccasion d'entrer en 
rapports avec des délégués envoyés par les puissances les plus 
importantes de l'Europe. L'empire byzantin, menacé de tous les 
côtés, avait besoin sans cesse des secours du dehors. Sous le règne 
du faible et prétentieux Constantin VIII, dont le père et le frère 
avaient si cruellement persécuté les Juifs, une brillante ambas- 
sade se rendit à Cordoue (vers 944-949) pour contracter, au nom de 
leur maitre, une alliance contre le khalifat d'Orient avec le puissant 
souverainmusulman de l'Espagne. Ce futHasdaïqùireçutlesenvoyés 
byzantins. Parmi les magnifiques cadeaux apportés au khalife 
se trouvait un ouvrage d'un médecin grec, Dioscoride, traitant 
des propriétés des simples. Sur le désir du collège médical de Cor- 
doue, le khalife avait demandé ce livre à l'empereur de Byzance: 
Celui-ci avait envoyé avec le livre un moine, Nicolas, chargé de le 
traduire du grec en latin. Le seul médecin qui comprit cette langue 
à Cordoue était Hasdaï, et, à la grande satisfaction du khalife, il 
traduisit en arabe la version latine de Nicolas. 

A l'occasion d'une autre ambassade, celle du puissant empereur 
allemand Othonl% qui était- venue à Cordoue, Hasdaï joua un rôle 
plus important. Abdul Rahman avait envoyé auprès d'Othon une 
délégation avec une missive- qui contenait quelques expressions 
injurieuses pour le christianisme. Irrité de cette audace, l'empereur 



i^ 



HASDAÏ ET LE3 KHAZARS. 2? 

d^AIl^Diagne ne reçut les délégués qu'après plusieurs anués d'at* 
tente. A son tour, il envoya à Cordoue, sous la direction de Tabbé 
Jean de Gorze (Jean de Yendières), des ambassadeurs chargés dç 
remettre au khalife une lettre où il parlait de rislamisme en termes 
peu convenables. Abdul Rahman, flairant un piège, chargea Hasdaï 
d'essayer d'apprendre par Tun ou l'autre des ambassadeurs quel 
était le contenu de cette lettre. Après de nombreux pourparlers, où 
il déploya beaucoup d'habileté et de pénétration, Hasdaï parvint 4 
arracher le secret à Jean de Gorze. Après les avoir fait attendre pen- 
dant une année, le khalife reçut enfin les ambassadeurs quand, sur 
les instances de Hasdaï et de l'évèque mouzarabede Cordoue, leur 
«hef se fut fait envoyer une nouvelle lettre d'introduction (956-959). 

Profondément attaché au judaïsme et aux Juifs, Hasdaï voyait 
avec douleur la situation précaire et parfois misérable de ses frère$ 
'Ct leur dispersion au milieu dépeuples souvent hostiles. Que de 
fois ne dut-il pas entendre les chrétiens et les musulmans traiter 
sa religion avec dédain, parce que, comme ils disaient, « le sceptre 
avait été ravi à Juda et que, par conséquent, les Juifs avaient été 
repoussés par Dieu lui*même! » C'est qu'à cette époque régnait 
encore cette conception étroite qu'une religion n'avait de valeur et 
ne pouvait durer qu'autant qu'elle disposait d'un territoire, d'un 
souverain et d'une cour, en un mot du pouvoir temporel. Hasdaï 
partageait sur ce point les idées de son temps. Aussi se préoccu- 
pait-il vivement de ce qu'on lui avait raconté au sujet de Texistence 
4'un empire juif autonome dans le pays des Khazars, existence 
affirmée par des bruits vagues qui avaient pénétréjusqu'en Espagne» 
Il ne manquait jamais d'interroger sur ce point les ambassadeurs 
qui venaient de pays lointains à la cour du khalife. 

Ce fut pour lui une grande joie d'apprendre un jour par un 
•envoyé du Khorassan qu'il existait, en effet, un roi juif dans le 
pays des Khazars, et cette joie redoubla quand une ambassade de 
Byzance Tinforma que ce roi portait le nom juif de Joseph et que les 
Khazars formaient une nation puissante et belliqueuse. Son plus vif 
désir fut alors d'entrer en relations avec le roi juif, et il chercha un 
homme prudent et courageux qui pût transmettre de sa part une 
lettre à ce souverain et lui rapporter des renseignements plus 
détaillés. . ; 



«4 ' HISTOIRE DES JUIFS, : 

* Après bien des tentatives infructueuses, 'il réussit enfin â'se 
ÎDoiettre en rapports avec le roi des Khazars. Une ambassade du roi 
Blavon Hunu arriva un jour à Cordoue. Deux Juifs l'accompa-' 
gnaient en qualité d'interprètes. Ceux-ci purent donner à Hasdaï 
des informations précises sur les Khazars et se chargèrent de 
faire parvenir sa missive au roi de ce peuple par l'intermédiaire de 
leurs coreligionnaires de Hongrie, de Galicie et de Bulgarie, Hasdaï 
remit aux deux Juifs slavons sa lettre pour le roi des Khazars. Cette 
épitre, écrite en prose hébraïque, avec un exorde en vers, et rédi* 
gée par Menahem ben Sarouk, est un document très important pour 
Vhistoire du temps et la connaissance du caractère de Hasdaï. On 
y reconnaît la vive piété de Hasdaï, son esprit politique, ;»a modestie 
en même temps que la conscience de sa valeur et même une 
certaine vanité naïve. 

' L'espoir de Hasdaï se réalisa. Sa lettre fut remise au chagan 
Joseph par un homme du pays de Némez (Allemagne), appelé Jacob 
ben Éléazar. Joseph était le onzième des princes juifs qui régnaient 
sur les Khazars depuis Obadia, le fondateur du judaïsme dans ce 
pays. A cette époque (vers 9C0), TÉtat des Khazars était encore 
assez puissant, bien qu'il eût perdu plusieurs provinces et contrées 
vassales. Le chagàn Joseph avait sa résidence dans une ile du 
Volga. C'était un palais somptueux, sous forme de tente, avec une 
porte en or. ; i 

Obligés de se défendre sans cesse contre l'ambition des Russes» 
qui désiraient vivement conquérir le pays des Khazars, les chagans 
entretenaient une armée permanente. Vers le x« siècle, ils avaient 
près de douze mille soldats réguliers, tant archers à cheval aveé 
casque et cuirasse que fantassins munis de lances. Aussi le vieil 
empire byzantin, sur son déclin, considérait-il le pays des Khazars 
comme une grande puissance et qualifiait-il le chagan du titre de 
< noble et sérénissime ». Pendant que les pièces diplomatiques 
adressées par les empereurs byzantins au pape et aux empereurs 
d'Occident étaient scellées avec une bulle d'or ne pesant que deux 
soldi^ cette bulle en pesait trois quand elle était attachée à des 
documents destinés au roi des Khazars. Pour qui connaît l'étiquette 
ioainutieuse de la cour de Byzance, cette petite différence en faveuir 
des Khazars est le témoignage d'un profond respect. > 



LETTRE DE HASDAÎ' AUX KHAZARS. 25 

Les chagans s'intéressaient beaucoup aux Juifs des autres pays, 
ils exerçaient des représailles contre les peuples qui les persécu-' 
talent. Un jour, un chagan apprit que les musulmans avaient détruit 
une synagogue dans le pays de Baboung. Aussitôt il Qt démolir dans 
sa capitale le minaret d'une mosquée et exécuter les muezzin (921); 
La crainte d*exciter davantage la colère des musulmans contre les 
Juifs Tempêchait seule, dit-il, d*ordonner la destruction de toutes' 
les mosquées de son empire. ' 

^ Ces sentiments de bienveillance pour les Juifs des divers pays 
se retrouvaient chez tous les princes des Khazars. On comprend 
donc avec quelle satisfaction le chagan Joseph reçut la lettre d& 
Hasdaï. Comme les Khazars comprenaient Thébreu et se servaient/ 
pour leur correspondance, de caractères hébreux, le chagan' 
répondit dans cette langue à Hasdai. Il lui exprimait toute la joie 
que lui avait causée sa missive, mais il détruisait son illusion 
sur Torigine des Khazars. Ceux-ci n'étaient pas, comme le croyait 
Hasdaï, des débris d'anciennes tribus juives, mais des païens con- 
vertis au christianisme. Le chagan raconte ensuite, dans sa réponse,* 
la conversion de son ancêtre Boulan, mentionne les noms, tous 
hébreux, des successeurs de ce souverain, indique retendue dè^^ 
son pays et décrit les peuples qui lui sont soumis. Il continue 
ainsi : « Pas plus que vous, nous n'avons de données certaines sur 
répoque de la délivrance messianique. Nos regards sont dirigés 
vers Jérusalem et les académies de Babylonc. Plaise au ciel que 
nous soyons bientôt délivrés I D'après ta lettre, tu désirerais me voir ; 
de mon côté, je voudrais te rendre visite et connaître ta sagesse. Si ce ' 
vœu pouvait se réaliser, si je pouvais te parler face à face, je te 
vénérerais comme un père, je serais pour toi un fils dévoué et je 
te confierais la direction de mon État. » ^ 

A ce moment, Joseph était encore puissant. Quelques années plus 
tard, la situation se modifia. Un des descendants de Rurik, le prince 
l'usse Swiatislaw, de Kiew, marcha contre le pays des Khazars et 
conquit sur la frontière la forteresse de Sarkel (965). En 969, il 
s'empara de la capitale Itil (Atel) et de la ville importante de Semen-' 
der. Une partie des Khazars se réfugia dans une île de la mer Cas- 
pienne, une autre partie à Derbend et dans la Crimée, qui prit le 
nom de pays des Khazars, avec Bosporus (Kertsch) pour capitale. 



2a HISTOIRE DES JUIFS. 

A partir de cette époque, les Khazars ne formèrent plus qu*un Éltat 
secondaire; Joseph fut le dernier de leurs souverains puissants. ; 

Quand Hasdaï reçut la missive du chagan Joseph, le khalife 
Âbdul Rahman était mort. Son fils et successeur Alhakem, protec- 
teur très zélé de la science et de la poésie, mais ennemi de la 
guerre, laissa Hasdaï dans les fonctions qu*ll avait occuï)ées jus- 
que-là et le traita, comme Tavait fait son père, avec beaucoup 
d'égards. 

Stimulé par Texemple de ses deux maîtres Abdul Rahman et 
Alhakem, Hasdaï protégeait les savants et les poètes juifs, et c'est 
à lui principalement que revient le mérite d'avoir implanté la civi- 
lisation juive en Espagne. Parmi les hommes de talent qu'il appela 
auprès de lui, les plus remarquables étaient sans contredit Menahem 
ben Sarouk et Dounasch ben Labrat. Tous les deux ont approfondi 
rétude de la langue hébraïque et grandement enrichi et enno-, 
bli cette langue. Ils ont dépassé de beaucoup, dans cette voie, leurs; 
prédécesseurs, notamment les grammairiens caraïtes et même; 
Saadia. 

Dounasch ben Labrat donna à la langue sainte une harmonie et 
une symétrie qu'elle ne connaissait pas auparavant, il introduisit 
dans l'hébreu le mètre, la strophe et une richesse d'assonances 
que personne ne soupçonnait avant lui. Saadia le blâma de ce, 
qu'il appelait une innovation inouïe et lui reprocha de faire vio- 
lence à la langue. 

En même temps que la forme, le fond de la poésie hébraïque subit 
également de profondes modifications. Jusqu'alors la poésie hé- 
braïque était restée purement synagogale, elle avait des allures con- 
trites de pénitente, sans jamais être égayée par un sourire. Même 
quand elle s'élevait jusqu'à l'hymne, elle restait austère, inégale 
et prolixe. Kaliri était son modèle. Dans les écrits didactiques et 
polémiques, elle descendait à une plate vulgarité, comme dans les 
œuvres de Salmon ben Yeruham, d'AbouAli Yephet, deBen-Ascher 
et de Sabbataï Donnolo. Hasdaï fournit à la poésie l'occasion de 
varier ses thèmes. Son extérieur imposant, sa situation élevée, ses 
talents, sa générosité enflammaient l'imagination des poètes. En le, 
célébrant dans des vers d'un lyrisme élevé, ils rajeunissaient la 
langue hébraïque, qui paraissait déjà morte, et lui donnaient de Iqj 



MENAHEM BEN SAROUK. 27; 

Vigueur et de Tharmonie. Tout eu imitant les Arabes, comme il» 
l'avouaient eux-mêmes, Dounasch et les autres poètes hispano-juifa 
ne suivaient cependant pas servilement leurs modèles, ils n'im- 
posaient pas à la langue hébraïque des mètres qui ne pouvaient 
convenir qu*à l'arabe, mais tenaient toujours compte, dans leurs 
ceuvres, de la nature particulière de Thébreu. Ils imprimaient à la 
nouvelle poésie une allure vive, rapide, sautillante. Du temps de 
Hasdaï, cette poésie était cependant restée un peu raide et guindée; 
comme dira plus tard un critique, « les chanteurs ne faisaient encore 
entendre qu'un gazouillement vague et incertain ». Les thèmes 
favoris des poètes étaient alors les panégyriques et les satires, 
mais ils cultivaient aussi la poésie liturgique. 

On connaît peu de chose du caractère et de la vie de Menahem 
hen Sarouk. On sait seulement qu'il est né à Tortose (vers 910; 
mort vers 970), d'une famille peu aisée, et qu'Isaac, le père de 
Hasdaï, fut son premier protecteur. Menahem se livra avec ardeur 
é l'étude de la langue hébraïque; il sut utiliser avec profit les tra- 
-vaux des premiers grammairiens. Son style avait un éclat incom- 
parable et était même supérieur à celui du caraïte Aboulsari 
•Sahal. 

Dès que Hasdaï eut été nommé à un poste élevé, il appela au- 
près de lui le protégé de son père par des paroles flatteuses et de 
séduisantes promesses. Sur son conseil, Menahem étudia particu- 
lièrement les diverses formes et les significations variées des mots 
hébreux.Vers 955, il composa un lexique hébreu complet sous le nom 
de MaKbéréty où il indiquait également quelques règles gramma- 
ticales et rectifiait sur plusieurs points les opinions de ses prédé- 
cesseurs. Il fut le premier grammairien qui distinguât la racine dans 
les mots hébreux et en séparât les lettres serviles et les autres 
additions. Théorie admise partout aujourd'hui, mais qui était 
inconnue des devanciers de Menahem. Celui-ci donne, dans son 
ouvrage, chaque racine avec ses inflexions et ses diverses modifi- 
' cations, et en explique les différents sens avec beaucoup de finesse 
et dans un langage clair et juste. Dans cet espace d'un deiQi-siècle 
qui séparait Menahem de Ben-Ascher, la science grammaticale 
•avait fait des progrès considérables. 
' Comme le lexique de Menahem était écrit en hébreu, iltrôuva de 



28 . HISTOIRE DES JUIFS. 

nombreux lecteurs ; il se répandit rapidement en France et sup-* 
planta les travaux de Saadia et des caraïtes. Pendant quelque 
temps, il fut le seul guide autorisé pour les études bibliques. 
^ Élégant, noble et clair dans sa prose, Menahem ne composa que 
des vers lourds et disgracieux; il ne savait pas encore manier le 
mètre hébreu. Sur ce point, il fut surpassé par son rival Dounasch 
ben Labrat. 

Ce poète, nommé aussi Adonim, était originaire de Bagdad. Plus 
jeune que Menahem (né vers 920 et mort vers^ i)90), il était établi 
à Fez quand il fut appelé par Hasdaï à Cordoue. Possédant appa- 
remment une petite fortune, il se montra de caractère plus indé- 
pendant que le grammairien de Tortose. Vif, impétueux, prompt à 
la riposte, il semblait né pour les luttes littéraires. Sans égards 
pour la personnalité et la situation de Saadia, dont il était l'ami et 
peut-être le disciple, il attaqua avec vigueur les écrits exégé- 
tiques et grammaticaux du gaon. Dès qu'il connut le lexique de 
Menahem, il accabla Fauteur de ses railleries et de ses sarcasmes. 
Sa critique, écrite dans un langage élégant mais souvent injurieux, 
ne resta pas sur le terrain scientifique, il lui imprima un caractère 
personnel en dédiant à Hasdaï ses polémiques contre Menahem. 
Ses dédicaces, toujours très flatteuses pour Hasdaï, indiquent clai- 
rement qu'il s'efforçait de plaire au ministre juif et de déprécier à 
ses yeux le grammairien de Tortose. 

Dounasch atteignit le but qu'il poursuivait.L'admi ration de Hasdaï 
pour Menahem, très grande à l'origine, diminua peu à peu, elle se 
changea même en hostilité quand des envieux, comme il s'en ren- 
contre toujours, eurent noirci Menahem dans l'esprit du ministre 
juif. Après la mort de leur maître, des disciples de Menahem, dont 
le plus remarquable était Juda ben Daoud llayyoudj, défendirent 
sa mémoire. Employant contre Dounasch les armes dont il s'était 
servi lui-même, ils l'attaquèrent avec véhémence dans des satires 
qu'ils dédièrent à Hasdaï. A l'occasion du retour du ministre à 
Cordoue, ils lui adressèrent les vers suivants : « Saluez^ ô mon- 
tagnes, le protecteur de la science, le prince de Juda! Tous applau- 
dissent à son retour, car en son absence les ténèbres seules régnent, 
les arrogants sont les maîtres et maltraitent les enfants d'Israël. 
Avec lui reviennent l'ordre et la sécurité. » Les disciples de 



Ik 



L'ENSEIGNEMENT TALMUDIQUE A CORDOUE. 29 

Dounasch prirent naturellement parti pour leur maitre, et la lutte 
continua assez longtemps, ardente et passionnée, entre les élèves 
des deux chefs d'école. Ces polémiques, regrettables à certains 
égards, eurent cependant un excellent résultat, elles contribuèrent 
à polir la langue hébraïque et à la rendre plus riche et plus souple. 

Outre la poésie et renseignement de la grammaire hébraïque^ 
Hasdaï protégea également l'étude du Talmud. On se rappelle que 
Moïse ben Hanok, parti de Sera pour recueillir des subsides en 
faveur de Tacadémie de cette ville, avait été emmené comme es- 
"Clave à Cordoue et s'y était révélé talmudiste remarquable. Hasdaï 
prit Moïse sous sa protection. Le moment était, d'ailleurs, favorable 
pour créer un enseignement talmudique en Espagne. A Tinstar 
des Arabes espagnols, désireux d'éclipser leurs coreligionnaires de 
Bagdad, les Juifs espagnols s'efforçaient d'organiser une école 
talmudique à Cordoue et de lui donner un grand éclat, au détri- 
ment de l'académie de Sera. Moïse fut placé à la tête de cette 
école et reconnu comme seule autorité religieuse. C'est à lui qu'é- 
taient dorénavant soumises les questions rituéiiques, dont la solu- 
tion était demandée auparavant aux académies de Babylone. De 
tous les points d'Espagne et même de l'Afrique, on vit affluer des 
disciples à Cordoue. Hasdaï fit venir des exemplaires du Talmud 
de la ville de Sera, où ils étaient devenus inutiles par suite de la 
décadence de l'académie, pour les distribuer parmi les élèves. 
Cordoue devint la Sera de l'Andalousie, et Moïse ben Hanok eut en 
Espagne la même importance qu'autrefois Rab en Babylonie. Muni 
du simple titre de juge (dayyan) ou rabbin, il avait les mêmes 
prérogatives qu'un gaon, donnant, parait-il, par l'imposition des 
mains, l'ordination aux rabbins, expliquant la Loi, jugeant en 
dernier lieu les procès juifs et étant autorisé à excommunier les 
membres récalcitrants des communautés. Ces prérogatives furent 
attribuées plus tard à tous les rabbins d'Europe. 

C'estainsi que l'Espagne devint peu.à peu le centre du judaïsme. 
Elle dut cette situation privilégiée à quelques circonstances favo- 
rables, mais les Juifs espagnols avaient su aider le hasard par leur 
activité, leur intelligence et leur libéralité. Ils firent tout leur pos- 
sible pour rester à la tête du mouvement intellectuel juif. La large 
aisance de la communauté de Cordoue lui assignait, du reste, un 



30 HISTOIRE DES JUIFS. 

rôle particulièrement important. La capitale de l'Andalousie comp- 
tait plusieurs milliers de Juifs, qui rivalisaient de luxe avec les 
Arabes. Habillés de soie, coiffés de riches turbans, se montrant 
en public dans de somptueux caresses ou sur de magniflques cour- 
siers, ils avaient des manières chevaleresques, qui les distinguaient 
avantageusement de leurs coreligionnaires d'autres pays. Il y a 
cependant une ombre à ce tableau. Plusieurs d'entre eux devaient 
leurs richesses au commerce d'esclaves, ils vendaient des Slavons 
aux khalifes, qui en faisaient leurs gardes du corps. 

Après la mort de Moïse (vers 965), deux compétiteurs se dispu*- 
tèrent sa succession, son fils Hanok et un de ses disciples, Joseph 
ien Isaac ibn Abitour. Ce dernier^ né en Espagne, était poète et 
connaissait la littérature arabe, tandis que Hanok n'avait que des 
connaissances talmudiques et n'était pas originaire du pays. Cha- 
cun des deux rivaux avait ses partisans. Hasdaï se prononça pour 
Hanok et fit ainsi pencher la balance en sa faveur. 

Hasdaï ibn Schaprout mourut vers 970, sous le règne du khalife 
Alhakem, laissant parmi les Juifs comme parmi les musulmans le 
souvenir d'un homme aimé et respecté et d'un ministre de grand 
mérite. 

CHAPITRE II 

FIN DU GAONAT EN BABYLONIE 
AURORE DE LA CIVILISATION JUIVE EN ESPAGNE 

(970-1070) 

Quand une institution historique porte en elle le germe de la 
mort, les plus énergiques efforts ne peuvent la sauver. On parvient 
quelquefois, par des merveilles d'activité et de dévouement, à en 
prolonger l'existence, mais ce n'est là qu'une vie factice ou plutôt 
un prolongement d'agonie. Une fois que les communautés d'Espagne 
et d'Afrique eurent retiré leur appui au gaonat, il était forcément 
condamné à périr. C'est en vain que deux hommes éminents, doués 
de vertus solides et de connaissances étendues, essavèrent succès- 




LE GAON SGHERIRA. 3l 

sivement, à la tête de Técole do Pumbadita, de rendre au gaonat 
de réclat et de la vigueur, ils ne réussirent qu'à en retarder d'un 
demi-sièclé la disparition définitive. Ces deux savants illustrés, 
les derniers chefs de Tacadémie de Pumbadita, étaient Scherira 
et son fils Haï, surnommés plus tard « les pères et les docteuts 
d'Israël ». 

Scherira (né vers 930, mort Tan 1000), fils du gaon Hanina, 
descendait, par son père comme par sa mère, de familles très 
distinguées, dont plusieurs membres avaient été investis de la 
dignité de gaon. Sur le sceau de la famille était gravé un lion, qui 
représentait autrefois, parait-il, les armes des rois de Juda. C'était 
un gaon de la vieille roche, hostile aux spéculations philosophiques 
et zélé pour renseignement du Talmud. Tout en sachant Tarabe 
assez bien pour correspondre dans celte langue avec les commu- 
nautés juives des pays musulmans, il avait peu de goût pour la 
littérature arabe et aimait mieux écrire en hébreu ou en araméen. 
L*exégèse biblique ne le préoccupait guère, il concentrait tous ses 
efforts intellectuels sur Tétude du Talmud. Mais sa haute moralité 
faisait oublier les lacunes de son instruction. Comme juge, il était 
d'une intégrité absolue, et comme chef d*école il déployait une 
activité infatigable. 

Son ouvrage le plus importannt, celui qui Ta rendu célèbre, est 
la Lettre qu'il a écrite sur Tépoque talmudique et post-talmudiqùe 
et sur la période des gaonim. Cette lettre fut composée à la suite 
d'une demande adressée à Scherira, au nom de la communauté de 
Kairouan, par Jacob ben Nissim ibn Schahin, disciple de ce 
Huschiel qui avait été emmené comme esclave en Afrique et avait 
ensuite fondé une école talmudique à Kairouan. Ibn Schahin dési- 
rait avoir quelques éclaircissements sur la rédaction de la Mischna. 
Dans un exposé lumineux, écrit moitié en hébreu et moitié en 
chaldéen, Scherira élucida (en 987; quelques points obscurs de 
Thistoire juive. Ce travail, qui seul nous fait connaître la suite des 
saboraïm et des gaonim, a les qualités et les défauts ordinaires 
de la chronique, il est sec et aride, mais exact et précis. On y 
reconnaît cependant une certaine partialité pour les exilarques de 
la famille de Bostanaï et pour quelques contemporains de Scherira, 
notamment pour Aaron ibn Sardjadou. 



32 HISTOIRE DES JUIFS. 

Malgré le zèle et le dévouement de Scberira, l'académie de Pum« 
badlta continuait à décliner. On était devenu indifférent en Baby- 
lonie aussi bien pour les études talmudiques que pour la science, 
et ce pays était si pauNTe en hommes instruits, que Scherira était 

. obligé d*élever a la dignité de président de tribunal, c'est-à-dire de 
vice-ffam, son flls Haï\ excellemment doué, il est vrai, mais alors à 
peine âgé de seize ans. Un autre inconvénient, c'est que le gaon avait 
perdu en partie son autorité. Des calomniateurs ne craignirent pas 
-de porter contre Scherira une accusation, dont on ne connaît pas 
le caractère, auprès du khalife Alkadir (vers 997). A la suite de 
cette accusation^ Scherira et son fils furent emprisonnés et leurs 
biens confisqués. Sur les démarches d*amis, ils furent remis en 
liberté et réintégrés dans leurs fonctions. Mais à cause de son grand 
Âge, Scherira se démit de sa dignité et en investit son fils (998). 
Il mourut quelques années après. 

ffaï avait trente ans quand il succéda à son père. Il inspirait à 
tous une telle sympathie que le samedi, à la fin de la section 
hebdomadaire de la Thora, on récitait en son honneur le passage 
biblique où Moïse demande à Dieu de lui donner un successeur 
digne de diriger le peuple, et Ton ajoutait : a Haï était assis sur le 
siège de son père Scherira, et son autorité était solidement établie. » 
Pendant que la civilisation juive déclinait graduellement en 
Orient et arrivait peu à peu à une complète décadencç, elle s*épa- 

; nouissait pleine de vigueur sur les bords du Guadiana et du Guadal- 
quivir. Dans les communautés andalouses, on cultivait avec une 
activité féconde les diverses branches des connaissances humaines; 
maîtres et élèves rivalisaient de zèle et d'ardeur. Ces magni- 

. fiques résultats étaient certainement dus à la libéralité de Hasdaï, 
à l'enseignement de Moïse ben Hanok et aux travaux de Ben 
Sarouk et de Ben Labrat. La semence avait été bonne et abondante, 
ia moisson fut brillante. En Andalousie, parmi les juifs comme 
parmi les musulmans, les savants et, en général, les esprit cuN 
tivés étaient honorés et nommés aux plus hautes dignités. A 
l'exemple de l'illustre Abdul Rahman, des princes chrétiens et 
musulmans d'Espagne appelaient à leur cour des conseillers et 
des ministres juifs. Ceux-ci se faisaient pardonner leur situation 
par leur bonté et leur générosité, et, à l'instar de Hasdaï, ilsencou* 



SUPÉRIORITÉ DES JUIFS D'ESPAGNE. 33 

rageaient et protégeaient la science et la poésie. Les plus cordiales 
relations régnaient entre les musulmans et les juifs, qui écrivaient 
souvent Tarabe avec élégance et pureté. On ne voyait pas, comme 
dans certains pays, les talmudistes témoigner de Thostilité aux 
autres savants. Ëxégètes, talmudistes, philosophes, poètes, vivaient 
entre eux dans un parfait accord et savaient s*estimer et se res- 
pecter les uns les autres. 

 côté de leur goût éclairé pour les sciences et les arts, les Juifs 
d'Espagne possédaient l'aisance des manières et Télévation des 
sentiments. Aussi chevaleresques que les Arabes d'Andalousie, ils 
leur étaient supérieurs en loyauté et en noblesse. Ils étaient Qers 
de leurs aïeux, et certaines familles telles que les Ibn Ëzra, les 
Alfachar^ les Alnakwah, les Ibn Faljadj, les Ibn Giat, les Benve* 
nisti, les Ibn Migasch, lesAbulafia, formaient une véritable aristo- 
cratie. Mais loin de s'arroger des privilèges spéciaux, ces familles 
illustres estimaient, au contraire, que leur naissance leur imposait 
des obligations plus nombreuses et plus lourdes; elles s'efforçaient 
de briller par leur intelligence et leur cœur, et de se rendre ainsi 
dignes de leurs ancêtres. Attachés à leur religion, fidèles aux lois 
de la Bible comme aux prescriptions du Talmud, les Juifs d'Es- 
pagne se tenaient éloignés de la bigoterie comme des extrava- 
gances mystiques. Par suite de leurs recherches et de leurs spé- 
culations, ils couRnaient parfois à Tincrédulité, mais presque 
aucun des penseurs hispano-juifs n^en franchit la dernière limite. 
Aussi leur prestige était-il très grand auprès de leurs frères de 
'France, d'Allemagne, d'Italie et des autres pays, alors peu civilisés, 
de TEurope. Leurs écoles prenaient la place des académies baby- 
loniennes, etCordoue, Lucena, Grenade, étaient aussi célèbres que 
Sora et Pumbadita. 

Après la mort de Hasdaï, les disciples de Menahem et de Dounasch 
continuèrent les études linguistiques de leurs maîtres, et, comme 
eux, ils soutinrent entre eux de vives polémiques, en prose et en 
vers. Les plus remarquables d'entre eux furent Isaac ibn Gika- 
tila, poète, et YeAuda ibn Daud, grammairien. Celui-ci s'appe- 
lait en arabe Abou Zakaria Yahya Hayyoudj et descendait 
d'une famille de Fez. Le premier, il donna une base scientifique 
à l'étude de l'hébreu, montra que, sous la forme qu'elle a dans la 
IV. 3 



34 HISTOIRE DES JUIFS. 

Bible, cette langue se compose de mots formés de racines trllit- 
tères, et fit remarquer que certaines consonnes disparaissent ou 
se changent en voyelles. Grâce à ses recherches, on apprit à dis- 
tinguer les racines des mots d*avec leurs modifications et à en 
faire un emploi plus correct pour la poésie. Hayyoudj introduisit 
un changement profond dans l'étude de la langue hébraïque, il 
mit quelque ordre dans le chaos où ses prédécesseurs caraïtes et 
rabbanltes, y compris Saadia, Menahem et Dounasch, avaient laissé 
régner la confusion et Tobscurité. N'ayant en vue que ses cx>nci- 
toyens, il écrivit ses œuvres en arabe ; elles restèrent donc incon* 
nues des Juifs des autres pays, qui continuèrent à suivre la mé- 
thode de Menahem et de Dounasch. ^ 
Le représentant officiel du judaïsme en Andalousie était Hanok 
(né vers 940 et mort en 1014), qui avait succédé à son père Moïse 
comme rabbin de Cordoue. 11 avait un rival, Joseph Isaac ibn 
Abitour, aussi savant talmudiste que lui, et, de plus, auteur de 
poésies liturgiques et familiarisé avec la langue arabe. Sur le 
désir du khalife Alhakem, il avait même traduit la Mischna en 
arabe. Tant que Hasdaï vécut, la rivalité entre Hanok et Ibn Abi- 
tour ne troubla pas la communauté. Dès qu'il fut mort, les dis- 
cussions éclatèrent. Le parti d'ibn Abitour, composé des mem- 
bres très nombreux de sa famille et de deux fabricants de soie 
de la cour, les frères Ibn Gau, essayait de faire placer son 
protégé à la tête des Israélites de Cordoue. Mais presque toute 
la communauté tenait pour Hanok. Les discussions furent lon- 
gues et violentes entre les deux partis, et, comme ils ne parve- 
naient pas à s'entendre, ils en appelèrent finalemeat au khalife. 
Alhakem se prononça en faveur de Hanok. Battu une première 
fois, Ibn Abitour continua la lutte; il fut mis en interdit par le 
parti victorieux. Il s'adressa alors personnellement au khalife, 
faisant valoir sa connaissance de la langue arabe et les services 
qu'il avait rendus au souverain par sa traduction de la Mischna. 
Ce fut peine perdue. « Si mes Arabes, lui dit Alhakem, avaient 
montré pour moi le mépris que t'a témoigné la communauté de 
Cordoue Je quitterais mon royaume. » Ibn Abitour comprit et partit 
de Cordoue (vers 975). Il s'embarqua pour l'Afrique, séjourna 
quelque temps dans le Maghreb, parcourut l'empire des khalifes 



HANOK ET IBN ABITOUR. 3j 

fatimides et, sans doute, TÉgypte. Il reçut partout un accueil 
assez froid. 

Cependant les circonstances devinrent subitement plus favo- 
rables, en Andalousie, pour Ibn Abitour. Quand Alhakem mourut 
(976), il ne laissait pour successeur qu'un enfant maladif, Hischam. 
L'État était, en réalité, dirigé par Mohammed Almanzour. Jacob 
ibn Gau, un des partisans dlbn Abitour, sut gagner les faveurs 
d* Almanzour et fut nommé (vers 985) prince et juge souverain de 
toutes les communautés juives du khalifat d'Andalousie. Seul 11 
avait le droit de nommer les rabbins et les juges des commu- 
nautés, et de répartir entre les Juifs les divers impôts qu'ils devaient 
payer. Il fut même autorisé à se faire accompagner d'une garde 
d'honneur, formée de dix-huit pages, et à sortir dans les car- 
rosses de l'État. 

Ibn Gau profita naturellement de sa position élevée pour desti- 
tuer Hanok et nommer Ibn Abitour à sa place. Comme ce dernier 
était excommunié, l'interdit ne pouvait être levé sans l'assenti- 
ment de la communauté. Par égard pour Ibn Gau, les membres 
de la communauté, même les anciens adversaires d'Ibn Abitour, 
lui envoyèrent une adresse très flatteuse pour l'inviter à venir 
occuper le rabbinat de Cordoue. Déjà les préparatifs étaient faits 
pour le recevoir avec pompe, quand il écrivit d'Afrique pour refu- 
ser la dignité qui lui était offerte, louer les vertus et la piété de 
Hanok et conseiller à la communauté de le réintégrer dans ses 
fonctions. 

Peu de temps après (vers 987), Ibn Gau dut quitter la cour et 
fut même emprisonné. Les motifs de sa disgrâce font honneur 
à l'ancien favori, qui ne perdit sa situation que sur son refus de 
pressurer les communautés juives pour satisfaire la cupidité 
d' Almanzour. Il fut cependant remis en liberté et rétabli dans sa 
dignité par le khalife Hischam. Mais comme Almanzour lui était 
hostile, il ne recouvra plus son ancienne influence. 

Quand Ibn Gau mourut, un des parents de Hanok s'empressa 
joyeusement de lui annoncer cette nouvelle. Mais Hanok fut très 
affligé de cette mort. « Ibn Gau a toujours secouru généreusement 
les indigents, s'écria-t-il en pleurant. Qui le remplacera auprès 
d'eux ? Moi, je suis trop pauvre pour leur venir en aide. » Hanok 



36 HISTOIRE DES JUIFS. 

survécut de quelques années à son adversaire. Il assista encore è 
la décadence de Cordoue et aux premières persécutions générales 
tlirigées contre ses frères d'Allemagne, d'Afrique et d'Orient. Le 
dernier jour de la fête des Cabanes, il se tenait sur l'estrade de 
la synagogue (almemar) quand elle s'écroula. Il mourut de cette 
chute (septembre 1014). 

Si de l'Espagne on passe en France et en Allemagne, la situa- 
tion des Juifs offre un contraste frappant. Écartés par les lois 
canoniques de toute fonction ofDcielle, ils étaient sans cesse 
iroublés dans leur sécurité, leur commerce et la pratique de 
leur religion par les dignitaires de l'Église. Dans les provinces^ 
françaises, le pouvoir appartenait à la noblesse et aux prélats; 
les rois étaient impuissants à protéger les Juifs contre l'arbitraire^ 
et la violence. Autrefois, les ecclésiastiques seuls nourrissaient 
des préjugés religieux contre les Juifs. Peu à peu, à la suite des 
excitations incessantes du clergé, le peuple était devenu égale- 
ment très hostile aux Juifs, dans lesquels il s'était habitué à voir 
une nation maudite et indigne de compassion. On les accusait 
d'exercer toutes espèces de sortilèges contre les chrétiens. A la 
mort de Hugues Capet (996), qui avait été soigné par un médecin 
juif, on répandit le bruit qu'il avait été assassiné par des Juifs, et 
les moines enregistrent gravement cette accusation dans leurs^ 
annales. Dans la Provence et le Languedoc, où l'autorité de la 
royauté était presque nulle, le sort des Juifs dépendait absolu- 
ment des caprices des comtes et des vicomtes. Ici, ils possédaient 
des fermes et des salines, et là ils étaient traités en serfs. 

En Allemagne, les Juifs n'étaient pas précisément opprimés,^ 
mais on ne leur était pas favorable. Par suite du système féodal 
qui régnait alors dans ce pays, ils ne pouvaient pas posséder des^ 
terres et étaient poussés tous vers le commerce. Juif et mar- 
chand étaient devenus synonymes. Les riches faisaient des affaires 
de banque et les autres empruntaient de l'argent à un taux rela- 
tivement modéré pour se rendre à la foire de Cologne ; à leur 
retour, ils étaient généralement en état de s'acquitter de leurs^ 
dettes. A l'exemple des premiers Carolingiens, les empereurs 
d'Allemagne exigeaient des Juifs une contribution annuelle. Quand 
Othon le Grand voulut assurer des ressources à l'église nouvelle- 




ORDONNANCES DE GUERSCHOM. 37 

ment construite de Magdebourg, il lui abandonna (965) les impôts 
payés par les « Juifs et autres marchands ». De même, Otbon II 
fit cadeau, comme on disait alors, « des Juifs de Mersebourg » à 
révêque de cette ville (981). Cet empereur avait dans sa suite un 
Juif italien du nom de Kalonymos, qui lui était très dévoué et 
qui, un jour, risqua sa vie pour sauver celle de son souverain (982). 

Sous le règne tant vanté des Othon, Tétat intellectuel de TÂl- 
lemagne était peu brillant. Les chrétiens avaient fait de nombreux 
emprunts aux Arabes, mais ils n*avaient pas appris d'eux à cul- 
tiver la science et à en encourager la culture parmi les autres 
croyants. Les Juifs d* Allemagne, tout en étant supérieurs à leurs 
concitoyens chrétiens par leur moralité, leur sobriété et leur acti- 
vité, n'étaient pas plus civilisés qu'eux. Leurs talmudistes remar- 
quables venaient d'autres pays. L'enseignement du Talmud avait 
été transplanté en Allemagne du sud de la France, de Narbonne, 
par Guerschom, le plus savant talmudiste de l'époque, et par son 
frère Makir. 

Guerschom ben Tehuda (né vers 960 et mort en 1028) était 
originaire de France. Il se rendit, on ne sait pour quel motif, dans 
la ville de Mayence et y créa une école, où affluèrent rapidement 
de nombreux élèves de l'Allemagne et de ritalie. Sa réputation 
était telle qu'on le surnomma la « Lumière de l'exil » ; mais il 
avouait modestement qu'il devait toute sa science à son maître 
Léontin, probablement de Narbonne. Son enseignement, comme 
ses commentaires sur le Talmud, était clair et méthodique. Son 
autorité religieuse s'étendit rapidement sur les communautés 
juives de France, d'Allemagne et d'Italie, et lui qui se déclarait 
humblement l'élève de Haï et respectait profondément le gaon, il 
contribua, involontairement, il est vrai, à précipiter la chute du 
gaonat en développant l'étude du Talmud parmi les Juifs de ces 
pays et en les rendant indépendants des académies babylo- 
niennes . 

Guerschom se fit surtout connaître par ses Ordonimnces^ qui 
exercèrent la plus heureuse action sur les Juifs d'Allemagne et 
de France. Il défendit, entre autres, la polygamie, décréta que 
pour le divorce le consentement de la femme, inutile d'après le 
Talmud, était nécessaire aussi bien que celui du mari, interdit 



38 HISTOIRE DES JUIFS. 

aux messagers de lire les lettres, même non cachetées, qui leur 
étaient confiées. Cette dernière défense était d'une très grande im- 
portance à une époque où les lettres étaient portées à destination 
par des voyageurs. La transgression de ces diverses ordonnances 
était punie de l'excommunication. 

En même temps que Guerschom, un autre savant vivait à 
Mayence ; il s'appelait Simon ben Isaac 6m Atoun, descendant 
d'une famille française (du Mans?) et auteur d'un ouvrage talmu- 
dique. Simon composa également des poésies synagogales, à la 
manière du Kalir, sèches, incorrectes et obscures. Il était riche, 
et sa fortune lui servit à détourner en partie des Juifs d'Allemagne 
un dangereux orage. 

A cette époque, en effet, éclatèrent en Allemagne les premières 
persécutions contre les Juifs. Elles étaient dues, selon toute appa- 
rence, à la conversion d'un ecclésiastique au judaïsme. Ce prêtre, 
nommé Vecelinus, était le chapelain du duc Conrad, un parent de 
l'empereur. Après sa conversion (1005), il publia un écrit des plus 
injurieux contre ses anciens coreligionnaires, a Êtres stupides, 
dit-il en s'adressant aux chrétiens, lisez le prophète Habaccuc et 
vous verrez que Dieu proclame qu'il est TÉternel et ne change 
jamais. Comment pouvez-vous alors croire, comme vous le faites, 
que Dieu s'est transformé et a fait concevoir une femme? Ré- 
pondez, benêts! » Irrité de l'apostasie de Yecelinus et de ses 
attaques violentes contre le christianisme, l'empereur Henri fit 
publier contre lui par un prélat de sa cour un libelle plein d'in- 
vectives. Quelques années plus tard (1012), ce même empereur fit 
expulser les Juifs de Mayence et probablement d'autres villes. 
Simon et Guerschom composèrent sur ce malheureux événement 
de douloureuses élégies. Pour sauver leur vie ou leurs biens, de 
nombreux Juifs, et parmi eux le fils de Guerschom lui-même, 
embrassèrent le christianisme. Grâce à des démarches pressantes, 
appuyées par de fortes sommes d'argent, Simon ben Isaac réussit 
à arrêter les persécutions et à obtenir pour ses coreligionnaires 
l'autorisation de s'établir de nouveau à Mayence. Ceux qui, par 
contrainte, avaient accepté le baptême, revinrent au judaïsme, et 
Guerschom les protégea contre tout outrage en menaçant d'ex- 
communication tout Juif qui leur reprocherait leur moment de 




LE GAON HAÏ. 39 

défaillance. La communauté de Mayence perpétua le souvenir de 
l'heureuse intervention de Simon en rappelant son nom chaque 
samedi à la synagogue. 

Vers la même époque, à la fin du n* siècle de Thégire, les Juifs 
d'Orient et de TÉgypte subirent également de violentes persé- 
cutions. Convaincu qu*il était investi de la puissance divine et 
que, par conséquent, il avait droit à être adoré comme Dieu, le 
khalife égyptien Hakim, ce Caligula oriental, menaça de châtier 
sévèrement tous ses sujets, juifs, chrétiens ou musulmans, qui 
douteraient de sa divinité. D*abord il ordonna que les Juifs qui 
n'accepteraient pas les croyances des chiites fussent contraints, 
en souvenir du veau d*or, de porter au cou l'image d'un veau et 
de se soumettre aux autres lois restrictives édictées autrefois 
contre eux par Omar. Les coupables étaient punis de la confis- 
cation de leurs biens et de l'exil (1008). Des mesures analogues 
étaient prises contre les chrétiens. Quand Hakim apprit que les 
Juifs éludaient ses ordres en portant au cou de tout petits veaux 
en or, il les obligea à s'attacher au cou un bloc de bois de six 
livres et à garnir leurs vêtements de clochettes pour signaler leur 
présence de loin (vers 1010). Plus tard, il fit démolir des syna- 
gogues et des églises et expulsa juifs et chrétiens (1014). Comme 
le kbalifat des Fatimides s'étendait alors en Egypte, dans le nord 
de l'Afrique, en Palestine et en Syrie, et avait même des adhérents 
à Bagdad, les Juifs orientaux ne savaient où se réfugier. Pour 
échapper à l'exil et à la mort, beaucoup d'entre eux se firent mu- 
sulmans. Cette situation ne cessa qu'avec la vie de Hakim. Fatigué 
des folies de leur souverain, les musulmans l'assassinèrent (1020). 

En Babylonie, le gaonat expirant jetait alors quelques dernières 
lueurs avec Haï et Samuel ben Hofni. Comme on a vu plus haut, 
Haï avait trente ans quand il succéda à son père Scherira à la tête 
de l'académie de Pumbadita. Caractère ferme et indépendant, es- 
prit élevé, penseur profond, Haï ressemblait beaucoup à Saadia, 
qu'il se proposait comme modèle et dont il défendait fréquemment 
la mémoire contre d'injustes agressions. Comme lui, il écrivait 
Parabe très facilement, et il se servait de cette langue pour ré- 
pondre aux consultations qui lui étaient adressées et traiter diverses 
questions scientifiques. Large d'idées comme Saadia, il admettait 



40 HISTOIRE DES JUIFS. 

que sa religion ii*avait pas le monopole de la vérité et que d^autres 
religions contenaient également d'excellents éléments. Quand il 
s'agissait d'expliquer certains mots obscurs de la Bible, il ne 
craignait nullement, pour en rendre le sens plus clair, de recourir 
au Coran et aux anciennes traditions musulmanes. Souvent il 
discutait avec des théologiens musulmans sur les rapports du ju- 
daïsme et de l'islamisme, et parvenait à les réduire au silence. 
Ses connaissances talmudiques étaient très étendues. Il ne s'oc- 
cupait pas de spéculations métaphysiques, mais tout en n'étant 
pas véritablement philosophe, il avait des vues très justes sur 
les divagations mystiques qui, sous le voile de la religion, éga- 
raient les esprits faibles, et qu'il condamnait sévèrement. 

Dans tous les temps et dans tous les pays, il s'est trouvé des 
foules qui ont attribué à certains personnages la faculté de faire 
des miracles et d'arrêter ou de modifier momentanément la marche 
des lois de la nature. Â l'époque de Haï, cette croyance existait 
parmi les juifs comme parmi les musulmans et les chrétiens; elle 
régnait surtout en Palestine et en Italie. On était convaincu que 
par des formules magiques, par certaines transpositions des lettres 
qui forment le nom de Dieu , l'homme réellement pieux pouvait 
en tout temps opérer des miracles. Pour Haï, de telles superstitions 
étaient une profanation de la religion, et il les combattait de 
toutes ses forces. Interrogé par un disciple de Jacob ben Nissim, 
de Kairouan, sur le prétendu pouvoir magique du nom de Dieu, il 
répondit que ceux qui prétendaient croire à ce pouvoir étaient des 
fous ou des imposteurs. Il ajouta : ce S'il était possible au premier 
venu de faire des miracles et de déranger l'ordre de la nature par 
certaines formules, où serait donc la supériorité des prophètes? 
Bien coupables sont les thaumaturges qui, pour leurs exploits, 
abusent du nom de Dieu. » 

Haï rendit un éclat momentané à l'académie de Pumbadita. 
Estimé et vénéré par Nissim et Hananel, de Kairouan, par les chefs 
de la communauté de Fez, le vizir Samuel Naguid, l'illustre Guer- 
scbom, de Mayence, et les savants juifs de tous les pays, il était 
considéré comme le principal représentant du judaïsme et fut sur- 
nommé « le père d'Israël ». Loin de désirer, comme ses prédé- 
cesseurs et même comme son père, le déclin et la disparition de 



\ 



SAMUEL BEN HOFNI. 41 

récole de Sora, il chercha, au coatraîre» à mettre à la tête de 
cette académie un homme qui pût la diriger avec dignité. A cet 
effet, il fit nommer comme gaon de Sora son beau-père, Samuel 
ben Hofni, son égal en science et en vertus, et auleur de plusieurs 
ouvrages rituéliques, d'un traité sur l'unité de Dieu et d'un com- 
mentaire sur le Pentateuque. Dans ce commentaire, Samuel suit 
le système de Saadia, expliquant la Thora autant que possible 
d'une façon rationnelle et cherchant à ramener à des faits naturels 
les événements bibliques qui ont un caractère surnaturel. Ainsi, 
pour lui, l'évocation de l'ombre de Samuel par la nécromancienne 
d'En-Dor et le dialogue de l'ânesse de Bileam avec son maitre 
n'ont jamais eu lieu en réalité; ce sont des visions, de simples 
rêves. Samuel ben Hofni eut encore un autre trait de ressem- 
blance avec Saadia, il attaqua vivement les caraïtes. Samuel fut 
le dernier desgaonim de Sora; il mourut quatre ans avant son 
gendre Haï (1034). 

La mort de Haï, qui survint en 1038, affligea profondément 
toutes les communautés juives; elle fut pleurée dans de touchantes 
élégies par Ibn Gabirol, le plus remarquable poète du temps, et 
par Hananel, de Kairouan. Avec ce gaon disparut définitivement 
Tacadémie de Pumbadlla. Le collège donna bien un successeur à 
Haï, il investit à la fois de la dignité de gaon et de celle d'exilarque 
Hiskiyya^ arrière- petit-fils de Texilarque David ben Zakkaï. Mais 
à la suite de fausses accusations et sur l'ordre de Djelal Addaulah, 
ministre tout-puissant d'un khalife sans force et sans autorité, 
Hiskiyya fut jeté en prison, dépouillé de ses biens et finalement 
mis à mort (1040). Ses deux fils s'enfuirent et, après avoir long- 
temps erré, trouvèrent enfin un refuge en Espagne. En leur qualité 
de derniers rejetons de la maison royale de David, ils furent traités 
avec respect dans ce pays et s'y livrèrent, sous le nom A'Iin 
Daudi, au culte des Muses. Ainsi finit le gaonat de Pumbadita. 
Le rôle de la Babylonie, si brillant dans l'histoire juive, était ter- 
miné, et pendant quelque temps cette contrée n'exerça plus 
aucune action sur le judaïsme. 

L'Andalousie juive recueillit l'héritage de la Judée, de la Baby- 
lonie et du nord de l'Afrique, et l'augmenta encore, au grand 
avantage des générations suivantes. Déjà la civilisation arabe,, 



42 HISTOIRE DES JUIFS. 

veoue d*Oriènt, avait dépassé sod point culminant en Espagne et 
commençait à décliner avec le morcellement du khalifat des Om- 
mayyades, quand la civilisation juive jetait ses premières lueurs 
et marchait rapidement vers son apogée. Dans un seul demi-siècle, 
on vit surgir nombre de personnalités remarquables, dont une 
seule aurait sufQ pour illustrer une époque : c'étaient les princes 
Samuel et Joseph Naguid, le poète et philosophe Ibn Gabîrol, 
fexégète Ibn Djanah, sans compter les savants de moindre enver- 
gure. Cette première période Tobhinique^ ainsi appelée à cause 
de rindépendance acquise par les écoles talmudiques et les rab- 
bins d'Europe à la suite de la ruine du gaonat, est une période 
classique. Par ses travaux originaux et ses importantes recherches 
scientifiques exécutées dans toute les directions, elle éclipsa tota- 
lement les époques précédentes. La science grammaticale de 
rhébreu arriva à sa pleine maturité, la poésie néo-hébraïque 
atteignit sa plus puissante expression. La philosophie, consi- 
dérée jusqu'alors parmi les Juifs comme Thumble servante de la 
théologie, conquit son indépendance et s'éleva aux plus hautes 
conceptions. L'enseignement talmudique lui-même se créa une 
méthodologie en réunissant les détails disséminés et isolés pour 
établir des règles fixes. Dans le mouvement intellectuel de ce 
temps, les Juifs occupaient sans conteste le premier rang. 

 ce moment, la vie intellectuelle et religieuse des Juifs était 
tellement intense en Andalousie que cette contrée devint le centre 
du judaïsme et apparaissait aux communautés du dehors sous 
l'aspect d'un État juif. Aussi les enfants fugitifs du prince juif des 
Khazars et les deux fils du dernier exilarque vinrent-ils y chercher 
un refuge. A la tête du judaïsme andalous se trouvait alors une 
personnalité aussi distinguée par ses vertus et sa sagesse que par 
sa haute position politique : Samuel ibn Nagrela ou Nagdela. 
Réunissant dans sa personne les qualités des trois grands hommes 
qui fondèrent la gloire de l'Espagne juive, il était généreux et 
ami de la science comme Hasdaï, savait le Talmud comme Hanok, ^ 
était poète et grammaiûen comme Dounasch ben Labrat. 

Né en 993 à Cordoue, où son père Joseph était venu s'établir de 
Morida, il fréquenta l'école talmudique de Hanok et fut initié aux 
Biiesses et aux difficultés de l'hébreu par Juda Hayyoudj. D'autres^ 



\ 



SAMUEL IBN NAGRELA. 43 

maîtres, qu'il n'était pas difficile de trouver alors à Cordoue, lui 
enseignèreot les sciences profanes et surtout Tarabe. Par suite de 
la guerre civile que le chef berbère Soleïman, en lutte avec les 
Arabes et la garde du corps slavonne des khalifes, avait allumée 
à Cordoue, Samuel, comme beaucoup d'autres Juifs, fut obligé, à 
rage de vingt ans, de partir de cette ville (1013). Les fuyards se 
rendirent à Grenade, Tolède et même jusqu'à Saragosse. Samuel 
ibn Nagrela s'établit à Malaga. Il y ouvrit une boutique, mais con- 
tinua de s'occuper de ses études talmudiques et linguistiques. 
Outre l'hébreu, l'arabe et le chaldéen, il savait encore quatre 
autres langues, notamment le latin, le castillan et le berbère. 
Contrairement à l'habitude de ses coreligionnaires, qui, pour la 
plupart, écrivaient l'arabe en caractères hébreux, il était très 
habile dans la calligraphie arabe. Ce fut à son talent de calli- 
graphe autant qu'à ses connaissances linguistiques qu'Ibn Nagrela 
dut sa haute position. 

Affaibli par les guerres civiles et l'ambition des gouverneurs ou 
émirs, le grand empire hispano-musulman, créé par les khalifes 
ommoyyades, se morcela, après la chute de cette dynastie, en une 
quantité de petits États. En 1020, une tribu de Berbères, les SiU" 
hadja^ sous la direction de leur chef Maksen, fondèrent dans l'Es- 
pagne méridionale un petit royaume indépendant, avec Grenade 
pour capitale; Malaga faisait également partie de ce royaume. A 
Malaga, le palais d'Aboulkassim ibn Alarif, vizir de Habous, le 
deuxième roi de Grenade, se trouvait à côté de la boutique de 
Samuel. Une esclave du vizir, qui avait toute la conflance de son 
maître et était chargée de lui adresser certains rapports, se les 
faisait rédiger par le petit boutiquier juif. Frappé de l'élégance du 
style et de la beauté de l'écriture, le vizir voulut connaître le 
rédacteur de ces rapports. Il fit mander Samuel au palais et le 
nomma son secrétaire intime (vers 1025). Il s'aperçut bientôt que 
Samuel avait des idées justes et des vues profondes sur les ques- 
tions politiques, et il prit l'habitude de le consulter pour toute 
affaire grave. 

A la mort du vizir, le roi Habous, éclairé par son ministre mou- 
rant sur le mérite de Samuel, le nomma son conseiller. Les Ber-^ 
bères avaient moins de préjugés contre les Juifs que lés Arabes 



44 HISTOIRE DES JUIFS. 

musulmans. Aussi Habous n'hésita -t-il pas à élever Samuel à la 
dignité de ministre d*État (katib) et à lui confier la direction des 
affaires diplomatiques et militaires (1027). A partir de ce moment, 
Samuel quitta sa boutique pour le palais de son souverain. Le 
disciple du talmudiste Hanok eut ainsi une grande influence sur la 
politique de TEspagne, car les souverains musulmans régnaient 
mais ne gouvernaient pas; ils étaient capricieux, despotiques, mais 
le grand vizir seul dirigeait TÉtat. Par contre, sa responsabilité 
était lourde ; il y allait souvent de sa tête. 

Habous n*eut qu*à se féliciter de son choix. Grâce à Tintelligence 
et à l'activité de son ministre juif, son État était devenu prospère. 
Du reste, Samuel savait plaire à son roi et occuper son esprit 
versatile; il écrivit à sa louange un poème en sept langues. Or 
Habous^ comme tous les princes musulmans, était très flatté d'être 

loué en beaux vers. Samuel ne sut pas moins se faire aimer de la 
population musulmane que de son souverain. Esprit net et cir- 
conspect, il avait des manières affables et parvenait souvent à 
triompher des difficultés par sa grande patience. Habile, prudent, 
toujours maître de lui-même, il parlait peu mais réfléchissait beau- 
coup. Sa sagesse et sa piété le préservèrent de Torgueil, ce défaut 
si commun et si détesté chez les parvenus. Pendant près de trente 
ans, il sut se maintenir comme ministre principal du royaume de 
Grenade. 

L*anecdote suivante nous montre la mansuétude remarquable de 
Samuel. Dans le voisinage du palais de Habous, un musulman 
tenait une boutique d'épiceries. Toutes les fois qu'il voyait sortir 
le roi, accompagné de Samuel, il accablait le ministre juif d'impré' 
cations et d'invectives. Irrité de tant d'insolence, Habous ordonna 
à Samuel d'arrêter ce fanatique et de lui faire arracher la langue. 
Le vizir usa d'un moyen moins violent pour réduire son ennemi 
au silence, il lui remit une forte somme d'argent. Touché de tant 
de générosité, le marchand combla Samuel de bénédictions. Un 
jour que Habous aperçut de nouveau le marchand, il fit des 
reproches à son ministre de ce qu'il n'avait pas exécuté son ordre : 
« J'ai suivi votre prescription, lui répondit Samuel, j'ai arraché à 
•cet homme sa méchante langue et l'ai remplacée par une bonne.» 

Ce ne fut pas là le seul ennemi de Samuel. Bien des musulmans 




HOSTILITES CONTRE SAMUEL IBN NAGRELA. 45 

fanatiques voyaient dans la situation élevée du ministre juif un 
outrage pour leur religion, ils ne pouvaient admettre qu*un mé- 
créant gouvernâtlesvraiscroyants. Mais la fortune favorisait Samuel 
et il sortait des épreuves plus puissant que jamais. Ainsi, après la 
mort de Habous (1037), deux partis se formèrent à Grenade. La plu- 
part des grandes familles berbères, ainsi qu'un certain nombre de 
Juifs influents, tels que Joseph ibn Migasch, Isaac ben Léon et 
Néhémia Eskafa, se déclarèrent en faveur de Balkin, le fils cadet 
de Habous. Un groupe moins important, auquel appartenait Samuel, 
se rangea du côté du fils aine Badis. Avant d'essayer même de 
lutter, Balkin se retira devant son frère. Badis monta sur le trône 
(octobre 1037). Samuel, confirmé dans sa dignité, devint en réalité 
le véritable roi de Grenade, car Badis, adonné aux plaisirs, se 
déchargeait complètement sur son ministre des soucis du gouver- 
nement. 

Les partisans de Balkin, et parmi eux les trois Juifs nommés plus 
haut, quittèrent Grenade pour se retirer à Séville. Le prince 
Mohammed Algafer, ennemi du roi de Grenade, leur fit un excel- 
lent accueil et éleva même un des trois réfugiés juifs, Joseph ibn 
Migasch I®% à de très hautes fonctions. 

La situation brillante de Samuel à la cour de Grenade lui suscita 
des ennemis, même au dehors. Dans le petit royaume d'Almeria, 
formé, comme TÉtat de Grenade, d'un lambeau du vaste empire 
hispano-musulman, régnait alors le Slavon Zohaïr. Son ministre 
Ibn Abbas, d origine arabe et descendant des premiers compagnons 
ûe lutte de Mahomet, souffrait dans son orgueil qu*un Juif fût 
investi de la même dignité que lui. H excita la population musul- 
mane de Grenade contre Samuel et demanda à Badis de destituer 
et peut-être même de faire exécuter son ministre. Sur le refus de 
Badis, Zohaïr et Ibn Abbas lui déclarèrent la guerre. Mal leur en 
prit. Conseillé par Samuel, Badis s'établit avec ses soldats dans 
une position très forte, d'où il attaqua et parvint à défaire l'armée 
d'Almeria. Zohaïr fut tué et Ibn Abbas fait prisonnier (3 août 1038). 
Quelques semaines après, Ibn Abbas fut exécuté (23 ou 24 septembre). 
Dans sa profonde piété, Samuel attribua l'heureuse issue de cette 
lutte à une intervention spéciale de la Providence; il composa sur 
«es événements un poème qu'il adressa à ses amis et admirateurs 



46 HISTOIRE DES JUIFS. 

de TEspagne et des autres pays, et il exprima le désir qu'on célé- 
brât comme un nouveau Pourîm la date où lui et ses coreligionnaires 
de Grenade avaient été sauvés de l'opprobre et de la mort. Voici 
quelques vers de ce poème : 

Annoncez la nouvelle en Afrique et en Egypte, 
Copamuniquez-la aux enfants de la Terre Sainte, 
Faites-la connaître aux anciens de Pumbadita, 
Transmettez-la aux docteurs de Sora, 
Inscrivez-la dans des annales 
Pour en perpétuer le souvenir dans l'éternité. 

Le premier représentant de la période raibinique remporta cet 
éclatant triomphe dans la même année où mourut Haï, le dernier 
représentant du gaonat en Babylonie. 

La défaite d'Ibn Abbas rendit inofTensif un autre ennemi de 
Samuel. Ibn Abi Moussa Bakkana, vizir à Malaga, avait complolé 
avec Ibn Abbas la perte du ministre juif. Quand Ibn Abbas fut mort, 
ibn Abi Moussa resta sans appui et se trouva, par conséquent, 
dans l'impossibilité de nuire à Samuel. 

On sait par un historien du temps que, s'élevant au-dessus des 
scrupules religieux de son époque, Samuel ou, comme l'appelaient 
les Arabes, Ismaël ibn Nagrela employait dans les pièces admi- 
nistratives les formules consacrées par les usages musulmans. 
Ainsi ses ordonnances commençaient par ces mots : Hamdou liU 
lahi (Gloire à Dieu!). Mentionnait-il le nom de Mahomet, il ajou- 
tait : Que Dieu prie pour lui et le bénisse. Il exhortait ceux aux- 
quels il adressait ses mandements à conformer leur vie aux 
prescriptions de l'islam. Bref, il observait dans les pièces officielles 
les coutumes en vigueur chez les musulmans. 

Il parait sûr que Habous et plus tard Badis conférèrent à Samuel 
un certain pouvoir sur les communautés juives de Grenade. C'est 
ainsi que s'explique le titre de Naguid (prince) dont il est qua- 
lifié par ses coreligionnaires. En même temps que ministre d'État 
il était rabbin, et il remplissait toutes les fonctions que compor- 
tait cette dignité, enseignant le Talmud et rendant des décisions 
sur des questions religieuses. Son premier ouvrage fut une métho- 
dologie du Talmud, qu'il fit précéder d'une introduction énumé- 



ŒUVRES DE SAMUEL IBN NAGRELA. 47 

rant là suite des représentants autorisés du judaïsme, depuis les 
membres de la Grande Synagogue et les Tannaïm jusqu'aux gaouim 
et ses maîtres Moïse et Hanok. Il composa également un commen- 
taire sur le Talmud,oii il élucide de nombreux points de casuistique. 
Habile versificateur, il écrivit des prières pleines d*onction et de 
ferveur sur le modèle des Psaumes, des maximes et des paraboles 
sur le modèle des Proverbes, et enfin un traité de philosophie pra- 
tique à Timitation de TEcclésiaste; 11 intitula ces divers recueils 
Ben Tehilim (Fils du Psautier), Ben Mischlè (Fils des Proverbes) 
eXBenKoMlét (Fils de TEcclésiaste). Il écrivit aussi des épigrammes 
et des panégyriques, mais ces compositions poétiques, remplies 
d'excellentes idées, manquent d'élégance, de grâce, de chaleur et 
de clarté. De là le proverbe : « Froid comme la neige du mont Her- 
mon ou les poésies du lévite Samuel. » 

Sous rinspiration d'une profonde piété et de nobles et généreux 
sentiments, Samuel devint le bienfaiteur de ses coreligionnaires, 
il soutenait et encourageait la science avec libéralité. Ses relations 
avec les savants s'étendaient jusqu'en Irak, en Syrie, en Egypte 
et en Afrique, 11 faisait des largesses au gaon Haï et à Nlsslm de 
Kairouan, distribuait des livres aux étudiants pauvres, se faisait, 
en un mot, le génie tutélaire des Juifs les plus éloignés. Quand Ibn 
Gabirol fut frappé par le malheur, 11 lui prodigua les plus affec- 
tueuses consolations. Grâce à sa généreuse protection, les Juifs de 
Grenade pouvaient remplir des fonctions publiques, servir dans 
l'armée et jouissaient d'une entière liberté. Après des temps tristes 
et sombres, c'était une joyeuse éclalrcie. Du reste, la tribu des 
Berbères, maîtresse du pays, éprouvait plus de sympathie pour les 
Juifs que pour la population purement arabe, qui supportait avec 
impatience la domination des Slnhagites et dont les regards 
étaient sans cesse tournés vers le prince de Sévllle, qui était de 
son sang et de sa race. 

Talmudiste, homme d'Etat, poète, Ibn Nagrela s'occupait égale- 
ment de linguistique, mais il ne brillait pas dans cette science. 
Aveuglé par son admiration pour Hayyoudj, il n'admettait pas qu'on 
pût être d'un autre avis que son maître sur un point quelconque 
de la grammaire hébraïque. Il composa lui-même sur la grammaire 
vingt-quatre écrits, dont un seul, le Livre de la Richesse^ mérite 



48 HISTOIRE DES JUIFS. 

d*être mentionne; les autres étaient des articles de polémique 
dirigés contre le célèbre grammairien Ibn Djanah. Ce dernier, 
Testé inconnu et méconnu pendant longtemps, est une des gloires 
du judaïsme espagnol, il mérite d'occuper une des places d*honneur 
dans Thistoire de la littérature juive. 

lona Mérinos, appelé en arabe Aiou-l-Walid Merwan ibn 
Djanah (né vers 995 et mort vers 1050), naquit, comme Samuel 
ibn Nagrela, à Cordoue. Dans sa jeunesse, il étudia la médecine 
dans récole créée parle khalife Alhakem. Vivant à une époque où 
la langue sacrée excitait parmi les Juifs un vif enthousiasme, il 
commença par écrire des poésies. Mais bientôt il renonça à la 
versification pour s'occuper exclusivement de Tétude de Thébreu; 
il atteignit dans cette science une grande supériorité. Aujourd'hui 
encore, ses travaux peuvent être consultés avec fruit pour Tétude 
de la langue hébraïque et de la Bible. 

Obligé, comme tant d'autres de ses coreligionnaires, de quitter 
Cordoue à la suite des ravages du Berbère Soleïman (1013), il alla 
s'établir à Saragosse. Là régnait encore ce préjugé que l'exégèse 
biblique et les recherches grammaticales étaient dangereuses pour 
le judaïsme rabbinique. Il est vrai que dans le nord de l'Espagne 
il existait un certain nombre de communautés caraïtes. Or, on sait 
que le caraïsme avait toujours montré une prédilection marquée 
pour ce genre d'études ; ce qui explique l'aversion des Juifs rabba- 
nites pour ces recherches. Néanmoins Ibn Djanah ne sq laissa pas 
détourner de ses études favorites; il poursuivit avec ardeur ses 
investigations sur la langue hébraïque et le sens vrai du texte 
biblique. En même temps, il exerçait la médecine; il composa même 
quelques traités sur l'art de guérir. Mais son but principal était 
l'explication rationnelle de la Bible. Ses travaux grammaticaux 
n'étaient pour lui qu'un moyen qui devait l'aider à mieux com- 
prendre l'Écriture Sainte. 

En sentant approcher la vieillesse, qu'il nommait, avec Platon, 
a la mère de l'oubli », Ibn Djanah se hâta d'achever son œuvre 
capitale et la nomma « La Critique ». Il y établit certaines règles 
grammaticales, qui étaient trop profondes ou paraissaient trop 
téméraires pour être comprises ou adoptées par tous. C'est Ibn 
Djanah qui créa la syntaxe hébraïque. 11 émit surtout, dans cet 



IBN DJANAH. 49 

nuvrage, des aperçus ingénieux et lumineux sur le texte biblique. 
Des hauteurs sereines où il s*était placé, il scrutait ce texte avec 
une impartialité et une pénétration remarquables. Malgré tous 
leurs efforts pour déterminer exactement le sens de chaque mot 
de la Bible, les caraïtes, presque à leur insu, étaient influencés 
4ans leurs explications par la haine de la tradition. Saadia lui- 
même ne cherchait souvent dans la Bible que la justiflcation et la 
•confirmation de ses théories philosophiques. Ibn Djanah, le pre* 
mier, érigea Texégèse biblique en une science indépendante, 
^yant en elle-même sa raison d*ètre. Aux anciennes interpréta- 
tions, qui faisaient quelquefois parler à Dieu et aux prophètes un 
langage enfantin, il opposa des explications claires et simples, 
<l\ii jetaient une vive lumière sur la pensée des auteurs sacrés. 
Cest ainsi qu'il rendit compréhensibles plus de deux cents pas- 
sages difficiles, en partant de ce point de vue qu'au lieu de Tex- 
pression juste, qu*il indiquait, les écrivains sacrés avaient employé 
un terme impropre. Sa croyance au caractère divin de la Bible 
était absolue, mais il estimait qu*en s*adressant à des hommes, 
•elle avait dû se servir du langage des hommes et était soumise, 
par conséquent, aux règles et aux défauts habituels de la rhéto- 
rique. Il n'était donc pas nécessaire, selon lui, pour expliquer les 
incorrections et les obscurités qui se rencontrent dans la Bible, 
d'admettre que, par ignorance, les copistes ou les inventeurs des 
points-voyelles aient modifié ou corrompu des mots ou des formes 
•du texte primitif. 

La <c Critique » d'Ibn Djanah est écrite en arabe. Cet ouvrage 
•qui, après le traité philosophico-religieux de Saadia, est la pro- 
duction la plus importante de la littérature juive du moyen âge 
jusqu'au xi® siècle, témoigne non seulement du savoir de Tau- 
ieur, mais aussi de sa haute valeur morale et religieuse. Ibn 
Djanah déclare, en effet, dans son introduction, qu'il n'a publié 
son livre ni par ambition ni par vanité, mais pour rendre plus 
facile la lecture de TÉcriture Sainte et pour éveiller ainsi la 
piété dans le cœur de ses frères. Convaincu d'être utile, par son 
livre; à la religion, il persista dans son entreprise sans se laisser 
arrêter ni détourner de sa voie par l'accusation d'hérésie et les 
autres attaques que dirigèrent contre lui ses violents et nombreux 
IV. 4 



m HISTOIRE DES JUIFS. 

adversaires. Il n^exprima nulle anîmosité contre ses ennemis, il 
île les mentionne même pas par leurs noms dans ses ouvrages, et 
si on ne le savait pas d'autre part, la postérité aurait ignoré à 
tout jamais les polémiques et les persécutions qu'il eut à subir 
de. la part du ministre Samuel ibn Nagrela. 

Quoiqu'il parût familiarisé avec les questions philosophiques et 
eût écrit un ouvrage sur la Logique, Ihn Djanah était ennemi des 
spéculations métaphysiques sur les rapports de Dieu avec le 
monde et sur les causes premières, spéculations qui préoccu- 
paient vivement plusieurs de ses contemporains et compatriotes 
juifs, particulièrement Ibn Gabirol. A son avis, de telles recher- 
ches ne pouvaient conduire qu'au doute et à l'athéisme. Penseur 
calme et réfléchi, son esprit était fermé à toute idée excentrique 
ou fantaisiste, et aussi à toute inspiration poétique. Il formait 
ainsi un contraste frappant avec Ibn Gabirol, le troisième person- 
nage du triumvirat, qui occupa une place si glorieuse dans l'his- 
toire juive de cette époque. 

Salomon ben Juda ibn Gabirol, en arabe Abou Ayoub Soleï- 
man ibn Yahya (né en 1021 et mort en 1070), est une des per- 
sonnalités les plus remarquables de l'Espagne juive. A la fois 
poète gracieux et profond penseur, « il s'éleva au-dessus des 
intérêts matériels et des préoccupations terrestres pour s'attacher 
aux questions supérieures de l'existence ». Dans ses ouvrages, 
Ibn Gabirol nous montre souvent à nu son esprit, si puissant dans 
son originalité, et son cœur généreux ; mais on sait peu de choses 
sur sa vie et sa famille. Son père Juda, qui habitait Cordoue, 
parait avoir émigré de cette ville, à la suite de troubles, en 
même temps que Samuel ibn Nagrela, pour se rendre à Malaga. 
C'est dans cette dernière ville que naquit et fut élevé cet homme 
remarquable, qui brilla d'un si radieux éclat par son génie 
poétique et sa raison pénétrante, et qu'on peut surnommer le 
Plotin juif. 

D'après quelques-uns de ses vers, où il déplore avec des accents 
plaintifs et touchants d'être resté de bonne heure sans appui, 
sans frère ni ami, Ibn Gabirol paraît avoir perdu, fort jeune 
encore, ses parents. Son caractère, très impressionnable, se res- 
sentit de cet isolement. N'ayant jamais connu les joies de l'en-? 



SALOMON IBN GABIROL. 51 

fanée ni peut-être le doux sourire de sa mère, il devint sombré et 
mélancolique. Comme il le dit lui-même : 

Dans ma poitrine de jeune homme bat un cœur déjà vieux, 
Mon corps marche sur terre et mon esprit plane dans les cieux. 

D*une susceptibilité presque maladive, il se replia de plus en 
plus sur lui-même, s*isolant avec les inspirations de son imagina- 
tion et les méditations de son esprit. La poésie et la foi, éclairée 
par la philosophie, furent les deux anges qui le couvrirent de 
leur égide et le préservèrent du désespoir. Néanmoins, son cœur 
resta fermé à la joie, et ses chants sont empreints de tristesse. 
A rage de seize ans, il écrivit une poésie dont les vers suivants 
montrent la sombre mélancolie : 

Devant le rire mon cœur s'attriste. 

La vie me paraît si sombre I 
ami, un adolescent de seize ans devrait-ii se lamenter^ 
Au lieu de se réjouir de sa jeunesse comme le lis sous la rosée? 

On sent, dans ses poésies, qu'il trouve sans nul effort l'expres- 
sion et la rime, l'image ^t l'idée. Son imagination féconde est 
contenue dans de justes limites par un jugement droit, qui sait le 
préserver de toute exagération. Sous l'inspiration ardente du 
jeune poète, la vieille langue hébraïque se rsgeunit et sait expri- 
mer éloquemment ses pensées et ses sentiments; il la manie 
comme une langue maternelle, l'assouplit et lui donne un poli, 
une élégance et une harmonie remarquables. Pour la première 
fois, la Muse, qui n'avait été représentée sous une forme quel- 
conque ni dans la Bible, ni dans la poésie néo-hébraïque, fut per- 
sonniQée par Ibn Gabirol, qui la dépeignit sous les traits d'une 
colombe aux ailes d'or et à la voix mélodieuse. Appelé à bon droit 
le maître de la poésie et de l'éloquence, Ibn Gabirol attira bientôt 
sur lui les regards de ses contemporains. 

Dans son isolement et sa situation précaire, Ibn Gabirol trouva 
un protecteur et un ami dont il a perpétué le souvenir dans ses 
poésies. C'était Yekoutiel ibn Hassan ou AUHassan, qui, à Sara- 
gosse, auprès du roi Yahya ibn Mondhir, occupait une situation 



52 HISTOIRE DES JUIFS. 

analogue à celle de Samuel ibn Nagrela à Grenade. Yekoutiel avait 
une très grande influence à la cour, ses conseils étaient écoutés 
avec faveur. A Texemple d'autres coreligionnaires haut places, 
il s intéressait aux savants et aux poètes juifs. Il se montrait parti- 
culièrement bienveillant pour Ibn Gabirol, calmant sa susceptibi- 
lité farouche et adoucissant par d'affectueuses remontrances sa 
morne tristesse. Dans sa profonde reconnaissance pour cette sol- 
licitude vigilante, le poète emprunta à la nature ses plus écla- 
tantes couleurs et à la Bible ses plus magnifiques images pour 
chanter les vertus de son bienfaiteur. Mais qui voudrait reprocher 
à un jeune poète de dix-sept ans, jusque-là délaissé et abandonné 
à ses chagrins, les exagérations de sa palette? 

Enhardi par les encouragements de Yekoutiel, Ibn Gabirol sortit 
peu à peu de lui-même, de ses sombres pensées, son cœur s'ou- 
vrit aux douceurs de Tamltié, son âme s'éprit des beautés de la 
nature. Il se mit alors à chanter son protecteur, ses amis, la 
sagesse, la nature. Mais on aurait dit qu'une fatalité implacable le 
poursuivait de ses coups. Il fut douloureusement réveillé de son 
heureuse quiétude par la mort de Yekoutiel, qui périt, selon toute 
apparence, dans la révolution de palais qui amena la chute de 
son maître et Tavènement au trône d'Abdallah ibn Hakam, cousin 
et meurtrier de l'ancien roi (1039). La fin tragique de Yekoutiel 
affligea profondément les Juifs du nord de l'Espagne et causa à 
Ibn Gabirol un violent désespoir. Le poète célébra la mort de son 
ami dans une élégie d'une pénétrante émotion « Yekoutiel, s'écrie- 
t-il au commencement de ce poème, a cessé de vivre ! Les cieux 
peuvent-ils donc également disparaître? » 

A la suite de cette catastrophe, Ibn Gabirol s'enfonça de nou- 
veau dans son isolement et sa mélancolie. Son excessive sensi- 
bilité augmentait encore ses tourments, il ne voyait partout que 
haine, envie et trahison. Ses productions poétiques de ce temps 
portent le cachet de la plus noire tristesse. Mais la douleur eut 
pour lui cet heureux résultat de retremper son énergie et d'affer- 
mir son âme; c'est vers cette époque qu'il publia ses meilleures 
œuvres. Sa facilité était telle qu'à l'âge de dix-neuf ans (1040), il 
écrivit une grammaire hébraïque complète en quatre cents vers 
monorimes, compliqués d'acrostiches. Dans l'introduction de cet 



ÉTHIQUE DUBN GABIROL. 53 

ouvrage, Ibn Gabirol exalte les grâces de la langue hébraïque, 
a que les anges emploient journellement pour chanter les louanges 
du Créateur, qui a servi à Dieu sur le Sinaï, aux prophètes et 
aux psalmistes », et il fustige de sa verve sarcastique TindifTé- 
rence de la « communauté aveugle » de Saragosse pour Thé- 
breu. Les uns, dit-il, parlent Tiduméen (le roman) et les autres 
la langue de Kèdar (Parabe). Ibn Gabirol écrivit cette grammaire 
à Saragosse. 

C'est aussi dans cette ville qu'Ibn Gabirol composa (en 1045) un 
traité de morale. Cet ouvrage n'a pas la même valeur philoso- 
phique que ses écrits postérieurs, mais il offre un vif intérêt, à 
cause de Tesprit qui y règne et de la grande érudition que Tau- 
teur, encore très jeune, y déploie. À côté de citations de la Bible 
et de sentences talmudiques, on y trouve des maximes du « divin 
Socrate », de son disciple Platon, d'Àristote, de philosophes arabes 
et surtout d'un moraliste juif nommé AlkotUi. Cet écrit, intitulé 
a Du Perfectionnement des facultés de Tâme », expose un système 
original sur le tempérament, les passions et les instincts de 
rhomme. Il contient aussi des allusions mordantes à certains juifs 
de Saragosse. Ces traits étaient sans doute peu déguisés, car Ibn 
Gabirol ajoute : « Il est inutile que je cite les noms, on reconnaîtra 
facilement les personnages. y> Il attaque surtout les orgueilleux, 
toujours disposés à humilier les autres et à vanter leur propre 
mérite, les hypocrites, qui parlent sans cesse d'amitié et de 
dévouement et dont le cœur déborde d'envie et de haine. Dans 
la préface, l'auteur ne se dissimule pas que ses railleries lui 
créeront de nombreux ennemis, mais la crainte du danger ne 
l'empêchait pas d'accomplir ce qu'il considérait être son devoir. 
« Qu'ils me haïssent, dit-il, je ne m'abstiendrai pas de faire le 
bien. » 

Peu de temps après, ses prévisions se réalisèrent; il fut expulsé 
de Saragosse (après 1045). En partant, Ibn Gabirol proféra des 
plaintes amères contre Saragosse, qu'il comparait à Gomorrhe. 
En même temps, devant l'avenir douloureux dont il se sentait me- 
nacé, il faisait entendre en vers pathétiques de déchirants cris de 
détresse. Dans son désespoir, il voulait quitter l'Espagne et aller 
visiter l'Egypte, la Palestine et la Babylonie. Pour se donner du 



54 HISTOIRE DES JUIFS. 

courage, il rappelait les nombreuses migrations des patriarches, 
et il fit ses adieux à TEspagne dans cette apostrophe véhémente : 

Malédiction sur toi, pays de mes ennemis ! 

Mon sort ne sera plus jamais mêlé à ta destinée. 

Je ne m'intéresse plus ni à ta prospérité ni è^ tes peines. 

Cependant, il n'exécuta pas son projet. Il erra çà et là en 
Espagne, déplorant, dans de plaintives élégies, les trahisons de la 
destinée et Tinconstance de ses amis, et gémissant sur ses mal- 
heurs, réels ou imaginaires. A la fin, il semble avoir trouvé un 
refuge auprès du bienfaiteur des Juifs d'Espagne, le prince 
Samuel ibn Nagrela, et, sous la protection de cet homme d*État, 
il s'adonna avec une nouvelle ardeur à ses spéculations philo- 
sophiques. 

On a vu plus haut que, jeune encore, Ibn Gabirol avait déjà 
examiné les problèmes les plus élevés qui préoccupent la raison 
humaine. Quand il eut retrouvé sa liberté d'esprit, il reprit 
l'étude de ces questions difficiles. Le devoir, la substance et Tori- 
gine de l'âme, la vie future. Dieu et son essence, la création, tels 
étaient les sujets habituels de ses méditations. Il les traita en 
partie dans un poème écrit sous forme de prière et appelé Kéler 
Mal tout j qui est d'une élévation de pensée et d'une vigueur 
d'expression incomparables. Sans doute, les idées d'Ibn Gabirol 
ne sont pas nouvelles, elles ont déjà été exprimées longtemps 
avant lui. Mais il eut le mérite de coordonner des idées éparses et 
de les réunir en un tout systématique, qu'il exposa dans un ou- 
vrage écrit en hébreu et intitulé Mequor Hayyim, Forts VUa 
Source de la Vie ». La philosophie, chassée autrefois d'Athènes 
par un empereur romain et, depuis, dédaignée ou du moins restée 
inconnue en Europe, avait dû chercher un refuge en Asie. Ce fut 
Ibn Gabirol, le penseur juif, qui le premier la transporta de nou- 
veau en Europe; il lui éleva un autel en Espagne. 

A la fois poète et philosophe comme Platon, Ibn Gabirol, à 
l'exemple de son illustre devancier, exposa ses idées dans des 
dialogues. Il développa son système dans un entretien animé entre 
un maître et son élève, et il évita ainsi la sécheresse et Taridité 
inhérentes à l'examen de questions métaphysiques. 



BAHYA BEN JOSEPH. 55 

Dans les ouvrages philosophiques d'Ibn Gabirol, rien n*est par- 
ticulièrement juif, rien ne révèle les croyances de l'auteur. Aussi 
ses travaux eurent-ils peu de retentissement et, par conséquent, 
peu d'influence chez les Juifs. Par contre, ils excitèrent un vif 
intérêt parmi les Arabes et les scolastiques chrétiens. Une année 
après son apparition, la « Source de la Vie » fut traduite en latin 
par un prêtre chrétien et un juif baptisé. Parmi les maîtres de la 
scolastique chrétienne, les uns adoptèrent ses idées, les autres 
les combattirent, tous en tinrent compte. La Cabbale même lui 
emprunta plus tard certaines conceptions. Ibn Gabirol est connu 
<îhez les chrétiens sous le nom A'Avicebrol ou Avicebron. 

Un autre philosophe juif de cette époque, Bahya (Behaya) ben 
Joseph ibn Pakouda (Bakouda), suivit une autre voie qu'Ibn Ga- 
birol. D'une foi ardente et d'une moralité austère, Bahya était une 
de ces personnalités à l'âme énergique, aux mœurs graves et 
pures, qui opéreraient facilement une révolution religieuse s'ils y 
étaient aidés par les circonstances. Il fonda une morale théologique 
du judaïsme d'une grande originalité et l'exposa en arabe dans un 
ouvrage qu'il appela « Guide pour les devoirs des cœurs ». Dans ce 
livre animé d'un souffle de profonde piété, l'auteur enseigne que 
dans la pratique de la religion, la pensée intime, le sentiment, im- 
porte seul, parce que seul il conduit à une vie véritablement sainte 
6t pénétrée de la crainte de Dieu. Exégèse biblique, grammaire, 
poésie, philosophie spéculative, toutes ces sciences, toutes ces 
recherches qui préoccupaient alors les esprits au plus haut point, 
n'étaient pour Bahya que des objets secondaires, à peine dignes 
d'une attention sérieuse; même l'étude du Talmud ne présentait 
a ses yeux qu'une importance médiocre. Il voulait que le judaïsme 
eût surtout sa place dans les cœurs, et pour lui les obligations 
imposées par la conscience étaient bien supérieures aux pratiques 
prescrites par la Loi. A l'exemple des docteurs pagano-chrctiens 
des premiers siècles, il divisait le judaïsme en deux parties : les 
lois religioso-morales et les lois cérémonielles. Ces dernières lui 
paraissaient naturellement d'un caractère moins élevé que les 
obligations purement morales. 

Entraîné par ses aspirations vers Dieu et par son amour de la 
religion, telle qu'il l'entendait, Bahya arriva à considérer l'ascé- 



56 HISTOIRE DES JUIFS. 

tisme, avec ses mortifications et ses austérités, comme le suprême 
degré de la sagesse humaine. À son avis, le judaïsme prescrit la* 
sobriété et Tabstinence. Depuis Hénoc jusqu'à Jacob, dit-il, les 
patriarches n'eurent pas besoin d'être astreints à la tempérance 
par des lois spéciales, parce que chez eux l'esprit triomphait tou- 
jours de la chair. Ces lois devinrent seulement nécessaires après 
que le peuple Juif, corrompu par son séjour en Egypte et les riches 
dépouilles trouvées plus tard dans le pays des Cananéens, se fut 
laissé séduire par les jouissances matérielles. De là l'utilité de 
Tinstitution du naziréat. 

A mesure que le peuple dégénérait, des patticuliers, notam- 
ment les prophètes, se sentaient portés à renoncer à toute relation 
sociale et à toute occupation pour se retirer dans la solitude et 
mener une vie contemplative. Cet exemple ne peut sans doute 
pas être suivi par tous, car il faut dans la société des hommes 
qui travaillent et agissent. Mais il est nécessaire qu'il y ait une 
classe d'hommes contemplatifs, séparés du monde (Peruschim) et 
enseignant au reste des humains à modérer leurs appétits et 
à vaincre leurs passions. 

Comme on voit, Bahya avait des tendances à exalter le mena- 
chisme, tendances qui régnaient au moyen âge chez les musul- 
mans comme chez les chrétiens. Quoique familiarisé avec la phi- 
losophie, il aurait vécu dans la retraite du cloître et l'immobilité 
de la contemplation, si le judaïsme rabbanite n'était pas abso- 
lument contraire à une telle exagération. 

Parmi les figures si originales de la première période raidi^ 
nique, se trouve un savant dont les idées offraient un danger réel 
pour le judaïsme. G éloMAiou- Abraham Isaac ibn Kastar ien 
Jasm, connu comme auteur sous le nom de Titshaki et célèbre, 
même chez les Arabes, par ses connaissances médicales et philo- 
sophiques. Originaire de Tolède (né en 982 et mort en 1057), il 
était le médecin de Moudjahid et de son fils AU Ikbal Addaula, 
princes de Dénia. Il écrivit une grammaire hébraïque, sous le titre 
de «Recueil)), et un autre ouvrage qu'il appela Se fer Titshaki 
et où il exposait des idées excessivement hardies sur la Bible. 
Ainsi, selon lui, le chapitre de la Genèse qui parle des rois idu- 
méens n'est pas de Moïse, mais a été interpolé quelques siècles 




JOSEPH IBN NAGRELA. 57 

plus tard. Affirmation audacieuse pour l'époque, et qui n'a été 
reprise que dans les temps récents. 

Samuel ibn Nagrela, Torgueil du judaïsme espagnol, qui, selon 
Texpression de son biographe, était ceint de la quadruple cou- 
ronne de la science, de la naissance, de la gloire et de la bontés 
mourut en 1055, sincèrement regretté et pleuré de ses contem- 
porains. Il fut enterré près de la porte d'EIvire, à Grenade, et son 
fils lui érigea un magnifique mausolée. Ibn Gabirol composa en 
son honneur ce quatrain : 

Tu résides dans mon cœur. 

Ton nom y est gravé à jamais. 

Là, je te cherche et là je te trouve, 

Je suis attaché à ton souvenir comme à mon âme. 

Abou fftmsseïn Joseph iMNagrela (né en 1031) succéda à son 
père dans toutes ses dignités. Il fut nommé vizir par le roi Badis^ 
et quoiqu'il eût alors à peine vingt ans, la communauté juive lui 
conféra le titre de rabbin et de « chef» (naguid). Instruit par des 
savants juifs que son père avait fait venir de divers pays, versé 
dans la littérature arabe, Joseph montra de bonne heure un& 
grande maturité d'esprit. Quand il se maria a dix-huit ans, il ne 
choisit pas sa femme parmi les riches et les notables d'Anda- 
lousie, il alla la chercher dans une famille pauvre mais vertueuse 
et universellement respectée, celle de Nissim, de Kairouan. Pos« 
sesseur d'une grande fortune, occupant une brillante position, 
jeune et beau, Joseph menait cependant une existence simple,, 
qui formait un contraste frappant avec la vie somptueuse de la 
noblesse. Il dirigeait avec dévouement et indépendance les affaires 
de l'État et, comme son père, il protégeait les poètes et les écri- 
vains juifs, était a la tête d'une école et enseignait le Talmud. Sa 
générosité s'exerçait également envers les poètes arabes, qui célé- 
braient ses louanges. Quand les deux fils du dernier gaon de 
Babylonie, qui descendaient d'un exilarque, arrivèrent en Espagne, 
le jeune ministre leur fit un excellent accueil et les établit à 
Grenade. 

En deux points, cependant, Joseph différait de son père : il 
n'avait ni sa prudence ni son affabilité. Ainsi il nommait trop 



58 HISTOIRE DES JUIFS. 

facilement ses coreligionnaires à dès fonctions publiques, et il se 
montrait orgueilleux envers ses subordonnés; il eut ainsi souvent 
Toccasion d'irriter la population berbère de Grenade. A la suite 
de divers incidents, cette colère se changea en une haine violente. 
Balkin, rhéritier du trône, qui avait eu des rapports très tendus 
avec Joseph, mourut subitement, et Ton crut à un empoisonne- 
ment. Le roi Badis fit alors mettre à mort quelques serviteurs et 
quelques femmes du prince (1064), mais le peuple accusa Joseph 
seul de ce crime. Un autre incident fit perdre à Joseph les faveurs 
de son maître. Les Berbères et les Arabes se haïssaient récipro- 
quement, et chaque ville qui contenait des représentants des deux 
races était divisée en deux camps opposés. Un jour, le roi Badis 
apprit qu'à la suite d*un complot ourdi par le roi de Séville et les 
Arabes, le gouverneur berbère de Ronda avait été assassiné. 
Hanté par la crainte de subir le même sort, il conçut le projet 
diabolique de faire exterminer par son armée tous les Arabes de 
Grenade, pendant qu'ils seraient réunis le vendredi à la mosquée. 
Joseph, informé par le roi de sa résolution, lui en montra les 
f&cheuses conséquences et lui fit comprendre que, même en cas 
de réussite, il en résulterait pour TÉtat de graves dangers. « Les 
Arabes des États voisins, lui dit-il, marcheront tous contre ton 
royaume pour venger la mort de leurs frères. Déjà, je vois des 
milliers de glaives s'abattre sur ta tète et l'armée ennemie ravager 
notre pays. » Rien n'y fit, Badis persista dans son projet. Décidé 
à épargner à son maître, même contre sa volonté, un crime et 
une grave faute politique, Joseph fit avertir secrètement les no* 
tables arabes de ne pas se rendre le vendredi suivant à la mosquée. 
Ceux-ci comprirent à demi-mot. Au jour fixé, tout était prêt pour 
le massacre, quand les espions de Badis vinrent lui rapporter 
qu'il ne se trouvait à la mosquée que des Berbères et des Arabes 
de la basse classe. Irrité de voir échouer son complot, Badis s'en 
prit à Joseph et lui reprocha d'avoir trahi son secret. Le ministre 
eut beau protester de son innocence, il ne parvint pas à convaincre 
le roi. Depuis ce moment, Joseph, tout en restant ministre, n'avait 
plus la confiance de son souverain. 

Rendus perspicaces par la haine, les ennemis de Joseph s'aper- 
çurent bien vite que sa situation était devenue moins solide à la 




MORT. DE JOSEPH IBN NAGRELA. 59 

cour et que le moment était venu de Tattaquer, lui et çea coreli- 
gionnaires. Les plus odieuses calomnies étaient répandues contre 
lui. Un poète musulman, Abou Ishak al Eiviri, prépara la voie 
aux violences populaires en publiant contre les Juifs un poème 
passionné dont voici un passage : 

Dis aux Sinhagites, aux puissants, aux lions du désert : Votre sou- 
verain a péché, il a conféré des honneurs aux mécréants, il a nommé 
un Juif son ministre au lieu d^élever un croyant à cette dignité. Aussi 
les Juifs conçoivent-ils les plus folles espérances, ils se conduisent en 
maîtres et traitent les musulmans avec orgueil. A mon arrivée à Gre- 
nade, j*ai remarqué que les Juifs sont tout- puissants et qu'ils se par- 
tagent entre eux la capitale et les provinces. Partout règne un de ces 
maudits. 

Ces vers haineux étaient bientôt dans la bouche de tous les 
musulmans de Grenade. La mort de Joseph était résolue, on n'atten- 
dait qu*un prétexte pour attenter à sa vie. 

Ce prétexte fut fourni par Tincursion des soldats d'un souverain 
voisin, Almotassem, prince d'AImeria, qui venaient envahir Grenade. 
On répandit aussitôt le bruit que Joseph était vendu à Almotassem 
et qu'il avait promis à ce monarque de lui livrer le pays. Des 
Berbères, suivis de la plus vile populace, se précipitent un samedi 
soir vers le palais de Joseph, en forcent l'entrée, tuent le ministre 
Juif et mettent le cadavre en croix hors de la porte de Grenade. 
C'est ainsi que mourut l'infortuné ministre, à Tâge de trente-cinq 
ans (9 Tebet=30 décembre 1066). Ce premier crime surexcita la 
fureur de la populace, qui résolut d'exterminer tous les Juifs de 
Grenade. Plus de quinze cents familles trouvèrent ainsi la mort, et 
leurs maisons furent détruites. Parmi les quelques Juifs qui purent 
échapper au massacre et se réfugier a Lucéna, se trouvaient la 
femme et le fils de Joseph. La bibliothèque de ce dernier fut en 
partie détruite, en partie vendue. La mort des martyrs de Gre- 
nade et du ministre juif produisit dans toute TËspagne juive 
une profonde et douloureuse impression. Même un poète arabe, 
Ibn Alfara, consacra une élégie à la malheureuse fin de Joseph. 
Dénoncé à la cour d'Almeria, où il vivait, pour les regrets qu'il 
avait exprimés sur la mort de Joseph, il fut hautement approuvé 



60 HISTOIRE DES JUIFS. 

par le roi « d'avoir eu la noblesse de pleurer un Juif mort, à une 
époque où tant de musulmans dénigrent leurs coreligionnaires 
vivants ». 

Les troubles de Grenade étaient le premier mouvement dirigé 
contre les Juifs, depuis que les musulmans dominaient en Espagne. 
Cette persécution semble avoir duré un certain temps, car les Juifs 
de tout le royaume furent contraints de vendre leurs immeubles et 
de s'expatrier. Heureusement, les souverains des divers royaumes 
de l'Espagne étaient jaloux les uns des autres, et quand les Juifs 
étaient persécutés par un de ces princes, ils recevaient un accueil 
bienveillant de l'autre. C'est ainsi que Joseph ibn Migasch !•', 
expulsé de Grenade, fut nommé à un poste élevé par Almouthadid, 
roi de Séville, et qu'un autre prince, le roi Àlmouktadir Billah, de 
Saragosse, avait comme vizir un autre Juif, Abou Fadhl Hasdaï. 
Ce ministre (né vers 1040) était le fils du poète Joseph ibn Hasdaï, 
le rival d'Ibn Gabirol. Lui-même était également poète, mais il était 
aussi versé dans les sciences et s'occupait de musique et surtout 
de philosophie. 

Peu de temps après la persécution de Grenade, mourut Ibn Gabi- 
rol. Dans ses dernières années, il s'était renfermé de plus en plus 
dans ses tristes pensées et sa sombre mélancolie. Ses dernières com- 
positions sont des élégies sur la destinée cruelle des Juifs : a Hélas ! 
s'écrie-t-il, l'esclave gouverne les fils de rois I Depuis mille ans, 
Israël est exilé et ressemble à l'oiseau qui gémit dans le désert. 
Où est le grand-prêtre qui lui annonce enfin la délivrance? — Nos 
années, dit-il encore, passent dans la misère et dans l'affliction 
nous attendons la lumière et nous sommes plongés dans les ténèbres 
et l'avilissement. Des esclaves sont nos maîtres. » Après avoir erré 
dans bien des villes, il mourut à Valence en 1069 ou 1070, à peine 
âgé de cinquante ans. A en croire une légende, un poète arabe, 
jaloux de son talent, l'aurait tué et enterré sous un figuier. Cet 
arbre aurait alors produit des fruits en si grande abondance qu'il 
aurait attiré l'attention sur lui. C'est ainsi que le crime aurait été 
découvert. 



^ 



L'ENSEIGNEMENT TALMUDIQUE EN ESPAGNE. 61 



CHAPITRE III 



LES CINQ ISAAC ET YITSHAKI 



(1070-1096) 



Troublés un instant dans leur sécurité par les désordres de 
Grenade, les Juifs d'Espagne se remirent rapidement de cette 
alerte. Cette persécution fut, du reste, un fait isolé. Les rois et 
les émirs des autres parties de TEspagne continuaient à appeler à 
leur cour des Juifs habiles et intelligents, à leur confier la direction 
des affaires et à laisser à la population j^ive les mêmes droits 
qu'à leurs autres sujets. A Texemple des princes musulmans, les 
rois chrétiens nommaient également des Juifs aux fonctions publi- 
ques et utilisaient leur intelligence, leur activité et leur dévoue- 
ment. Les Juifs ne perdirent donc rien de leur influence, au début, 
par suite de TafTaiblissement progressif des États musulmans çt 
de la prépondérance de plus en plus grande de l'élément chrétien. 
A Tombre de la croix comme sous la domination du croissant, ils 
pouvaient se livrer librement à la culture des sciences et de la 
poésie. Il est à remarquer, néanmoins, qu'après la mort de Samuel 
ibn Nagrela et d'Ibn Gabiroi, la poésie, l'exégèse, la linguistique 
et la philosophie, tout en ayant de zélés partisans, durent céder 
le pas à rétude du Talmud. C'est surtout la partie dialectique du 
Talmud qui fut remise en honneur et cultivée de nouveau avec 
ardeur en Espagne, en Afrique et en France. 

Des six principaux maîtres qui dirigèrent le mouvement talmudi- 
que pendant la seconde période rabbinique, cinq s'appelaient Isaac et 
le sixième se nommait Yitshaki. C'étaient Isaac ibn Albalia, investi 
également de fonctions politiques, Isaac ibn Giat et Isaac ben 
Reuben, tous deux poètes liturgiques en même temps que talmu- 
distes, Isaac ibn Saknaï, moins remarquable que les précédents, 



>•. 



62 HISTOIRE DES JUIFS. 

Isaac Alfasi et Salomon Yitshaki, créateurs tous les deux d*uDe 
mélhode d'enseignement supérieure à celle des gaonim. 

Isaac ien Baruch Albalia prétendait descendre d'un émigré de 
Jérusalem, nommé Baruch, que Titus aurait envoyé à iMérida pour 
organiser la fabrication de la soie en Espagne. La famille des Alba- 
lia se rendit plus tard à Cordoue. Dès son enfance, Isaac (né en 1035 
et mort en 1094) se montra passionné pour Tétude, et plus tard il 
partagea son temps entre Tastronomie, les mathématiques, la phi- 
losophie et le Talmud. Protégé par Samuel ibn Nagrela et son Qls 
Joseph, il recevait de ce dernier des subsides considérables. Il résida 
tantôt à Grenade, auprès de son Mécène, tantôt à Cordoue, sa ville 
natale. A Tâge de trente ans, Isaac ibn Albalia avait déjà commencé 
à écrire un commentaire pour expliquer les passages difficiles du 
Talmud. Il composa en même temps un traité astronomique sur 
les calculs du calendrier juif, qu'il dédia à Joseph ibn Nagrela 
(vers 1065). 

Pendant qu'il résidsgt à Cordoue, où il était venu chercher un 
refuge lors des persécutions de Grenade, il se fit connaître et 
apprécier du prince Aboulkassim Mohammed, et quand celui-ci 
devint roi de Sévilie, il nomma Ibn Albalia son astronome ou plu- 
tôt son astrologue. Il était, en effet, moins désireux de favoriser 
les observations aslronomiques que de connaître l'avenir d'après 
la marche des astres. Isaac ibn Albalia, comme d'autres ministres 
juifs, fut placé eu qualité d'administrateur et de rabbin à la tête 
de toutes les communautés de Cordoue et reçut ainsi le titre de 
prince (nassi). Grâce à son influence et à son savoir, Sévilie, comme 
précédemment Cordoue et Grenade, devint le centre du judaïsme 
espagnol. Un autre Juif, Ibn Mischal, était également au service 
du roi de Sévilie, qui lui confiait des missions diplomatiques. 

On sait peu de chose di' Isaac ben Juda ibn Giat, Né à Lucéna 
(vers 1030) d'une famille riche et considérée, il fut également pro- 
tégé par les deux Ibn Nagrela et conserva un souvenir reconnais- 
sant de leurs bienfaits. Après la fin tragique de Joseph, il essaya 
de faire nommer son fils Abounassar Azaria au rabbinat de Lucéna. 
Azaria mourut avant que ses démarches n'eussent abouti; il fut 
alors nommé lui-même rabbin de cette ville. Il mourut en 1089. 

Isaac ben Reuben Albargueloni avait quitté de bonne heure 



-% 



ISAAC ALFASI. 63 

Barcelone, où il était Dé en 1043, pour se rendre dans la ville 
maritime de Dénia. Là^ il se consacra à Tétude du Talmud. Il était 
âgé de trente-cinq ans quand 11 traduisit en hébreu le traité arabe 
de Haï sur le droit commercial talmudique. Plus tard, à un âge 
très avancé, il composa lui-même un livre sur le droit civil du 
Talmud. Il était également poète et écrivit des azharot, où il 
émaillait très habilement ses vers de citations bibliques et faisait 
des jeux de mots piquants et spirituels. 

Quand Isaac Albarguelonl vint s'établir à Dénia, Isaac ben 
Moïse idn Saknaï quitta cette ville, probablement parce que la 
réputation du nouvel arrivant le mettait dans Tombre. Il se rendit 
à Pumbadita, où il enseigna avec le titre degaon. Triste retour des 
choses! C'est TOccident, autrefois totalement subordonné aux aca- 
démies babyloniennes, qui envoyait à Pumbadita, au berceau de 
renseignement talmudique, un homme sans notoriété en Espagne, 
et que les Babyloniens considéraient comme une autorité. 

Le dernier des cinq Isaac était bien supérieur aux quatre autres. 
Né en 1013 à Kala-ibn-Hammad, près de Fez, Isaac ben Jacob 
Alfasi ou Alkalaï eut pour maîtres les dernières autorités talmu- 
diques d'Afrique, Nissim et Hananel. Après la mort de ces rabbins 
(vers 1050), il était le seul représentant de la science talmudique 
dans l'Afrique occidentale. Esprit original et pénétrant, il délaissa 
les sentiers battus pour chercher des voies nouvelles. Comme le 
Talmud a souvent pour une même question des solutions diamé- 
tralement opposées, on avait pris l'habitude, dans la pratique, de 
suivre les explications des gaonim. Alfasi entreprit de trouver 
pour tous les cas des décisions certaines dans le Talmud même, 
et dans ce but il expliqua les textes talmudiques avec une sagacité 
étonnante, mettant de coté tout ce qui lui paraissait douteux ou 
accessoire pour ne conserver que les passages qui avaient un 
caractère de certitude et étaient utiles pour la pratique. C'est ainsi 
qu'il composa un code (Halakot), attaqué de son vivant, mais qui 
fut ensuite adopté par le judaïsme tout entier. Cette œuvre fit oublier 
tous les travaux analogues publiés dans le cours des trois siècles 
précédents depuis le gaon Yehudaï; elle rendit célèbre le nom 
d' Alfasi plus peul-etre en Espagne que dans l'Afrique, sa patrie. 

En même temps qu'Alfasi, vivait en France un savant talmu- 



64 HISTOIRE DES JUIFS. 

diste, esprit aussi pénétrant et aussi original que lui, plus étendu, 
mais moins hardi et moins impartial. C éieii Salomon Yitshaki^ 
connu sous le nom de SascAi, et né à Troyes (Champagne) en 
1040. Sa mère était la sœur de ce Simon ben Isaac connu par 
seà poésies liturgiques et les services qu*il rendit à la commu- 
nauté de Mayence, et son père était très versé dans le Talmud. 
Quoiqu'il fût né et élevé au milieu de talmudistes, Raschi, pour 
augmenter son instruction, alla fréquenter les écoles de Mayence, 
Worms et Spire. Comme autrefois Âkiba, il quitta sa femme et sa 
famille pour se rendre au loin et se consacrer entièrement à 
rétude. De temps à autre, sans doute aux jours de fête, il retour- 
nait auprès de sa femme, mais se rendait ensuite de nouveau aux 
écoles allemandes, ou plutôt, comme on les appelait alors, lor- 
raines. A vingt-cinq ans, il s'établit définitivement à Troyes (1064), 
où il était tout étonné, dans sa modestie, d*être déjà considéré 
comme un maître. Isaac Hallévi lui écrivit à cette époque : a Tu 
illustres ta génération. Puisse Israël produire beaucoup d*esprits 
tels que toi 1 » 

Raschi fut nommé rabbin de Troyes et des environs, mais il ne 
tira aucun profit de cette dignité. Dans un temps où, d* après le 
témoignage d'un écrivain chrétien, aucun ecclésiastique ne pou- 
vait être nommé évêque ou abbé s'il ne possédait une grande for- 
tune, où on louait et admirait surtout les prêtres qui avaient les 
plus riches habits et la meilleure table, dans ce même temps les 
rabbins auraient cru agir contrairement à Thonneur et à la reli- 
gion s'ils avaient retiré de leurs fonctions le moindre avantage 
pécuniaire. Le rabbin ne devait pas être seulement le plus ins- 
truit, mais aussi le plus vertueux de sa communauté, il devait 
mener une vie simple, modeste, et donner l'exemple du désinté- 
ressement et de la bonté. Sous tous les rapports, Raschi était 
certainement l'idéal du rabbin. Aussi inspirait-il à tous ses core- 
ligionnaires de France et d'Allemagne le plus profond respect. 

Après la mort des talmudistes lorrains (vers 1070), les dis- 
ciples allemands et français affluèrent en grand nombre à l'école 
de Raschi, à Troyes. Le maître leur enseignait la Bible et le 
Talmud, il savait rendre clairs les passages les plus difficiles, et 
on a pu dire avec raison que, sans Raschi, le Talmud de Baby- 



COMMENTAIRES DE RASCHI. 60 

lone aurait été négligé autant que celui de Jérusalem. Les explica- 
tions que, sous le nom de <i Commentaire » (Kontros), il écrivit dans 
la langue talmudique sur presque tous les traités du Talmud, 
sont des modèles de simplicité, de netteté et de précision ; elles 
sont utiles au commençant comme à l'homme instruit. Ce com- 
mentaire est vraiment une œuvre artistique dans son genre. Aussi 
écllpsa-t-il bien vite les commentaires de Guerschom et des autres 
talmudistes. 

Outre ses explications sur le Talmud, Raschi écrivit également 
un commentaire sur la plupart des livres bibliques. Grâce à son 
tact, son bon sens et son instinct de la vérité, il rencontrait 
presque toujours la signification juste des mots et des versets. 
Mais souvent il suivait Tinterprétation aggadique, parce qu'il pre- 
nait au sérieux les explications fantaisistes que le Talmud et les 
recueils d'aggadot donnent de certains versets. Il sentait cepen- 
dant confusément que, plus d'une fois, le sens réel du texte 
(Peschat) était en contradiction avec l'interprétation aggadique 
(Derasch). Dans sa vieillesse, ce sentiment était devenu chez lui 
plus net et plus vif, car il recommanda à son petit-fils de modi- 
fier son commentaire biblique, de façon à rendre ses explications 
conformes au sens naturel du texte. Raschi était bien supérieur 
aux commentateurs chrétiens de son temps, qui admettaient gra- 

m 

vement que l'Ecriture Sainte pouvait être interprétée de quatre 
manières difTérentes. 

Les commentaires de Raschi sont d'autant plus remarquables 
que le savant de Troyes ignorait la plupart des travaux exégé- 
tiques de l'école espagnole. Il connaissait bien en partie les 
écrits de Menahem ben Sarouk et de Dounasch, dont il adoptait 
toutes les idées, mais les ouvrages de Hayyoudj et d'Ibn Djanah, 
écrits en arabe, lui étaient totalement inconnus. De là, souvent, 
des singularités, des maladresses et des obscurités dans ses obser- 
vations grammaticales. Mais, en dépit de quelques points faibles, 
le commentaire de Raschi est devenu tellement populaire que, 
pendant longtemps, il était considéré par une partie des Juifs 
comme une annexe indispensable du texte biblique et qu'à son 
tour il a été longuement commenté. 

Raschi ne laissa pas de fils; il eut trois filles, dont l'une savait 

IV. 6 



66 HISTOIRE DES JUIFS. 

assez bien Thébreu pour pouvoir lire à son père, tombé malade, 
les consultations talmudiques qui lui étaient adressées et y 
répondre sous sa dictée. Ces trois filles épousèrent toutes des 
talmudistes distingués. L'un d*eux, Meir^ de Ramerupt (près de 
Troyes), eut trois fils remarquables, s'inspirant, comme les autres 
membres de la famille, de l'esprit de leur aïeul. 

Sous l'influence de Raschi et de son école, la Champagne devint 
le centre de l'enseignement talmudique. Les savants français 
furent recherchés jusqu'en Espagne, et ce dernier pays dut par- 
tager désormais avec la France la direction du judaïsme. L'Es- 
pagne resta bien le pays classique de la poésie hébraïque, de la 
linguistique, de l'exégèse et de la philosophie, mais, pour la con* 
naissance du Talmud, elle dut céder la palme à la France. 

En Italie, on ne trouvait à cette époque ni poètes, ni savants 
juifs. Le seul Italien de ce temps qui occupe un certain rang dans 
la littérature juive ^%\. Nathan ben Tehiely de Rome. Il composa 
(vers 1101), sous le titre A'Aroukh, un lexique talmudique. 
Celte œuvre, plus complète que les travaux antérieurs de ce 
genre, ne présente aucune originalité ; c'est une compilation, tirée 
d'écrits plus anciens. 

C'est vers celte époque qu'on commence à trouver des traces 
certaines de Juifs dans l'Europe orientale. Il en existait, au x° siècle, 
en Bohême, en Moravie et en Pologne. A en croire la communauté 
de Prague, elle serait une des plus anciennes agglomérations 
juives de l'Europe, et elle appuie sa prétention sur l'inscription 
d'une pierre tumulaire qui remonterait à un siècle avant le chris- 
tianisme. Qui prouve trop ne prouve rien. C'est seulement à partir 
du x® siècle qu'on trouve sûrement des Juifs en Bohême, où ils 
possédaient même des esclaves chrétiens. D'après une lettre d'une 
princesse de Moravie, les habitants juifs du faubourg de Prague 
et du village de Wyssegrad passaient pour être particulièrement 
riches. Cette princesse écrivit en effet à son beau-frère, avec 
lequel elle était en hostilités : « Espères-tu trouver chez nous des 
gens riches? Tu en rencontres un plus grand nombre dans ton 
propre pays. Le faubourg de Prague et Wyssegrad sont habités 
par des Juifs excessivement opulents. » En Moravie, il y avait éga- 
lement des Juifs au xi° siècle. Un d'eux, appelé Podiva, fit con- 



CONQUÊTE DE L'ESPAGNE PAR LES CHRÉTIENS. 67 

struire près de Lundenbourg, sur les frontières de la Moravie et 
de l'Autriche, ud château fort auquel il donna son nom. Enfin, 
dans le royaume nouvellement constitué de la Pologne, notam- 
ment à Gnesen, la capitale, les Juifs, tout en vivant sous des sou- 
verains chrétiens, pouvaient, comme en Bohème, posséder des 
esclaves chrétiens. 

Mais si, au point de vue matériel^ la situation des Juifs de TEu- 
rope orientale était satisfaisante, leur culture intellectuelle laissait 
à désirer. Ils ne semblaient même posséder parmi eux aucun talmu- 
diste. Ce n*est qu'un siècle plus tard que Thistoire mentionne quel- 
ques rares talmudistes de la Bohème, de la Pologne et de la Russie. 

Il se préparait alors, dans TËurope occidentale, des événements 
qui devaient modifier profondément la situation des Juifs de cette 
région : c'était la conquête de TEspagne par les chrétiens et la 
première croisade contre les musulmans de TOrient. Ces guerres 
furent douloureuses pour les Juifs et très préjudiciables à leurs 
études. En Espagne, les Juifs furent mêlés assez activement aux 
événements. Ils ne prévoyaient pas qu'en contribuant, dans ce 
pays, à la destruction de Tislamisme et au développement de la 
puissance chrétienne, ils aidaient à creuser la mine qui devait 
faire sauter plus tard leurs descendants. 

Ce fut Alphonse VI, Thabile et vaillant roi de Castille, qui porta 
les premiers coups aux musulmans d'Espagne. Esprit très souple 
et très adroit, il vit de suite qu'il ne pourrait conquérir les États 
mahométans qu'en semant la division parmi eux et en les affai- 
blissant les uns par les autres. Pour atteindre son but, il avait 
besoin de diplomates intelligents et expérimentés, qu'il ne pouvait 
trouver que parmi les Juifs. Ses chevaliers étaient trop grossiers 
et ses bourgeois trop ignorants pour réussir dans ces missions 
délicates, auprès des cours spirituelles, élégantes, instruites, de 
Tolède, de Séville et de Grenade. Seuls les Juifs comprenaient 
assez bien la langue arabe, avec ses finesses et ses subtilités, 
étaient assez au courant de la littérature arabe et avaient des 
manières d'une noblesse et d'une aisance suffisantes pour plaire 
à des princes musulmans. C^était donc parmi eux qu'Alphonse YI 
choïsissaiisesambBiSSdLieuvs.Telïai AmramôenlsaacibnSckalbid^ 
d'abord médecin, plus tard secrétaire intime et conseiller influent 



68 HISTOIRE DES JUIFS. 

du roi de Castille. Un autre conseiller juif d'Alphonse fut Cidellus, 
qui avait toute la confiance du souverain et pouvait lui parler 
avec plus de franchise et de liberté qu'aucun des nobles et des 
grands d'Espagne. Étranger à la bigoterie et au fanatisme, le roi 
Alphonse ne se bornait pas à favoriser un petit nombre de Juifs, 
11 accordait à tous, dans ses Etats, les mêmes droits qu'aux autres 
Espagnols, et les admettait aux fonctions publiques. Il est vrai 
qu'à côté de la législation visigothe, qui traitait les Juifs en 
parias, il s'était déjà établi, avant Alphonse VI, des coutumes 
(fueros) plus douces, qui assuraient les mêmes droits aux chré- 
tiens, aux Juifs et aux musulmans d'une même ville ou d'une 
même province. Mais le roi de Castille érigea ces diverses cou- 
tumes en lois de l'État, effaçant ainsi les derniers vestiges des 
institutions visigothes. 

A Worms également, les Juifs jouissaient à cette époque des 
mêmes droits que les autres habitants. Le malheureux empereur 
Henri IV leur avait accordé cette faveur ou plutôt cet acte de 
justice, parce qu'au milieu de toutes les trahisons dont il était 
enveloppé et des outrages dont l'abreuvaient nobles et prélats, il 
n'avait rencontré de dévouement, d'affection et de fidélité qu'au- 
près des Juifs de Worms. Ceux-ci s'étaient joints en armes aux 
chrétiens de la ville pour défendre leur empereur. Henri IV les en 
récompensa en les traitant avec équité. 

Mais que devenait la prétendue malédiction qui, d'après rÉglisc, 
devait peser éternellement sur les Juifs, si ceux-ci vivaient tran- 
quilles dans des pays chrétiens? Aussi le chef suprême du christia- 
nisme, le pape Hildebrand qui, sous le nom de Grégoire VII, 
bouleversa toute l'Europe, se mit-il à l'œuvre pour faire cesser un 
tel état de choses. Lui, le maître des maîtres, qui voyait ramper à 
ses pieds peuples et souverains, il jugeait nécessaire d'humilier 
les faibles Juifs et de les faire mettre hors la loi dans les con- 
trées où ils étaient aimés et estimés! Au concile de Rome (1078), 
où, pour la seconde fois, il lança l'anathème contre les ennemis 
de la papauté, il défendit par une loi canonique d'admettre les Juifs 
à des emplois publics ou de leur assurer une autorité quelconque 
sur des chrétiens. Celte ordonnance visait spécialement la Castille. 
Car en 1080, le pape adressa au roi Alphonse VI un mandement 



GRÉGOIRE VII ET LES JUIFS. 69 

dont voici un extrait : « Nous considérons comme une obligation 
de l'exprimer nos vœux pour les progrès constants de ta gloire, 
mais en même temps il est de notre devoir d'appeler ton attention 
sur les fautes que tu commets.* Nous invitons ton Altesse à ne plus 
permettre désormais que des Juifs exercent quelque pouvoir sur 
des chrétiens. Subordonner des chrétiens à des Juifs et les sou- 
mettre à leur jugement, c'est opprimer l'Église de Dieu et exalter 
la Synagogue de Satan, On méprise le Christ lui-même en cher- 
chant à plaire à ses ennemis. » 

En Angleterre, lavoixdeGrégoireVfl trouva de l'écho. Guillaume 
le Conquérant, roi d'Angleterre et duc de Normandie, défendit aux 
Juifs de posséder des serfs chrétiens et d'engager des nourrices 
chrétiennes. Mais Alphonse de Castille, préoccupé de projets très 
graves, ne se souciait pas de mettre en pratique, dans son royaume, 
les décrets du concile de Rome, et il conserva ses conseillers juifs. 
Il cherchait à ce moment à s'emparer du royaume de Tolède. Pour 
réussir dans son entreprise, il sentait qu'il était nécessaire de 
détacher du roi de Tolède les princes des contrées voisines et 
d'obtenir leur neutralité ou leur appui. Grâce à l'habileté de ses 
diplomates juifs, il put contracter une alliance avec Almoutamed 
ibn Abbad, le vaillant roi de Séville, et conquérir la vieille et impor- 
tante cité de Tolède (1085). Il laissa aux Juifs de cette ville les 
libertés dont ils jouissaient sous le roi vaincu Yahya Alkader. 

Après ce premier succès, Alphonse sentit grandir son ambition, 
et il aspira à conquérir également le royaume de Séville. Jetant 
subitement le masque, il chargea un de ses conseillers, le Juif Isaac 
ibn Schalbib, de soumettre de sa part à son ancien ami Almouta- 
med des propositions telles que le roi de Séville ne pouvait les 
accepter sans déshonneur. Pour donner plus d'autorité à ses 
paroles, Ibn Schalbib, sur l'ordre de son souverain, se fit accom- 
pagner de cinq cents chevaliers chrétiens. Cette mission lui coûta 
la vie, car les propositions dont il était porteur indignèrent telle- 
ment Almoutamed que, violant le droit des gens, il le fit tuer et 
mettre en croix et jeta son escorte en prison. 

A la suite de cet incident, le roi de Séville, craignant la vengeance 
d'Alphonse VI, résolut, sur les conseils des autres princes musul- 
mans, d'invoquer l'appui du vainqueur de l'Afrique du nord, du 



70 HISTOIRE DES JUIFS. 

chef morabethique Youssouf ibn Teschoufin. Celui-ci répondit à 
rappel, mais au lieu de la délivrance, il apporta aux princes d'An- 
dalousie la défaite et l'asservissement. Son armée, augmentée du 
contingent des provinces musulmanes d'Espagne, était très nom- 
breuse. Alphonse, de son côté, réunit des troupes considérables. 
Dans les deux camps combattaient de nombreux Juifs, coiffés tous 
de turbans noirs et jaunes; on en évalue le nombre à quarante 
mille. Quand les deux armées furent en présence et que toutes les 
dispositions étaient prises pour livrer bataille le jour même (ven- 
dredi, 28 octobre 1086), Alphonse proposa de remettre la lutte au 
lundi suivant pour ne pas combattre le vendredi, ni le samedi, 
ni le dimanche, jours de repos des musulmans, des juifs et 
des chrétiens. Youssouf y consentit. Alphonse, qui n'avait fait 
accepter ce délai que dans l'espoir de pouvoir surprendre les 
musulmans, tomba subitement sur eux le vendredi même. Mais ils 
étaient sur leurs gardes. C'est alors que se livra la bataille de 
Zalaca, qui se termina à l'avantage des musulmans et où la plus 
grande partie de l'armée d'Alphonse fut détruite. Les Almoravides 
d'Afrique profitèrent seuls de cette victoire, ils humilièrent et 
opprimèrent à la fois les vaincus et les princes mahométans qui 
les avaient appelés à leur aide. 

Dès lors, l'Espagne méridionale devint le théâtre de luttes san- 
glantes, auxquelles prirent part les Almoravides, Alphonse et le 
fameux chevalier Rodrigues Cid, immortalisé par les romances et 
le théâtre. Les Juifs souffrirent cruellement de ces guerres conti- 
nuelles, mais pas plus que les autres habitants. Ils n'eurent pas à 
subir de persécutions religieuses. En déclarant la guerre sainte 
aux chrétiens, les Almoravides ne poursuivaient qu'un but poli- 
tique, ils n'étaient nullement fanatiques. Sous leur domination, les 
Juifs de Grenade rentrèrent même en possession des biens dont ils 
avaient été dépouillés vingt ans auparavant sous le règne de Badis. 

Ce fut à l'époque de ces troubles qu'Isaac Alfasi, accusé sans 
doute d'un délit politique, fut contraint d'abandonner la ville de 
Kala-ibn-Hammad, où il demeurait et qui faisait partie du royaume 
de Youssouf, pour se réfugier en Espagne. Il s'établit à Gordoue 
(1088), ville qui appartenait alors à Almoutamed, dont les rapports 
avec Youssouf étaient extrêmement tendus. Un homme très estimé 



ALFASl EN ESPAGNE. 71 

dans cette ville, Joseph ibn Schartamikasch, lui fit le plus cordial 
accueil. Son arrivée en Espagne produisit, du reste, une vive sen- 
sation dans tout le pays, et on le salua comme une des plus grandes 
autorités talmudiques. Soit par jalousie, soit parce qu^ils désapprou- 
vaient sa manière hardie d'expliquer le Talmud, les deux princi- 
paux rabbins du sud de TEspagne, Isaac Albalia et Isaac ibn Giat, 
firent une opposition violente à Alfasi. Celui-ci riposta avec viva- 
cité, et ainsi naquit une polémique acharnée, qui dura jusqu'à la 
mort des deux rabbins espagnols. 

Ibn Giat mourut le premier, en 1089. Alfasi le remplaça comme 
rabbin à Lucéna, où il réunit autour de lui de nombreux disciples. 
Mais il n'enseigna que le Talmud, à Texclusion de toute autre 
science, se désintéressant même de la poésie hébraïque, que tous 
les savants cultivaient en ce temps. 

Le second adversaire d'Alfasi, Isaac Albalia, perdit son emploi 
à la cour de Séville après la défaite de son souverain. Car Almou- 
tamed fut battu et détrôné par son ancien allié Youssouf, qui 
l'emmena prisonnier en Afrique (1091). Albalia parait avoir quitte 
Séville après cet événement et s'être établi à Grenade; il s'éteignit 
dans cette ville en 1094. Sur son lit de mort, il montra une grandeur 
d'âme qui n'appartient qu'aux caractères vraiment élevés. Baruch, 
son fils, âgé de dix-sept ans, pleurait devant lui. « Après ma mort, 
dit-il à son fils, tu te rendras auprès d'Alfasi à Lucéna, tu lui diras 
qu'avant de comparaître devant Dieu je lui ai pardonné tout ce qu'il 
a dit ou écrit contre moi ; j'espère qu'il me pardonnera à son tour 
et recevra à bras ouverts le fils de son adversaire. » Baruch obéit à 
son père. Alfasi embrassa le fils d'Albalia en pleurant et lui dit : « Je 
serai dorénavant ton père. » On ne sait ce qu'il faut admirer le plus, 
la confiance d'Albalia dans la générosité de son adversaire ou la 
noble conduite d'Alfasi. 

Les Juifs sont arrivés à une période de leur histoire oii ils vont 
subir les plus sanglantes persécutions. Avant d'aborder ce chapitre 
douloureux de leurs annales, il ne nous paraît pas inutile de jeter 
un dernier et très rapide coup d'œil sur le rôle important et glo- 
rieux qu'ils jouèrent dans les dix derniers siècles qui suivirent la 
chute de leur Etat. Les empereurs romains et les souverains de 



72 HISTOIRE DES JUIFS. 

la Perse avaient essayé de les exterminer; leur haine se brisa 
contre la ténacité opiniâtre du peuple juif. Rome tomba, la mo- 
narchie néo-perse s'évanouit, mais les Juifs continuèrent a vivre 
sur les ruines de ces deux grands empires. L'Église, de persé- 
cutée devenue persécutrice, essaya ensuite de leur ravir leurs 
droits d*homme et de citoyen; elle échoua dans sa tentative. A la 
suite de la migration des peuples, les civilisations grecque et ro- 
maine disparurent ; seule la science juive continua de briller dans 
Tobscurité générale. Les Juifs furent aidés et stimulés dans leur 
œuvre civilisatrice par une nouvelle religion, Tislamisme, qui 
avait emprunté ses principes au judaïsme et conquit sur les chré- 
tiens de vastes régions en Asie, en Afrique et en Europe. 

Disséminés dans le monde entier, éparpillés dans le nord jusqu'à 
la mer Caspienne et à Tembouchure du Volga, dans le sud, en 
Afrique, jusqu'en Egypte et en Arabie, dans Test jusqu'aux Jndes, 
en Europe, jusqu'en Espagne, en France et en Angleterre, les Juifs, 
malgré cette dispersion, étaient plus unis entre eux, par suite des 
institutions qu'ils s'étaient données, que les divers États chrétiens 
et musulmans. L'étude du Talmud les avait protégés contre l'igno- 
rance et la barbarie, avait aiguisé leur esprit et les avait ainsi ren- 
dus, capables de comprendre facilement les autres sciences. Grâce 
à leur intelligence, ils étaient devenus dans certains pays les con- 
seillers presque indispensables des souverains. 

C'est ainsi que faibles et humbles au dehors, les Juifs avaient pu 
cependant échapper à la haine de l'Eglise et à l'intolérance de 
l'islamisme et continuer à cheminer dans ce sentier douloureux 
qui, de Jérusalem, les avait conduits à l'étranger. Plus d'une fois, 
les ronces du chemin leur avaient déchiré les pieds, et plus d'une 
fois ils recevront encore de profondes blessures. Dans la lutte 
gigantesque qui va s'engager entre la croix et le croissant, mettre 
à feu et à sang trois parties du monde et déchaîner les plus violentes 
passions, les Juifs auront des coups des deux côtés. Comment 
supporteront-ils ces nouvelles épreuves? La suite de cette histoire 
montrera comment ils sauront résister à la longue série de malheurs 
qui allaient les atteindre, et arriver ainsi au jour où Ton reconnaîtra 
enfin qu'ils sont également des hommes et doivent être traités 
comme des hommes. 



V 



> "'-.■ 1.1 



. V . 



LES JUIFS EN ALLEMAGNE AVANT LES CROISADES. 73 



CHAPITRE IV 



LA PREMIÈRE CROISADE — JUDA HALLÉVI 



(1096-1148) 



La grande lutte entre le christianisme et Tislamisme, qui eut 
des conséquences si funestes pour les Juifs, commença dans les 
dernières années du xi*" siècle. A la suite des doléances qu'un 
ermite, Pierre d'Amiens, fit entendre au concile de Clermont sur 
les misères que les pèlerins chrétiens avaient à supporter à Jéru- 
salem, nobles, bourgeois et serfs prirent la croix pour aller déli- 
vrer le Saint-Sépulcre. Les passions les plus nobles, comme les 
plus viles, furent mises en branle par cette entreprise, des 
désordres signalaient partout le passage des croisés, qui répan- 
dirent surtout la terreur parmi les Juifs d'Allemagne. 

Avant les croisades, les Juifs vivaient en Allemagne dans une 
sécurité complète. Quand Tévêque Rudiger Huozmann, de Spire, 
éleva le bourg de Vieux-Spire à la dignité de ville (1084), il résolut 
de faciliter le développement de la nouvelle cité, en permettant 
aux Juifs de s'y établir et en leur accordant certains privilèges. 
Non seulement leur commerce était libre de toute entrave, mais 
ils pouvaient posséder à Neuf-Spire des fermes, des maisons, 
des jardins et des vignobles. Leur chef religieux ou rabbin (archi- 
synagogus) était autorisé, comme le bourgmestre, à rendre la 
justice. Malgré la défense de la loi canonique et la volonté expresse 
du pape Grégoire Vlï, ils pouvaient acheter des esclaves et engager 
des nourrices et des domestiques chrétiens. Pour les protéger 
contre les attaques et les outrages de la population, révoque 
Rudiger leur assigna pour séjour un quartier spécial de la ville, 
qu'ils avaient le droit de fortifier et de défendre. En compensation 
de ces privilèges, qui leur étaient garantis pour toujours, ils 
payaient un impôt annuel de 3 livres et demie en or. L'empereur 



74 HISTOIRE DES JUIFS. 

Henri IV avait ratifié les diverses décisions de Rudiger relatives 
aux Juifs. 

Ce souverain, d'un caractère indécis et léger, avait à un haut 
degré le sentiment de la justice. Le 6 février 1095, il promulgua 
un édit qui défendait de baptiser de force les Juifs ou leurs esclaves, 
ou de les soumettre à l'épreuve du feu ou de l'eau, et qui ordon- 
nait que les procès entre Juifs et chrétiens fussent jugés d'après 
le droit juif. C'est à ce moment, où leur tranquillité paraissait le 
plus assurée, que fondirent sur eux avec une férocité sauvage les 
combattants armés pour la guerre sainte. Un illuminé avait même 
réveillé, à cette époque, les espérances messianiques dans le 
cœur des Juifs de l'Allemagne et du nord de la France, il avait 
calculé que, vers la fin du 256^ cycle lunaire, entre 1096 et 1104, 
le Messie viendrait réunir les fils dispersés d'Israël et les ramener 
à Jérusalem. Au lieu de l'heureuse annonce de la délivrance, ils 
entendaient partout les clameurs sauvages des croisés : « Les Juifs 
ont tué notre Sauveur : qu'ils se convertissent ou qu'ils meurent ! » 

Les deux premières bandes de croisés, dirigées par Pierre l'Er- 
mite et Gautier Sans-Avoir, ne maltraitèrent pas spécialement les 
Juifs, elles pillèrent tout le monde, chrétiens et juifs. Mais les 
autres bandes, formées du rebut de la France, de l'Angleterre, de 
la Lorraine et des Flandres, se préparèrent à la guerre sainte 
contre les musulmans en massacrant partout les Juifs. Ce 
fut un moine qui leur inspira cette pieuse pensée; il leur fit 
accroire qu'on avait découvert, sur la tombe de Jésus, un écrit 
imposant aux pèlerins l'obligation de contraindre, avant tout, les 
Juifs à embrasser le christianisme. Les croisés adoptèrent cette 
idée avec enthousiasme. Les Juifs n'étaient-ils pas, comme les 
musulmans, des ennemis du christianisme? Cependant, en France 
même, d'où la croisade était partie, les massacres furent très 
rares, parce que l'énergie des princes et des prélats put réprimer 
la fqreur de leurs soldats. A Rouen seulement, ville qui apparte- 
nait alors à l'Angleterre, les croisés poussèrent par force les Juifs 
à l'église, et, le poignard sur la gorge, les obligèrent à choisir 
entre le baptême et la mort. 

C'est surtout en Allemagne que les persécutions des croisés 
prirent un caractère de bestiale férocité. Les bandes qui péné- 



ik 



MASSACRES DES JUIFS EN ALLEMAGNE. 75 

trèreat dans ce pays avaient pour chef un chevalier français, 
Guillaume le Charpentier, qui, déjà avant son départ, avait volé 
aux paysans les ressources nécessaires pour équiper ses troupes. 
On peut juger de Tinteiligence de ces bandes par le trait suivant. 
Pour trouver le chemin de Jérusalem, ils se faisaient précéder 
d'une oie et d'une chèvre, qu'ils croyaient animées de Tesprit saint. 
Tels étaient les hommes qui allaient se ruer sur les Juifs d'Alle- 
magne, dont le seul protecteur qui eût pu leur venir en aide, 
l'empereur Henri IV, était alors en Italie, occupé à se défendre lui- 
même. 

A la seule annonce de l'approche de ces hordes, les Juifs 
de Trêves furent pris d'une telle frayeur que plusieurs d'entre 
eux égorgèrent leurs enfants et se tuèrent ensuite eux-mêmes. 
Des femmes et des jeunes filles se jetèrent dans la Moselle, pour 
échapper à leurs violences. Il y en eut qui implorèrent la pro- 
tection de l'évêque Égilbert. « Convertissez-vous, leur dit cej)rélat, 
et je vous laisserai jouir en paix de votre liberté et de vos biens. 
Si, au contraire, vous persistez dans votre erreur, vous perdrez 
votre âme avec votre corps. » Réunis pour délibérer, ils décidèrent, 
sur la proposition d'un de leurs chefs nommé Michée, d'adopter 
en apparence le christianisme : « Fais-nous connaître rapidement, 
dit Michée à l'évêque, ce que nous devons croire, et protège-nous 
contre ceux qui nous guettent à la porte pour nous exterminer. » 
Égilbert lut alors à haute voix le Credo chrétien, les Juifs le répé- 
tèrent et se firent ensuite baptiser. Triomphe bien peu glorieux 
pour le christianisme ! 

De Trêves les croisés se rendirent à Spire. Les Juifs de cette 
ville avaient été déclarés inviolables par l'évêque et l'empereur, 
mais les croisés n'en tinrent nul compte. Ils commencèrent 
par traîner dix Juifs à l'église. Ceux-ci préférèrent la mort à 
l'apostasie; ils furent tués (3 mai=10 iyyar 1096). Le reste de la 
population juive chercha un refuge dans le palais de l'évêque 
Johansen et dans le château fort impérial. Plus humain que son 
collègue de Trêves, Johansen accorda sa protection aux Juifs. Il fit 
saisir et pendre quelques-uns des croisés. Cet acte d'énergie 
suffit pour arrêter les désordres. 

Les bandes qui avaient attaqué Spire ne paraissent pas avoir 



78 HISTOIRE DES JUIFS. 

tendant chaque jour à être massacrés, priant et jeûnant. Le ciel 
resta sourd à leurs supplications. A la Saint-Jean, les croisés 
envahirent Neus, un des villages où les Juifs s'étaient cachés, et 
les y massacrèrent. De là, ils se rendirent dans les autres villages, 
recherchant les Juifs qui s*y étaient réfugiés et tuant tous ceux 
qu'ils découvraient. Un grand nombre des fugitifs cherchèrent la 
mort dans les étangs et les marais. Un vieillard très savant, 
Samuel ben Yehiel, égorgea son fils, beau et vigoureux jeune 
homme, au milieu d'un étang, récitant à voix haute la formule de 
bénédiction qu'on prononce pour un sacrifice ; la victime répondit : 
Amen^ et tous les assistants , entonnant la profession de foi : 
Écoute, Israël^ se précipitèrent dans l'eau. 

On évalue à douze mille le nombre des Juif» tombés dans les 
communautés du Rhin, depuis le mois de mai jusqu'en juillet, 
sous les coups des croisés. Les autres avaient momentanément 
embrassé le c^iristianisme; ils espéraient qu'à son retour d'Italie, 
l'empereur Henri IV les reprendrait sous sa protection et leur 
permettrait de revenir à leur ancienne foi. 

En Bohème également, se produisirent des scènes de carnage 
partout où les croisés rencontraient des Juifs. Dans ce pays, où le 
christianisme était encore moins puissant que dans d'autres con- 
trées, les Juifs avaient joui jusqu'alors d'une entière sécurité. 
Leurs souffrances commencèrent avec l'arrivée des bandes de 
croisés. Le pliissant duc de Bohême Wratislaw II, qui seul aurait 
pu réprimer les excès de ces forcenés, guerroyait alors loin de 
son pays ; les croisés avaient ainsi toute liberté pour accomplir 
leurs massacres. A Prague, de nombreux Juifs furent tués; d'au- 
tres se laissèrent baptiser. L'évêque Cosmas s'éleva en vain 
contre ces violences. Les croisés connaissaient sans doute mieux 
que le prélat les devoirs imposés par le christianisme. 

Pour le bonheur des Juifs de l'Europe occidentale et l'honneur 
de l'humanité, la populace seule prenait part à ces massacres. Les 
princes, les bourgeois et, à l'exception de l'archevêque Ruthard, 
de Mayence, et de l'évêque Egilbert, de Spire, les prélats eux-mêmes 
témoignaient leur horreur pour ces crimes. Le temps n'était pas 
encore venu où princes, peuple et ecclésiastiques s'entendraient 
pour persécuter les Juifs. 




RETOUR DES JUIFS BAPTISÉS AU JUDAÏSME. 79 

Quand on apprit que les deux cent mille croisés conduits par 
Emmerich et Hermann avaient été honteusement battus par les 
Hongrois et avaient péri en grande partie, Juifs et chrétiens regar- 
dèrent cet échec comme un juste châtiment de Dieu. Un autre 
événement favorable pour les Juifs, fut le retour de Tempereur 
Henri IV, qui revenait d'Italie. U manifesta publiquement sa com- 
passion pour les Juifs, et, à la demande du chef de la commu- 
nauté de Spire, Moïse ben Gouthiél, il autorisa tous les Juifs qui 
avaient reçu le baptême par contrainte à revenir au judaïsme. Ce 
fut une joie générale parmi les Juifs d'Allemagne. Tous les Juifs 
baptisés s'empressèrent de rejeter leur masque chrétien (1097). 
Cette large tolérance de Henri IV irrita les représentants de l'Église, 
et le pape Clément HI lui-même, qui devait cependant sa tiare à 
l'empereur d'Allemagne, lui adressa des reproches amers. « Nous 
avons appris, lui écrivit-il, que les Juifs baptisés ont été autorisés 
a sortir du giron de l'Église. Pareil fait est inouï; c'est un grand 
péché, et nous t'invitons ainsi que nos frères à prendre des me- 
sures pour que la sainteté de l'Église ne soit pas souillée. i> 
Henri IV ne se préoccupa nullement de ces reproches et il con- 
tinua à traiter les Juifs avec, équité. Il ordonna même une enquête 
sur la conduite de l'archevêque Ruthard , qui s'était approprié les 
biens des Juifs de Mayence, et il dédommagea en partie ces der- 
niers au détriment de l'archevêque (1098). 

A la nouvelle que les Juifs baptisés d'Allemagne pouvaient reve- 
nir au judaïsme, ceux de Bohême reprirent également leur an- 
cienne religion. Mais, dans la crainte de nouvelles persécutions, 
ils résolurent d'émigrer avec leurs richesses, soit en Pologne, 
soit dans la Panonie (Autriche et Hongrie). En apprenant la déci- 
sion des Juifs, le duc Wratislaw, qui venait de rentrer dans son 
pays, fit occuper leurs maisons par des soldats, réunit leurs 
chefs et leur déclara que tous les biens des Juifs de Bohême lui 
appartenaient. « Quand vous êtes venus ici, leur dit-il, vous 
n'avez rien rapporté des trésors de Jérusalem. Vaincus par Vespa- 
sien et vendus pour un prix dérisoire, vous avez été dispersés 
dans le monde entier. Vous êtes arrivés nus dans ce pays, et nus 
vous en sortirez. » Que répondre à un tel discours? Il fallait se 
soumettre à la force. Les Juifs de Bohême furent ainsi dépouillés 



80 HISTOIRE DES JUIFS. 

de tout ce qu^ils possédaient ; on leur laissait à peine de quoi se 
nourrir pendant quelques jours. 

Les Juifs de Jérusalem furent maltraités, comme leurs frères de 
l'Europe, par les croisés. Quand Godefroy de Bouillon fut parvenu, 
après de longs efforts, à prendre d'assaut la ville sainte, il fit 
enfermer tous les Juifs, caraïtes et rabbanites, dans une syna- 
gogue et y mit le feu (15 juillet 1099). On voit que, pour Israël, 
le XI® siècle s'acheva dans le sang. 

Pour protéger les Juifs d'Allemagne contre de nouvelles persé- 
cutions, Henri IV fit jurer, en 1103, aux princes et aux bourgeois 
qu'ils ne maltraiteraient pas la population juive et qu'ils la laisse- 
raient vivre en paix. La protection impériale, très utile à Tori- 
gine, amena plus tard des conséquences fâcheuses ; elle rendit les 
Juifs dépendants des seigneurs, qui allaient les considérer bientôt 
comme leur propriété. 

On a vu plus haut avec quel empressement les Juifs baptisés 
revinrent au judaïsme dès que les circonstances le leur permi- 
rent. Leur réadmission dans la Synagogue rencontra une vive 
opposition de la part des Juifs qui étaient restés fidèles, malgré 
tout, à leur religion et qui ne voulaient pas reconnaître les anciens 
apostats comme leurs frères ni s'apparenter avec eux. Ces idées 
étroites affligèrent Raschi, qui les combattit de toutes ses forces : 
« Gardons-nous bien, leur dit-il, de nous éloigner de ceux qui 
reviennent à nous et de les humilier. Ils ne se sont faits chré- 
tiens que par la crainte de la mort ; dès que le danger a disparu, 
ils se sont hâtés de retourner au judaïsme. » 

Une autre conséquence funeste des persécutions, fut le déve- 
loppement de l'esprit de ihortification et de la dévotion excessive 
parmi les Juifs d'Allemagne. Malgré leur aversion pour le culte 
de leurs persécuteurs, ils lui empruntèrent néanmoins l'usage de 
visiter les tombeaux de leurs martyrs, qu'ils appelaient également 
des saints (Kedoschim), d'y faire des prières et de demander à 
ces saints leur intercession auprès de Dieu, A partir de ce 
moment, les Juifs allemands se plongèrent dans une sombre et 
farouche piété. 

Il existait cependant un remède bien efficace contre cette ten- 
dance de s'enfermer dans des pratiques de contrition et des habi- 



LES JUIFS SOUS LES ALMOBAVIDES. 



81 



tudes monacales, c'était l'étude du Talmud. Quiconque voulait se 
retrouver dans les dédales du Talmud, suivre sa dialectique 
serrée et ses raisonnements subtils, avait besoin d*une intelli- 
gence claire et d'une attention soutenue; les talmudistes ne pou- 
vaient pas s'endormir dans un doux mysticisme. Aussi voyait-on 
régner dans les écoles talmudiques une activité saine et joyeuse, 
on n'y connaissait ni les préoccupations affligeantes, ni les gémis- 
sements stériles, on y étudiait avec ardeur et on y oubliait les 
malheurs du passé et les menaces de l'avenir. 

Les deux savants qui evaient donné un essor considérable à 
l'enseignement du Talmud moururent tous deux au commence- 
ment du xii« siècle : Isaac Alfasi en 1103 et Raschi en 1105. Tous 
les deux laissèrent de nombreux disciples, qui continuèrent 
l'œuvre de leurs maîtres, et tous les deux furent profondément 
vénérés par leurs contemporains comme par la postérité. L'admi- 
ration des Juifs espagnols pour Alfasi se manifesta par des poésies 
élégantes et touchantes, et celle des Juifs d'Allemagne et du nord 
de la France pour Raschi se fit jour- dans de nombreuses légendes. 

Les Juifs d'Espagne pouvaient encore considérer ce beau pays 
comme une patrie. Même sous la domination des Almoravides, 
ces princes barbares qui s'étaient emparés de l'Espagne méridio- 
nale, ils vivaient dans une parfaite sécurité. Sous le règne d'Ali 
(1106-1143), le deuxième souverain de la dynastie des Almoravides, 
quelques Juifs furent même chargés par la population juive et 
chrétienne de percevoir les impôts, d'autres furent nommés, à la 
cour, à des emplois élevés. Ainsi Abou Ayyoub Salomon ibn Almou-^ 
allem, de Séville, poète très distingué, fut attaché comme médecin 
à la personne d'Ali et reçut le titre de prince et de vizir. Un autre 
médecin, Abou-1-Hassan Abraham ben Meïr ibn Kamnial, de Sara- 
gosse, vivait également à la cour d'Ali avec le titre de vizir. A en 
croire les poètes contemporains, Ibn Kamnial avait des sentiments- 
élevés, était généreux et s'intéressait beaucoup au sort de ses 
coreligionnaires. « Ce prince, disent-ils, marche sur terre, mais 
ses regards sont dirigés vers le ciel. 11 se précipite avec la rapidité 
de la foudre au secours de ses semblables, ses largesses s'adres- 
sent aux étrangers comme à ses concitoyens, il consacre sa fortune 
à sauver ceux que le malheur a voués à la mort... Sa protéctiôa 
IV. 6 



82 HISTOIRE DES JUIFS. 

s'étend sur tous ses coreligionnaires ; il réside en Espagne, mais 
il vient en aide à ses frères d'Egypte et de Babylonie. » Enfin, un 
autre Juif d'Espagne, célébré par ses contemporains, était le 
prince Salomon ibn Faroussal, qui se trouvait sans doute au ser- 
vice d'un roi chrétien. Chargé d'une mission auprès de la cour de 
Murcie, il fut assassiné en 1108, peu de temps avant la victoire 
que les musulmans remportèrent près d'Uclès sur les chrétiens. 
Parmi les Juifs qui occupaient, à cette époque, une situation poli- 
tique, il faut encore mentionner Abraham ben Hiyya Albargue- 
loni (né en 1065 et mort en 1136). Astronome habile, il était en 
quelque sorte le ministre de la police (zahib as schorta] d'un 
prince musulman et jouissait d'une grande autorité. 

De tous les Juifs influents par leur science, leur fortune ou 
leur situation, qui vivaient dans ce temps en Espagne, aucun 
n'exerça sur ses contemporains une action analogue à celle que 
Hasdaï ibn Schaprout et Samuel ibn Nagrela avaient eue autrefois, 
quand ils réveillèrent les intelligences assoupies et imprimèrent 
une puissante impulsion à l'activité littéraire de leurs coreligion- 
naires. Il est vrai qu'à cette époque point n'était besoin d'un chef 
pour maintenir et diriger le mouvement ; l'émulation qui régnait 
entre les savants juifs, dans toutes les sphères des connaissances, 
était un stimulant suffisant. Pendant la première moitié du 
XH^ siècle, le judaïsme espagnol produisit un grand nombre 
d'hommes supérieurs dans tous les genres, des poètes, des phi- 
losophes et des talmudistes, dont les œuvres étaient presque toutes 
parfaites. En ce temps, on ne connaissait plus parmi les savants 
juifs cette envie mesquine dont Menahem ben Sarouk et Ibn Ga- 
birol eurent tant à souffrir; cette rivalité malveillante et cette hos- 
tilité haineuse qui divisèrent Ibn Djanah et Samuel ibn xNagrela, 
Alfasi et Ibn Albalia. Poètes et savants se considéraient comme 
les membres d'une seule famille et étaient unis entre eux par les 
liens d'une estime et d'une amitié réciproques. 

Parmi les rabbins espagnols de l'époque, presque tous disciples 
d'Alfasi, le plus remarquable fut, sans contredit, Joseph ibn 
Migasch (né en 1077 et mort en 1141). Petit-fils d'un homme qui 
avait joui d'une très grande considération à la cour des Abbadides 
à Séville, et fils d'un savant distingué, Ibn Migasch méritait cer- 



JOSEPH IBN MIGASCH. 83 

tainement les éloges que le poète Juda Hallévi lui décernait 
pour son intelligence et son caractère. Quoiqu*il descendit d'une 
famille illustre et fût placé à la tête de la communauté im- 
portante de Lucéna, il resta toujours modeste, affable, plein 
d*indulgence. Une seule fois, cependant, il se montra très sé- 
vère, mais il s'agissait de l'intérêt supérieur d'une communauté 
entière. 

L'Espagne était à ce moment très divisée. En Andalousie, les 
Arabes, anciens maîtres du pays, haïssaient leurs vainqueurs 
berbères et leur faisaient une guerre incessante, tantôt sourde, 
tantôt ouverte. Dans le royaume de Grenade, les chrétiens qui 
étaient venus s'établir dans le pays conspirèrent contre leurs sei- 
gneurs musulmans, appelèrent à leur aide Alphonse d'Aragon, 
le conquérant de Saragosse, et lui promirent de lui livrer Grenade. 
Mêmes luttes intestines dans l'Espagne chrétienne. Malgré l'union 
contractée par Alphonse d'Aragon avec Urraca, reine de Castille, 
ou peut-être à cause de cette union, les Aragonais et lés Cas- 
tillans tenaient les uns pour le roi, les autres pour la reine, et se 
livraient des combats continuels. Il y avait même un troisième 
parti, qui soutenait le jeune infant Alphonse VII contre sa mère et 
son beau-père. Parfois on voyait chrétiens et musulmans combattre 
sous un même drapeau, tantôt contre un prince chrétien, tantôt 
contre un émir arabe. Les alliances se concluaient et se rompaient 
avec une rapidité singulière, les conspirations et les trahisons 
étaient très fréquentes. Les Juifs ne restaient naturellement pas 
neutres au milieu de cette anarchie. Volontairement ou par con- 
trainte, ils se déclaraient pour tel ou tel parti. Mais ils couraient 
de plus grands risques que leurs autres concitoyens. En cas d'in- 
succès ou de trahison, les conspirateurs chrétiens et musulmans 
trouvaient un refuge auprès de leurs puissants coreligionnaires. Il 
n'en était pas de même pour les Juifs. Pour être forts, ils avaient 
besoin d'être unis. Chez. eux, la discorde pouvait avoir les plus 
funestes conséquences, parce qu'en cas de dénonciation, ce n'est 
pas seulement le coupable qui aurait été puni, mais la communauté 
entière à laquelle il appartenait, et peut-être les Juifs de tout le 
pays. Aussi, quand Ibn Migasch apprit qu'un membre de la com- 
munauté de Lucéna se proposait de dénoncer un de ses coreli- 



84 HISTOIRE DES JUIFS. 

gionnaires, le fit-il condamner à mort et lapider. L'exécution eut 
lieu à la fête de TExpiation, au coucher du soleil. 

À sa mort (1141), Joseph ibn Migasch laissa un fils très savant, 
nommé Méïr, et de nombreux disciples, entre autres Maïmoun, de 
Cordoue, dont le fils devait occuper un rang si brillant dans l'his- 
toire du judaïsme. 

A mesure que renseignement du Talmud se développait en 
Espagne, on s'occupait moins d'exégèse biblique et de science 
grammaticale. Par contre, cette époque fut riche en poètes. 
Depuis que, deux siècles auparavant, Dounasch ben Labrat avait 
commencé à assouplir la langue hébraïque, celle-ci avait acquis 
une flexibilité singulière et était devenue, pour les poètes, un 
instrument très facile à manier. Stimulés parle succès d'Ibn Gabirol 
et l'exemple des Arabes, qui écrivaient même leurs lettres en 
vers, les Juifs espagnols voulaient presque tous devenir poètes. 
Quiconque ne voulait pas être réputé ignorant, devait connaître 
l'art de versifier. Aussi rimait-on beaucoup à cette époque. Mais 
toutes ces productions sont rarement animées d'un souffle poé- 
tique. Parmi les poètes de ce temps qui n'ont pas encore été 
nommés et qui méritent une mention, on peut citer Moïse ibn Ezra, 
Juda ibn Giat, Juda ibn \bbas, Salomon ibn Sakbel, et surtout le 
premier de tous, Juda Hallévi. 

Contrairement aux habitudes de la plupart des poètes juifs de 
cette époque, qui ne traitaient que des sujets sérieux, Salomon 
ben Sakbel, parent du rabbin Joseph ibn Sahal de Cordoue, se 
servit de la langue hébraïque pour peindre l'amour frivole et 
badin. Il composa son ouvrage, intitulé « Tachkemoni », sur le 
modèle des Makàmât (Séances) que le poète arabe Hariri, de Bas- 
sora, venait de publier et dont la réputation avait pénétré jusqu'en 
Espagne. C'était une espèce de roman satirique, écrit en prose 
rimée, entrecoupée de vers. Le héros de ce roman raconte comme 
il est sans cesse victime de ses illusions. Après avoir vécu long- 
temps dans la solitude des bois avec sa bien-aimée, il s'est fatigué 
de cette existence monotone et désire faire ripaille en nombreuse 
et joyeuse compagnie. Son repos est troublé par un billet mys- 
térieux que lui remet une belle inconnue. Toujours à la poursuite 
de cette enchanteresse, qui lui échappe constamment, il arrive 



MOÏSE IBN EZRA. 85 

dans un harem dont le maître, avec une « mine de berbère », le 
menace de mort. bonheur! sous ce masque terrible se cachait 
une femme d^une beauté éblouissante, Tesclave de celle qui était 
la reine de ses pensées et qui lui promet que tous ses désirs 
seront réalisés. Il retrouve enfin l'objet de sa passion, et déjà il 
se croit au comble de ses vœux quand il s'aperçoit que du com- 
mencement à la fin il a été mystifié par ses amis. Telle est Tœuvre 
de Ben Sakbel. En elle-même, elle n'a aucune valeur poétique; 
c'est une simple imitation de Tarabe. Mais il est intéressant de 
voir avec quelle habileté Ben Sakbel manie Thébreu et expose 
dans cette langue si grave de simples futilités. 

A cette époque vivaient également à Grenade les quatre frères 
Ibn Ezra : c'étaient Abou-Ibrahim Isaac, l'aîné; Abou-Haroun 
Moïse^ AboU'l'Hassan Juda et Abou Hadjadj Joseph, le plus 
jeune, savants distingués et dMllustre naissance. « On reconnaît, 
dit un contemporain, à la noblesse de leurs sentiments, qu'ils 
descendent de la famille royale de David. » Leur père, nommé 
Jacob, avait occupé un emploi sous le roi Habous ou plutôt sous 
Samuel ibn Nagrela. Le plus remarquable des quatre fut Abou 
Haroun Moïse (né vers 1070 et mort vers 1139). Il fut le poète le 
plus fécond de son temps. C'est le chagrin qui semble avoir éveillé 
en lui l'inspiration poétique. Amoureux de sa nièce, dont il était 
également aimé, il se vit refuser sa main. Dans sa douleur, il 
abandonna la maison paternelle, errant à travers le Portugal et la 
Castille. Comme le temps était impuissant à adoucir sa souffrance, 
il demanda des consolations à la science et surtout à la poésie. Il 
rencontra des amis dévoués et des admirateurs sincères, et Ibn 
Kamnial, le noble bienfaiteur de ses coreligionnaires, lui voua 
une vive affection. 

Moïse ibn Ezra avait de nombreux traits de ressemblance avec 
Salomon ibn Gabirol. Comme ce dernier, il se plaignait amèrement 
de l'envie et de la trahison de ses contemporains, et s'occupait 
principalement, dans ses œuvres, de sa propre personnalité, de 
son moi» Mais il était moins sensible, moins susceptible et aussi 
moins sombre que le poète de Malaga; sa nature plus énergique 
lui permettait de sortir parfois de sa tristesse pour faire entendre 
des accents plus gais. Sa Muse aimait quelquefois le badinage. 



86 HISTOIRE DES JUIFS. 

Néanmoins, comme poète, il est bien inférieur à Ibn Gabirol; il est 
maniéré et guindé, ses images sont exagérées, ses vers manquent 
de mesure et d'harmonie. Il faut cependant admirer son habileté 
dans le maniement de Thébreu, la fertilité de son imagination, 
l'abondance de ses productions et les nombreuses variétés de vers 
dont il a enrichi la littérature hébraïque. Sous le titre de a Collier 
de perles», il publia un recueil de chants de douze cent dix vers, 
divisé en dix chapitres. Il y célèbre son protecteur Ibn Kamnial, 
chante tour à tour le vin, l'amour, les plaisirs, la vie voluptueuse 
sous les voûtes de feuillage et au milieu des chants des oiseaux, dé- 
plore l'éloignement de ses amis, se plaint de trahison, gémit sur 
l'approche de la vieillesse, conseille la confiance en Dieu et exalte 
enfin l'art de la poésie. Â côté de ce recueil, Ibn Ezra produisit 
encore trois cents poésies de circonstance, réunies en un diwan 
de plus de dix mille vers, et près de deux cents compositions 
liturgiques pour les fêtes du Nouvel an et de l'Expiation, qui ont 
été admises dans le Rituel de plusieurs communautés. Ses prières 
manquent d'élévation et de sincérité, elles sont écrites selon toutes 
les règles de l'art, mais on n'y sent ni chaleur ni sentiment. 

Moïse ibn Ezra composa également deux ouvrages didactiques, 
l'un, écrit en arabe et intitulé « Dialogues et Souvenirs w, où il 
traite des principes de l'art oratoire et de la poésie et énumère les 
travaux des poètes hispano-juifs depuis les premiers temps; l'autre, 
en hébreu, a tendances philosophiques, où il expose sèchement, 
d'après des modèles arabes, la philosophie aride du temps. 

Quoiqu'il fût poète à peine suffisant et philosophe médiocre. 
Moïse, grâce à son étonnante facilité, jouissait cependant de la 
considération générale. Il entretenait des relations amicales avec 
toutes les personnalités éminentes de son époque, qui le louèrent 
en prose et en vers. 

Mais la gloire la plus pure et la plus lumineuse de ce temps fut 
Abou-hHassan Juda ben Samuel Hallévi, né vers 1086 dans la 
Vieille-Castille. Comme poète il surpassa ses prédécesseurs et ses 
contemporains, et comme penseur il fait partie du petit nombre 
d'élus qui ont mis au monde des conceptions nouvelles et exprimé 
des idées suggestives. Pour le célébrer dignement, l'histoire de- 
vrait emprunter à la poésie ses plus brillantes images et ses 



JUDA HALLÉVI. 87 

accents les plus doux. C'était une intelligence d'élite qui passa 
sur la terre comme un être divin, entouré d'une radieuse auréole 
et illuminant le judaïsme de l'éclat de sa splendeur. Quand l'Ks- 
pagne aura triomphé de ses préjugés et ne fera plus passer ses 
grands hommes d'autrefois sous la toise de l'Église avant de les 
adopter comme des illustrations nationales, elle accordera cer- 
tainement à Juda Hallévi une place d'honneur dans son Panthéon. 
Les Juifs ont déposé depuis longtemps la couronne de la poésie 
sur le front de ce chantre admirable, d'une piété si profonde et 
d'une moralité si élevée. 

Sans tache, pure et sincère 

Fut sa poésie comme son âme. 

Après l'avoir créée, 

Dieu, content de son œuvre, 

Embrassa cette belle âme. 

Et l'écho de ce baiser divin 

Résonne dans les chants du poète. 

Cet homme extraordinaire réunissait en lui les qualités les plus 
opposées. Esprit sérieux et méditatif, il savait être gai et enjoué; 
entouré d'admirateurs passionnés, il resta modeste; profondément 
attaché à ses amis, il ne leur sacrifia jamais ses idées et ses con- 
ceptions; poète dans toute la force du terme, il sut toujours maî- 
triser sou imagination et diriger ses sentiments, ses pensées et 
ses actions, avec la plus parfaite clairvoyance. Il s'imposa des 
règles de conduite dont il ne se départit jamais. 

Né dans l'Espagne chrétienne, Juda Hallévi se rendit à Lucéna 
pour étudier le Talmud auprès d'Alfasi, parce que la Castille et, 
en général, l'Espagne septentrionale ne possédaient pas de savants 
talmudistes. Comme Ibn Gabirol, il était encore jeune quand il 
sentit en lui l'inspiration poétique. Mais loin d'être triste comme 
celle du chantre de la mélancolie et de la souffrance, sa Muse 
ne faisait entendre, au contraire, que des notes joyeuses, celé- 
brant^ par exemple, le mariage d'Ibn Migasch, la naissance du 
premier-né dans la famille de Baruch ibn Albalia (vers 1100), et 
d'autres événements heureux. C'est que le bonheur sourit cens- 
tamment à ce favori du sort. A Grenade, il se lia avec la famille 
des Ibn Ezra, et quand il apprit qu'à la suite d'un chagrin d'amour 



88 HISTOIRE DES JUIFS. 

Moïse iba Ezra s'était condamné volontairement à Texil, il lui 
adressa des consolations dans des vers remarquables d'émotion 
et de bon sens. 

Malgré son humeur toujours sereine, il ressentit aussi les joies 
et les douleurs de Famour. Il chante les yeux de sa gazelle, de sa 
bien-aimée, ses lèvres de pourpre, ses cheveux noirs comme le 
corbeau, et il reproche à Tinfidèle sa trahison. Ses chants d'amour 
respirent le feu de la jeunesse et de la passion et sont animés 
d'un souffle vraiment éloquent, ils témoignent d'une richesse 
d'imagination et d'une connaissance de l'art poétique qu'on est 
étonné de rencontrer à un si haut degré chez un jeune homme. 

Outre son talent poétique, Juda Hallévi avait des connaissances 
philosophiques et était versé dans les sciences naturelles; il écri- 
vait Tarabe avec élégance et était très familiarisé avec la poésie 
castillane. Il demandait ses moyens de subsistance à la pratique 
de la médecine, qu'il exerçait avec succès. Quoiqu'il fut appelé 
par sa profession à vivre souvent au milieu des malades et des 
mourants, son âme sut toujours planer au-dessus des misères de 
la vie, dans les régions de l'idéal. Il écrivit à un ami la lettre sui- 
vante au sujet de ses occupations : « Même aux heures qui n'ap- 
partiennent ni au jour ni à la nuit, je me consacre au vain art de 
la médecine, bien que je sois incapable de guérir. La ville où je 
demeure est grande, les habitants en sont des géants, mais des 
gens très durs. Je ne puis leur donner satisfaction qu'en gas- 
pillant mes jours à guérir leurs infirmités. J'essaie de rendre la 
santé à Babel, mais elle reste malade. Puisse Dieu m'envoyer 
bientôt la délivrance et m'accorder le repos, afin que je puisse 
aller dans une ville où fleurit la science et m*y désaltérer à la 
source de la sagesse. » 

Juda Hallévi avait une idée plus juste de la poésie que ses con- 
temporains arabes et juifs, il la considérait comme un présent du 
ciel, un don divin, et non comme un résultat de l'art. Aussi raille- 
t-il ceux qui établissent des règles de prosodie. Selon lui, le vrai 
poè te devine instinctivement les lois de la poésie. Dans sa jeunesse, 
il prodigua les trésors de son imagination féconde en productions 
légères, en badinages, il écrivit, selon l'usage du temps, des 
kassides pleines d'éloges exagérés pour ses nombreux amis. Il 



^ 



OEUVRES POÉTIQUES DE JUDA HALLÉVI. 89 

chanta le vin et les plaisirs et composa des énigmes en vers. A 
ceux qui lui reprochaient de consacrer son talent à de telles futi- 
lités, il répondit avec la présomption de la jeunesse : « Ma vingt- 
quatrième année n*est pas encore évanouie, et je fuirais avec cha* 
grin le vin joyeux ! » 

Dans ses poésies légères, il se plaisait à surmonter les plus 
grandes difficultés de rime et de mètre; parfois il les terminait par 
un vers castillan ou arabe. A la tournure comme à l'expression, on 
reconnaît tout de suite le maître, qui, en quelques traits hardis, 
dessine un tableau achevé. Ses descriptions de la nature sont aussi 
brillantes et aussi pittoresques que tout ce qui a été écrit de plus 
parfait en ce genre dans toutes les langues, les fleurs y resplen- 
dissent de mille couleurs et répandent au loin leurs parfums 
embaumés, les branches y plient sous le poids de leurs fruits d'or, 
les oiseaux y font entendre leurs doux gazouillements. Quand il 
montre les bouillonnements impétueux de la mer sous l'action de 
la tempête, ses lecteurs se sentent émus jusqu'au fond de Tàme 
devant ce spectacle si grand et si terrible. Mais pas plus dans ces 
tableaux que dans les compositions liturgiques, qu'il écrivit au 
nombre de plus de trois cents, Juda Hallévi ne déploya tout son 
talent. Ses chefs-d'œuvre sont ses poèmes religieux et nationaux ; 
il y met toute son âme de poète, tout son enthousiasme de croyant, 
il y chante tour à tour les misères présentes de Sion et ses splen- 
deurs futures. De toutes les poésies néo-hébraïques, les Sionides 
se rapprochent le plus des Psaumes. Quand Juda Hallévi exhale ses 
douloureux soupirs sur l'abandon de Sion, ou lorsqu'il rêve de son 
magnifique avenir, de son union future avec son Dieu et son 
peuple, on croirait entendre le Psalmisle ! Ibn Gabirol ne déplore 
que son propre isolement, Moïse ibn Ezra ses propres souffrances, 
mais Juda Hallévi gémit sur les malheurs de son peuple, sur les 
ruines du sanctuaire national, sur l'asservissement d'Israël. Voilà 
pourquoi ses plaintes nous émeuvent si profondément, voilà pour- 
quoi ses accents pénétrants remuent les plus intimes de nos fibres. 

Après avoir exprimé, dans les Sionides, les sentiments nationaux 
d'Israël, Juda Hallévi fait connaître en quelque sorte les conceptions 
nationales du judaïsme. Il émet des idées originales sur les rapports 
de Dieu avec la création et sur la valeur comparative des religions 



90 HISTOIRE DES JUIFS. 

juive, chrétienne et musulmane. Si, comme poète, il ressemble 
au Psalmiste, dans Texposition de ses idées philosophiques il se 
rapproche de Fauteur de Job; seulement il est plus complet. A 
l'exemple de cet auteur et de Platon, il développe ses idées sous 
forme de dialogues et rattache son exposé à un fait historique. Son 
ouvrage théologique, écrit en arabe, fut composé à la suite de la 
demande que lui adressèrent quelques-uns de ses disciples de faire 
connaître ses vues sur le judaïsme rabbanite et de le défendre 
contre les objections soulevées contre cette religion par la philo- 
sophie, le christianisme, Tislamisme et le caraïsme. 

Un païen, aussi ignorant de la philosophie scolastique que 
des trois religions existantes, éprouve un jour le désir de se ratta- 
cher plus étroitement à son Créateur. Après un examen attentif, il 
est convaincu de la vérité du judaïsme. Ce païen est Boulan, le roi 
des Khazars, qui se convertit, en effet, à la foi juive. Tel est le 
point de départ historique choisi par Juda Hallévi pour Texposé de 
ses doctrines. De là aussi le nom de Khozari donné à cet exposé. 

L'auteur suppose que le roi des Khazars, sincèrement attaché 
au culte des idoles et animé des meilleurs sentiments, vit plusieurs 
fois en rêve un ange qui lui dit : a Tes intentions sont excel- 
lentes mais ta conduite est détestable. » Pour connaître alors 
la manière dont Dieu veut être adoré, il s'adresse d'abord à un 
philosophe. Celui-ci, imbu en partie des idées d'Âristote et en 
partie des doctrines platoniciennes, enseigne au roi que la divinité 
est trop élevée pour se mettre en rapport avec l'homme ou pour 
lui demander de l'adorer. Peu satisfait de cette doctrine, le roi 
des Khazars sollicite les représentants du christianisme et de 
Tislamisme de lui faire connaître enfin la vraie foi. Il ne daigne 
pas consulter les Juifs parce qu'à ses yeux, l'état d'abaissement 
où ils se trouvent prouve avec évidence l'infériorité de leur religion. 

Il apprend par un prêtre chrétien que le christianisme accepte 
toutes les prescriptions de la Thora et des autres écrits sacrés du 
judaïsme, et qu'il admet comme dogme fondamental l'incarnation 
de Dieu dans le sein d'une vierge descendant de la famille royale 
des Juifs. Les chrétiens croient aussi que le Fils de Dieu ne fait 
qu'un avec le Père et le Saint-Esprit, et ils adorent cette trinité 
comme le Dieu-Un ; ils prétendent qu'ils sont les vrais israélites et 



': X 




LE KHOZARI. 91 

que leurs douze apôtres ont pris la place des douze tribus. Cer- 
taines croyances des chrétiens paraissent au pridfte en contradiction 
trop flagrante avec la raison pour qu^Jl les adopte; il ne se fait 
donc pas chrétien. 

Un théologien musulman lui expose alors les principes de Tisla- 
mîsme. Cette religion croit avec le judaïsme àTunité et à Télernité 
de Dieu et à la création ex nihilo; elle admet, en outre, que 
Mahomet est le plus grand des prophètes, qu*il a convié tous 
les peuples à embrasser la vraie foi, promettant aux croyants le 
paradis avec ses jouissances toutes matérielles, et menaçant les 
mécréants du feu de Tenfer. Au dire du théologien musulman, la 
vérité de Tislamisme serait prouvée par ce fait que nul homme 
ne pourrait écrire un livre parfait comme le Coran. Mais cette cir- 
constance ne suffit pas pour porter la conviction dans Tesprit du 
roi des Khazars. 

En voyant que pour démontrer la vérité de leurs croyances le 
chrétien comme le musulman ont besoin de s*appuyer sur la 
Bible, le roi des Khazars se décide, malgré ses préjugés, à consulter 
un savant juif. Il apprend ainsi que les Juifs adorent le Dieu de leurs 
ancêtres, Celui qui a fait sortir leurs aïeux de TÉgypte, a accompli 
des miracles en leur faveur, les a conduits dans la Terre promise 
et leur a envoyé des prophètes pour les diriger dans la bonne voie. 
« J'avais bien raison, dit alors le roi, d'hésiter à m'adresser aux 
Juifs. A en juger par le mépris dont ils sont l'objet, je devais pré- 
voir qu'ils ont perdu toute intelligence. Au lieu de m'exposer 
sèchement une profession de foi qui ne peut avoir de valeur que 
pour vous, tu aurais dû commencer par me dire que vous croyez à 
un Dieu qui a créé et dirige le monde. — Mais, réplique le juif, 
des croyances de ce genre ont besoin d'être démontrées par une 
argumentation longue et difficile, les philosophes ont émis des 
hypothèses différentes sur la création et la direction de l'univers, 
tandis que mes assertions n'exigent aucune preuve; l'authenticité 
des miracles opérés en notre faveur est affirmée par des témoins 
oculaires. » Après avoir établi et fait admettre ce dernier point, 
Juda Hallévi pouvait prouver facilement la vérité du judaïsme. Ne 
sachant que faire de Dieu et de la religion, la philosophie les 
chasse du monde. Le christianisme et l'islamisme sont en contra- 



92 HISTOIRE DES JUIFS. 

diction avec le bon sens, tandis que le judaïsme prend comme 
point de départ des faits matériels, avérés, que nul raisonnement 
ne saurait faire disparaître ; il est donc complètement d'accord 
avec la raison, tout en lui imposant certaines limites. La raison perd, 
en effet, ses droits quand elle a contre elle la certitude du fait. 

En restreignant ainsi les limites de la spéculation philosophique, 
Juda Hallévi ne se montrait pas seulement supérieur à ses con« 
temporains, mais il était encore de plusieurs siècles en avance 
sur son époque. Pendant que les penseurs de son temps, juifs, 
chrétiens ou musulmans, suivaient servilement les idées d'Aristote, 
admettant sans discussion ses conceptions sur Dieu et le monde 
et s*évertuant à les trouver dans la Bible, le philosophe de Castille 
eut le courage d'assigner à Tesprit humain ses limites naturelles 
et de lui dire : « Jusqu'ici et pas plus loin! » Selon lui, la philoso- 
phie ne peut rien contre le fait réel, elle doit l'accepter tel quel et 
tenir compte de son existence dans ses raisonnements. C'est aiusi 
que dans le domaine de la nature, l'observateur n'a pas le droit de 
rejeter les phénomènes, quelque singuliers et absurdes qu'ils 
paraissent, mais il est tenu de les comprendre et de les expliquer. 
Ce principe, admis aujourd'hui, Juda Hallévi Ta établi le premier. 
En opposition avec les nombreux savants qui acceptaient aveu- 
glément toutes les conceptions de la philosophie grecque, il jugeait 
sévèrement cette philosophie dans la strophe suivante : 

Ne te laisse pas séduire par la sagesse grecque. 

Qui a seulement de belles fleurs, sans produire aucun fruit. 

Que dit-elle? Que le monde n'a pas été créé par Dieu, 

Mais a existé de tout temps. Elle raconte encore des mythes. 

Si tu récoutes, tu reviendras abasourdi 

Par beaucoup de bavardage, mais le cœur vide et mécontent. 

D'après la théorie de Juda Hallévi, le judaïsme ne peut donc pas 
être attaqué par la philosophie, car il s'appuie sur des faits cer- 
tains. Il a été créé tout d'une pièce et révélé devant une foule 
immense, qui a pu se rendre compte qu'elle n'était victime 
d'aucune mystification. Les miracles qui ont précédé et suivi la 
Révélation ont été opérés également devant des milliers de témoins 
Du reste, Tintervention divine ne s'est pas produite seulement à 




r -I 



LE JUDAÏSME D'APRÈS JUDA HALLÉVI. 93 

Torigiae de la formation du peuple juif, elle s'est manifestée pen- 
dant plusieurs siècles par inspiration prophétique. Ces fails ont 
donné à la religion juive un caractère de certitude que ne possède 
aucune philosophie, et l'existence de Dieu est prouvée bien mieux 
par la Révélation que par tous les raisonnements. 

Après avoir établi ainsi la vérité du judaïsme, Juda Hallévi en 
montre la sagesse et la haute valeur. Voici sa théorie, à coup sûr 
très originale. Il admet naturellement la création du monde telle 
qu'elle est rapportée dans le Pentateuque. En sortant de la main 
du Créateur, pur, sans tache, exempt de tout défaut héréditaire, 
le premier homme était parfait au physique comme au moral, 
possédant Tinspiration prophétique et appelé pour cette raison 
« fils de Dieu ». Il transmit cette perfection à ceux de ses descen- 
dants qui étaient d'une organisation supérieure. C'est ainsi qu'à 
travers la longue suite des générations, cette vertu innée devint 
le partage des patriarches et des chefs des douze tribus et fit du 
peuple juif le cœur et le noyau de l'humanité, la race exclusive- 
ment douée de la grâce divine, c'est-à-dire du don de la prophétie. 
Pour que ce caractère spécial pût se maintenir chez les Israélites, 
il était nécessaire de les placer dans une région dont les conditions 
climatériques fussent favorables au développement de la vie in- 
tellectuelle. Voilà pourquoi Dieu leur a donné le pays de Canaan. 
A un peuple élu il fallait un pays élu. Les lois religieuses avaient 
pour but de conserver la faculté prophétique dans la nation juive. 
Tel était le but poursuivi par l'institution du sacerdoce, la con- 
struction du temple de Jérusalem, le culte des sacrifices et toutes 
les autres prescriptions. Dieu seul sait dans quelle proportion cha- 
cune de ces lois nous aide à atteindre notre but; les hommes ne 
doivent donc rien y changer. Car la moindre modification apportée 
à ces lois peut en changer les conséquences, de même que la 
moindre altération du sol ou du climat influe sur les produits de 
la terre. A l'opposé de certaines opinions, il admet que ce ne 
sont pas les lois morales ou rationnelles, mais les prescriptions 
purement religieuses, qui donnent au judaïsme son caractère vrai- 
ment original et perpétuent dans le peuplejuif l'esprit prophétique. 

Juda Hallévi montre, ensuite, que les lois religieuses du judaïsme 
donnent satisfaction aux besoins du corps comme à ceux de 



94 HISTOIRE DES JUIFS. 

rame. Le judaïsme, dit-il, ne prêche ni Tascétisme ni la retraite 
du cloître; il est Tennemi des sombres méditations et prescrit 
plutôt une vie active et gaie. Il recommande la modération dans 
rétude et les passions, et veut qu'il règne un heureux équilibre 
dans la vie individuelle comme dans la vie nationale. D*après lui, 
le vrai juste ne fuît pas le monde, ne haït pas Texistence et ne 
désire pas la mort sous prétexte de vouloir jouir plus tôt de la 
béatitude éternelle; il ne s'interdit même pas les jouissances 
de la vie, mais reste toujours maître de son corps comme de 
son âme et évite Pexagération en tout. 

Puis Juda Haliévi prouve la supériorité du judaïsme talmu- 
dique, non seulement sur le caraïsme, mais aussi sur Tislamisme 
et le christianisme. L*état d'abaissement dans lequel vivent les 
Juiiis n'est nullement à ses yeux un signe d'infériorité, pas plus 
que la puissance des chrétiens eVdes musulmans n'est une preuve 
en faveur de leur culte. Ce que les hommes considèrent comme 
méprisable, Dieu l'estime, au contraire, à très haut prix. Du 
reste, les chrétiens eux-mêmes font valoir, non pas leur pouvoir, 
mais les humiliations de Jésus, les souffrances et la pauvreté des 
apôtres et des martyrs. Les mahométans aussi exaltent les com- 
pagnons de leur prophète, parce qu'ils ont souffert beaucoup pour 
lui. Mais, parmi tous les peuples, Israël a souffert le plus, parce 
qu'il occupe dans l'humanité la place que le cœur occupe dans 
l'organisme humain. De même que le cœur ressent le plus vive- 
ment toutes les douleurs du corps, de même Israël est atteint le 
plus cruellement par toutes les calamités. Mais, en dépit de ses 
misères, la nation juive est toujours vivante ; elle ressemble à un 
malade abandonné par les médecins et qui attend sa guérison 
d'un miracle. Comme les ossements disséminés dont parle le pro- 
phète, Israël sera animé d'un nouveau souffle de vie et reprendra 
sa vigueur d'autrefois. Dieu a dispersé les descendants de Jacob 
pour leur faciliter Taccomplissement de la mission dont ils sont 
chargés; ils répandent ainsi plus rapidement leurs doctrines parmi 
les peuples. Quand le grain de blé est déposé dans la terre, il 
reste caché pendant quelque temps à tous les yeux, se désorga- 
nise, est absorbé en apparence par les éléments qui l'entourent, 
et semble disparaître pour jamais; mais peu à peu il germe et 




LES SIONIDES DE JUDA HALLEVL 95 

fleurit, reprend sa nature originelle et reparait grandi et déve- 
loppé. Le peuple juif ressemble à ce grain. L'humanité, modifiée 
par le christianisme et Tislamisme, reconnaîtra un jour la vraie 
valeur de la nation juive, elle honorera le tronc qui a produit de 
si fortes branches et se confondra, en quelque sorte, avec le 
judaïsme le jour où commencera le règne du Messie et où Tarbre 
produira enfin des fruits. 

Personne, avant Juda Hallévi, n'avait encore parlé avec une 
éloquence si vigoureuse d'Israël et de sa foi. La raison et le sen- 
timent, la philosophie et la poésie se sont prêté un appui mutuel, 
dans le système de l'écrivain castillan, pour créer un idéal où se 
concilient dans un harmonieux ensemble les exigences des ap- 
pétits avec les aspirations supérieures. 

Juda Hallévi n'était pas homme à mettre en contradiction ses 
actes et ses paroles. Une fois convaincu que la langue hébraïque 
avait un caractère divin et ne devait servir, par conséquent, qu'à 
exprimer des pensées religieuses, il cessa, de crainte de la pro- 
faner, d'écrire des vers hébreux d'après la métrique arabe. Une 
autre de ses convictions le portait à croire que la Palestine était 
spécialement favorisée de la grâce divine et que, même dans sa 
décadence, elle conservait encore des traces de son ancienne 
splendeur. Son âme était attirée avec une force invincible vers les 
ruines sacrées du temple. Il était persuadé que les portes du ciel 
s'ouvraient à Jérusalem et que c'est dans cette ville seulement 
qu'il trouverait le vrai repos. Il résolut donc de se rendre en 
pèlerinage dans la Terre Sainte et d'y terminer ses jours. 

Ce désir passionné de voir la Palestine lui inspira une série de 
chants, appelés Sionides, où l'élévation du sentiment le dispute 
à la beauté de l'expression, et qui forment la plus magnifique 
partie de la poésie néo-hébraïque : 

cité du moude, si belle dans tes brillants atours. 
Du fond de TOccident j'aspire vers toi de toute mon âme. 
Que n'ai-je la rapidité de l'aigle pour voler vers toi 
Et mouiller de mes pleurs ta poussière sacrée! 

Tel est le thème principal qu'il développe dans ses Sionides, 
avec des variations infinies. Il y représente le peuple juif tantôt 



*■ . 



r' 






96 HISTOIRE DES JUIFS. 

portant une couronne d'épines qui lui inflige mille souffrances, 
tantôt entouré d'une auréole qui le fait briller d'un éclat divin. En 
lisant ces chants magiques, on partage malgré soi Tamère dou- 
leur et les joyeuses espérances de Tauteur, et on est profondé- 
ment impressionné par ces accents éloquents , où la conviction se 
môle à la plus vive exaltation. 

Pour réaliser son désir de se rendre en Palestine, Juda Hallévi 
ne craignit pas de transformer son existence calme et tranquille 
en une vie d'aventures et de dangers. Il abandonna son école 
de Tolède, qu'il avait fondée, ses nombreux disciples, auxquels il 
était très attaché, ses amis, sa fille unique et son petit-fils, qu'il 
chérissait tendrement, il sacrifia tout à son amour pour Dieu, à 
sa passion pour la Terre Sainte. 

Son voyage à travers l'Espagne ressembla à une marche triom- 
phale. Dans toutes les villes où il passait, ses nombreux admira- 
teurs lui prodiguaient les témoignages de leur respect et de leur 
sympathie. Accompagné de quelques amis, il s'embarqua (vers 
1441) sur un navire se dirigeant vers l'Egypte. Exposé aux raille- 
ries de matelots grossiers, brisé par la fatigue, malade, il avait 
rénergie d'oublier ses souffrances pour s'élever jusqu'aux régions 
du rêve et de la poésie. Au milieu d'effroyables tempêtes, qui im- 
primèrent au navire les plus terribles secousses et t le mirent à 
deux doigts de sa perte », il composa d'admirables « chants 
de mer » . 

Retardé par des vents contraires, le navire n'entra dans le port 
d'Alexandrie (Egypte) que vers la fête des Cabanes, en septembre. 
Juda Hallévi avait la ferme résolution de ne s'arrêter en Egypte que 
très peu de temps et de reprendre au plus tôt son pieux pèleri- 
nage. Dès que son arrivée fut connue, de nombreux Juifs vinrent 
lui apporter le témoignage de leur admiration. L'homme le plus 
considérable d'Alexandrie, Aron ben Zion ibn Alamâni, rabbin et 
médecin, Taccueillit avec ses compagnons, et, grâce à ses préve- 
nances, sa large hospitalité et son affectueuse insistance, il par- 
vint à le retenir pendant trois mois, jusqu'à la fête de Hanouca. 
S'arrachant avec peine à railection de si bons amis, Juda se 
décida enfin à partir pour Damiette, où il voulait rendre visite à 
Abou Saïd ben Halfon Hallévi, qu'il avait déjà connu en Espagne. 



MORT DE JUDA HALLÉVL 97 

Mais il modifla son itinéraire, et, sur la pressante invitation du 
prince juif Abou Mansour Samuel ben Hanania, qui occupait une 
situation élevée à la cour du khalife d'Egypte, il se rendit au Caire. 

Le Nil, sur lequel il voyageait, réveilla dans son esprit les sou- 
venirs de Thistoire du peuple d'Israël, et il les rappela dans deux 
remarquables poèmes. Mais ces souvenirs mêmes ramenèrent sa 
pensée vers le vœu qu'il avait formé de se rendre le plus tôt pos- 
sible dans la Terre Sainte. Aussi, malgré les instances d*Abou 
Mansour pour le retenir en Egypte, ne fit-il qu'un court séjour au 
Caire pour continuer ensuite son voyage. 

A cette époque, la Palestine était gouvernée par des rois et des 
princes chrétiens, parents de Godefroy de Bouillon et descendants 
des premiers croisés. Sous la domination de ces petits souverains, 
les Juifs vivaient en complète sécurité; ils avaient même acquis 
une certaine influence dans les diverses cours. On voit, en effet, 
un évèque du temps se plaindre que, sur Tinstigation de leurs 
femmes, les princes chrétiens préfèrent les médecins juifs, sama- 
ritains et sarrasins à leurs confrères chrétiens. 

Juda Hallévi parait avoir pu réaliser son plus cher désir et 
entrer dans Jérusalem, mais il ne séjourna que peu de temps 
dans la ville sainte. Il y fut maltraité, selon toute apparence, par 
les chrétiens et en partit assez promptement. Les derniers événe- 
ments de sa vie sont restés inconnus. On sait seulement qu'il alla 
à Tyr et y reçut un accueil respectueux. Dans un poème adressé 
à un de ses amis de Tyr, il montre un profond découragement, 
déplorant sa jeunesse perdue, ses espérances déçues, tous ses 
beaux rêves évanouis. Il séjourna également à Damas. C'est dans 
cette ville qu'il fit entendre son chant du cygne, cette admirable 
Sionide qui réveille notre amour pour Jérusalem avec la même 
force que les plus beaux psaumes d'Assaf. 

On ignore la date de sa mort ainsi que le lieu de sa sépulture. 
Une légende raconte qu'il mourut, écrasé par un cavalier musul- 
man, aux portes de Jérusalem, au moment où il chantait son 
émouvanteSionide. Un inconnu grava sur sa tombe cette inscrip- 
tion, si éloquente dans sa concision : 

La Piété, la Douceur et la Générosité 
Disent : nous avons disparu avec Juda. 
IV. 7 



K 



98 HISTOIRE DES JUIFS. 

i Et pourtant, cette ioscription ne célèbre qu'une partie des mé- 
rites du poète castillan. Juda Hallévi était Timage radieuse de la 
nation juive ayant conscience d'elle-même et proclamant, par la 
poésie et la philosophie, Thistoire de son passé et ses rêves 
d'avenir. 



CHAPITRE V 

LA DEUXIÈME CROISADE ET LA PREMIÈRE ACCUSATION 
DE MEURTRE RITUEL DIRIGÉE CONTRE LES JUIFS 

(1148-1171) 

Sous les deux rois capétiens Louis VI et Louis VU, les Juifs de 
France jouissaient, pendant la première moitié du xii*' siècle, 
comme autrefois sous Louis le Débonnaire, d'une situation pros- 
père. Une large aisance régnait parmi eux, ils possédaient non 
seulement des maisons, mais aussi des champs et des vignes, qu*ils 
cultivaient eux-mêmes ou faisaient cultiver par des serviteurs 
chrétiens. On raconte même, non sans exagération, que la moitié 
de la ville de Paris, encore peu importante à cette époque, appar- 
tenait à des Juifs. Les communautés juives étaient reconnues 
comme des corporations indépendantes et avaient à leur tête un 
chef, portant le titre de prévôt et chargé de représenter leurs inté- 
rêts vis-à-vis des chrétiens. Le prévôt de chaque ville était élu 
par les Juifs, et son élection était ratifiée par le roi ou le baron 
qui avait droit de suzeraineté sur la ville. Les Juifs étaient reçus 
à^la cour et occupaient divers emplois. Jacob Tarn, la plus grande 
autorité rabbinique du temps, était très estimé du roi. 

/Grâce à la sécurité qui leur était ainsi assurée, les savants 
juifs du nord de la France pouvaient continuer l'œuvre commencée 
par Raschi. Arraché par la mort à la tâche qu'il avait entreprise, 
le chef d'école de Troyes laissa de nombreux disciples, qui, à 
Texemple de leur maître, s'appliquaient avant tout à comprendre 
et à expliquer le Talmud. Dans leur amour pour la vérité, ils ne 
craignaient pas de soumettre même les explications de Raschi à 



i 



LES TOSSAFISTES. 99 

la plus sévère critique; mais leur respect pour la mémoire de 
leur maître était tel qu'ils ne présentaient leurs commentaires 
que comme des additions (Tossafot) à ceux de Raschi. De là, 
leur nom de tossafistes. Leur but était, en partie, de combler les 
lacunes laissées par Rascbi, en partie de rectifier et compléter ses 
explications. 

Le principal caractère des tossafistes est de ne s*appuyer, dans 
leurs commentaires, sur aucune autorité, mais de faire appel, 
pour comprendre le texte, à la seule intelligence. Possédant une 
érudition prodigieuse, ils connaissaient toutes les contradictions, 
apparentes ou réelles, et toutes les analogies qui pouvaient se 
présenter dans le Talmud. et, grâce à leur étonnante finesse de 
dialectique, ils savaient disséquer, en quelque sorte, chaque passage 
et chaque opinion, en montrer les éléments constitutifs, indiquer 
le côté commun de ce qui semblait contradictoire, et faire ressortir 
la différence de ce qui paraissait semblable. Le texte du Talmud 
devint entre leurs mains comme une matière très malléable, qu'ils 
façonnaient à leur guise. Il arrivait même souvent que pour des 
questions que, pour les besoins de la pratique, ils étaient obligés 
de résoudre, ils trouvaient les solutions dans des textes talmu- 
diques qui, au premier abord, ne paraissaient avoir rien de 
commun avec ces questions. 

Les premiers tossafistes appartiennent, pour la plupart, à la 
famille de Raschi : ce furent ses deux gendres, Méïr ben Samuel, 
de Ramerupt (petite ville près de Troyes), et Juda ben Nathan; ses 
trois petits-fils Isaac, Samuel et Jacob Tarn, fils de Méïr, et enfin 
un de ses parents d'Allemagne, Isaac ben Ascher Hallévi, de Spire. 

Mais si les Juifs du nord de la France et des provinces rhénanes 
étudiaient avec ardeur le Talmud, ils négligeaient totalement la 
poésie. L'imagination ne pouvait, en effet, s'abandonner que diffi- 
cilement à ses caprices et à ses fantaisies dans un milieu où 
dominait surtout la logique, et où Ton était surtout occupé à 
éplucher le texte du Talmud. Même les explications de la Bible 
avaient un caractère talmudique. Les commentateurs de la Bible 
ne se préoccupaient nullement du sens réel du texte, ils restaient 
servilement attachés aux explications traditionnelles et aux inter- 
prétations de i'Aggada. A côté des tossafot talmudiques, il y eut 



100 HISTOIRE DES JUIFS. 

les tossafot bibliques. Deux hommes, qui vécurent vers 1100-1166^ 
firent seuls exception à cette règle : Joseph Kara et Samuel bea 
Méïr. Le premier était fils de Simon Kara, l'auteur d*un recueil 
d'aggadot, et le second était petit-fils de Raschi, élevé également 
dans le respect de TAggada. Ils avaient donc d'autant plus de 
mérite d'abandonner la routine et de se laisser guider, dans leurs 
commentaires sur la Thora, par la grammaire et le bon sens, et 
non pas uniquement par la tradition. Samuel ben Méïr ou, par abré- 
viation, Saschbam, ne craignit même pas de donner parfois des 
explications qui sont en contradiction formelle avec le Talmud, 
ont une allure caraïte et frisent presque l'hérésie. Cette ardeur 
des Juifs de France pour l'étude s'éteignit brusquement dans le 
sang; l'ère des persécutions commença également pour eux. 

« Nous ne trouvons de sécurité ni en Orient, ni en Occident,,)» 
dit Juda Hallévi dans un de ses chants d'une tristesse si poi- 
gnante, et ces paroles étaient vraiment prophétiques. Tant que, par 
indifférence, par habitude ou par intérêt, les chrétiens et les mu- 
sulmans négligeaient de mettre en pratique le principe, essen- 
tiellement intolérant, de leurs religions, les Juifs pouvaient vivre 
à côté d'eux. Mais dès qu'ils eurent été excités à conformer leur 
conduite à leurs croyances, les plus sanglantes persécutions affli- 
gèrent la population juive. Quoique les Juifs, en général, et surtout 
leurs chefs religieux ne fussent pas inférieurs aux chrétiens et a 
leurs prêtres, ceux-ci n'éprouvaient pour eux que du dédain» 
Dans les pays chrétiens, on méprisait les Juifs parce qu'ils ne 
voulaient pas croire à la divinité du Fils de Dieu, et les musulmans 
les maltraitaient parce qu'ils ne reconnaissaient pas Mahomet 
comme prophète. Des deux côtés, on les plaçait entre l'apostasie 
et la mort. Français et Allemands rivalisaient avec de sauvages 
Berbères pour persécuter la plus faible des nations. Sur les bords 
de la Seine, du Rhin et du Danube comme sur les plages de l'A- 
frique et du sud de l'Espagne, les adeptes du Christ et de Mahomet, 
oubliant que la meilleure partie de leurs religions est empruntée 
au judaïsme, entreprirent, au nom de ces religions, une chasse 
féroce contre les Juifs. A partir de l'année 1146, commence pour 
les Juifs une longue période de malheurs et d'indicibles souf- 
frances, qui imprimèrent à la race juive cet air de misère et 



■v«- <J- 



PIERRE DE CLUNY CONTRE LES JUIFS. 101 

d'humilité, qui, aujourd'hui encore, après de nombreuses années 
de liberté, n'a pas complètement disparu. 

Ces persécutions eurent pour cause indirecte les catastrophes 
qui éclatèrent alors en Asie et en Afrique. Pendant que les 
chrétiens s'oubliaient dans une fausse sécurité à Jérusalem et 
dans les autres petites principautés qu'ils avaient fondées en Asie, 
le héros turc Noureddin se préparait à les chasser de ces régions. 
11 s'était déjà emparé de la ville importante d'Édesse, quand les 
croisés s'aperçurent de l'imminence du danger et implorèrent le 
secours de l'Europe. C'est alors que fut prèchée en France et en 
Allemagne une nouvelle croisade, et qu'on surexcita le fanatisme 
des chrétiens contre les Juifs. 

En France, le roi Louis VU, en expiation de certains actes, prit 
lui-même la croix. Il était accompagné, dans son expédition, par la 
reine Éléonore et ses dames d'honneur, qui transformèrent le 
camp des croisés en une cour d'amour. L'abbé de Clairvaux, 
saint Bernard, homme d'une grande bonté et d'une éloquence 
entraînante, prit également la croix. Pour grossir l'armée des 
croisés, le pape Eugène III dispensa, par une bulle^ tous ceux qui 
prenaient part à la croisade, de payer aux Juifs l'intérêt de 
leurs dettes. Cette mesure équivalait à une véritable spoliation. 
L'abbé Bernard, qui, d'habitude, se gardait bien de participer à 
tout acte déloyal, fut invité par le pape à parler de cette bulle 
dans ses sermons. Un autre abbé, Pierre de Cluny, alla plus loin : 
« A quoi bon, écrivit-il à Louis VII, s'en aller dans des pays 
lointains à la recherche des ennemis du christianisme, quand 
nous laissons les Juifs, qui sont pires que les Sarrasins, outrager 
en paix parmi nous nos plus saintes pratiques. Car le Sarrasin, 
tout en niant le dogme de l'incarnation, admet du moins que Jésus 
est né d'une Vierge, tandis que le maudit Juif rejette toutes nos 
croyances. Fidèle à la loi qui défend le meurtre, je ne vous 
demande pas d'ordonner le massacre de ces blasphémateurs; 
Dieu ne veut pas qu'ils soient exterminés, ils doivent errer à 
travers le monde comme Caïn, chargés de honte et d'opprobre, 
et mener une vie mille fois pire que la mort. Leur existence 
est vile, misérable et troublée p&r de continuelles frayeurs. Il ne 
faut donc pas les tuer, mais leur infliger un châtiment qui soit en 



102 HISTOIRE DES JUIFS. 

rapport avec leur condition. » Le pieux abbé terminait sa lettre en 
conseillant au roi de dépouiller les Juifs de tous leurs biens, 
a afin que I*argent de ces maudits ait au moins un emploi utile, 
en servant à combattre les Sarrasins. » Quoique favorablement 
disposé pour les Juifs, le roi Louis était obligé de laisser exécuter 
la bulle papale qui dispensait les croisés de s'acquitter de leurs 
dettes envers les Juifs. Mais, pour le moment, les Juifs de France 
n'eurent à supporter que des pertes d'argent. Grâce a la bien- 
veillance du roi et de ses ministres, et à l'intervention énergique 
de l'abbé Suger et de saint Bernard, ils furent préservés de la 
fureur des croisés. 

Il en fut autrement en Allemagne et principalement dans les 
communautés rhénanes, qiii avaient déjà tant souffert de la pre- 
mière croisade. L'empereur Conrad III était sans grande autorité^ 
et la bourgeoisie, qui avait défendu les Juifs lors de la première 
croisade, s'était tournée contre eux. Ce fut un moine français, 
Rodolphe, échappé de son couvent sans l'autorisation de son supé- 
rieur, qui excita le fanatisme des Allemands contre les Juifs. Allant 
de ville en ville et de village en village, il prêcha partout l'extermi- 
nation de ceux qu'il appelait les « déicides n. Les persécutions 
seraient, certes, devenues plus sanglantes encore que la première 
fois, si l'empereur Conrad n'avait accordé aux Juifs une protection 
efQcace. Dans son propre domaine, il leur offrit un asile à Nurem- 
berg et dans d'autres forteresses, et, dans les villes ou contrées sur 
lesquelles il n'avait pas de pouvoir direct, il demanda aux princes 
laïques et ecclésiastiques de les défendre. Il y eut cependant des 
victimes. Un homme de Trêves, Simon le pieux, qui séjournait à 
Cologne, fut saisi au moment même où il s'embarquait pour retour- 
ner dans sa ville, et, sur son refus de recevoir le baptême, il fut tué. 
A Spire, une femme, du nom de iMinna, qui refusait également d'em- 
brasser le christianisme, périt au milieu d'atroces tortures. Effrayés 
par ces meurtres, les Juifs des bords du Rhin achetaient aux 
princes, à prix d'argent, le droit de se réfugier dans leurs forte- 
resses ou leurs châteaux. Le cardinal Arnold, de Cologne, leur 
donna le château fort de Wolkenburg, près de Kœnigswinter, 
ainsi que des armes pour se défendre. Tant qu'ils restaient enfermés 
dans le château, leur vie était en sûreté; dès qu'ils sortaient. 



LE MOINE RODOLPHE. i:03 

ils tombaient entre les mains des croisés, qui les épiaient, et 
étaient condamnés à choisir entre le baptême et la mort. 

Irrité de Tintervention bienveillante des prélats en faveur des 
Juifs, le moine Rodolphe engagea les croisés à désobéir aux évêques. 
Ses conseils ne furent que trop bien suivis. L*archevêque de 
Mayence, Henri P% chancelier de Tempire, ayant donné asile dans 
son palais à quelques Juifs poursuivis par la populace, celie^i 
pénétra dans la demeure archiépiscopale et les massacra sous ses 
propres yeux. L'archevêque fit connaître ce fait à saint Bernard 
et lui demanda d'essayer de réprimer ces excès. L'abbé de Clair- 
vaux publia alors un mandement dans lequel il appelait le moine 
Rodolphe « un fils indigne de l'Église, rebelle envers le supérieur 
de son couvent, désobéissant aux évêques, et prêchant le meurtre, 
contrairement aux lois de sa religion ». l\ ajoutait qu'il était indis- 
pensable de ne pas maltraiter les Juifs, parce que l'Église demande 
leur conversion dans une prière spéciale du vendredi saint, a Or, 
dit-il, il est impossible de les convertir, s*ils sont tous tués. » Ce 
mandement fut adressé aux ecclésiastiques et aux chrétiens de 
France et de Bavière. 

D'abord le moine Rodolphe résista aux injonctions de saint 
Bernard et continua son (oeuvre de destruction, mais il dut céder à 
la fin devant l'énergie de l'abbé deClairvaux, et bientôt il disparut 
de la scène. Malheureusement, les germes malfaisants qu'il avait 
semés continuaient à se développer en son absence et à produire 
leurs fruits empoisonnés. On ne cessa pas de massacrer des Juifs à 
toute occasion. Un jour, on trouva, près de Wûrzbourg, le cadavre 
d'un chrétien. Des Juifs seuls, disait-on, peuvent avoir commis ce 
crime, et immédiatement on se rua sur la communauté de Wûrz- 
bourg (24 lévrier 1147). Plus de vingt Juifs, entre autres le rabbin 
Isaac ben Eliakim, furent mis à mort. D'autres furent tellement 
maltraités qu'on les crut morts. Quelques chrétiens compatissants 
les relevèrent du milieu des cadavres et leur prodiguèrent les soins 
nécessaires. Ému de pitié, l'évêque de Wûrzbourg fit transporter 
les cadavres des martyrs dans son palais et les enterra dans son 
jardin. 

Quand l'empereur Conrad, après avoir pris la croix avec ses 
chevaliers et la plus grande partie de son armée, eut quitté l'Aile- 



104 HISTOIRE DES JUIFS. 

magne, les excès contre les Juifs se multiplièrent. La populace, 
se sentant maîtresse du pays, massacra impunément des Juits 
sur divers points du territoire (mai 1147). 

Ces scènes sauvages eurent leur contre-coup en France. A 
Carentan (département de la Manche), dans une cour où se trouvaient 
réunis de nombreux Juifs, il y eut une vraie bataille entre ces 
derniers et des croisés. La lutte fut longue et acharnée, les pertes 
furent considérables des deux côtés, mais, à la fin, les Juifs suc- 
combèrent sous le nombre. Pas un ne fut épargné. Un tossafiste, 
Rabbi Péter, périt aussi à cette époque. Â Ramerupt, une bande de 
croisés pénétra le deuxième jour de Pentecôte dans la maison du 
savant et vertueux tossafiste Jacob Tarn, la pilla, déchira un rou* 
leau de la Loi et traîna Jacob Tam dans les champs pour l'y tuer. 
Il était couvert de blessures et prêt à rendre Tàme, quand vint à 
passer un chevalier qu'il connaissait. Il implora son secours. Le 
chevalier consentit à lui venir en aide à la condition de recevoir 
pour, son intervention un beau cheval. Jacob Tam le lui promit et 
échappa ainsi à la mort (8 mai 1147). Il faut dire cependant qu*ea 
France, il n'y eut pendant la seconde croisade que des désordres 
locaux. 

En Angleterre, où de nombreux Juirs de France s'étaient établis 
depuis Guillaume le Conquérant, ils n eurent à subir aucune perse* 
cution, parce que le roi Etienne avait pris à cœur de les protéger. 
Mais en Bohème, cent cinquante environ furent tués par les croisés. 

En résumé, la deuxième croisade fut moins désastreuse pour les 
Juifs que la première, parce que les princes et les hauts dignitaires 
de l'Eglise les avaient protégés, et aussi parce que l'empereur 
d'Allemagne et le roi de France, qui s'étaient mis à la tète des 
croisés, n'avaient pas accepté dans leurs armées des bandes do 
brigands et d'assassins, comme l'avaient fait Guillaume le Char** 
pentier et Emicho de Leiningen. Mais, comme on l'a déjà vu plus 
haut, les Juifs d'Allemagne payèrent chèrement la protection qui 
leur avait été accordée : elle leur coûta leur liberté! L'empereur 
d'Allemagne se considéra dès lors comme le protecteur des Juifs, 
et ceux-ci, jusque-là libres et indépendants comme les Germains 
et les Romains, devinrent a serfs de la chambre impériale », Kaynr 
merknechte. Au commencement, cette qualification indiquait qu'ils 



LES ALMOHADES, 105 

étaient inviolables comme les serviteurs de l'empereur et qu'en 
échange de cette protection, ils verseraient un tribut annuel dans 
le trésor impérial. Plus tard, les Juifs devinrent à la lettre la pro* 
priété de la couronne, ils furent traités en véritables esclaves. 
Toutes leurs productions intellectuelles se ressentirent, pendant 
des siècles, de leur situation misérable, elles étaient chétives et 
mal venues ; leurs poètes ne composèrent que des élégies, sans 
goût ni élégance. Les Juifs d'Allemagne restèrent ainsi les parias 
de leur pays jusqu'à la fin du xviii® siècle. 

Pendant qu'en France et en Allemagne les Juifs étaient exposés 
à la fureur des croisés, dans le nord de l'Afrique ils étaient perse* 
cutés par un homme qui s'était mis en tète d'établir dans son pays 
un nouveau système politique et religieux. Ce réformateur, nommé 
Abdallah ibn Toumart, avait été, à Bagdad, élève du philosophe 
mystique Alghazali. De retour en Afrique, il prêcha aux Berbères 
la simplicité dans la manière de vivre et de s'habiller et la haine 
de la poésie, de la musique et de tous les arts en général, et il 
les excita à combattre les rois almoravides, amis du progrès et de 
la civilisation. Au point de vue religieux, Ibn Toumart rejeta la 
doctrine sunnite et l'interprétation littérale du Coran, il n'admettait 
pas que Dieu sentit comme les hommes et agit sous l'influence 
des passions. La secte qu'il fonda prit le nom S Almovahides ou 
Almohades, c'est-à-dire partisans de l'unité, parce que, d'après 
eux, l'unité de Dieu était telle qu'elle ne pouvait être représentée 
sous aucune forme corporelle. Ibn Toumart propagea sa doctrine par 
le glaive dans l'empire des Almoravides. Après lui, son disciple 
Abdulmoumen continua son œuvre. De victoire en victoire, il ren- 
versa la dynastie des Almoravides et s'empara de tout le nord de 
l'Afrique. Comme c'était un fanatique des plus violents, il ne vou- 
lait pas qu'on pratiquât dans son empire une autre religion que la 
sienne. 

Après s'être emparé de la ville de Maroc, qui avait soutenu 
vaillamment un long siège, Abdulmoumen convoqua tous les habi- 
tants juifs et leur dit : « Dans votre pensée, Mahomet n'est pas 
prophète et un autre messie viendra pour confirmer votre religion 
et vos croyances. Vos aïeux ont déclaré que ce messie se présentera 
au plus tard cinquante ans après Mahomet. Or, ce délai est écoulé 



\m HISTOIRE DES JUIFS. 

depuis longtemps, sans qu*aacun prophète soit apparu parmi vous. 
U ne nous est donc plus possible de vous laisser persister dans 
votre incrédulité, et vous avez le choix entre la conversion à l'islam 
et la mort. » Sur les instances des JuiCs, Âbdulmoumen modifia 
légèrement son édit« il leur permit d*émigrer et leur accorda même 
un délai pour vendre leurs immeubles et autres objets qu'ils ne 
pouvaient emporter avec eux. Mais ceux qui restaient devaient se 
faire musulmans ou mourir. Bien des Juifs abandonnèrent l'Afrique 
pour se rendre en Espagne, en Italie ou dans d'autres pays, mais 
le plus grand nombre se soumit momentanément à l'édit d'Abdul- 
moumen et accepta l'islamisme (1146). 

Les chrétiens étaient soumis à la même alternative que les Juifs, 
mais comme ils savaient qu'ils seraient reçus à bras ouverts par 
leurs coreligionnaires de l'Espagne, ils émigrèrent tous. Dans tout 
l'empire des Almohades, qui s'étendit peu à peu depuis les mon- 
tagnes de l'Atlas jusqu'à l'Egypte, on détruisit les églises et les 
synagogues, et le voyageur qui serait venu quelque temps plus 
tard dans ce pays ne se serait pas douté qu*îl eût jamais renfermé 
des jui& et des chrétiens. 

Cependant, la plupart des Juifs qui avaient adopté l'islamisme 
n'étaient musulmans qu'en apparence. On se montrait, du reste, 
peu exigeant à leur égard. Il leur suffisait de reconnaître que 
Mahomet était prophète et de visiter quelquefois les mosquées, et 
on les laissait pratiquer en secret le judaïsme. Aussi de pieux 
rabbins n'avaient-ils pas hésité à se faire musulmans, parce qu'on 
ne leur demandait que de déclarer que Mahomet était prophète, 
sans les obliger à renier leur religion. Ils réunissaient même autour 
d'eux de nombreux élèves pour leur enseigner le Talmud. Il est 
vrai que ces mêmes élèves étaient obligés d'assister ensuite à 
Texplication du Coran. 

Malgré la tolérance relative dont jouissaient les néo-musulmans, 
il y eut des Juifs qui éprouvèrent des scrupules à reconnaître, 
aussi peu que cela fût, une autre religion que la leur, et ils se 
remirent à pratiquer ouvertement le judaïsme; ils furent tués. 

Stimulé par ses succès en Afrique, Abdulmoumen passa le 
détroit et marcha contre l'Andalousie. Comme elle était déchirée 
par des divisions intestines, l'Espagne musulmane fut conquise 




!■ : 



JUDA IBN EZRA. 107 

très rapidement. Cordoue tomba au pouvoir des Âlmohades au 
mois de juin 1148, et en moins d-un an la plus grande partie de 
FAndalousie subit le même sort. Partout où passa le vainqueur, 
les Juifs furent condamnés à choisir entre Tapostasie, l'émigration 
ou la mort, et les synagogues furent détruites. Un vieux rabbin 
de Cordoue, Joseph ibn Zadik, eut la douleur d'assister à la ruine 
de sa communauté, la plus ancienne et la plus considérée de TEs- 
pagne; il mourut bientôt après (fin de 1148 ou commencement 
de 1149). Les brillantes écoles juives de Séville et de Lucéna furent 
fermées. Méïr, fils et successeur de Joseph ibn Migasch, partit de 
Lucéna pour Tolède, suivi de tous ceux qui pouvaient quitter la 
ville. Les autres se firent musulmans en apparence et pratiquèrent 
en secret le judaïsme , attendant une occasion favorable pour 
revenir publiquement à leur ancienne religion. 

A la suite de ces douloureux événements, le centre du judaïsme 
se déplaça de TEspagne musulmane dans TEspagne chrétienne. 
Ce dernier pays était alors gouverné par Alphonse Raimundez 
(1126-1157), souverain libéral et équitable, dont un des conseillers 
était Juda ibn Ezra, fils de ce Joseph ibn Ezra qui, avec ses 
trois frères, occupe un rang très honorable dans la littérature 
hispano-juive. Après avoir conquis la forteresse de Calalrava, 
située entre Tolède et Cordoue, Alphonse Raimundez confia à Juda 
ibn Ezra le gouvernement de cette ville et lui accorda en même 
temps le titre de « prince ». 

Juda mit son influence au service de ceux de ses coreligionnaires 
qui fuyaient alors devant Fintolérance des Almohades, facilitant 
leur établissement dans TEspagne chrétienne et consacrant sa for- 
tune au rachat de ceux qui avaient été faits prisonniers. Il y eut 
bientôt à Tolède une colonie considérable d'émigrés juifs, et peu après 
on fonda dans cette ville, sous la haute protection du souverain 
chrétien, des écoles juives qui attirèrent de nombreux disciples. 

Juda ibn Ezra, dont les services étaient de plus en plus appré- 
ciés par son maître, fut élevé, en 1149, à la dignité d'intendant de 
la maison impériale. Dans son zèle pour le rabbinisme, il se laissa 
entraîner à persécuter les caraïtes, qui étaient alors assez nom- 
breux en Espagne. Il est vrai qu'ils avaient provoqué leurs adver- 
saires par des polémiques violentes. 



108 HISTOIRE DES JUIFS. 

La scicQce Juive, chassée de l'Espagne musulmane, s'acclimata 
rapidement et prit un grand essor dans la Caatille et l'Aragoo. 
Deux hommes, tous les deux de Tolède, donnèrent, à cette époque, 
un nouvel éclat à la civilisation juive en Espagne : c'étaient 
Abraham tàn Daud et AèraAam ibn Eira. DilTérents de carac- 
tère et d'esprit, ils aimaient tous les deux d'un amour ardent ta 
science et le judaïsme. Ibn Daud (né vers 1110 et mort en 1180] 
était familiarisé avec les diverses connaissances humaines de son 
temps; it s'occupait tout particulièrement d'histoire, science qui 
jusque-là avait été peu cultivée chez les Juifs espagnols. Sans 
être un esprit profond et original, il comprenait rapidement et avait 
le talent d'exposer les questions avec clarté; c'était un vulgari- 
sateur. Passionné pour les problèmes les plus élevés de la raison 
humaine, il estimait les recherches philosophiques par-dessus 
toutes les sciences, parce qu'elles conduisaient seules, selon lui, 
à la véritable connaissance de Dieu. Il exposa ses idées dans un 
ouvrage arabe intitulé « la Foi supérieure s, oii il combattait ceux 
de ses coreligionnaires qui marquaient de la défiance envers la 
philosophie, a Quelques-uns de nos contemporains, dit-il, qui ont 
étudié très superliciellement les sciences profanes, se déclarent 
impuissants à concilier la raison et la foi. Il est déjà arrivé, en 
effet, que la spéculation a nui à la foi. De là celte opinion du 
vulgaire que la philosophie est l'ennemie de la religion. Hais le 
judaïsme, loin de condamner les spéculations de la raison, les 
prescrit au contraire comme un devoir. » 

D'après Abraham ibn Daud, le but principal de la philosophie 
est d'enseigner eux individus comme aux peuples la pratique de 
la morale, but qui lui est commun avec le judaïsme. Celte religion 
cherche, en effet, à rendre les hommes vertueux. Ibn Daud divise 
ensuite les devoirs religieux des Juifs en cinq classes. En premier 
lieu, il faut civire à un Dieu unique et l'aimer. Après, vient 
l'amour de la justice, la bonté pour ses semblables, même pour 
ses ennemis. La troisième classe comprend les obligations du chef 
de la famille envers sa femme, ses enfants et ses serviteurs, obli- 
gations r^lées par l'afTection et l'équité. Arrivent ensuite les 
devoirs du citoyen envers son pavs et ses concitoyens : amour du 
prochain, compassion pour les faibles et les déshérités, charité. 




rrfJI^ 



ABRAHAM IBN DAUD. 10^ 

Enfin la cinquième classe renferme les prescriptions dont nous ne 
connaissons pas la cause avec certitude, telles que les lois alimen- 
taires et les lois relatives aux sacrifices. Parmi ces diverses obli- 
gations, la plus importante est la croyance à Dieu, et les moins 
importantes sont les lois rituelles. 

On voit qu'Abraham ibn Daud est arrivé à un résultat tout autre 
que Juda llallévi. Celui-ci a accordé aux lois purement rituelles le 
premier rang parmi les prescriptions du judaïsme, parce qu'elles 
sont destinées, selon lui, à perpétuer Tesprit prophétique chez 
les Juifs, tandis que dans le système dlbn Daud, elles n'ont, au 
contraire, qu'une importance secondaire. 

.A côté de ses travaux philosophiques, Ibn Daud s'adonna à 
l'étude de l'histoire, et certes il a rendu à la littérature juive plus 
de services comme historien que comme philosophe. Ce furent les 
polémiques des caraïtes qui l'engagèrent à étudier l'histoire, pour 
y trouver des armes contre les adversaires du rabbinisme. En effet, 
après la mort d'Alphonse Raimundez, mort qui avait sans doute en- 
traîné la chute de Juda ibn Ezra, l'implacable ennemi des caraïtes, 
ceux-ci relevèrent la tète et recommencèrent leurs attaques contre 
les rabbanites. Ibn Daud entreprit alors de démontrer par l'histoire 
que le rabbinisme s'appuie sur une chaîne non interrompue de 
traditions depuis Moïse jusqu'à son temps, et, dans ce but, il 
établit par ordre chronologique la suite des représentants du ju- 
daïsme qui se sont succédé à travers les époques talmudique, 
gaonique et rabbinique. Ce livre, qu'il publia en hébreu en llBl, 
est intitulé : « Ordre de la tradition. » La partie la plus importante 
de cet ouvrage est le chapitre consacré à la période brillante des 
communautés d'Espagne. Pour décrire cette époque, l'auteur s'est 
servi, en partie, de documents écrits, en partie de renseignements 
oraux qu'il avait recueillis. Ses informations sont exactes et sûres, 
ses récits sont brefs, avec bien des sous-entendus, son style est 
coulant et parfois poétique. 

Abraham ôen Méïr ibn Ezra (né vers 1089 et mort en 1167), 
de Tolède, avait plus de savoir et de profondeur qu'Ibn Daud. Admi- 
rablement doué, il était capable à la fois d'embrasser les objets 
dans leur ensemble et de les examiner dans leurs détails; il était 
vif, spirituel, mordant, mais sans chaleur. D'une érudition éton- 



110 HISTOIRE DES JUIFS. 

nante, il était versé dans les sciences profanes comme dans les 
sciences religieuses. Il avait néanmoins un défaut capital, il man- 
quait de fermeté dans ses opinions. Versatile et léger, tantôt il 
combattait le caraïsme, tantôt il lui faisait des concessions. Sa 
polémique était acerbe; il cherchait moins, dans ses discussions, 
à trouver la vérité qu*à blesser son adversaire. C'était un esprit 
négatif, Tantlthèse de Juda Hallévi, dont il était, dit-on, proche 
parent. 

On peut dire qu'Ibn Ezra (c'est ainsi qu'à tort on a pris l'habi- 
tude de l'appeler) réunissait en lui les plus vifs contrastes. A un 
esprit net, perspicace et hardi, il joignait une foi rigoureuse, qui 
dégénérait parfois en fanatisme et lui faisait condamner tout libre 
examen. Sa froide raison, qui recherchait la cause de tout phéno- 
mène, ne l'empêcha pas de fonder une doctrine mystique qui 
laisse tout dans le vague. Confiant en Dieu et le considérant comme 
seul maître de sa destinée, il ne croyait pas moins à l'influence 
fatale des astres sur le sort des hommes. Ces contradictions ont 
coexisté chez lui pendant toute sa vie. 

Tout en sachant se servir avec habileté des diverses formes de 
là prosodie arabe et néo-hébraïque, Ibn Ezra n'était pas poète. 
Ses productions poétiques sont savantes, correctes, mais froides 
et guindées. Ce sont des pensées, des sentences, des exhortations 
exprimées en vers, mais il n'y a là rien qui rappelle l'efTusion 
d'une âme ardente ou la foi d'un cœur ému. Il ne retrouve toute 
sa supériorité que dans les épigrammes, les satires, les énigmes. 
Dans la prose, il est sans rival ; il s'est créé un style à part, d'une 
concision et d'une énergie singulières. 

Comme commentateur de la Bible, Ibn Ezra occupe le pre- 
mier rang. Il était spécialement doué pour l'exégèse. En com- 
mentant les Saintes Écritures, il pouvait utiliser sa vaste érudi- 
tion et exercer son imagination capricieuse, sans être astreint à 
enchaîner ses pensées d'une façon logique. Son esprit mobile et 
inquiet était, en effet, incapable de produire une œuvre complète 
et systématique. Ses explications du Penlateuque forment une 
sorte d'encyclopédie où il parle de tout. Sa langue est vive, spiri- 
tuelle, souvent obscure. 

Par son commentaire du Pentaleuque, Ibn Ezra devint le chef 



'ir' -^ 



ABRAHAM IBN EZRA. 111 

d^un petit nombre d^esprits éclairés, qui entendaient expliquer la 
Bible à Taide de la raison et de la science, et non pas d*après les 
données de TAggada. A ce point de vue, il est tout Topposé de 
Raschi. Quoiqu'il déclarât hérétique toute interprétation contraire 
à la Massera, son commentaire est tel que le rationalisme et 
même Tincrédulité invoquent parfois son autorité. Et, de fait, il a 
pu être accusé, avec une apparence de raison, de mettre en 
doute, comme Hiwi Albalchi, Yitshaki et autres rationalistes, la 
haute antiquité de la Bible. Dans des phrases obscures et énigma- 
tiques, il semble faire entendre que plusieurs versets de la Thora 
n'y ont été ajoutés que bien plus tard. Mais Tobscurité calculée de 
son style laisse planer le doute sur ses véritables intentions. 

Pauvre dans une ville ruinée par la guerre, Ibn Ezra se décida 
è émigrer de Tolède. Dans sa passion de faire des épigrammes, il 
raillait lui-même son peu dechance : «Je m'efforce, dit-il, d'acquérir 
quelque aisance, mais les astres me sont contraires. Si j'étais 
marchand de suaires, on cesserait de mourir; si je vendais des 
cierges, le soleil ne se coucherait plus jusqu'à ma mort. » Il quitta 
donc sa ville natale et se mit à voyager avec son fils Isaac. Il 
visita l'Afrique, l'Egypte, la Palestine, et entra en relations, à 
Tibériade, avec des rabbins qui prétendaient posséder des exem- 
plaires très corrects de la Thora. N'ayant le courage de se fixer 
nulle part, il alla jusqu'en Babylonie et gagna même Bagdad, où 
résidait alors une sorte d'exilarque, auquel le khalife avait accordé 
une certaine suprématie sur les communautés juives de l'Orient. 
Dans ses longs voyages, Ibn Ezra recueillit de nombreuses obser- 
vations et étendit ainsi son vaste savoir. 

Après son retour d'Orient, qu'il quitta, ce semble, à la suite 
du chagrin que lui causa son fils en se faisant musulman et 
en s'établissant définitivement à Bagdad, Ibn Ezra se rendit à 
Rome (1140). Là, il trouva enfin le repos tant désiré. Son appari- 
tion en Italie fait époque dans l'histoire de la civilisation des Juifs 
de ce pays. Ceux-ci, quoique jouissant d'une certaine liberté, étaient 
restés stationnaires à un degré inférieur de culture intellec- 
tuelle. Ils ne comprenaient le Talmud que par routine, n'avaient 
aucune intelligence sérieuse de la Bible, et la poésie néo-hébraïque 
ne s'était manifestée chez eux que sous forme de méchante prose 



112 HISTOIRE DES JUIFS. 

rimée. Par contre, leur esprit était largement ouvert à toutes les 
superstitions du moyen âge. 

La présence dlbn Ezra à Rome réveilla parmi les Juifs italiens 
le goût des travaux littéraires. L'heure était, du reste, favorable 
à la restauration des études juives en Italie. C*était le moment 
ou un ecclésiastique hardi, Arnaud de Brescia, reprochait violem- 
ment aux papes de ne pas gouverner selon Tesprit de TÉvangile» 
et les engageait à déposer le pouvoir temporel pour être vraiment 
des serviteurs humbles et modestes de TÉglise. On voyait alors 
régner jusque dans Rome Tesprit de critique associé aux aspi- 
rations vers la liberté. Entraîné par les paroles enflammées du 
jeune réformateur, le peuple s*était insurgé contre le pape et 
avait proclamé la république (1139-1143). C'est à cette époque 
qu*Ibn Ezra vint à Rome. Bientôt des disciples de tout âge se grou- 
pèrent autour du savant espagnol , célèbre par ses connaissances 
et ses voyages, et furent captivés par sa parole nette, vive et spi- ^ 
rituelle. Malgré cet accueil flatteur, Ibn Ezra ne séjourna que peu 
de temps à Rome. Il continua ses pérégrinations à travers ritalie, 
s*arrêtant tantôt à Salerne, tantôt à Lucques et à Mantoue, et 
composant dans ce pays, avec une étonnante rapidité et sur les 
sujets les plus variés, des livres qu*il dédiait à ses protecteurs ou 
plutôt à ceux qui le faisaient vivre. 

D'Italie, Ibn Ezra se rendit dans le midi de la France, région 
qui, par suite de son voisinage de la Catalogne, connaissait mieux 
la littérature hispano-juive que le nord de la France, ritalieou 
TAllemagne. La Provence formait, pour les Juifs, la frontière entre 
deux courants intellectuels, Tun dirigé vers les études talmudiques 
et Tautre vers les sciences et les arts. Les Juifs de Provence 
suivaient les deux courants, mais étaient restés des imita- 
teurs dans tous les deux genres d'études, sans parvenir a rien 
créer. Ibn Ezra apporta dans ce milieu un nouveau stimulant. Il 
s'établit d'abord dans la vieille communauté de Béziers (Bedars). 
qui était habitée par plusieurs savants juifs, et où il fut reçu par 
tous avec de grandes démonstrations d'estime et de respect. 

Quoique âgé de soixante-dix ans, Ibn Ezra, emporté par sa pas* 
sion des voyages, quitta là France pour la cité brumeuse de Londres; 
il y avait été appelé par un riche protecteur, qui l'entoura de soins 



RABBÊNOU TAM. lia 

affectueux. A Londres, il écrivit une sorte de philosophie religieuse; 
il y composa, en outre, un autre ouvrage, d'un caractère singu- 
lier, précédé d'une introduction intéressante. Il raconte que, dans 
un songe, une apparition mystérieuse lui a remis une lettre du! 
Sàbiaty où ce jour de fête se plaint d'un écrit publié pour démon- 
trer que le repos sabbatique ne doit pas commencer la veille au 
soir, mais seulement le matin même du samedi. Cette apparition 
a invité Ibn Ezra à défendre le samedi tel qu'il a toujours été 
célébré. En se réveillant dans la nuit, il a lu, à la clarté de la 
lune, les passages coupables qui lui ont été signalés en rêve et 
qui déclarent, en effet, que le sabbat ne commence pas la veille* 
au soir, mais le matin seulement. Cette opinion, qui excitait tant la 
colère d'Ibn Ezra, avait été émise par Raschbam, le petit-fils de 
Raschi. « Je combattrai cette erreur de toutes mes forces, 
s'écrie Ibn Ezra, afin qu'Israël ne pèche pas contre le Seigneur, i» 
et, dans un mouvement de pieuse indignation, il ajoute : « Puisse 
«e dessécher la main de celui qui a écrit une telle énormité, et 
puisse son œil s'obscurcir ! » Chose plaisante que de voir un ' 
homme aussi hardi dans ses opinions, parfois presque hérétiques, 
(ancerses foudres contre un pieux talmudiste! 

Après un court séjour à Londres, où il aurait pu vivre heureux 
et tranquille, Ibn Ezra quitta cette ville pour retourner dans le< 
midi de la France. Il conserva sa vigueur d'esprit j usqu'à la fin de ' 
ses jours, et ses dernières œuvres ont les mêmes qualités de 
fraîcheur, de clarté et de précision que ses premières. ^ 

Le plus célèbre contemporain d'Ibn Ezra en France t\xi Jacob 
Tam^ de Ramerupt (né vers 1100 et mort en 1171), le plus jeune 
des trois petits-fils de Raschi. Bien supérieur, comme talmudiste, a > 
tous les rabbins de son temps et même à ses frères Isaac et * 
Samuel, il joignait une vaste érudition à une remarquable péné- > 
tration et a une grande netteté d'esprit. Ce fut surtout Jacob Tam 
qui fonda l'école des tossaflstes. II n'occupait aucune situation 
officielle et était simple commerçant, mais il jouissait néan- ' 
moins d'une très grande autorité, et sa réputation s'étendait jus- < 
qu'en Espagne et en Italie. On sait déjà qu'a l'époque de la seconde / 
croisade, il perdit tous ses biens et faillit également perdre la 
vie. C'est pendant ces temps troublés qu'il composa son com- 
IV. 8 



114 HISTOIRE DES JUIFS. 

mcntairo sur le Talmad. 11 est désigné sous le nom de JBaà-\ 
àénou Tarn. 

 cette époque eut lieu un événement qui se produisait pour la 
première fois depuis la clôture du Talmud. Sous la présidence de 
Jacob Tarn, de nombreux rabbins de France se réunirent en synode 
pour prendre certaines mesures rendues nécessaires par les cir-: 
constances et le temps. Ce furent peut-être les concUes tenus en : 
France par les papes Pascal, Innocent D, Calixte et Alexandre UI, 
qui inspirèrent aux rabbins Fidée de convoquer un synode. Les 
assemblées rabbiniques âaieni naturellement entourées de moins 
de pompe que les conciles; elles se réunissaient dans une localité 
quelconque, où la foire attirait d'habitude de nombreux Juife, à 
Troyes ou à Reims. 

Ce fut, selon toute apparence, dans un de ces synodes qu*au 
souvenir des persécutions de la deuxième croisade, et pour éviter 
de mettre en danger la sécurité des communautés, on défendit à 
tout Juif d'acheter des crucifix, des vases ou des ornements 
d'alise, ou tout autre objet servant au culte catholique. Â un 
autre concile, auquel prirent part cent cinquante rabUns de 
Troyes, Auxerre, Reims, Paris, Sens, Dreux, Lyon et Carpentras, 
de la Normandie, de TÂquitaine, de TÂnjou, du Poitou et de la 
Lorraine, et qui fut présidé par Samuel et son frère Tam, on prit 
diverses résolutions. Ainsi, on interdit à tout Juif de citer un de 
ses coreligionnaires devant la justice du pays, à moins que son 
adversaire se refusât a comparaître devant un tribunal juif. Il fut 
aussi défendu à tout Juif de chercher à se faire confier, par les 
autorités du pays, les fonctions de prévôt ou chef de la commu- 
nauté. Ces fonctions ne devaient être accordées que par Téleclion 
et à la majorité des voix des membres de la communauté. Qui- 
conque transgressait ces défenses élait excommunié. On renou- 
vela également, à ce synode, la menace d'excommunier les dénon- 
ciateurs et les traîtres. Enfin, on décida que la mesure prise par 
Guerschom contre la polygamie ne pourrait être abolie que pour 
des motifs très graves et par une réunion d'au moins cent rabbins 
venus de trois différentes régions, de l'Ile-de-France, de la Nor- 
mandie et de l'Anjou. Toutes ces décisions eurent force de loi en 
France comme en Allemagne. 




Tf"^ 



LE5 MARTYRS DE BLOIS. 115. 

Dans sa vieillesse, Jacob Tarn fut témoin d'uQ drame sanglant 
qui se passa près de sa résidence, à Blois. Cet événement tra- 
gique mérite une mention particulière, à cause de i*accusation . 
qui eu fut Torigine. Pour la première fois, alors, fut produite 
contre les 3\i\fs cette abominable calomnie qu'ils se servent de> 
sang chrétien pour la célébration de leur Pâque. Un soir, à Theure . 
du crépuscule, un Juif de Blois, allant faire baigner son cheval 
dans la Loire, rencontra le domestique d'un seigneur chrétien 
dont le cheval ne voulut pas entrer dans Teau. Le domestique) 
connaissait la haine de son maître pour la population juive, et il > 
eut ridée d'altribuer au Juif qu'il venait de rencontrer la cause de ; 
la peur manifestée par le cheval. Il s'avisa donc d'aller raconter ^ 
qu'il avait vu un Juif jeter à l'eau le cadavre d'un enfant chrétien, 
ce qui avait effrayé son cheval et l'avait empêché d'entrer dans) 
la Loire. Le maître, qui haïssait fort une femme juive du nom de 
Pulcelina, très influente auprès du comte Théobald de Chartres, < 
résolut de profiter de cette circonstance pour se venger d'elle. Il: 
répéta au comte les paroles de son domestique, et ajouta que les 
Juifs avaient crucifié cet enfant à l'occasion de leur fête de Pâque. : 
Théobald fit jeter en prison tous les Juifs de Blois, au nombre 
d'une cinquantaine, à l'exception de Pulcelina. Celle-ci consola 
ses coreligionnaires en leur faisant espérer que son intervention 
auprès du comte, qui l'aimait, assurerait leur délivrance. Mais les 
malheureux prisonniers apprirent bientôt que, par haine pour 
Pulcelina, Isabeau, femme de Théobald, surveillait toutes ses dé- 
marches et l'empêchait de pénétrer jusqu'auprès du comte. Il 
restait aux Juifs une seule chance de salut, ils connaissaient la 
cupidité du comte et ils essayèrent de racheter leur vie à prix 
d'argent. Sur les conseils de leurs amis chrétiens, ils lui offrirent 
cent livres argent comptant et cent quatre-vingts livres en créan- 
ces, probablement tout ce qu'ils possédaient. Le comte aurait i 
peut-être accepté cette offre sans l'intervention d'un ecclésiastique,., 
qui lui persuada qu'avant tout il était nécessaire de s'assurer: 
si le témoignage du domestique était faux. On soumit le témoin , 
à l'épreuve de l'eau en l'exposant, sur la Loire, dans une barque 
remplie d'eau. Comme cette barque ne sombra pas, Théobald eu; 
conclut que les Juifs avaient réellement commii^.le crime dont ils^ 



116 HISTOIRE DES JUIFS. 

claieat accusés, et il les coodamoa tous à être brûlés vifis. Ils 
étaient déjà sur le bûcber, entourés de flammes, quand un prêtre 
chrétien leur promit la vie^ sauve s'ils acceptaient le baptême ; ils 
refusèrent. Trente-quatre bommes et dix-sept femmes périrent 
ainsi dans les flammes, proclamant jusqu'à leur dernier souffle 
l'unité de Dieu et la grandeur de leur religion (20 siwan 1171). 
Pulcelina fut également mise à mort. 

• Sur Tordre de Jacob Tam, le jour où succombèrent les martyrs 
de Blois fut érigé en jour de jeûne et de deuil. La célébration de 
cet anniversaire perpétua ainsi le souvenir de la première accu- 
sation de sang dirigée contre les Juifs. Combien de fois, depuis, 
les Juirs n*ont-ils pas été accusés de se ser\1r de sang chrétien 
pour Pâque! Des milliers de martyrs ont péri, victimes de 
cette odieuse calomnie. 

- Avec Jacob Tam disparait la force créatrice de Técole française, 
et avec Ibn Ezra l'originalité de Técole espagnole. Un homme va 
paraître, Moïse ben Maïmoun, qui réunira en lui les qualités de 
ces deux écoles et exercera une action profonde sur le judaïsme 
tout entier. 



CHAPITRE VI 



SITUATION DES JUIFS A L'ÉPOQUE DE MAÏMONIDE 



(1171-1205) 



' L'histoire des Juifs entre maintenant dans cette période 
néfaste où de sombres nuages s*amoDceIlent sur la maison de 
Jacob et obscurcissent son horizon; où peuples et princes, hommes 
libres et serfs, grands et petits, se réunissent au nom de Dieu 
contre les malheureux descendants d'Israël pour les accabler de 
leurs outrages et les faire périr dans les tortures ; où les papes font 
attacher un signe d'infamie aux vêtements des Juifs et des Juives 
pour les exposer à la raillerie et au mépris. A cette époque, les 




•:■■• * 



LES JUIFS DANS L'ESPAGNE CHRÉTIENNE. 117 

mensonges les plus odieux sont répandus contre les Juifs, ils sont 
accusés de tuer des enfants chrétiens, d'empoisonner les puits;, 
de jeter des sorts; ils endurent les plus horribles souffrances, leurs 
corps et leurs âmes sont soumis aux supplices les plus féroces. 
Hais avant de raconter ces persécutions impitoyables, qui com- 
mencent pour les Juifs avec Tavènement du pape Innocent III el 
arrivent à leurs plus effroyables excès sous le règne de Ferdinand 
le Catholique, roi d'Espagne, il est utile d'examiner la situation 
de la population juive dans les diverses régions où elle est établie. 
" Au temps où nous sommes arrivés, la haine prêchée contre les 
Juifs au nom de deux religions n'avait pas encore pris assez de 
développement pour les faire traiter partout en parias. Dans tel 
pays on les regardait, il est vrai, comme un peuple maudit, mais 
dans tel autre ils étaient encore des citoyens estimés. Ici, ils 
étaient réduits à l'état de serfs, mais là, les cités leur confiaient 
d'importantes fonctions. Avilis et méprisés dans une contrée, ils 
étaient soldats dans l'autre et avaient le droit de combattre pour 
la liberté de leur patrie. 

A ne considérer que le nombre, les Juifs d'Asie avaient une 
plus grande importance que les Juifs d'Europe, mais ceux-ci 
étaient plus instruits. Aussi pouvait-on regarder l'Europe comme 
le vrai centre du judaïsme. Là, les Juifs avaient réellement con- 
science de leur valeur; là, ils cherchaient à résoudre le grand pro- 
blème de leur mission au milieu des peuples et à se rendre compte 
des obligations qui incombaient à chacun d'eux comme membre 
de la communauté juive. 

Dans le judaïsme européen, c'était l'Espagne chrétienne qui 
occupait alors le premier rang. Depuis la conquête de l'Andalousie 
musulmane par les Almohades, les Juifs avaient disparu, au moins 
en apparence, de ce royaume; les anciens foyers de la science 
juive, les écoles célèbres de Cordoue, de Séville, de Grenade 
et de Lucéna étaient devenues désertes. L'activité religieuse et 
scientifique des Juifs était principalement concentrée dans, les 
cinq royaumes chrétiens deCastille, de Léon, d'Aragon, du Portugal 
et de Navarre. Tolède, la capitale de la Castille, comptait plus de 
42,000 Juifs et possédait plusieurs synagogues « d'une magni- 
ficence incomparable 3?. Bien des Juifs se livraient dans Tolède à 



Î18 HISTOIRE DES JUIFS. 

Tart de. l'escrime et combattaient comme chevaliers dans les 
lournois. 

Sous Alphonse Vin, dit le Noble (1166-1214), des Juifs occu- 
pèrent des fonctions publiques et rendirent des services sérieux 
à rÉtat. Joseph ben Salomon ibn Schoschan, qui avait le titre de 
« prince », homme riche, généreux, savant et pieux, était très 
considéré à la cour et auprès de la noblesse. Une autre person- 
nalité juive, Abraham ibn Âlfahar, était également en faveur auprès 
d'Alphonse VIII. Versé dans la langue arabe, il écrivait avec élé- 
gance en prose et en vers, et un auteur arabe jugea ses pro- 
ductions dignes d^être réunies en un recueil. 

A cette époque vivait encore à Tolède le vieil historien et philo- 
sophe Abraham ibn Daud. Il périt en 1180 dans une émeute contre 
les Juifs, dont on ne connaît ni Torigine ni retendue. Ces troubles 
se produisirent peut-être au moment où fut tuée la belle Kahel. 
Le roi Alphonse, marié à une princesse anglaise, avait eu, en 
eiîet, pendant sept ans, une favorite juive appelée Rahel, que sa 
beauté avait fait surnommer a Formosa ». Un jour^ des conjurés 
assassinèrent Rahel et ses amis, sur une estrade, en présence du 
roi. Il est possible que ce meurtre ait été suivi d'une attaque contre 
les Juifs, dans laquelle Abraham ibn Daud fut tué. 

Les Juifs de Tolède secondèrent énergiquement Alphonse dans 
sa lutte contre les Maures. Quand ce souverain se prépara à re- 
pousser les attaques des Almohades, qui essayèrent, sous la con- 
duite de Jacob Almanzour, d'envahir TEspagne chrétienne, les 
Juifs lui fournirent des subsides considérables. Après la bataille 
d'Alarcos (19 juillet 1195), où Alphonse fut défait et perdit 
rélite de ses chevaliers, les Juifs rivalisèrent de courage avec les 
autres habitants de Tolède pour aider Alphonse et son armée à 
défendre la capitale contre les assauts de Tennemi. 

Dans TAragon et la Catalogne, les Juifs vivaient également dans 
une complète sécurité et pouvaient s'adonner librement à des tra- 
vaux intellectuels. Alphonse II (1162-1196), grand admirateur de 
la poésie provençale, protégeait les savants, qui, à cette époque, 
étaient presque tous Juifs. Barcelone était le véritable centre du 
Nord de TEspagne, à cause de son voisinage de la mer et de son 
mouvement commercial ; le poète Harizi rappelle u la communauté 



^ 






BENJAMIN DE TUDELE. 119 

des princes et des grands u. A la tête de cette communauté se 
trouvait alors Sehêschét Benveniste, à la fois médecin et philo- 
sophe, poète et talmudiste. Comme 11 connaissait a fond la langue 
arabe, le roi d* Aragon lui conQa plusieurs missions diplomatiques. 
Comblé d'honneurs et de richesses, il devint le protecteur de ses 
coreligionnaires. Les poètes célébrèrent l'élévation de ses senti- 
ments et sa générosité. Parmi les Juifs notables de Barcelone, il faut 
encore mentionner Samuel ibn Hasdaï Hallévi (1165-1216), « la 
source de la sagesse, le profond océan de la pensée », comme rap- 
pelle avec emphase le poète Harizi. Il eut cinq (Ils, tous très ins- 
truits; Tun d'eux, Abraham ibn Hasdaï, s'est fait connaître dans 
la littérature juive par le roman en vers « Le Prince et le Der- 
viche », et par sa traduction de plusieurs ouvrages philosophiques. 

A Tudèle, petite ville située sur TÈbre et devenue un continuel 
objet de litige entre les rois d'Aragon et de Navarre, les Juifs 
jouissaient des mêmes droits que leurs concitoyens musulmans et 
chrétiens; pour leur sécurité, ils étaient même autorisés à 
occuper des châteaux forts. C'est à Tudèle que naquit le célèbre 
voyageur Benjamin ben Yona, à qui l'histoire des Juifs et aussi 
l'histoire générale doivent tant d'exactes et intéressantes infor- 
mations. De 116S à 1173, il parcourut pour son commerce, ou pour 
recueillir des renseignements relatifs au Messie, une grande partie 
de l'Europe méridionale, de l'Asie et de l'Afrique, observant avec 
beaucoup de sagacité les pays et les cités où il séjournait, et 
consignant ses remarques dans un ouvrage qui a été traduit dans 
presque toutes les langues modernes. 

La petite communauté de Girone, sur le Ter, en Catalogne, 
fut le berceau de plusieurs hommes de mérite, qui prirent le 
surnom de Girondi et rendirent ainsi célèbre leur lieu natal. C'était 
une communauté rigoureusement orthodoxe, réfractaire à toute 
influence philosophique et attachée au Talmud. Un de ses enfants 
les plus illustres fut Zerahya Hallévi Girondi, esprit sagace, qui osait 
examiner avec impartialité et critiquer, s'il le fallait, les travaux 
des plus grands talmudistes. Ses hardiesses, incomprises des tal- 
mudistes de son temps, qui s'appuyaient avant tout sur des auto- 
rités reconnues, furent vivement attaquées par ces savants. 

De l'autre côté des Pyrénées, dans le Languedoc et la Provence, 



120 HISTOIRE DES JUIFS. 

la situation des Juifs était également bonne vers la fin du xii® siècle. 
Cette région, qui avait les mêmes mœurs et les mêmes tendances 
que le nord de TEspagne, appartenait alors à divers maîtres. Une 
partie était soumise à la France, une autre était un fief de l'Alle- 
magne, d'autres parties appartenaient au roi d'Aragon, au comte 
de Toulouse et à différents grands vassaux, comtes, vicomtes et 
barons, presque tous amis des lettres, enthousiastes de la poésie 
provençale et serviteurs très tièdes de l'Église. A côté de la noblesse 
s'était formée une bourgeoisie libérale, riche, très jalouse de son 
indépendance.. Grâce aux relations suivies des habitants du pays 
avec les Juifs et les musulmans, les préjuges de l'Occident contre 
les représentants de l'Orient s'étaient singulièrement affaiblis. 
Ces mêmes Provençaux, qui osaient railler le clergé, flétrir les 
vices de la cour papale et laissèrent se développer plus tard, parmi 
eux, l'hérésie des Albigeois, se montraient justes et tolérants 
envers les Juifs et le judaïsme. Beaucoup d'entre eux reconnais- 
saient en secret, et même publiquement, a que la religion des 
Juifs valait mieux que celle des chrétiens » ; bien des seigneurs 
appelaient des Juifs aux emplois publics et leur confiaient même 
les fonctions de bailli, qui, en l'absence du maître, leur conféraient 
les droits de police et de justice. Aussi, dans cette contrée si ri- 
chement dotée par la nature, les Juifs étaient très dévoués aux 
intérêts du pays et prenaient une grande part au mouvement in- 
tellectuel. Enclins, comme leurs concitoyens chrétiens, aux inno- 
vations, ils ne se contentaient pas des idées reçues, mais les sou- 
mettaient à une judicieuse critique. Néanmoins, leur esprit n'était 
pas assez puissant pour créer, ils étaient simplement les disciples 
zélés de maîtres étrangers, dont ils traduisaient et répandaient 
les productions. 

Fidèles aux vertus traditionnelles de la race juive, ils étaient 
hospitaliers et charitables à un très haut degré. Les riches fai- 
saient instruire les enfants des pauvres et leur fournissaient les 
livres, si coûteux à cette époque. Les communautés étaient étroi- 
tement unies entre elles, se prêtant un appui mutuel dans les cir- 
constances difficiles. Elles vivaient généralement dans l'aisance, 
se livrant à Tagriculture et entretenant des relations commerciales 
avec TEspagne, Tltalie, l'Angleterre, TÉgypte et l'Orient. 




LA FAMILLE DES KIMHI • 12Î 

La plus importante communauté du sud de la France était Nar- 
bonne; elle comptait trois cents membres. Sous le règne de la 
vaillante et prudente princesse Ermengarde, elle avait à sa tête 
Kalonymos len Toderos, issu d'une famille très ancienne, et dont 
un ancêtre, Makir, s'était établi, dit-on, à Narbonne sous Char* 
lemagne et avait été nommé chef de la communauté. Kalonymos 
possédait de nombreux immeubles, dont la propriété lui était 
garantie par lettres patentes. L'école était dirigée par Abraham 
ben Isaac, qui portait le titre de « chef du tribunal ». Sa science 
se bornait à une vaste érudition talmudique. Encore, de son vivant, 

*il fut surpassé par ses disciples Zerahya Girondi et Abraham ben 
David, de Posquières. Il mourut dans l'automne de Tannée 1178. 

- Vers le même temps, vivait à Narbonne la famille des Kimhi,. 
dont les travaux, quoique inférieurs à leur réputation, furent 

-cependant très utiles à la Provence, d'abord, et ensuite à la pos- 
térité. Le chef de cette famille, Joseph ien Isaac Kimhi, dont les^ 
principaux écrits parurent de 1150 à 1170, avait été sans doute 
contraint par l'intolérance des Almohades d'émigrcr d'Espagne à 
Narbonne. Son grand mérite est d'avoir introduit la civilisation 

-juive de l'Espagne dans le midi de la France, et d'avoir ainsi com- 
plété l'œuvre à peine ébauchée d'Ibn Ezra. Familiarisé avec la 
langue arabe, il traduisit en hébreu le traité philosophico-moral 
de Bahya ; il écrivit aussi un commentaire sur la Bible et composa 
quelques poésies liturgiques. On lui attribue encore un livre de 
polémique contre le christianisme, écrit sous forme de dialogue 
entre un « croyant » et un chrétien. Que Kimhi en soit Fauteur 
ou non, cet ouvrage a certainement été écrit à cette époque et 
dans ce pays; il fait grand honneur au judaïsme. En effet, il fait 
déclarer au. « croyant » que la valeur d'une religion se reconnaît 
à la valeur morale de ses adeptes. Or, parmi les Juifs, on ne 
trouve ni assassins, ni brigands, ni débauchés, tandis que bien 
des chrétiens, voleurs de grands chemins, pillent et tuent sans- 
scrupule. Les enfants juifs sont élevés dans la crainte de Dieu, on 
leur inculque des sentiments de morale qui, très souvent, ne se 

.rencontrent pas au même degré chez les enfants chrétiens. Enfin, 
le Juif est hospitalier et bienfaisant envers son frère, rachetant 

-les captifs et venant en aide à ceux qui soulTrent. 



122 HISTOIRE DES JUIFS. 

Les deux fils de Joseph EimhU Moise el Daifid, marcbèreiil sur 
les traces de leur père. Moise était on e^rit assez ordinaffe, ses 
<Buvres avaient eocOTe moins de valeur que ceOes de son père. 
David (1160-1235) était sopérieor à soq aîné; par ses écrits il 
enseigna la langue hébraïque aux Juifs et aux ehrétîeBs d*Enrope. 
Tout en ne pouvant pas être comparé aux Dm Sjianah et aux Dm 
Ezra, il ne manquait cependant pas de mérite. D encouragea Tétude 
de rhébreu et expliqua la Kbie en opposant aux commentaires 
diiïus des mystiques et des aggadistes une interprétation i peu 
près simple et claire. 

La communauté si ancienne de Bàîers vivait éga1em«it heu- 
reuse sous la souveraineté du vicomte Ravmond-Trencavel et de 
son fils Roger. 11 régnait dans cette ville un grand esprit de tolé- 
rance, on y trouvait de nombreux Albigeois. Néanmoins, Févèque 
continuait encore, en vertu d'un ancien usage, à exciter les chré- 
tiens, le dimanche des Rameaux, contre la population juive. D en 
résultait chaque année des bagarres sanglantes. Grâce aux sen- 
timents libéraux du vicomte, et sur les démarches pressantes des 
chefs de la communauté juive, cet usage fut aboli. Les Juifs durent 
seulement s*engager à payer chaque année quatre livres d*argent. 

Après la mort de Raymond, le vicomte Roger continua les tra- 
ditions de son père. Favorable à la secte des Albige<HS, U eut éga- 
lement deux baillis juifs, Moïse de Cavarite et Nathan. Sa tolé- 
rance pour les hérétiques et les Juifs lui attira la cirfère du clergé 
et du pape ; il eut une fin traque. 

Montpellier, la capitale de la France méridionale, avait aussi 
une communauté juive assez importante, très riche et très géné- 
reuse, où le savoir était en honneur. Mais les seigneurs de Mont- 
pellier étaient moins bienveillants pour les Juifs que ceux de 
Béziers. 

Non loin de Montpellier, la ville de Lunel. peu importante au- 
jourd'hui, mais alors assez considérable et gouvernée par les sei- 
gneurs de Gaucelin, comptait près de trois cents familles juives et 
possédait une école talmudique importante, qui rivalisait avec 
celle de Narbonne et était fréquentée par de nombreux disciples. 
La communauté était dirigée par Meschoullam ben Jacob (mort 
en 1170), homme riche et talmudiste savant, profondément res- 




. LES TIBBONIDES. 123 

• pecté par ses contemporains et jouissant d'une grande autorité 
dans toutes les questions de science et de droit. Un mot d'éloge 
de sa bouche était une haute récompense pour les écrivains.. Il 
stimulait Tactivité des savants et les engageait principalement à 
traduire en hébreu les ouvrages arabes des auteurs juifs. Ses cinq 
fils, tous instruits, représentaient les deux directions opposées 
qui devaient bientôt entrer ensemble en lutte. L'un d'eux, Aron 
(qui florissait de 1170 à 1210), quoique versé dans le Talmud, 

> avait cependant une prédilection marquée pour un judaïsme ra- 
tionnel, tandis que deux de ses frères, Jacob et Âscher, repoussaient 
l'intervention de la raison dans le domaine religieux. Jacob et 
Ascher menaient une vie ascétique, s'abstenant de vin et s'im- 
posant des mortifications. Le premier fut même surnommé « le 
nazir ». 

A Lunel, cependant, le courant scientifique prédominait. Il était 
représenté par deux hommes très connus dans la littérature juive, 
Juda, le père des Tibbonides, et Jonathan ben David Cohen, de 

' Lunel. Celui-ci, qui avait de l'autorité dans les questions talmu- 
diques, n'en défendait pas moins les droits de la science. 

Juda ben Saul ibn Tiibon (né vers 1120 et mort vers 1190), 
originaire de Grenade, avait émigré, devant les persécutions des 
Almohades, dans le midi de la France. A Lunel^ il exerçait la mé- 
decine et acquit dans cette profession une grande réputation; il 
fut appelé à donner ses soins à des princes, des chevaliers et 
même des évêques. Versé dans la langue arabe, écrivant l'hébreu 
avec facilité, il pesait chaque mot avec minutie, pédant à force 

' de vouloir être exact; il était vraiment né traducteur. Sur les 
conseils de Meschoullam et d'autres amis, il traduisit successi- 
vement de l'arabe en hébreu les « Devoirs des cœurs » de Bahya, 
« l'Ethique » et le « Collier de Perles » d'ibn Gabirol, le « Khozari » 
de Juda Hallévi, l'important traité grammatical d'Ibn Djanah et le 
traité de philosophie religieuse de Saadia. Ses traductions, trop 
fidèles, sont parfois obscures; elles sont calquées servilement sur 
l'original arabe, et, par conséquent, écrites souvent dans une 
langue incompréhensible ou incorrecte. 

Son fils Samuel (né vers 1160 et mort vers 1230) formait avec 
lui, par le caractère, un contraste complet. Mieux doué que son 



îl;; Kli^T IrL l'ES JUIFS. 

K--^. MUi-.e: vis t ltrz*r, a'suTDeiir avectareuse, prodigae el *e 
uini'^'.^r-: iiijjienî. D axai: ..:^âjr ia mêdâdne, savait l'arabe cl 
A, Ib-mjQ. Mais irrittr de* acnK^xifSlatjoiis sévères de son père, 3 
alinaa^nua la scieDce pc»ur le* affaires el se mina. Peu à pea il 
nrXiUt aui études et traduisîi en bébreu, outre les œuvres d'écri- 
vain* juife, des éc^il^ philosophiques d'auteurs arabes. Ses tra- 
ductions sont supérieures à celles de son père. 

A Pi^juières, près de Lunel. il existait également une oommc- 
Eiaut4.' juive, comptant enxiron quarante membres. C'est là que, 
vers 1123, naquit ^*nj;i4i« bm David jss^xX en ll98),un des plus 
remarquables talmudistes du temps. Très instruit et très riche, il 
créa et dirigea une école qui était fréquentée par de nombreux 
élèves de la ville el du dehors; il entretenait cette école à ses 
frais. Ennemi de toute science, il se vantait de ne rien savoir en 
dehors du Talmud. Comme son condisciple Zerahya Girondi, il 
possédait un esprit de critique lrt»s pénétrant et s'en servait pour 
combattre d'autres talmudistes. Souvent il dépassait les bornes 
de la discussion, employant contre son adversaire des expres- 
sions grossières et malsonnanles. A son insu peut-être et contre 
sa volonté, Abraham ben David posa les premiers fondements d'un 
mysticisme qui, plus tard, égara de nombreux esprits. 

Bourg-de-Saiiit-Gilles, la deuxième capitale de Raymond V, de 
Toulouse, comptait une centaine de familles juives, qui vivaient 
heureuses sous la souveraineté bienveillante de celui que les 
troubadours nommaient a Texcellent comte ». Raymond VI était 
peut-être encore plus favorable aux Juifs que son père, il leur 
connaît des emplois publics (1195-1222). Persécuté pour sa tolé- 
rance par le pape Innocent lll et le clergé, il ne put recouvrer sa 
trnn(iuillité qu'en promettant par serment de révoquer tous les 
fonclionnaires juil's. 

Dans lo, nt>rd de la France, la situation des Juifs resta assez 
prosprro jnstiu'aux dernières vingt années du xii" siècle. Tant 
quo, V roi Louis VII (Hait sur le trône, il défendit les Juifs contre 
la niauvniso volonté du clergé, ne voulant même pas exécuter 
r.ontro imix In décision du concile de Latran qui interdisait aux 
JulLs d'avoir d(»s nourrices ou des domestiques chrétiens. Malgré 
la dérf'nsf» du pupo, il laissait les Juifs élever de nouvelles synâ- 



F^' 



LES JUIFS SOUS PHILIPPE-AUGUSTE. 125 

gogues. Après son abdicatioD, et sous le règne de son fils Phi- 
lippe-Auguste, qui lui succéda en 4179, les Juifs furent aussi 
traitéSvd*abord avec équité, et quand l'archevêque de Sens fit des 
remontrances à ce sujet, il fut exilé. Hais plus tard, pour des rai- 
sons politiques ou plutôt fiscales, les sentiments de Philippe- 
Auguste à regard des Juifs se modifièrent totalement. 

Quoique souverain de la France et suzerain du roi d'Angleterre, 
Philippe-Auguste ne possédait en propre que peu de territoires. 
II n'avait que TIle-de-France avec quelques enclaves. Tous ses 
elTorts tendaient à agrandir son domaine et à rendre réelle sa 
suzeraineté sur les grands barons. Pour atteindre son .but, il 
avait besoin d'argent et de soldats. C'est alors qu'il chercha le 
moyen de s'emparer des richesses des Juifs de France. II fallait 
des prétextes pour les dépouiller, mais ils étaient faciles à trouver ; 
le roi n'avait qu'à prêter l'oreille aux calomnies répandues contre 
les Juifs. Ceux-ci n'étaient certes pas les seuls à faire le commerce 
d'argent, et même peu d'entre eux avaient les ressources néces* 
saires pour ce commerce. Néanmoins, Philippe-Auguste les accusa 
tous et n'accusa qu'eux d'être usuriers. II feignit aussi de croire 
qu'ils étaient capables de tous les crimes, tout en n'ajoutant 
certainement pas foi à cette fable ridicule qu'ils égorgeaient des 
enfants chrétiens pour célébrer leur fête de Pàque. Mais c'étaient 
là, pour lui, des motils plausibles pour justifier sa main-mise sur 
leur fortune. Un jour de sabbat, encore du vivant de son père, il 
fit arrêter tous les Juifs de son territoire, et, sans formuler contre 
eux aucune accusation précise, il les fit jeter en prison (19 jan- 
vier 1180); il ne leur rendit la liberté que contre une rançon de 
1,500 marcs d'argent. Dans la même année, il déclara annulées 
toutes leurs créances sur les chrétiens, mais il obligea les débiteurs 
à payer au fisc un cinquième de leurs dettes. Un peu plus tard, 
non content d'avoir réduit les Juifs à la mendicité, il leur enjoignit 
de quitter le royaume en 1181; ils devaient tous partir entre avril 
et la Saint-Jean. Ils ne pouvaient emporter que leurs biens mobi- 
liers, s'il leur en restait encore après la spoliation dont ils venaient 
d'être victimes; les champs, vignes, granges et autres immeubles 
devaient revenir au roi. 

Comtes, barons et évêques intervinrent auprès du roi pour l'en- 



126 HISTOIRE DES JUIFS. 

gager à revenir sur son édit d*expuIsion. Ce fut en vain. Les Juib 
de Paris et des environs, établis sor ce territoire depuis des siècles, 
durent émigrer. Peu d'entre eux acceptèrent le baptême. Les 
synagogues furent transformées en églises. 

Heureusement pour les Juâs^ le domaine du roi, comme on l'a 
vu plus haut, n'était pas vaste, et les grands vassaux de Philippe- 
Auguste ne refusèrent pas seulement de se conformer à son édit^ 
mais accueillirent même ceux qu'il avait expulsés. Si l'école tal- 
mudique de Paris disparut, en revanche celles de la Champagne 
continuèrent é fleurir. 

n est probable que les Juifs expulsés par Philippe-Auguste 
purent revenir peu de temps après en France, car nous voyons ce 
roi recommencer ses persécutions contre la population juive. A la 
suite d'un incident peu important, les Juifs de Bray durent choisir 
entre le baptême et la mort. Us préférèrent la mort à l'apostasie. 
Beaucoup d'entre eux se tuèrent eux-mêmes. Philippe-Auguste 
en fit brûler plus de cent ; il n'épargna que les enfants âgés de 
moins de treize ans. Après cet exploit, il partit pour faire la guerre 
sainte en Syrie. 

La prise de Jérusalem par Saladin avait produit dans la chré* 
tienté une profonde et douloureuse émotion, de nouveaux croisés 
avaient essayé de reprendre la ville sainte au conquérant musul- 
man; leurs efforts étaient restés stériles. Malgré tout son 
héroïsme, Richard Cœur de Lion lui-même avait été contrai ot de 
conclure avec Saladin une paix honteuse : il n'avait pu obtenir que 
la faveur pour les pèlerins chrétiens de visiter, comme les musul- 
mans, l'église du Saint-Sépulcre à Jérusalem. Une nouvelle croisade 
était devenue nécessaire. Sur l'ordre d'Innocent III, pape actif et 
énergique, le prédicateur Foulques de Neuilly parcourut les villes 
et les villages pour faire prendre la croix aux chrétiens. A l'exemple 
du moine Rodolphe, il prêcha le pillage des Juifs pour encourager 
les chrétiens a prendre part à la croisade. Surexcités par les dis- 
cours enflammés de Foulques, bien des barons laissèrent piller les 
Juifs et les expulsèrent ensuite de leurs territoires. Contre toute 
attente, Philippe-Auguste accueillit les proscrits dans ses domaines 
et permit même à ceux qu'il avait expulsés lui-même de revenir 
sur son territoire (juillet 1198). 




LES JUIFS SOUS RICHARD COEUR DE LION. 127 

l En réalité, dans sa conduite à Tégard des Juifs, Philippe- 
Auguste De s'inspirait que de son propre intérêt. 11 les considérait 
comme des éponges^ auxque]les il faut laisser le temps de se gonfler, 
pour pouvoir ensuite les presser avec succès. Les Juifs de France 
perdirent sous Philippe-Auguste un des droits les plus précieux 
de rhomme, ils furent privés de leur liberté. Autrefois ils pouvaient 
se fixer, comme les chevaliers, sur un point quelconque du terri- 
toire; Philippe-Auguste les attacha comme des serfs à la glèbe» 
S'ils quittaient furtivement la terre où ils étaient établis, ils y 
étaient réintégrés de force ou le seigneur leur enlevait leurs biens. 
Du reste, ils n'avaient plus le droit de rien posséder. « La for- 
tune des Juifs appartient au baron, » était alors un principe 
admis dans tout le nord de la France. Le Juif n'était plus qu'un 
domaine productif, qu'on appréciait en proportioà de son re- 
venu. C'est ainsi qu'un noble vendit à la duchesse de Champagne 
« ses biens et ses Juifs ». 

En Angleterre et sur les territoires français dépendant de la cou- 
ronne d'Angleterre, les Juifs vivaient depuis un siècle dans une 
parfaite sécurité. Fixés surtout dans les grandes villes, ils y 
avaient acquis des richesses considérables. A Londres, des Juifs 
habitaient de magnifiques palais. Aux deux premières crpisades, les 
excitations contre les Juifs ne trouvèrent aucun écho auprès des 
placides insulaires. Bien des Anglais embrassèrent même alors le 
judaïsme. Il existait une communauté juive composée tout entière 
de prosélytes. 

A la tête des communautés juives d'Angleterre se trouvaient des 
rabbins français. Ainsi, les Juifs de Londres avaient pour chef 
religieux Jacob d'Orléans, disciple de Jacob Tarn, et tossafiste 
célèbre. 

La situation des Juifs serait restée prospère sous le règne de 
Richard Cœur de Lion, fils de Henri II, prince bon et cheva- 
lersque, sans le fanatisme de quelques prélats. Leurs souffrances 
commencèrent le jour du couronnement de Richard (3 sept. 1189). 
A son retour de l'église où il avait été couronné, Richard, parmi 
les nombreuses députations qui venaient lui présenter leurs hom- 
mages, reçut également une délégation des Juifs anglais. A la vue 
des magnifiques présents que cette délégation offrait à Richard, 



128 HISTOIRE DES JUIFS. 

Baudouin, archevêque de Cantorbéry, fit observer au prince qu'il 
était de sou devoir de refuser les cadeaux des Juife et de faire sortir 
les donateurs de la salle.. Richard obéit aux injonctions de farche- 
vèque; les serviteurs du palais chassèrent honteusement les 
députés juifs et leur infligèrent de mauvais traitements. 

Ce fut le signal des désordres. Dans toute la ville de Londres, le 
bruit se répandit rapidement que le roi avait fait expulser les 
délégués juilis de son palais et désirait la mort de toute la popula- 
tion juive. La populace et les croisés se mirent immédiatement 
d*accord pour piller les Juifs. Ceux-ci s'étaient enfermés dans leurs 
demeures ; les émeutiers y mirent le feu. Des maisons et des syna- 
gogues furent incendiées et des Juifs massacrés en grand nombre. 
Bien des Juifis, pour ne pas tomber entre les mains de leurs persé- 
<^uteurs, se tuèrent eux-mêmes. C*est ainsi que périt aussi 
Jacob d'Orléans. Un seul Juif, le riche Bénédict de York, accepta le 
baptême. Au sortir du palais, où il s*ctait rendu avec la députa- 
tion juive, il avait été traîné dans une église et baptisé ; il consentit 
momentanément à rester chrétien. 

Le lendemain, quand Richard fut mis au courant de ce qui s'était 
passé, il fit arrêter et exécuter les principaux meneurs, et comme 
il craignait que les Juifs fussent inquiétés sur d*autres points de 
l'Angleterre ou des provinces anglaises de France, il les déclara 
inviolables. Il permit également à Bénédict de York, qui le lui 
demandait, de retourner à son ancienne religion. L'archevêque de 
€intorbéry, présent à Tentrevue du roi et de Bénédict et invité à 
exprimer son opinion sur la demande du Juif converti, répondit avec 
colère : c S'il ne veut pas rester un enfant de Dieu, qu'il appar- 
tienne au diable ! » 

Dès que Richard eut quitté l'Angleterre pour se mettre avec 
Philippe-Auguste à la tête d'une nouvelle croisade, les massacres 
de Londres furent imités dans diverses villes d'Angleterre. Des 
scènes sanglantes eurent lieu à Lynn et à Norwich, où les Juifs 
furent tués et leurs maisons pillées. 

Ce fut à York que se produisit le drame le plus émouvant. Dans 
cette ville demeuraient deux Juifs très riches, Jossé et Bénédict, 
qui habitaient de superbes palais; Bénédict est ce converti dont 
il a été question plus haut. L'opulence de ces deux hommes 




LES MASSACRES DE YORK. 129 

surexcitait particuIièremeDt Tenvie des chrétiens. Toutes les pas- 
sions, toutes les cupidités, tous les mauvais instincts se coalisèrent 
alors contre les Juifs. Croisés désireux de s'enrichir, bourgeois 
voulant ruiner leurs concurrents, nobles impatients do payer leurs 
dettes sans bourse délier, moines brûlant d*un fanatisme sauvage, 
tous marchèrent contre la citadelle royale où la population juive 
de York avait trouvé un refuge. Ils étaient encouragés dans leur 
entreprise criminelle par un moine qui, vêtu de blanc, célébra, 
sous les murs de la citadelle, un service solennel, récita la messe 
et avala l'hostie pour appeler l'assistance divine sur cette horde 
de brigands et d'assassins. 

Pendant plusieurs jours, les Juifs repoussèrent vaillamment les 
assauts répétés de leurs ennemis, mais les vivres vinrent à man- 
quer. Que faire? Après une longue et solennelle délibération, ils 
résolurent presque tous de suivre l'avis d'un rabbin, Yom Tob 
de Joigny, et de se donner eux-mêmes la mort. Ils détruisirent 
leurs trésors, mirent le feu à la citadelle et s'entr'égorgèrent. 
En sa qualité de chef de la communauté, Jossé donna l'exemple; 
il tua sa femme Anna, puis reçut la mort de la main du rabbin. 
Pas un seul membre de la communauté de York ne survécut; le 
nombre des martyrs s'éleva à environ cinq cents (17 mars 1190). 

Le jour suivant, qui était le dimanche des Rameaux (18 mars), 
les croisés massacrèrent à Saint-Edmond soixante-quinze Juifs. 
Dans toutes les localités où il y avait des Juifs en Angleterre, on 
comptait des martyrs. La communauté des prosélytes, composée 
d'une vingtaine de membres, fut exterminée. Indigné de ces atro- 
cités, Richard chargea son chancelier d'ouvrir des enquêtes et de 
faire exécuter les coupables. Mais les croisés avaient disparu, et 
les nobles et les bourgeois qui avaient participé aux désordres 
s'étaient enfuis en Ecosse. 

A l'avènement du frère de Richard, le roi Jean sans Terre, la 
situation des Juifs resta très triste. Ce souverain sans scrupule, 
qui rabaissa l'Angleterre à l'état de vassale du pape et témoignait 
dans sa conduite des sentiments les moins élevés, ne devait natu- 
rellement pas se montrer bienveillant pour les Juifs de son 
royaume. 

On connaît la situation des Juifs en Allemagne. Ils avaient bien 
IV. 9 



130 HISTOIRE DES JUIFS. 

subi des persécutions pendant les deux premières croisades, 
mais Tempereur Henri II, d'abord, et ensuite Conrad UI étaient 
intervenus avec énergie en leur faveur. Comme où le sait déjà, 
cette intervention coûta cher aux Juifs, ils la payèrent de leur 
liberté. 

Cependant, tout en étant devenus serfs de la chambre impériale, 
les Juifs d'Allemagne possédaient encore au xu^ siècle quelques 
droits personnels; ils pouvaient porter les armes, se battre en 
duel, etc. Pendant le siège de Worms, ils se joigniretit aux chré- 
tiens pour défendre la ville; les rabbins leur avaient même permis 
de se battre le samedi. Ils avaient également leur juridiction par- 
ticulière, et parfois ils étaient appelés à des emplois élevés. Le 
vaillant duc Léopold d'Autriche, qui avait fait prisonnier le roi 
Richard Cœur de Lion, faisait gérer ses finances par un Juif, 
nommé Salomon. Dans la Silésie, des Juifs possédaient, aux envi- 
rons de Breslau, des villages avec leurs serfs. Mais, à mesure que 
se propageait la défense faite aux Juifs de posséder des serviteurs 
chrétiens, ils étaient obligés d'abandonner leurs terres, de se reti- 
rer dans les villes et de s'occuper exclusivement de commerce et 
de banque. La calomnie qui attribuait aux Juifs Tusage de se 
servir à Pàque de sang chrétien trouva également créance en 
Allemagne, et toutes les fois qu'on découvrait un cadavre chrétien, 
les Juifs furent accusés de ce meurtre. Cependant, les Juifs aussi 
étaient compris dans la trêve que, sur Tordre de l'empereur Fré- 
déric Barberousse, parti pour la Terre Sainte, ses sujets devaient 
observer les uns envers les autres. Avant son départ, le souverain 
allemand avait surtout recommandé aux ecclésiastiques et aux 
moines de ne pas exciter le peuple contre les Juifs. Ses ordres 
furent peu suivis, et sous son règne, ainsi que sous celui de ses 
successeurs, les Juifs d'Allemagne furent souvent persécutés. 

Fait à coup sûr remarquable, l'Allemagne produisit à celle 
époque un poète juif qui écrivit ses vers dans la langue du pays, 
un minnesaengeVy admis dans le cycle des maîtres chanteurs do 
l'Allemagne; il s'appelait Siisskind deTrimberg. 

En Italie, les Juifs n'eurent pas à subir de persécutions à celte 
époque. Le pape Alexandre III leur était favorable, et son admi- 
nistrateur des finances était le juif Yehiel ben Abraham, de la 




r> 



LE PAPE ALEXANDRE III ET LES JUIFS. 131 

famille dei Mansi, et neveu de Nathan, Tauteur de VAroukA, A son 
entrée dans Rome, d'où un antipape Tavait tenu éloigné pendant 
plusieurs années, Alexandre III vit venir à sa rencontre, au milieu 
d'autres députations, les chefs de la communauté juive, portant 
des bannières et des rouleaux de la Loi. 

Ce pape donna aux Juifs des preuves de son bon vouloir au concile 
de Latran de 1179, auquel assistaient plus de trois cents prélats. 
Plusieurs membres essayèrent de faire prendre des dispositions 
hostiles aux Juifs. Ceux-ci, avertis du danger qui les menaçait, 
vivaient dans une anxiété continuelle, priant et jeûnant. On ne 
sait pas ce qui se passa au concile, mais les décisions de cette 
haute assemblée sont animées d*un véritable esprit de justice et 
de tolérance. En dehors de la défense, faite depuis longtemps aux 
Juifs, d'employer des domestiques chrétiens, et qu'il renouvela, le 
concile de Latran ne prit aucune mesure contre eux. En revanche, 
il interdit de leur imposer le baptême par la violence, de les atta- 
quer, de les piller ou de troubler la célébration de leurs fêtes reli- 
gieuses. Ce fut certainement le pape Alexandre qui inspira ces 
décisions. 

Leur situation était encore meilleure, sous la domination des 
Normands, dans Tltalie méridionale, à Naples et dans Tile de 
Sicile. Roger II et Guillaume II leur confirmèrent explicitement le 
privilège que, comme les Grecs et les Sarrasins, ils ne seraient 
jugés que d'après leurs propres lois. 

De l'autre côté de l'Adriatique, dans l'empire byzantin, et par- 
ticulièrement dans la Grèce proprement dite, dans la Thessalie, la 
Macédoine et la Thrace, ainsi que dans quelques îles, on trou- 
vait aussi des communautés juives. Les plus importantes étaient 
les communautés de Thèbes et de Constantinople, comprenant 
près de deux mille familles; la dernière renfermait, en outre, cinq 
cents caraïtes. Les Juifs de Thèbes étaient très habiles dans la 
fabrication de la soie et de la pourpre. 

De tout temps, à l'époque de leur puissance comme au moment 
de leur décadence, les Byzantins haïssaient les Juii's et leur inter- 
disaient l'accès des emplois publics. Aucun Juif ne pouvait même 
monter à cheval. Seuls, disait la loi, les hommes libres ont le droit 
de se servir de chevaux. L'empereur Emmanuel fit une exception 



132 HISTOIRE DES JUIFS. 

en faveur de son médecin, le juif Salomon d*Égypte. Expoisés aux 
violeDces et aux mauvais traitements sans pouvoir invoquer la 
protection de la loi, ils étaient, de plus, astreints à payer des 
impôts considérables. Leur culture intellectuelle se ressentait 
naturellement de cette situation douloureuse. Charitables et hos- 
pitaliers comme leurs coreligionnaires des autres pays, ils étaient 
peu instruits. 

Dans les villes de TAsie Mineure, les Juifs étaient répartis d*une 
façon très inégale. Partout où dominait le croissant, ils étaient 
nombreux, mais dans les villes chrétiennes on ne les rencontrait 
qu*en petit nombre. La Palestine tout entière, qui était au pouvoir 
des chrétiens, ne renfermait pas mille Juifs. Les communautés de 
Toron de los Caballeros, de Jérusalem et d*Ascalon comptaient 
chacune environ trois cents membres. Les Juifs de Jérusalem 
étaient presque tous teinturiers. 

Les plus grandes communautés juives se trouvaient alors dans 
la région comprise entre le Tigre et TEuphrate. Il est vrai que les 
brillants centres scientiriques d'autrefois, tels que Nehardéa, Sera 
ctPumbadita avaient disparu, mais ils étaient remplacés par les 
communautés importantes de Bagdad et de Mossoul (appelée la 
nouvelle Ninive). 

A Bagdad, où demeuraient plus de mille Juifs et s'élevaient 
quatre belles synagogues, vivait alors un Juif riche et consi- 
déré, du nom de Salomon, que le khalife Mohammed Almouk- 
tafi (1136-1160) avait placé, avec le titre de prince, à la tète de 
toutes les communautés de son empire. C'était un véritable exilar- 
que, entouré d'une pompe presque royale, sortant à cheval, 
escorté d'une garde d'honneur et couvert de broderies d'or. Quand 
il paraissait en public ou qu'il se rendait auprès du khalife, il 
était précédé d'un héraut qui criait: « Laissez passer notre chef, 
le rejeton de David ! » Outre divers revenus, il percevait une taxe 
prélevée sur toutes les communautés juives depuis la Perse jus- 
qu'aux Indes et au Thibet. Bagdad possédait une école talmudique 
dont le chef portait le titre de gaon. 

La communauté de MossouL était encore plus importante que 
C3lle de Bagdad; elle comptait près de sept mille familles. Cette cité 
avait été érigée en capitale par le vaillant Zenki. le père de Nour- 




L4MP0STEUR DAVID ALROUHI. 133 

eddiD. Ces monarques avaient été tous les deux la terreur des 
chrétiens. Les Juifs du pays d'Adher-Baidyan, situé près de la mer 
Caspienne, étaient de courageux guerriers, amis des fanatiques 
Assassins, hostiles à tous ceux qui n'étaient ni de leurs aillés, ni 
de leurs coreligionnaires, descendant parfois dans la plaine pour 
piller, et menant une vie presque sauvage. Ne connaissant rien des 
livres qui renferment le judaïsme, ils accueillaient avec cordialité 
les rabbins que leur envoyait Texilarque et se soumettaient à leur 
autorité. 

Vers 1160, apparut au milieu des Juifs de ce pays un homme du 
nom de David Alrouhi ou IbnAlrouhi^ qui, dans un but qui n'est 
plus connu, chercha à exploiter leur ignorance et leur valeur guer- 
rière. Cet imposteur a fait parler beaucoup de lui dans son temps 
et est devenu assez récemment, sous le nom d*Alroï, le héros d'un 
roman émouvant. 

Une autre tribu de guerriers juifs était établie à Test de Taba- 
ristan, dans le Khorassan, sur les montagnes qui s'élèvent près de 
Nischabour. Ils étaient au nombre de plusieurs milliers, gouver- 
nés par un chef juif, nommé Joseph Amarkala Hallévi. Ils se consa- 
craient à l'élevage du bétail, dans les vallées et sur les montagnes, 
et étaient amis des hordes turques des Ghuzes. Ils prétendaient 
descendre des tribus de Dan, Zabulon, Ascher et Nephtali. 

A Khiva, il y avait huit mille Juifs, et à Samarcande jusqu'à cin- 
quante mille. D'après un voyageur juif de ce temps, les Indes 
ne renfermaient que des Juifs noirs, qui, pour la plupart, ne con- 
naissaient du judaïsme que le repos sabbatique et la circonci- 
sion. Dans l'ile de Candie (Ceylan), on estimait le nombre des Juifs 
à vingt mille; ils y avaient les mêmes droits que les autres habi- 
tants. Le souverain de cette île avait seize vizirs, dont quatre indi- 
gènes, quatre musulmans, quatre chrétiens et quatre juifs. A Aden, 
la clef de la mer des Indes, existait également une communauté 
juive importante qui possédait des châteaux forts, guerroyait 
souvent contre les chrétiens de Nubie et avait contracté une 
alliance avec l'Egypte et la Perse. 

L'Arabie, d'où les Juifs avaient été expulsés par le premier 
khalife, en contenait de nouveau un grand nombre. Ils ne pou- 
valent pas résider dans les villes saintes de La Mecque et de Médine, 



134 HISTOIRE DES JUIFS. 

devenues, du reste, sans importance depuis la mort de Mahomet, 
mais ils étaient établis dans la contrée fertile et commerçante du 
Yémen. Les Juifs yéménites étaient réputés comme très charitables, 
a Ils tendent la main à tout voyageur^ leur maison est largement 
ouverte à Tétranger; tout passant y trouve un refuge. » 

C*est surtout dans le nord de TÂrabie que les Juifs étaient nom- 
breux. Comme autrefois, avant les conquêtes de Mahomet, ils 
formaient des tribus guerrières et possédaient des châteaux forts ; 
les uns cultivaient la terre et élevaient du bétail, les autres étaient 
organisés en caravanes pour transporter des marchandises ou, à 
l'exemple des Bédouins, pour attaquer les voyageurs. 

Un premier groupe de Juifs occupait Taïma, sous la direction 
d'un prince, Hanan, qui prétendait descendre de la dynastie royale 
de David. On trouvait parmi eux des ascètes, demeurant dans des 
cavernes ou de misérables huttes, ne goûtant ni viande, ni vin, 
jeûnant toute la semaine, sauf le samedi et les jours de fête, 
habillés de noir et s'appelant « les affligés de Sion ». Us vivaient 
de la dîme que leur donnaient les propriétaires de bétail et de 
terres. Un deuxième groupe était établi aux environs de Talmas 
et avait également un chef juif, Salomon, frère de Hanan, le prince 
de Taïma. Salomon résidait à Sanaa (Tana), dans un château fort 
qui était sa propriété. Le groupe contenait également des ascètes 
qui jeûnaient quarante jours chaque année, pour hâter la délivrance 
d'Israël. Enfin, un troisième groupe de Juifs arabes, au nombre 
d'environ cinquante mille, presque tous guerriers, demeuraient sur 
le territoire de Khaïbar. On disait encore à cette époque que les 
Juifs de Khaïbar descendaient des tribus de Ruben, Gad et Manassé. 

A Wasit, Bassora et Coufa, il y avait également des commu- 
nautés juives assez importantes. La première de ces villes comp- 
tait dix mille Juifs, la deuxième deux mille et la dernière sept mille. 

Comme une grande partie de TÂsie, depuis la Méditerranée 
jusqu'à rindus et l'Arabie, était vassale du khalife abbasside de 
Bagdad, les Juifs de cet immense territoire obéissaient à l'autorité 
de l'exilarque de Bagdad. Le fils et successeur du premier exilar- 
que, Daniel, était très influent à la cour des khalifes Almoustand- 
jid et Almoustadhi. De son temps, l'école talmudique de Bagdad 
prit un essor considérable, qui rappelait l'époque des gaonim et 



.=>■ 



SAMUEL BAR-ALI. 135 

qu'elle dut à la direction d*ua homme émiaent, Samuel, fils d'Ali 
Hailévi, taimudiste très savant. Vaniteux de sa science, il s'entou- 
rait,, pour enseigner, d'une pompe toute orientale. Au milieu de 
ses deux mille élèves, il était assis sur une espèce de trône, 
habillé de soie et d*or, et parlant à un interprète, qui était chargé 
de répéter ses paroles à ses disciples. Il exerçait également les 
fonctions de chef de tribunal, et tous les lundis il rendait la justice 
avec le concours de neuf assesseurs.. 

Après la mort de Texilarque Daniel, Samuel Bar-Ali s'arrogea 
de nouveaux droits, nommant les rabbins et les juges, 0t percevant 
les impôts des communautés. Il savait, du reste, imposer son auto- 
rité par la violence ; il disposait de soixante esclaves pour infliger 
la bastonnade aux récalcitrants. C'est ainsi que Samuel Bar-Ali 
devint peu à peu le chef incontesté de tous les Juifs d'Asie, depuis 
Damas jusqu'aux Indes et depuis la mer Caspienne jusqu'à 
l'Arabie. 

Pendant que Samuel était à la tête du judaïsme asiatique, des 
députés d'un peuple païen du Caucase (des Tartares ?) vinrent 
lui annoncer que sept de leurs princes avaient résolu d'embrasser 
le judaïsme (vers 1180-1185) et lui demandèrent de lui envoyer 
des rabbins pour instruire le peuple dans sa nouvelle foi. Petahya, 
de Ratisbonne, voyageur digne de foi, qui raconte ce fait, vit de 
ses propres yeux les députés du Caucase. De pauvres talmudistes 
de Babylone se décidèrent à accompagner les messagers dans 
leur pays. 

Les Juifs d'Egypte vivaient tout à fait indépendants des Juifs 
d'Asie, ils avaient un chef à eux, reconnu par le khalife et exer- 
çant des fonctions religieuses et judiciaires avec le titre de Naguid 
ou Reïs. Il nommait les rabbins et les officiants, jugeait les délits 
et les crimes, et avait le droit de condamner à l'amende, à la bas- 
tonnade ou à la prison. Les communautés lui payaient un traite- 
ment fixe, et, en outre, il était payé comme juge par les parties 
qui comparaissaient devant lui. 

A cette époque, le chef du judaïsme égyptien s'appelait Natha- 
nael [ewdiVdibà Hibat- Allah ibnAldj ami) \ il fut médecin, d'abord 
d'Aladhid, le dernier khalife fatimide d'Egypte, et ensuite de 
Saladin. Il a composé plusieurs ouvrages médicaux en arabe. Très 



136 HISTOIRE DES JUIFS. 

iDstruit, il dirigeait Técole juive du Caire, la capitale de TÉgypte. 
Cette ville reufermait alors deux mille familles juives. Il y existait 
aussi une communauté caraïte, plus considérable encore, dit-on, que 
celle des rabbanites et ayant également à sa tète un homme qui 
était à la fois chef religieux et juge, et portait le titre de Nassi ou 
Reîs. 

Une autre communauté importante était celle d'Alexandrie, qui 
comptait trois mille membres. 

La civilisation des Juifs d*Égypte n*était pas bien brillante. Le 
peuple connaissait si peu sa religion qu*il adoptait constamment 
des usages caraïtes. Et cependant c*est en Egypte, au milieu de 
ces Juifs ignorants, que se rencontra un homme dont le nom brilla 
d*un éclat sans pareil et qui fit de TÉgypte le centre du judaïsme. 
Cet homme fut Moïse ben Maïmoun. 




CHAPITRE VII 

ÉPOQUE DE MAÏMONIDE 

(1171-1205) 

Dans les trente dernières années du xu« siècle, le judaïsme 
semblait ne plus posséder de centre de ralliement et être prêt à 
s*émietter. Dans le sud de TEspagne, devant Tintolérance des 
Âlmohades, tous les Juifs avaient disparu ou se couvraient du 
masque de Tislamisme. Les communautés de Tolède et des autres 
villes de TEspagne chrétiennne étaient de création trop récente 
pour exercer aucune influence sérieuse. Les communautés du 
sud de la France étaient dans la période de formation, celles du 
nord s'adonnaient exclusivement à Tétude du Talmud et n'étaient, 
du reste, jamais sûres du lendemain. Les Juifs d'Allemagne étaient 
serfs du gouvernement impérial, et ceux des autres pays de l'Eu- 
rope ne comptaient même pas. En Asie, l'exilarcat, rétabli par le 
caprice d'un khalife, avait une existence trop précaire pour exercer 
quelque action sur les Juifs d'Europe. Le judaïsme paraissait être 



moïse BEN MÀÎMOUN. 137 

menacé d'un complet morcellement. C'est alors que parut Moïse 
Maïmonide. Il devint le guide des Juifs de TOrient et de l'Occident, 
et, sans être revêtu d'aucune dignité offlcielle, il acquit une auto- 
rité toute-puissante sur le judaïsme entier. 

Moïse den Maïmoun, appelé en arabe Âbou Amram Mousa Mai- 
moun Obaïd Allah, naquit le 30 mars 1135 dans la ville de Cordoue. 
Son père, qui descendait d*une famille où la science talmudique 
était cultivée avec succès depuis de nombreuses générations, était 
membre du collège rabbinique de Cordoue. Savant talmudiste, 
Maïmoun était également habile mathématicien et astronome. Il 
inspira à son fils, dès Tenfance, un amour passionné pour la 
science et des sentiments d'une élévation et d'une noblesse remar- 
quables. Moïse avait treize ans quand les Almohades conquirent 
Cordoue (1148) et obligèrent les Juifs et les chrétiens de cette ville 
à choisir entre l'islamisme, l'émigration ou la mort. Sa famille 
émigra avec la plus grande partie de la communauté; on croit 
qu'elle s'établit à Alméria. Trois ans plus tard, cette ville tomba 
également au pouvoir des Almohades, et les habitants juifs furent 
sans doute contraints, comme leurs coreligionnaires de Cordoue, 
de se faire musulmans ou d'émigrer. Moïse, avec sa famille, mena 
ainsi pendant quelques années une existence errante et malheu- 
reuse, et c'est au milieu de ces épreuves qu'il atteignit l'âge de 
l'adolescence. 

Grâce à d'excellents maîtres et à ses relations avec des savants, 
Maïmonide acquit un grand fonds de connaissances, fortifia sa rai- 
son et l'habitua à essayer de se rendre compte des phénomènes 
du monde visible et invisible, à chercher partout la lumière et la 
vérité, et à repousser ce qui paraissait obscur ou mystérieux. 
Esprit logique et systématique, il aimait l'ordre et la clarté, et il 
mérite d'être surnommé l'Aristote juif. Son admiration pour le phi- 
losophe de Stagire était, du reste^ très grande, et mieux que nul 
autre juif ou musulman — les chrétiens comprenaient alors très 
peu Aristote — il sut pénétrer et s'approprier ses conceptions ori- 
ginales sur le monde. 

A côté de sa science si vaste, Maïmonide possédait un caractère 
d'une rare élévation, il était un sage dans la plus belle acception 
du mot. Chez lui, le savoir, la volonté, la foi et les actes s'étaient 



138 HISTOIRE DES JUIFS. 

fondus ea un ensemble harmonieux, qui fit de lui la personnalité 
illustre qui brille d'un si radieux éclat dans Thistoire juive. Sa 
conduite était conforme à ses principes. Grave et sérieux, il ne 
cherchait pas, dans la vie, les joies et les distractions, mais les occa- 
sions de se dévouer, de faire le bien, de réaliser cette parole de 
la Bible que « Thomme est créé à l'image de Dieu ». Tout ce qui 
était vulgaire, mensonger, factice, lui était profondément antipa- 
thique, et pour cette raison il dédaignait la poésie, dont, suivant 
les idées du temps, c la meilleure partie était due à l'imagina- 
tion » et qui, par conséquent, reposait sur la fiction et le men- 
songe. Aussi blâmait-il les poètes, qui, à son avis, consacraient 
leur temps à des futilités, et il ne tolérait pas qu'on récitât des 
vers aux mariages, à moins qu'on y traitât un sujet religieux ; il 
confondait dans le même blâme tous les vers, hébreux ou autres. 

Sévère envers lui-même, Maïmonide était indulgent et bon pour 
autrui. Jamais, dans ses polémiques, il n'employait d'expres- 
sions blessantes à Tégard de ses adversaires. Il ne se montrait 
mordant et ironique que pour les idées fausses, les théories erro- 
nées, il respectait toujours les personnes. Comme tout homme 
vraiment éminent, il était humble et modeste. 

 toutes ces brillantes qualités de cœur et d'esprit, Maïmonide 
joignait une volonté d'une grande énergie. Ni l'infortune, ni les 
souffrances, ni l'ingratitude des hommes ne purent jamais le 
détourner de son but. Ce but était digne de celui qui l'avait conçu. 
Maïmonide voulait montrer sous leur vrai jour le judaïsme bi- 
blique et talmudique, les lois rituelles et les dogmes, de façon à 
convaincre de leur haute valeur les autres croyants et même les 
philosophes. Jeune encore, Maïmonide était déjà préoccupé de 
cette pensée, et pendant toute son existence il ne cessa d'en pour- 
suivre la réalisation. Â un âge où les autres ont à peine achevé 
leurs études, Maïmonide entreprit une œuvre considérable, Texpli- 
cation originale de la Mischna, faite en dehors de tout modèle et 
de toute tradition. Il continua ce travail au milieu de ses pérégri- 
nations et de vicissitudes de toutes sortes. 

La famille de Maïmonide voyagea, en effet, assez longtemps 
avant de trouver le repos et la sécurité. D'Espagne elle alla à 
Fez. On ne comprend pas bien pour quel motif elle s'établit dans 



% 



MAÏMONIDE A FEZ. 139 

une ville où les Juifs étaient contraints de pratiquer en apparence 
i'isiamisrae. Peut-être Maïmoun espérait-il pouvoir rendre des 
services au judaïsme, au milieu de ses malheureux coreligion- 
naires de ce pays. La persécution religieuse^ qui durait depuis dix 
ans, avait aiîaibli la foi des Juifs africains. Il n'est donné qu'à des 
caractères d'une trempe particulièrement ferme de conserver 
leurs croyances tout en observant extérieurement une autre reli- 
gion. Peu à peu, la masse ignorante s'habituait à un culte qu'elle 
n'avait accepté d'abord qu'en apparence et par contrainte, et elle 
n'était pas loin de croire qu'en réalité Dieu avait aboli la loi pro- 
mulguée sur le Sinaï et en avait révélé une nouvelle à Mahomet. Cet 
affaiblissement des convictions religieuses des Juifs et cette renon- 
ciation progressive à la foi de leurs pères affligèrent profondément 
Maïmoun, qui essaya de réagir contre cette tendance funeste et 
de raffermir la foi chancelante de ses frères. Il adressa dans ce 
but, en 1160, une lettre d'exhortations aux communautés afri- 
caines. 

Bientôt Maïmonide eut aussi l'occasion d'entrer dans l'arène et 
d'encourager, comme son père, les Juifs opprimés à conserver 
intactes dans leur cœur les croyances de leurs ancêtres. Un écri- 
vain d'une piété outrée avait déclaré que, d'après la loi juive, ceux 
même qui faisaient semblaat d'observer l'islamisme, tout en 
accopiplissant secrètement toutes les pratiques juives, devaient 
être traités en idolâtres. Selon ce zélateur, tout Juif sincère était 
obligé, s'il ne voulait être considéré comme apostat, de sacrifier 
sa vie et celle de sa tamille plutôt que d'adopter, même extérieu- 
rement, la religion musulmane. Vivement émus par cet écrit, qui 
déclarait inutiles tous leurs efforts pour rester fidèles secrètement 
à leur ancienne religion, la plus grande partie des Juifs africains 
se demandaient s'il ne valait pas mieux, dans ce cas, se convertir 
complètement à l'islamisme. Devant ce danger, Maïmonide entre- 
prit de réfuter les assertions de ce zélateur et de justifier la con- 
duite des Juifs qui faisaient semblant de pratiquer l'islamisme. 
Cet ouvrage, le premier de Maïmonide, porte déjà la marque de 
son esprit lucide et pénétrant ; il l'écrivit en arabe pour le rendre 
accessible à tous. 

Maïmonide établit dans cet écrit que la transgression d'une 



». 



140 HISTOIRE DES JUIFS. 

partie des lois religieuses ne constitue pas une apostasie. Du 
temps des prophètes, les Juifs, tout en adorant des idoles, conti- 
nuèrent néanmoins à être considérés comme représentant le 
peuple de Dieu. « Nous, ajouta-t-il, nous ne commettons aucun acte 
d*idolâtrie, nous exprimons une formule vague, à laquelle nous 
n'attachons aucune importance et que nous ne prononçons, au su 
des musulmans eux-mêmes, que pour tromper un maître fana- 
tique. » Le Talmud, il est vrai, ordonne de mourir plutôt que de 
devenir idolâtre, il prescrit même de subir, dans certaines cir- 
constances, le martyre plutôt que de transgresser une loi quel- 
conque. Mais ceux qui n*ont pas le courage d*afrronter la mort 
pour la défense de leur religion ne méritent aucun châtiment, même 
au point de vue talmudique, et ne cessent nullement d*être juifs. 
L'homme qui pèche par contrainte n'est pas coupable; sous la pres- 
sion de la violence, l'idolâtrie même est permise. Dans le cas pré- 
sent, il existe encore pour les Juifs une autre circonstance atté- 
nuante : c'est que la transgression ne se commet pas en acte, mais 
simplement par la parole. On n'exige pas des Juifs d'abjurer réel- 
lement le judaïsme, mais de confesser que Mahomet est un pro- 
phète. Cette confession faite, on les laisse à peu près libres de 
pratiquer leur religion dans leur intérieur. Sans doute, il est très 
méritoire de subir le martyre plutôt que de se résigner même à 
cette déclaration ; mais, même d'après le Talmud, on n'a pas le 
droit d'imposer un pareil sacrifice. Cette réplique de Maïmonide, 
qui était en même temps un plaidoyer pour lui et sa famille, fut 
composée entre 1160 et 1164. Elle montre déjà en germe la façon 
originale dont Maïmonide concevait le judaïsme. 

Outre la publication de son ouvrage, Maïmonide paraît avoir 
employé également la persuasion directe pour maintenir l'amour 
du judaïsme dans le cœur des faux convertis musulmans et stimuler 
leur zèle pour leur ancienne religion. Dénoncé aux autorités, il 
aurait payé de sa vie son attachement à sa foi sans l'intervention 
d'un poète et théologien arabe, Âbou-1-Arat ibn Moïscha. 

Préoccupés des dangers qui menaçaient leur sécurité, peut-être 
aussi pressés par le remords, Maïmoun et sa famille se décidèrent 
à partir de Fez pour la Palestine. Après un séjour assez court à 
Akko (Saint-Jean-d'Acre), ils se dirigèrent vers Jérusalem pour 




«9 



COMMENTAIRE DE MAÏMONIDE SUR LA MISCHNA. 141 
prier sur remplacement du temple, et de là ils se rendirent en 

9 

Egypte. Quelques mois après son arrivée dans ce pays, au com- 
mencement de 1166, Maïmoun mourut. Sa célébrité et celle de son 
fils étaient telles que la famille reçut de nombreuses lettres de 
condoléance d'amis de TAfrique et de TEspagne chrétienne. 

Au Vieux-Caire (Fostat), où elle était établie, la famille de Klaï- 
moun se livrait au commerce des pierreries. C'était David, le plus 
jeune des frères, qui s'occupait principalement des affaires, fai- 
sant de fréquents voyages et allant jusqu'aux Indes. Moïse se con- 
sacrait surtout à la science. Il fut bientôt arracbé au calme de ses 
chères études par de terribles épreuves. Son frère David périt 
dans un naufrage, dans la mer des Indes, et avec lui disparut non 
seulement la fortune de toute la famille, mais aussi une sommé 
considérable que des étrangers lui avait prêtée pour son com- 
merce. Le coup fut si rude pour Maïmonide qu'il en tomba 
malade. 

Son abattement ne dura pas longtemps. Son inébranlable con- 
fiance en Dieu, son amour passionné pour la science, l'obligation 
de protéger sa famille et celle de son frère lui inspirèrent une 
vaillante énergie. Pour subvenir aux besoins des siens, il com* 
mença alors à pratiquer la médecine. 

Ses nouvelles occupations ne le détournèrent pas de son com- 
mentaire sur la Mlscbna, qu'il avait commencé à vingt-trois ans 
et qu'il continuait depuis, au milieu de toutes ses pérégrinations. 
Cette œuvre, écrite en arabe et intitulée Siradj (Luminaire), fut 
terminée en 1168. Elle avait pour but de faciliter l'étude de la 
tradition orale, obscurcie par des discussions sans fin et des inter- 
prétations erronées, et d'en élucider les points difficiles par des 
explications brèves et claires. 

Maïmonide fut le premier à appliquer la méthode scientifique 
à l'explication du Talmud. Il fallait un esprit net et méthodique 
comme le sien pour accomplir une telle tâche, rendue particuliè- 
rement difficile par le désordre qui semble régner dans le Talmud. 
Ce sont surtout les introductions lumineuses placées en tète des 
divers traités de la Mischna qui sont empreintes d'un caractère 
vraiment scientifique. 

Dans son commentaire, Maïmonide traite avec prédilection les 



142 HISTOIRE DES JUIFS. 

questions de la Mischaa qui touchent à la science, et où il peut 
invoquer des principes tirés des mathématiques, de Tastronomie, 
de la physique, de Tanatomie, de la morale et de la philosophie. 
On voit qu*il se trouvait là dans son véritable élément. Ces ques- 
tions lui servaient à démontrer que les docteurs de la Mischna, les 
dépositaires de la tradition, n'ignoraient pas les sciences, 
qu'ils avaient enseigné une morale élevée, et que leur conception 
de Dieu était profondément philosophique. Il caractérisa aussi, 
dans cette œuvre, la véritable nature de la tradition. Selon lui, la 
tradition doit être fixe, nettement déterminée, au--dessus de toute 
contestation, et tous les éléments de la Mischna qui ne répondent 
pas à cette condition ne sont pas traditionnels. Par cette assertion, 
Maïmonide s'est mis, à son insu, en contradiction avec le Talmud et 
en a ébranlé les fondements. 

La partie de l'œuvre a laquelle Maïmonide apporta des soins et 
un amour tout particuliers fut, sans contredit, le commentaire sur 
les « Maximes des Pères». Dans ce commentaire, il utilisa le 
trésor de ses connaissances si étendues et si varices. 

Convaincu qu'une connexité étroite existe entre la philosophie 
et la religion juive, Maïmonide arriva à se persuader que le 
judaïsme lui-même était une philosophie révélée et avait pour but 
de régler non seulement la conduite religieuse et morale des Juifs, 
mais aussi leurs pensées et leurs croyances. De là, sa résolution 
d'établir la dogmatique du judaïsme. Selon lui, la religion juive 
impose à ses adeptes la croyance à certaines vérités, qu'ils ne 
peuvent rejeter sans devenir renégats. Maïmonide fixe ces articles 
de foi au nombre de treize. Ce sont les suivants : Dieu existe ; il 
est un ; il est incorporel et immuable ; il est éternel et a été anté- 
rieur à toute création ; seul il est digne de notre adoration ; des 
hommes élus ont été animés de l'esprit prophétique ; Moïse a été 
le plus grand des prophètes; la Thora est d'origine divine; elle 
est immuable; Dieu connaît toutes nos pensées; il récompense les 
bons et punit les méchants; il enverra un jour le Messie; il res- 
suscitera les morts. 

Bien que ces articles de foi s'appuient en partie sur des 
recherches philosophiques et, par conséquent, ne s'imposent pas 
forcément à toute intelligence, Maïmonide ne considère cependant 




\.'-n 



MAÏMONIDE ET LES JUIFS DU YÉMEN. 143 

comme vrai Israélite que celui qui les admet tous. Pour lui, qui- 
conque en rejette un seul est hérétique et n*a point de part à la 
vie future. 

C'est ainsi que, d'une part, Maïmonide éleva la confession juive 
à la hauteur d'une doctrine consciente d'elle-même, et, de l'autre, 
mit des bornes, pour Tlsraélite, à la liberté de penser. Jusqu^alors, 
les actes religieux seuls formaient Tessence de la vie juive. Maï- 
monide opposa des barrières aux libres recherches du penseur et 
marqua les limites entre la foi et l'hérésie, non seulement dans le 
domaine déterminé de la pratique religieuse, mais aussi sur le ter- 
rain moins défini de la théorie. Il enferma ainsi la pensée dans le 
cercle étroit de formules immuables. 

Malgré sa valeur considérable, malgré le vaste savoir, la péné- 
tration et Tesprit de méthode que l'auteur y a déployés, le com- 
mentaire de la Mischna n'assura pas à Maïmonide la célébrité 
qu^il méritait. Ce furent surtout ses disciples qui le firent connaître 
et qui le vénérèrent comme l'incarnation même de la sagesse. Un 
de ses plus jeunes élèves, Salomon Kohen, fit pénétrer sa réputa- 
tion jusque dans le Yémen, où il annonça aux communautés juives 
que dans Tadversité elles trouveraient appui et consolation auprès 
de Maïmonide. 

Il s'était, en effet, produit dans TÉgypte des changements 
notables, qui eurent les meilleurs résultats pour les Juifs de ce 
pays et des contrées voisines. Le dernier khalife fatimide était 
mort ou avait été renversé du trône, et l'illustre Baladin, le modèle 
des princes généreux et chevaleresques de cette époque barbare, 
était devenu (septembre 1171) le seul maître de TÉgypte, d'une 
partie de la Palestine et de la Syrie, des pays de l'Euphrate et du 
khalifat de Bagdad. Son empire offrait un asile aux Juifs per- 
sécutés. 

Tout d'abord, l'avènement de la dynastie abbasside ou sunnite 
de Bagdad fut le signal d'une violente explosion de fanatisme. Au 
Yémen surtout, où dominaient les partisans chiites de la nouvelle 
dynastie, les Juifs furent persécutés et obligés d'adopter l'isla- 
misme (vers 1172). Mais, comme en Afrique et dans le sud de l'Es- 
pagne, leur conversion n'était qu'apparente. Cependant, comme les 
Juifs yéméni tes étaient très ignorants, il y avait à craindre que la 



144 HISTOIRE DES JUIFS. 

foule ne s'habituât peu à peu à la religion musulmane et n*oub]i&t 
complètement le judaïsme. Déjà un Juif parcourait les communautés 
pour leur prêcher que la mission de Mahomet était annoncée dans 
la Thora et que Tislamisme était une nouvelle révélation, destinée 
par Dieu à remplacer la promulgation du Sinaï. Ce péril, déjà 
assez grave pour le judaïsme, était encore augmenté par Tappari- 
tion d'un illuminé, qui se présentait, à cette époque, aux Juifs yémé- 
nites comme le précurseur du Messie, et les engageait à se tenir 
prêts à recevoir leur libérateur et à distribuer leur biens aux 
pauvres. Ces extravagances trouvèrent créance auprès d'une partie 
de la population et menaçaient de devenir dangereuses. C'est alors 
que le savant le plus estimé d*entre les Juifs du Yémen, Jacob 
Alfayyoumi, s'adressa à Maïmonide, qu'il avait appris à connaître 
par ses disciples, pour lui exposer la situation et lui demander 
aide et conseil. 

Maïmonide envoya une « Épitre » aux communautés yéménites; 
elle était écrite en arabe et rédigée de façon à pouvoir être com- 
prise de tous. Dans cette lettre, Maïmonide s'efforçait de raffermir 
la foi de ses malheureux frères et de leur inspirer ces sentiments 
de piété profonde et éclairée qui font accepter avec courage les 
souffrances qu'on endure pour sa religion et entretiennent Tespé- 
rance au milieu des plus dures épreuves. Il reconnaît qu'il est bien 
triste de voir des persécutions éclater contre les Juifs sur deux 
points opposés, mais il ajoute que ces malheurs n'étaient pas 
imprévus, car ils avaient été annoncés par les prophètes : « Dieu, 
dans sa miséricorde, dit-il, a distingué les Israélites parmi les 
peuples et a fait de nous les dépositaires de la vraie religion; c'est 
pourquoi les autres peuples nous haïssent. Ils sont irrités, non pas 
contre nous, mais contre la volonté divine dont notre existence est 
une éclatante manifestation, et ils voudraient nous détruire pour 
empêcher l'accomplissement de cette volonté. » Depuis la révéla- 
tion du Sinaï, continue-t-il, les Juifs ont été persécutés dans tous 
les temps. Ces persécutions se sont présentées sous trois aspects 
différents. Tantôt on a employé contre eux la violence, comme 
Âmalek, Sanhérib, Neboukadnéçar, Titus et Adrien ; tantôt on a 
essayé de les tromper par toutes sortes de sophismes, comme les 
Perses, les Grecs et les Romains; tantôt on a présenté de nouvelles 



MAÏMONIDE ET LES CARAÏTES. 145 

doctrines religieuses, telles que le christianisme et Tislamisme, 
sous le voile du judaïsme, et on a cherché à escamoter ainsi cette 
dernière religion. Pour mieux tromperies Juifs, les musulmans et 
les chrétiens disent que la Loi promulguée sur le Sinaï devait, en 
effet, être observée autrefois, mais que, maintenant^ elle a perdu 
toute valeur. Pourtant, les révélations de Nazareth et de La Mecque 
ne sont pas plus le judaïsme qu'une image n'est l'être vivant qu'elle 
représente. Seuls des enfants ou des insensés peuvent prendre 
l'ombre pour la réalité. « mes frères, ajoute Maïmonide, méditez 
sur les vérités que je viens de vous exposer, ne vous découragez 
pas au milieu de vos souffrances; celles-ci n'ont d'autre but que 
de vous mettre à l'épreuve et de montrer que la postérité de 
Jacob, les descendants de ceux qui ont reçu la Loi au pied du mont 
Sinaï, possèdent seuls la vraie religion. » 

Cette lettre, écrite avec chaleur et remplie de pensées forti- 
fiantes, produisit une vive impression sur les Juifs du Yémen. Elle 
leur inspira un nouveau courage et les poussa à s'intéresser au 
sort des Juifs des autres pays. Plus tard, quand il fut devenu 
illustre, Maïmonide employa son influence à améliorer la situation 
des Juifs dans le Yémen. Ils lui en témoignèrent leur reconnais- 
sance en manifestant pour lui un attachement profond et en 
intercalant son nom, comme on le faisait autrefois pour les 
exilarques, dans les prières journalières. 

Peu à peu, la réputation de Maïmonide s'étendit au loin. Dès 
Tannée 1175, on le consultait comme autorité religieuse, et ses 
décisions étaient acceptées par les communautés. C'est dans cette 
même année qu'il parait avoir été nommé officiellement rabbin du 
Caire. Ces fonctions étaient pour lui un vrai sacerdoce, et il les 
remplissait avec autant de conscience que de circonspection. 
Ennemi de tous les abus, il les combattait avec énergie ; il exigeait 
surtout une tenue décente dans la synagogue, où l'on avait par- 
fois trop de laisser-aller. Il s'élevait également contre les pratiques 
caraïtes qui s'étaient introduites parmi les rabbanites, mais il se 
montrait d'une tolérance très large envers les caraïtes eux-mêmes. 
Interrogé sur la façon dont il fallait traiter ces derniers, il répondit 
que s'ils gardaient une attitude convenable et n'outrageaient ni le 
Talmud ni ses adeptes, on était tenu de leur témoigner de la cousi- 
IV. 10 



14(6 • HISTOIRE DES JUIFS. 

dération et.de ramitié, de leur rendre visite, d*accompagner leurs 
convois funèbres, de consoler leurs affligés et de recevoir leurs 
enfants dans Taltiance d'Abraham. 

Au milieu des occupations multiples que lui imposaient ses 
fonctions rabbiniques, sa profession de médecin et ses recherches 
philosophiques et scientiGques, Maïmonide parvint à achever (en 
1180) son second grand ouvrage^ le Mischné Thora^ ou Code reli- 
gieux, dont l'apparition a fait époque dans Thistoire de la littéra- 
ture juive. 11 y travailla^ comme il le dit lui-même, pendant dix 
ans consécutifs, mais le temps qu'il y consacra n'est, certes, pas en 
proportion de la grandeur du résultat. 

. .Quand on n'est pas initié aux difficultés de la tâche, on est inca- 
pable, d'apprécier le mérite de l'admirable ordonnance de cet 
ouvrage gigantesque, où Maïmonide a réuni et classé avec méthode 
les mille petits détails épars au hasard dans « l'océan talmudique », 
a purifié le métal précieux de ses scories, rattaché les lois talmu- 
diques aux textes bibliques, ramené les faits particuliers aux prin- 
cipes généraux et composé d'un chaos un tout organique, construit 
selon les règles de l'art. Le Talmud, avec ses digressions et ses 
discussions sans fin, est un vrai labyrinthe où l'on ne peut se 
diriger qu'à l'aide d'un fil conducteur. Maïmonide en a fait une cons- 
truction bien ordonnée, avec ses ailes régulièrement distribuées, 
ses étages, ses appartements et ses chambres, et où le premier 
venu peut s'orienter facilement sans guide. 

Outre ses qualités de forme, le Mischné Thora a, comme fond, 
une importance très grande. Maïmonide y a fondu en un tout 
harmonieux les diverses opinions de ses prédécesseurs; il n'y a 
manifesté pour aucune doctrine ni dédain, ni préférence. Il a 
accordé, dans cet ouvrage, une place équitable à la partie philoso- 
phique, morale et rituelle du judaïsme, il y a même traité le 
côté sentimental de la religion juive, c'est-à-dire les espérances 
messianiques. Son travail est en quelque sorte la résultante de 
toutes les tendances qui, depuis Saadia, le créateur de la philo- 
sophie religieuse, se sont produites dans le judaïsme; c'est le 
résumé dé trois siècles d'eflbrts intellectuels. 

On peut presque dire que Maïmonide a composé un nouveau Tal- 
mud. Il a conservé, il est vrai, les anciens éléments, dont on 



.LE MISCHNÉ THORA. 147 

^nnait l*origine, la nature et la signification, mais il leà a groupés 
et modifiés de telle façop qu'ils se présentent sous un tout autre 
aspect. Ainsi, la Mischna, qui est la base du Talmud, débute de 
cette façon :.« A quel moment du soir peut-on réciter la prière du 
Schéma^ », et elle se termine par une discussion relative à unis 
question de pureté lévitique. Maïmonide commence son ouvragé en 
posant ce principe : « La base et le fondement de toute vérité, 
c'est de reconnaître qu'il existe un Être antérieur à tout, qui a 
crééitqut l'univers, » et il termine ainsi : « Le jour viendra où la 
terre sera remplie de connaissances, comme locéan est rempli 
d'çau. » Toute Tœuvre est animée d'un souffle de parfaite sagesse, 
de piété sereine et de profonde moralité. Maïmonide. a introduit la 
philosophie dans le code religieux ; il a accordé pour ainsi dire 
une place à Aristote.à côté des docteurs du Talmud. Une grande 
partie du premier livre (Madda) de son ouvrage traite de ques- 
tions philosophiques. 

Maïmonide a composé son ouvrage pour rendre plus facile l$f 
connaissance du judaïsme biblique et du judaïsme talmudiquo; 
car, pour lui, les deux n'en forment qu'un seul. L'étude du Talmud 
était très difficile, à cause de la prolixité des discussions et de 
l'obscurité de la langue. Par son livre, Maïmonide a écarté, en 
parlée, les difficultés en éclairant le chaos talmudique et en y met^- 
tant de l'ordre. Dorénavant, le rabbin, obligé de résoudre jour-p 
nellement des questions religieuses et judiciaires ; le croyant, désif- 
reux, par piété, d'étudier la Loi; l'homme d'étude, poussé par 
l'amour de la science à se rendre compte du contenu du Talmud, 
ne sera plus condamné à s'aventurer dans un enchevêtrement de 
broussailles; le Mischné Thora rend la tache plus agréable et pluis 
facile. Du reste, Maïmonide a fait entendre assez clairement que 
sop, ouvrage avait pour but, sinon de faire abandonner complètet 
ment le Talmud, du moins d'offrir la possibilité de s'en passer^ 
C'est. pourquoi il Ta écrit dans une langue facile, Tldiome néo-^ 
hébreu, afin de le rendre accessible à tous et de répandre ainsi 
parmi les Juifs la connaissance de leur code religieux et, en gé-» 
néral, du judaïsme. 

Dans son souci de rattacher tous les détails à des principes 
généraux Ot de n'avoir jamais recours, même pour expliq^uer 



148 fflSTOIRE DES JUIFS. 

certaines lois, à des expédients, Malmonide devait nécessairement 
s'écarter parfois de la méthode talmudique pour suivre une voie 
nouvelle. Il est surtout un point important pour lequel il s'est placé 
au-dessus du Talmud. Comme il voulait exposer la législation 
juive dans toutes ses parties et montrer les rapports des éléments 
bibliques avec les éléments talmudiques, il a été amené à fixer 
rigoureusement les lois prescrites par la Bible. Il a donc composé 
un traité spécial où il a énuméré les lois bibliques et qui complète 
son grand ouvrage. Dans ce traité, comme dans son code, il éta- 
blit en principe qu'il ne faut pas considérer comme biblique tout 
ce que le Talmud désigne comme tel ou fait découler du texte sacré 
par une des treize règles de déduction, mais seulement ce qui est 
reconnu comme tel par une tradition certaine. Il faut reconnaître 
qu'appliqué dans toutes ses conséquences le principe posé par 
Maïmonide aurait tout simplement pour eiïet d'ébranler le judaïsme 
talmudique. Et cependant, en réalité, Maïmonide plaçait ce 
judaïsme talmudique au-dessus de tout; les docteurs du Talmud 
étaient, pour lui, des autorités incontestées, prenant rang immédia- 
tement après les prophètes, et qu'il considérait comme des modèles 
de piété et de vertu. 

Par son code, Maïmonide a certainement assuré au judaïsme 
rabbinique un solide point d'appui, mais, d'un autre côté, il Ta 
embarrassé d'entraves très gênantes. Il a transformé en lois im* 
muablesbien des opinions qui, dans le Talmud, étaient vagues et 
prêtaient à interprétation. De même qu'en introduisant dans le 
judaïsme des articles de foi, il limitait la liberté de penser, de 
même il immobilisait la législation juive par la codification défini- 
tive des lois. Sans tenir compte des circonstances particulières 
qui avaient donné naissance à certaines décisions talmudiques^ il 
rendait ces décisions obligatoires pour tous les temps et dans 
toutes les situations. Sous ce rapport, il se montrait plus rigoureux 
que les tossafistes, qui atténuaient souvent la trop grande sévérité 
d'une loi talmudique en déclarant, après un examen attentif des 
raisons qui l'avaient fait adopter, qu'elle n'était plus applicable à 
leur époque, toute différente des temps antérieurs. Si le code de 
Maïmonide avait conquis définitivement la suprématie, comme 
on pouvait le croire d'abord, et éliminé totalement le Talmud des 



INFLUENCE DU MISCHNÉ THORA. 149 

écoles, des administpatioas religieuses et des tribunaux juifs, il 
serait devenu funeste, malgré sa valeur considérable, pour le 
judaïsme rabbinique, parce qu*il Taurait en quelque sorte pétrifié. 

Ce code agit comme un ferment sur le judaïsme; il était plus 
qu*un simple livre, il était un véritable événement, fécond en con- 
séquences. Dès son apparition, il fut multiplié par de nombreuses 
copies et répandu en Arabie, en Palestine, dans TOrient, en 
Afrique, en Espagne, dans le midi de la France et en Italie. Dix ans 
après, Fauteur pouvait dire sans forfanterie que son ouvrage avait 
pénétré jusqu'aux extrémités du monde habité. On ne se contentait 
pas de rétudier, il était respecté comme une nouvelle Bible ou un 
nouveau Talmud, et considéré comme une des bases de la religion 
juive. Ce fut surtout en Espagne qu*il produisit une sensation 
considérable, a Avant son apparition en Espagne, dit un contem- 
porain, les Juifs de ce pays trouvaient l'étude du Talmud si diffi- 
cile qu'ils s'en rapportaient aux rabbins pour toutes les questions 
traitées dans ce recueil, car ils ne savaient pas se retrouver au 
milieu de ces longues discussions. Le code deMaïmonide, avec sa 
langue facile et son ordonnance lumineuse, est accessible à tous 
et excite l'admiration générale. Jeunes et vieux Tétudient et l'ap- 
profondissent. Bien des personnes connaissent maintenant la 
législation et sont en état de se former une opinion sur les ques- 
tions en litige et de contrôler les décisions des juges. » 

Celte impression se reproduisit partout, même en Orient, où se 
trouvaient pourtant de très savants talmudistes. La vénération 
pour iMaïmonide grandit de jour en jour, on lui prodiguait les 
épithètesles plus flatteuses^ on l'appelait «l'Unique de l'époque», 
le « Guide des rabbins », la « Lumière d'Israël ». Son renom 
s'étendit depuis TEspagne jusqu'aux Indes et depuis le Tigre et 
l'Eupbrate jusqu'à l'Arabie méridionale ; il éclipsa toutes les célé- 
brités contemporaines. Les plus savants rabbins se soumettaient 
avec empressement à son autorité et lui demandaient humblement 
des conseils; il était devenu le représentant illustre du judaïsme 
tout entier. 

Il ne manqua rien à la gloire de Maïmonide, pas même les atta- 
ques des envieux. Un certain nombre de rabbins, plus ou moins 
ignorants,, qui connaissaient le Talmud par routine et superficiel- 



150 J:' HISTOIRE DES JUIFS. 

Îsment et croyaieût posséder la science universelle, en voulaîenl 
!Maïmonide de leur enlever leurs illusions. Au Caire, il y eut 
quelques talmudistes assez fanatiques pour refuser même de 
jete^ un regard dans lô-MIschné Thora, afin qu'il ne tûl pas dit 
qu'ils en avaient tiré quelque profit. D'autres étaient persuadés 
qu'on ne pouvait apprendre le Talmud, et, par conséquent, deve- 
nir talmudiste compétent, qu'à Bagdad. A la tête de ces esprits 
étroits se trouvait Samuel ibn Ali, de Bagdad, l'orgueilleux gBbn 
toujours entouré d'une troupe d'esclaves, qui n'admettait pas 
qu'on pût lui être supérieur. 

^ Cependant le Mischné Thora rencontra aussi des adversaires 
honnêtes et sincères, qui sentaient combien le judaïsme talmudi-t 
que, tel que le concevait Maïmonide, s'éloignait, sur bien des 
points, de la tradition, et qui voyaient dans cet ouvrage des héré^ 
sies et des dangers pour la religion. Mais les savants seuls pou- 
vaient découvrir, dans ce code, ces éléments étrangers au judaïsme 
et dangereux pour la foi. 

Ce ne fut qu'après un séjour de vingt ans en Egypte que Maï- 
monide obtint, comme médecin, une situation un peu convenable 
à )a cour de Saladin. Il ne fut pas attaché à la personne même du 
sultan, parce que celui-ci était constamment tenu éloigné de sa 
capitale par ses guerres contre les partisans de Noureddin et les 
chrétiens. Mais il avait conquis l'estime et la sympathie du géné- 
reux vizir Alfadhel, le protecteur des sciences, dont un contem- 
porain dit qu'il était « tout cœur et toute intelligence ». Alfa- 
dhël le fit inscrire sur la liste des médecins, lui assura un traite- 
ment annuelet le combla de faveurs. Stimulées par l'exemple du 
vizir, les notabilités du Caire devinrent également les clients de 
Maïmonide, dont le temps fut bientôt tellement absorbé par sa 
profession de médecin qu'il dut négliger ses études, 
i Maïmonide acquit aussi une très grande réputation comme écri- 
vain médical.. Il figure parmi les trois personnages illustres en 
l'honneur desquels le célèbre médecin et théologien musulman 
Abdellatif se rendit de Bagdad au Caire, pour entrer en relations 
avec eux. Le poète Alsaïd ibn Sina Almoulk le chanta comme 
médecin dans des vers extrêmement flatteurs,, et sa réputation' 
était telle que le roi d'Angleterre Richard Cœur de Lion, J'àme; de 



ATTAQUES CONTRE MAIMONIDE. 151 

la troisième croi8ade,voulut le nommer son médecin. Haïmonid<\î 
refusa sa proposition . 

Vers 1187, Maïmonide courut un grand danger. Abou-1-Arab ibn 
Moïscha, ce théologien arabe qui avait sauvé la vie de Maïmonide 
à Fez, l'accusa, en le retrouvant juif au Caire, d'avoir pratiqué 
pendant longtemps Tislamisme et voulut le faire condamner comme 
relaps. C'était pour Maïmonide une question de vie ou de mort. > 
Son» protecteur Alfadhel, devant qui il comparut, l'acquitta en dé- 
clarant qu'une foi imposée par la violence n'avait aucune valeur 
et pouvait être abandonnée impunément. Grâce à Tappui de ce 
même Alfadhel, Maïmonide fut nommé chef (naguid) de toutes les 
communautés juives de l'Egypte, et cette dignité se transmit dans 
sa famille de père en flls> jusqu'au xiv^' siècle. 

Toujours dévoué aux intérêts de ses coreligionnaires, Maïmo- 
nide employa son influence en faveur des Juifs du Yémen, pour 
améliorer leur situation. Il obtint aussi de Saladin, qui venait de 
reprendre Jérusalem, l'autorisation pour les Juifs de s'établir de 
nouveau dans la ville sainte. Enfin, il s'efforça de faire confier les 
emplois publics aux rabbanites plutôt qu'aux caraïtes, dont il 
parvint, à la grande satisfaction de ses contemporains, à rame- 
ner quelques-uns au rabbinisme. 

La réputation toujours croissante de Maïmonide excita de plus 
en plus la jalousie de Samuel ibn Ali, l'obscur chef d*école de 
Bagdad, qui guettait l'occasion de nuire à la gloire de l'illustre 
docteur. Lui et ses amis se chuchotèrent d'abord à l'oreille que 
Maïmonide n'était pas un pratiquant assez sévère ni un partisan 
sincère du Talmud, puis ils répandirent discrètement ces calom- 
nies. Le terrain ainsi préparé, ils purent exploiter contre Maïmo- 
nide l'irritation produite par certaines assertions de disciples 
trop téméraires. 

Il y avait, en effet, à Damas et dans le Yémen, des rabbins qui 
tiraient des œuvres de Maïmonide des conséquences que lui-même 
n-aurait certainement pas admises. Comme il avait déclaré avec 
insistance, et à plusieurs reprises, que l'àme était immortelle et 
immatérielle dans le monde futur, tandis qu'il avait à peine parlé 
de la résurrection des corps, ces rabbins en concluaient qu'il 
n'admettait pas sérieusement cette résurrection, mais que, d'après 



152 HISTOIRE DES JUIFS. 

lui, le corps se décompose et se dissout totalement après la mort» 
et rame seule s'élève jusque dans les régions éthérées. Une pareille 
doctrine étant contraire au Talmud, on contestait Torlhodoxie de 
Maïmonide, qu*on accusait de modifier et de fausser certaines 
opinions talmudiques. Samuel ibn Ali fut soutenu dans ses atta- 
ques contre Maîmonide par Mar-Zakaria, talmudiste fanatique 
d*Âlep. A toutes les agressions et à toutes les intrigues, le sage 
de Fostat n'opposa que la plus dédaigneuse indifférence. 

Malgré la guerre que lui faisaient Ibn Ali et ses partisans, 
malgré les occupations absorbantes que lui imposait sa profession 
de médecin, Maîmonide parvint à terminer vers 1190 son traité de 
philosophie religieuse, qu'il intitula More Neboulhim ou «Guide 
des Égarés». Cette œuvre a une grande importance non seulement 
au point de vue particulier du judaïsme, mais aussi pourThistoire 
générale de la philosophie du moyen âge. Elle forme le point 
culminant des travaux de Maîmonide, qui y expose la justification 
de ses plus intimes convictions. Au premier abord, ce livre si re- 
marquable parait être un recueil de dissertations, écrites par Maî- 
monide sur diverses questions importantes, pour dissiper les 
doutes de son élève favori Joseph Almoghrebi, de Fez. Mais en 
réalité, Maîmonide a composé son a Guide » pour son propre usage, 
afin de rendre claire à son esprit la conception philosophique de 
l'univers et montrer la place qu'y occupe le judaïsme. 

Pour Maîmonide, la philosophie d'Aristote, telle qu'elle avait 
été exposée par le mahométan Ibn Slna, était l'expression de la 
vérité même, il croyait également avec une conviction absolue à 
la vérité du judaïsme. D'après lui, cette philosophie et la religion 
juive ont le même point de départ et conduisent vers le même but : 
elles admettent toutes les deux un Dieu unique, maître souverain 
de lacréation, et elles placent la perfection humaine dans la connais- 
sance de soi-même. Or, si la vérité que l'homme découvre à l'aide 
de sa raison et la révélation promulguée par Dieu sur le Sinaî se 
ressemblent dans leur origine et leur fin, elles doivent nécessai- 
rement se ressembler aussi dans toutes leurs parties et arriver par 
des voies différentes à un résultat identique. Il est impossible que 
la philosophie et la religion se contredisent, car elles émanent 
toutes les deux de l'esprit divin. La vérité révélée par Dieu est 



PHILOSOPHIE DE MAÏMONIDE. 153 

forcément d'accord avec celle qui a sa source dans la raison, don- 
née elle-même par Dieu, et, de même, toutes les vérités que nous 
fait connaître la raison doivent se retrouver dans la révélation, 
c'est-à-dire dans le judaïsme. 

Maîmonide a emprunté à Âristote sa conception de l'univers, 
il admet, comme lui, que la création se compose d'une série d'êtres 
de différents degrés et que les sphères pures sont mises en mou- 
vement par TefTet de leur aspiration vers Dieu, et produisent ainsi 
les évolutions du monde sublunaire. Mais il a, en quelque sorte, 
rajeuni ce système en y rattachant des conceptions originales sur 
l'homme et sa destinée. Dieu, dit-il, étant la perfection et la sou- 
veraine bonté, ne peut avoir créé qu'un monde essentiellement 
bon. Le mal qui existe dans ce monde ne doit donc pas être con- 
sidéré comme créé par Dieu, il n'est que l'absence du bien. Il 
provient du fait que la matière trop grossière est souvent réfrac- 
taire au bien. On peut triompher du mal. L'homme est, en effet, 
un composé de matière grossière et d'une substance plus pure, 
qui est l'âme. Or, Dieu a doué l'âme de la faculté et du désir 
de s'instruire. Si l'homme suit ce penchant, il parvient à com- 
prendre l'harmonie du monde et l'action de Dieu sur la création, 
il devient capable de triompher des barrières que lui oppose la 
matière et de monter au rang d'ange. C'est en s'élevant aux 
conceptions les plus nobles et en acquérant la pureté des mœurs 
que l'homme devient esprit, dépasse les êtres terrestres, conquiert 
l'immortalité et s'unit à l'Esprit universel du monde. Cette 
faculté que possède l'homme de s'élever aux degrés supérieurs 
est la conséquence de son libre arbitre. 

Mais en même temps qu'il conquiert l'immortalité, l'homme, par 
son activité intellectuelle et morale, peut également attirer sur lui 
l'attention spéciale de la Providence divine. Car cette Providence 
n'étend sa protection que sur ce qui est durable et permanent 
dans le monde des quatre éléments; elle veille sur la conservation 
des espèces, qui, par leur forme et leur but fmal, sont de nature 
spirituelle. Donc, si l'homme, triomphant de la matière, s'élève au 
rang d'esprit, la protection divine lui est nécessairement acquise. 
Mais, de même que par la pureté de sa vie et le développement de 
son intelligence l'homme peut acquérir la récompense glorieuse 



154 HlSTOiRÇ PES JUIFS. . 

de rimmortalité, de même il s'attirera le plus sévère châtiment 
s'il étouffe la lumière de Tesprit sous le péché et les appétits de la 
matière. 

L'homme peut atteindre un résultat encore plus important. Si, 
par ses pensées et ses actes, il s'élève vers Dieu, il peut acquérir 
le don de la prophétie. Pour devenir prophète, il faut avoir urié 
imagination téconde et toujours en éveil, et, de plus, être favorisé 
de rinspiration divine. La faculté prophétique se manifeste surtout 
dans l'état de rêve, quand le^ sens se reposent et que l'esprit; 
dégagé en quelque sorte de la matière, est plus accessible à l'in- 
fluence d'en haut. Toutes les visions des prophètes se sont pro-t 
duites dans une sorte de rêve. Les faits et gestes des prophètes 
rapportés par la Bible ne sont pas des.actes réels, extérieurs, mais 
des perceptions intimes de Tàme; ils n'ont jamais existé que dans 
l'imagination. C'est ce qui explique bien des récits merveilleux 
de la Bible et bien des paroles étonnantes des prophètes. Non 
pas que les miracles ne soient pas possibl^es, car Dieu, qui a créé 
les lois de la nature, peut aussi les suspendre en partie, mais il ne 
le fait que momentanément et remet bien vite tout en ordre, comme 
lorsqu'il a changé, pour un temps très court, l'eau du Nil en sang 
et fendu les flots de la mer Rouge. Encore faut-il limiter autant que 
possible le nombre des miracles dans la Bible. Du reste, ce n'est 
pas par les miracles, mais par l'accomplissement des prédictions 
que s'affirme la réalité de la mission des prophètes. 

Le plus parfait des prophètes fut Moïse, cet homme divin qui 
donna au monde une loi si féconde. Ses prophéties se dis- 
tinguent en quatre points des visions des autres prophètes. Il 
a atteint ce degré élevé, parce que son âme avait su se détacher 
des liens terrestres et se rendre indépendant même de l'imagina- 
tion, et qu'il s'était élevé au rang des anges ou des esprits 
purs. Arrivé à un degré que nul mortel n'avait atteint avant 
lui, il a pu déchirer tous les voiles qui, d'ordinaire, dérobent la 
vérité à la raison humaine, pénétrer jusqu'à l'essence même de la 
vérité, contempler directement la divinité et connaître sa volonté. 
Les vérités qu'il a connues ainsi dans sa communication directe' 
avec l'Être suprême, il les a enseignées à son peuple. C'est la 
Révélation, c'est la Thora. 



INFLUENCE DU MORE NEBOUKHIM. 155 

Cette loi, ainsi révélée, est unique comme Tintermédiaire qui 
4*â fait connaitre à Thumanité; elle est parfaite et ne pourra 
jamais être abrogée ni remplacée. 

• Le caractère divin de la Thora se manifeste non seulement par 
son origine, mais aussi par son contenu. A côté de lois et de pres- 
criptions, elle renferme des enseignements (dogmes) sur les ques- 
tions les plus Importantes et se distingue ainsi, par suite de ce 
double caractère, de toutes les autres législations et religions. 
Bien plus, les lois de la Thora ont toutes un but élevé, de sorte 
qu'aucune n*en est superflue, ni indifférente, ni arbitraire. On peut 
donc dire que la Révélation donne satisfaction à Tàme et assure 
le bien-être du corps, car elle nous fournit des notions exactes sur 
Dieu et son action sur Tunivers, et elle nous apprend à être purs 
et vertueux. 

Pour les penseurs du temps, Tœuvre de Maïmonide devint 
réellement le Guide des égarés. Car, à cette époque, tous pensaient 
en disciples d*Aristote et sentaient en juifs, et comme il existait 
un abîme entre leurs opinions philosophiques et leurs sentiments 
religieux, ils accueillirent avec une profonde satisfaction le livre 
qui conciliait pour eux la philosophie et la religion. Expliqués par 
Maïmonide, bien des passages de la Bible et du Talmud qui, aupa- 
ravant, leur avaient paru étranges ou au moins insigniflants, prirent 
à leurs yeux une grande valeur et un sens profond. L'influence 
du More fut surtout très grande sur la postérité. Le judaïsme,, 
tel que l'exposait Maïmonide, n'était plus un système étrange et 
appartenant au passé, une religion déjà morte et réduite à des 
pratiques toutes mécaniques, mais une vérité vivante et vivi- 
fiante, une doctrine ayant son caractère propre et en accord par- 
fait avec la raison. 

Les penseurs juifs des temps ultérieurs se rattachent tous à Maï- 
monide; c'est dans « le Guide » qu'ils vont puiser toutes leurs ins- 
pirations, parfois pour renchérir sur le maître, parfois aussi pour le 
combattre. Et comme, en déflnitive, ce sont les penseurs qui façon- 
nent la foule et lui impriment la direction, on peut dire que Maïmo- 
nide a revivifié et rajeuni le judaïsme. Son œuvre eut un tel reten- 
tissement qu'elle fit oublier tous les travaux analogues publiés 
avant lui, depuis l'ouvrage de Saadia jusqu'à celui de Juda Hallévi. 



136 HISTOIRE DES JUIFS. 

Comme le « Guide » était écrit en arabe, son influence s*étendit 
bien au delà des milieux juifs. Car, quoique Maïmonide Teût seule- 
ment destiné à ses coreligionnaires et eût prescrit de le copier 
en caractères hébreux, pour qu'il restât inacessible aux maho- 
métans et n'occasionnât aucun ennui aux Juifs, il fut répandu 
parmi les Arabes encore du vivant de l'auteur. Un musulman y 
ajouta même une préface pour renforcer les arguments produits 
par Maïmonide en faveur de l'existence de Dieu. Ce fut aussi dans 
le « Guide » que les principaux créateurs de la scolastique chré- 
tienne apprirent à résoudre les contradictions entre la foi et la 
philosophie. 

Le système de Maïmonide présente cependant bien des points 
faibles. Imbu de la philosophie d'Aristote, telle qu'elle était connue 
de son temps, Maïmonide introduit dans le judaïsme des éléments 
étrangers et incompatibles avec cette religion. Au lieu du Dieu de 
la Révélation, qui veille sur l'humanité, sur Israël et sur chaque 
individu en particulier, il suppose un être métaphysique qui, 
dans sa froide sublimité et son isolement, ne se préoccupe nul- 
lement de ses créatures et possède à peine une personnalité et une 
volonté. Comme il ne voit pas dans la Révélation une communi- 
cation faite par Dieu à son peuple, il est obligé de faire de Moïse un 
demi-dieu, bien au-dessus de l'humanité. Son idéal de l'homme 
pieux est placé à une telle hauteur que quelques penseurs d'élite 
peuvent seuls le réaliser. Selon lui, il ne suffit pas, pour plaire 
à Dieu, d'avoir des mœurs honnêtes et des sentiments religieux, 
il faut encore pouvoir s'élever à certaines conceptions philoso- 
phiques. Il y aura donc, d'après lui, peu d'âmes capables d'arriver 
à l'immortalité et d'attirer sur elles l'attention particulière de la 
Providence, et, par conséquent, le nombre des élus sera exces- 
sivement petit. Enfin, le désir de mettre d'accord certains versets 
de la Bible avec les principes de la philosophie aristotélicienne le 
contraint à fausser le sens des textes. 

Beaucoup de ses contemporains, et même son élève favori Joseph 
Moghrebi, comprirent que son système ne concordait pas tout à 
fait avec le vrai judaïsme. . Son opinion relative à la résurrec- 
tion rendait surtout ce désaccord sensible. Maïmonide admettait 
la croyance à la résurrection, mais il n'en avait parlé qu'incidem- 



■ÏÎJ. * *.■.-.- 



MAÏMONIDE ET LES JUIFS DE PROVENCE. 157 

ment; ce qui lui fut reproché de bien des côtés. Aussi fut-il 
obligé de publier un traité spécial sur la résurrection (1191). 
Il admet, dit-il dans cet opuscule, la résurrection des corps, mais 
elle n'aura lieu, selon lui, qu'a Taide d'un miracle, compatible, du 
reste, avec Tidée d'un univers qui a été créé à un certain moment. 
Il se plaint, dans ce petit traité, de n'avoir pas été compris et d'être 
obligé de se justifier devant « des sots et des femmes » ; il s'y 
exprime, du reste, avec une certaine amertume, qui contraste 
avec le ton calme de ses autres ouvrages. 

Le « Guide » produisit une grande sensation parmi les savants 
mahométans, mais cette œuvre fut généralement blâmée, à cause 
des attaques qu'elle contient contre l'islamisme et la philosophie 
d'alors, et aussi pour ses idées trop hardies. Abdellatif, le repré- 
sentant de l'orthodoxie mahométane parmi les musulmans de 
l'Orient, celui-là même qui s'était rendu en Egypte pour faire la 
connaissance de Maïmonide (en Tannée 1192), exprima son 
estime pour l'auteur, mais condamna l'œuvre. Voici ce qu'il dit : 
a Moïse, fils de Maïmoun, est venu me voir; j'ai reconnu en lui 
un homme de très grand mérite, mais dominé par le désir d'oc- 
cuper le premier rang et de plaire aux puissants. A côté d'ouvrages 
de médecine, il a également composé pour les Juifs un livre de 
philosophie, que j'ai lu. A mon avis, c'est un mauvais livre, qui 
menace d'ébranler les fondements de la religion par les arguments 
mêmes qui semblent destinés à les consolider. » 

Nulle part, les idées de Maïmonide ne trouvèrent un sol aussi 
favorable et ne furent accueillies avec autant d*empressement que 
dans les communautés juives du midi de la France. L'aisance des 
habitants, les franchises municipales et la lutte des Albigeois 
contre l'Église avaient éveillé l'esprit de critique dans cette région, 
où, auparavant, Ibn Ezra, les Tibbonides et les Kimhides avaient 
introduit les éléments de la civilisation juive. Impuissants à conci- 
lier par eux-mêmes le judaïsme avec les résultats de la science, 
les savants de cette contrée étudiaient avec ardeur les travaux de 
Maïmonide, où ils trouvaient la solution tant désirée, et qui se dis- 
tinguaient par leur clarté et leur profondeur. Savants laïques et 
talmudistes s'éprirent du même enthousiasme pour Maïmonide et 
manifestèrent leur admiration pour ce grand philosophe. « Depuis 



158 HISTOIRE DES JUIFS. 

la mort des deraieFS docteurs du Talmud, disait-on en Provence; 
il ne s'est pas rencontré une telle personnalité en Israël. » -^ 
(( Dieu a créé cet homme, disait-on encore, pour réveiller son 
peuple de la torpeur qui commençait à Tengourdir. » Et le poète 
Harizi écrivit sur lui ces vers hyperboliques : 

Tu es un ange du ciel 

Créé à rimage de Dieu, 

Quoique tu aies un visage humain. 

Plusieurs communautés et notabilités de Provence le consul- 
tèrent ^ur toutes sortes de questions, et les savants de Lunel, pré- 
sidés par Jonathan Kohen, lui écrivirent pour lui demander de 
leur envoyer le « Guide d . Maïmonide ne put répondre que quelques 
années plus tard à leur lettre si flatteuse, une grave maladie Tavait 
retenu au lit pendant une année entière et avait encore diminué ses 
forces, déjà bien affaiblies par Tâge et ses nombreuses occupa- 
tions. En même temps, il fut troublé dans sa sécurité, à la mort 
de Baladin, son protecteur, par les rivalités qui éclatèrent entre les 
fils et le frère du défunt, et qui amenèrent de graves désordres en 
Egypte. 

A la fin, rainé des fils de Baladin, nommé Âlafdal, put occuper 
sans contestation le trône de son père (1200), et il attacha Maïmon 
nide comme médecin à sa personne. Epuisé par une vie d'excès 
et de débauche, ce prince pria Maïmonide de Taider de ses conseils 
pour lui faire recouvrer les forces et la santé. Maïmonide composa 
à son usage un recueil de règles hygiéniques, où il avait le cou- 
rage de l'avertir que, pour fortifier le corps, il est nécessaire 
d'affermir Tâme et de la préserver de toute pensée impure. 

Samuel ibn Tibbon, le principal représentant de la culture juive 
en Provence, écrivit à Maïmonide qu'il avait entrepris de traduire 
le « Gu^ide » de l'arabe en hébreu, et qu'il serait heureux de 
pouvoir aller le voir. Maïmonide accueillit cette communication 
avec une joie profonde, car il désirait depuis longtemps voir 
traduire en hébreu ses ouvrages arabes. 

Dans la réponse qu'il adressa à la communauté . de Lunel, Maï- 
monide l'engagea ainsi que les autres Juifs de Provence à étudier 
le Talmi|d : a Vous, habitants de Lunel, et Juifs des villes voisines,' 




MORT DE MAÏMONIDE. 159 

vous seuls tenez encore d'une main ferme le drapeau de la Thora. 
Vous étudiez le Talmud et êtes des savants. En Orient, l'activité 
intellectuelle des Juifs est nulle. Dans toute la Syrie, la ville 
d*Âlep seule renferme quelques personnes qui se consacrent a 
rétude du Talmud et aux sciences, mais sans ardeur. Dans Tlrak 
on ne trouve que deux ou trois raisins (des hommes intelligents). 
Les Juifs du Yémen et du reste de TArabie savent peu de choses 
du Talmud, ils ne s'intéressent qu'à TAggada. Quant au Maghreb, 
vous savez combien les Juifs y sont malheureux! Vous êtes donc 
les seuls soutiens de la Loi ; soyez forts et courageux. » Maïmo- 
nide pressentait que le judaïsme scientifique trouverait ses prin- 
cipaux représentants dans la Provence. 

Maïmonide était déjà fort affaibli quand il écrivit a la commu- 
nauté de Lunel. Il mourut à Tâge de soixante-dix ans (20 Tébet 
= 13 déc. 1204), et fut pleuré dans les communautés de tous les 
pays. A Fostat, juifs et musulmans observèrent un deuil public de 
trois jours; la communauté de Jérusalem organisa une cérémonie 
funèbre et décréta un jeûne général. On transporta ses dépouilles 
mortelles à Tibériade. La légende raconte que des Bédouins atta- 
quèrent ceux qui suivaient le convoi funèbre, mais que, n'ayant 
pas pu faire bouger le cercueil de place, ils se joignirent au convoi 
et accompagnèrent le corps jusqu'au lieu de sépulture. 

Maïmonide ne laissa qu'un fils, Aboulmeni Abraham, qui hérita 
dé ses fonctions de médecin auprès du khalife et de sa dignité de 
chef religieux des communautés d'Egypte. Ses descendants se 
perpétuèrent jusqu'au xv« siècle et se distinguèrent par leur piété 
et leur savoir talmudique. Voici l'épitaphe gravée par un inconnu 
sur son tombeau : 

Ici repose un homme qui était plus qu^un homme. 
Si tu étais un homme, alors des êtres divins 
Avaient protégé spécialement ta mère. 

. Plus tard, celte inscription fut remplacée par la suivante : 
Ici repose Moïse Maïmoun, hérétique et excommunié. 

Le contraste de ces deux inscriptions est l'image du violent 
antagonisme qui éclata parmi les Juifs, après la mort de Maïmo-^ 
nide, et les divisa en deux camps opposés. 



160 HISTOIRE DES JUIFS. 



CHAPITRE VIII 

DISSENSIONS DANS LE JUDAÏSME. — OBLIGATION 

DE PORTER LA ROUELLE 

(1205-1236) 



Avec MaïmoDide, cet esprit d'une si large envergure, la civilisa- 
tion juive du moyen âge avait atteint son point culminant. Après 
sa mort, ses idées furent discutées avec une ardeur passionnée 
et produisirent la division dans le judaïsme. L'Église, dont les pré* 
tentions allaient en croissant, se mêla aux querelles des Juifs, et, 
pour attiser la discorde et nuire a la Synagogue, qu'elle détestait, 
elle employait tantôt la ruse et tantôt la violence. La disparition 
de Maimonide et Tomnipotence papale eurent pour les Juifs les 
plus funestes conséquences. 

Du vivant de Maïmonide, les communautés juives de l'Orient 
comme de l'Occident suivaient avec empressement sa direction. Lui 
mort, le judaïsme n'avait plus ni chef, ni conseiller. Son fils Aboul- 
meni Abraham (né en 1185 et mort en 1254) avait bien hérité de 
sa situation et même de son caractère, mais il n'avait ni la grande 
intelligence ni la force de travail de son père. Il était médecin 
du sultan Alkamel, frère de Saladin, et dirigeait l'hôpital du Caire 
avec rhistorien de la médecine et de la littérature arabes, Ibn 
Abi Obsaibiya. Il était assez versé dans le Talmud pour pouvoir 
repousser les attaques dirigées contre l'érudition de son père 
et publier des consultations rabbiniques. Il avait aussi, étudié 
la philosophie et composa un ouvrage pour concilier l'Aggadaavec 
les données de la philosophie du temps. Mais tout ce qu'il savait, 
il l'avait emprunté aux autres, n'ayant ni originalité, ni vigueur 
d'esprit, et se contentant de s'assimiler le mieux possible les 
idées de son père. Il était cependant très estimé, mais manquait 
d'autorité. 




LE PAPE INNOCENT III. 161 

Pas plus qu6 TAsie et TAfrique, l'Europe ne possédait une per- 
sonnalité vraiment remarquable qui pût remplacer Maïmonide. On 
trouvait bien quelques savants juifs dans la Provence et l'Espagne 
chrétienne, mais aucun d'eux n'avait assez de mérite pour s'im- 
poser comme chef religieux aux communautés Juives. Ainsi» au 
moment où les temps devinrent sombres pour le judaïsme et où il 
aurait fallu un homme d'un caractère ferme et généreux et d'un 
esprit puissant pour relever les courages abattus et indiquer le 
chemin à suivre, il n'y avait que des savants sans influence ni 
autorité. Si, à cette époque, un homme s'était rencontré comme 
Maïmonide, on n*aurait eu, sans doute, à déplorer ni les dissensions 
funestes entre les partisans d'une foi éclairée et les obscurantistes, 
ni Taction délétère du mysticisme. 

Et cependant, plus* que jamais, les Juifs auraient eu besoin d'un 
guide ferme et vaillant. Car, au commencement du xiu» siècle, ils 
eurent à subir l'hostilité d'un adversaire aussi puissant que mal- 
veillant. Le pape Innocent III (1198-1216), qui courba peuples et 
souverains sous le joug de l'Eglise, asservit les esprits, persécuta 
les penseurs indépendants, créa l'Inquisition et fit monter sur des 
hûchers tous ceux qui lui semblaient hérétiques, ce pape fut aussi 
nn ennemi implacable des Juifs et du judaïsme. Lui, le puissant 
prince de l'Église, qui pouvait distribuer couronnes et pays et était 
parvenu, à l'aide de sa légion de légats et de moines domini- 
cains et franciscains, à soumettre à sa domination toute l'Europe, 
depuis l'océan Atlantique jusqu'à Constantinople et depuis la 
Méditerranée jusqu'aux régions arctiques, il supportait avec peine 
l'existence du petit peuple juif. Au début de son règne, cependant', 
il se montra assez favorable aux Juifs, et quand, à la mort de 
Saladin, le sultan d'Egypte qui possédait Jérusalem, une nouvelle 
croisade s'organisa et que, selon leur habitude, les croisés se 
mirent à piller et à tuer les Juifs, il intervint en leur faveur 
(sejrt. 1199). Il interdit également aux chrétiens de les baptiser 
de force, de leur ravir leurs biens sans une autorisation légale, 
de les massacrer, de les attaquer à coups de fouet ou de pierres 
pendant leurs fêtes ou de profaner leurs cimetières. Chose 
étrange, ce n'est pas un sentiment d'humanité et de justice qui 
provoquait l'intervention du pape, mais cette pensée singulière 

IV. 11 



:162 HISTOIRE DES JUIFS. 

que les Juifs doivent vivre, et vivre dans Tabjection et la misère, 
pour la plus grande gloire du chrislianisme. 

Mais si Innocent III voulait qu'on laissât la vie sauve aux Juifs, 
il ne les en détestait pas moins. Ainsi, il reprocha (120o) sa bien- 
veillance pour les Juifs au roi de France Philippe-Auguste, qui, 
cependant, les avait pillés, emprisonnés, expulsés, et ne les avait 
rappelés dans son pays que pressé par des besoins d'argent! « Je 
suis affligé, écrit-il à ce souverain, de voir des princes préférer 
les descendants des déicides aux héritiers du crucifié, comme si 
le fils de Tesclave pouvait hériter du fils de la femme libre. J*ai 
appris qu'en France les Juifs se sont approprié par l'usure les 
biens de TÉglise et des chrétiens; que, contrairement à la décision 
du concile de Latran tenu sous Alexandre III, ils engagent des 
nourrices et des domestiques chrétiens; que les tribunaux n'ac- 
ceptent pas le témoignage des chrétiens contre les Juifs ; que la 
communauté de Sens a construit une nouvelle synagogue qui 
dépasse en hauteur l'église voisine, et où les prières sont récitées, 
non pas à voix basse, comme avant l'expulsion, mais à voix telle- 
ment haute que les offices des chrétiens en sont troublés; et enfin 
que les Juifs sont autorisés à se montrer en public pendant la 
semaine de Pâques, dans les villes et les villages, et à détourner 
les fidèles de leur foi. » Innocent III répète aussi cette odieuse 
Tîalomnie que les Juifs égorgent secrètement des chrétiens, et il 
enjoint à Philippe-Auguste de traiter les Juifs avec rigueur et, en 
général, d'exterminer les hérétiques de son pays. 

La même année (mai 1205), le pape adressa une lettre sévère à 
Alphonse le Noble, roi de Castille, parce que ce prince tolérant ne 
voulait pas permettre aux ecclésiastiques d'enlever aux Juifs leurs 
esclaves musulmans pour les baptiser, ni contraindre les Juifs et 
les musulmans à payer la dîme au clergé. En cas de désobéis- 
sance, le roi de Castille était menacé de la censure ecclésiastique. 
Innocent III avait, en effet, décrété, dans l'intérêt des prêtres, que 
les Juifs, possesseurs de terres, fussent contraints de payer la 
dîme comme les chrétiens. Comme il ne pouvait pas excommunier 
les récalcitrants, il prononçait Tanathème contre les chrétiens qui 
auraient des relations avec eux. 

Voici enfin une autre lettre, adressée au comte de Nevers 



INNOCENT III CONTRE LES JUIFS. 103 

Qanvier 1208], et dans laquelle Innocent III donne libre cours à sa 
haine contre les Juifs. Comme le comte de Nevers traitait les Juifs 
avec équité, le pape lui écrivit : « Les Juifs devraient errer, comme 
Caîn, à travers le monde, et porter sur leur visage la marque de 
leur abjection. Au lieu de les humilier et de les asservir, les princes 
chrétiens les protègent, les reçoivent dans les villes et les vil- 
lages et les utilisent comme banquiers, pour leur faire extorquer de 
Fargent aux chrétiens. Bien plus, ils jettent en prison les débiteurs 
chrétiens des Juifs et permettent à ces derniers de prendre engage 
des châteaux forts et des villages chrétiens, dont la dime, alors, 
D*e8t pas payée à TÉglise. Et n'est-il pas scandaleux que des 
chrétiens fassent tuer leurs animaux et pressurer leurs raisins 
par des Juifs, pour que ceux-ci puissent en prendre ce qu'ils dési- 
rent et laissent ensuite le reste aux chrétiens? Ce qui est surtout 
blâmable, c'est que ce vin, ainsi préparé par les Juifs, sert ensuite 
pour le sacrement de la communion. Les chrétiens sont-ils excom^ 
munies et leurs pays mis en interdit par les prêtres à cause de 
leurs relations avec les Juifs? ceux-ci rient dans leur barbe et sont 
contents que, grâce à eux, les harpes de TÉglise soient suspendues 
aux saules et les prêtres privés de leurs revenus, pendant la durée 
de l'excommunication. » Innocent III fut le premier pape qui traita 
les Juifs avec une dureté inhumaine, et si, dans son esprit, leur 
existence avilie n'avait pas dû contribuer à la glorification du 
christianisme, il aurait prêché contre eux, comme il le fit contre 
les Albigeois, une vraie guerre d'extermination. 

Innocent III éprouvait peut-être pour les Juifs une haine si 
violente, parce qu'il sentait que leurs doctrines religieuses étaient 
une protestation contre les mœurs relâchées des prélats chrétiens 
du temps et semblaient, par conséquent, eacourager les hérétiques 
dans leur opposition à TÉglise. Il aurait vu juste. Car c'est dans 
leurs relations avec des Juifs instruits, ou dans des ouvrages juifs, 
que les Albigeois du sud de la France avaient puisé en partie la 
pensée de repousser l'autorité de la papauté. Il y eut même une 
secte parmi les Albigeois qui déclarait hautement « que la doctrine 
des Juifs était préférable à celle des chrétiens ». Aussi le pape 
Innocent III faisait-il surveiller avec une même sévérité malveil- 
lante les Albigeois et les Juifs du midi de la France, et Rai- 



164 HISTOIRE DES JUIFS. 

mond VI, comte de Toulouse et de Saint-Gilles, surnommé par les 
troubadours du temps « le bon Raimond », était en butte à ses 
tracasseries autant comme ami des Juifs que comme protecteur des 
Albigeois. Entre autres crimes, le pape lui reprochait d*avoir des 
fonctionnaires juifs. Humilié, flagellé et conduit tout nu à TÉglise, 
la corde au cou,. par Milon, légat du pape, Raimond dut confesser 
ses péchés en public et jurer, entre autres, de renvoyer tous ses 
fonctionnaires juifs (1209). Treize barons, accusés, comme Rai- 
mond VI, de se montrer favorables envers les Albigeois et les Juifs, 
furent également contraints de jurer qu*ils renverraient leurs 
fonctionnaires juifs et n*en nommeraient plus jamais. 

Ailleurs encore, les Juifs furent englobés dans les persécutions 
dirigées contre les Albigeois. Ainsi, quand, sur Tordre du pape, 
Tabbé de Citeaux, Arnaud-Amauri, et Tambitieux comte Simon de 
Hontfort marchèrent contre Raimond-Roger, vicomte de Béziers, 
qui était haï non seulement parce qu*il protégait les Albigeois, 
mais aussi parce qu'il favorisait les Juifs, les croisés prirent 
Béziers d'assaut et, au nom de leur Dieu, y mirent tout à feu et à 
sang, a Nous n'avons tenu compte, écrivit Arnaud au pape, ni du 
sexe, ni de Tâge; près de vingt mille personnes sont tombées sous 
nos coups. Après le massacre, on a pillé et brûlé la ville; la ven- 
geance divine a sévi sur Béziers d'une façon vraiment miracu- 
euse. x> On avait demandé à Arnaud comment on distinguerait les 
hérétiques des fidèles. « Tuez-les tous, avait-il répondu. Dieu 
reconnaîtra les siens. » Dans ce carnage, deux cents Juifs périrent 
et un grand nombre furent faits prisonniers. Aussi, Tannée où le 
pape prêcha la croisade contre les Albigeois est-elle désignée 
chez les Juifs comme année de deuil. 

Grâce à sa victoire diplomatique sur Raimond, de Toulouse, et à 
sa victoire militaire sur Raimond-Roger, de Béziers, TÉglise 
triomphait non seulement dans le Midi, mais aussi dans les 
autres parties de la France. Innocent III possédait maintenant 
Tomnipolence temporelle et spirituelle. Les hérétiques étaient 
massacrés, l'indépendance d'esprit était condamnée comme cri- 
minelle. On brûlait à Paris les élèves du philosophe Amalaric de 
Bena, ceux qui médisaient de Rome et du pape ou déclaraient 
païen Tusage d'élever des autels en Thonneur de saints et de 



LE CONCILE D'AVIGNON CONTRE LES JUIFS. 165 

vénérer des reliques. Les écrits philosophiques introduits d'Espa* 
gne en France, entre autres la traduction, faite sur Tordre d*un 
archevêque, de Tœuvre d*Ibn Gabirol, étaient mis à IMndex par le 
synode de Paris (1209). La petite lueur qui commençait à briller 
parmi les nations d*Europe gênait TÉglise, elle Téteignit. Seuls les 
Juifs d*Espagne et du midi de la France défendaient encore vail- 
lamment le flambeau de la science. 

Eux aussi furent troublés dans leurs études. L*Église accumula 
contre eux les restrictions et les mesures d'exception pour les 
humilier et les outrager. Le concile d'Avignon (sept. 1209), pré- 
sidé par Milon, légat du pape, décida que tous les barons et toutes 
les villes libres promettraient par serment de ne confier aucun 
emploi à des Juifs et de ne pas laisser s'engager des domes- 
tiques chrétiens dans des maisons juives. Ce même concile inter- 
dit aux Juifs de travailler le dimanche ou les jours de fêtes chré- 
tiennes, et démanger de la viande aux jours déjeune des chrétiens. 

En Angleterre surtout, la situation des Juifs était alors particu- 
lièrement triste. Ils avaient dans ce pays de nombreux et puis- 
sants ennemis, d'abord le roi Jean sans Terre, qui ne reculait 
devant aucun moyen pour leur extorquer de l'argent, ensuite les 
barons, qui, voyant dans les Juifs une source de richesses pour 
Jean sans Terre, les englobaient tous dans leur haine pour le roi, 
enfln le cardinal Langton, imposé par le pape comme arche- 
vêque à Cantorbéry, et qui avait importé en Angleterre l'esprit de 
persécution de l'Église. 

EfTrayés par les souffrances qui les menaçaient de toutes parts 
et poussés en même temps par le désir de voir la Terre Sainte, que 
le poète Juda Hallévi avait réveillé dans tant de cœurs, trois cents 
rabbins de France et d'Angleterre émigrèrent à Jérusalem (1211), 
où ils furent accueillis avec bienveillance par le sultan A ladil, frère 
de Saladin. Les plus connus d'entre eux étaient Jonathan Kohen, 
deLunel, partisan de Maïmonide, et Simson ben Abraham, qui avait, 
au contraire, attaqué avec vivacité l'auteur du a Guider. Ces 
émigrés élevèrent à Jérusalem des synagogues et des écoles et 
implantèrent en Orient l'enseignement remarquable de l'école des 
tossaflstes. 

Ce fut à ce moment qu'un chef almohade du nord-ouest de 



166- HISTOIRE DES JUIFS. 

l'Afrique, Mohammed Alnassir, coQvoqua les mahométans à une : 
guerre sainte, pour abattre la puissance des chrétiens dans TEs- . 
pagne musulmane, et fit traverser la mer à près d'un demi-million 
de ses coreligionnaires. A la vue du danger qui les menaçait, les 
rois chrétiens d'Espagne cessèrent leurs luttes pour s'unir contre 
Tenixemi commun. Ils firent également appel au pape Innocent III, 
pour qu'il leur vînt en aide et fit prêcher une croisade contre les 
musulmans. Innocent 111 accéda à leur désir; de nombreux 
guerriers européens se rendirent au delà des Pyrénées pour com- 
battre le croissant, et, parmi eux, Arnaud-Amauri^ Tabbé de Citeaux, 
avec sa bande. Les ultramontains y comme on les appelait, par 
opposition aux soldats espagnols, s'étaient déjà distingués par 
leur fureur d'extermination dans leur lutte contre les Albigeois et 
les Juifs du midi de la France. Quand ils virent la situation relati- 
vement satisfaisante des Juifs espagnols ainsi que leurs richesses, 
leur instruction et l'estime dont ils jouissaient à la cour, leur 
haine contre tout ce qui n'était pas soumis à TÉglise et au pape 
se réveilla avec une violence sanguinaire, et ils crurent qu'il y 
allait du salut de leur âme s'ils n'infligeaient pas aux Juifs d'Es- 
pagne le sort auquel ils avaient condamné les hérétiques de 
France. Ils se jetèrent donc sur les Juifs de Tolède (1212) et en 
tuèrent plusieurs ; ils auraient sans doute massacré toute la com- 
munauté, sans l'intervention du roi Alphonse, de Castille, et des 
chevaliers et bourgeois chrétiens de Tolède, qui prirent les Juifs 
sous leur protection. 

Mais bientôt l'action de la papauté, si néfaste pour les Juifs^ 
allait se faire sentir également en Espagne. Innocent III ne né- 
gligeait rien pour agrandir sa puissance et étendre son influence 
dans les divers pays chrétiens. Afin de donner plus d'autorité en- 
core à ses actes et justifier les persécutions sanglantes qu'il avait 
ordonnées ou tolérées, il y associait l'Église tout entière. Ainsi, il , 
convoqua un concile général à Rome pour étudier les mesures à , 
prendre, en vue de nouvelles croisades, contre les musulmans de , 
la Terre Sainte et de la Péninsule ibérique et contre les hérétiques 
du midi de la France. Les Juifs devaientégalement être l'objet des 
délibérationsdecetleassemblée œcuménique. Quandils enfurentin- 
formés, ils décidèrent, sur le conseil de Don Zag Benveniste, médecin 



LE CONCILE DE ROME ET LES JUIFS. 167 

du roi d'Aragon, de se réunir à Bourg-de-Saint-Gilles, pour envoyer 
à Rome des personnes influentes et habiles qui les défendraient 
contre les accusations de leurs adversaires. Leurs efforts restèrent 
sans résultat. Le concile réuni à Rome, en novembre 1215, dans la 
basilique de Latran, renouvela d*abord les anciennes restrictions 
contre les Juifs; il en ajouta ensuite d'autres encore. Ainsi, il im- 
posa aux princes chrétiens le soin de surveiller sévèrement les 
Juifs, pour les empêcher de prêter de l'argent aux chrétiens à un 
taux trop élevé. Cette mesure s'explique facilement, car l'Église, 
ne voulant pas prendre en considération les nécessités financières 
de l'époque, s'en tenait à la lettre de la Bible, qui défendait 
tout prêt a intérêt. Et cependant, il y avait bien des chrétiens, et 
même des ecclésiastiques, qui favorisaient l'usure des Juifs pour 
•en tirer un profit personnel, et il existait aussi des associations chré- 
tiennes, comme les Lombards et les Caorsins, qui exigeaient un 
taui^ bien plus élevé que les Juifs. Le concile défendit aux Juifs 
baptisés, sous les peines les plus sévères, de pratiquer secrète- 
ment le judaïsme. A la fête de Pâques, aucun Juif n'avait le droit 
de se montrer en public. Les Juifs, acquéreurs ou détenteurs 
^gagistes de biens-fonds ou de maisons, devaient non seulement 
payer la dime au clergé catholique, comme les chrétiens, mais 
encore participer pour six deniers par famille aux frais d'entretien 
de réglise pendant la fête de Pâques. Enfin, on répéta aux princes, 
<ihrétiens la défense de confier à des Juifs des fonctions publiques. 

Un décret du concile de Rome fut particulièrement pénible 
pour les Juifs : ce fut l'obligation de porter dorénavant sur leurs 
vêtements, dans tous les pays chrétiens, un signe distinctif qui 
les nt reconnaître des autres habitants. On prétendit que cette 
décision avait pour but d'empêcher les mariages mixtes, qui se 
•contractaient quelquefois par erreur dans certaines contrées où 
juifs et mahométans avaient le même costume que les chrétiens. 
On essaya même de justifier cette institution infamante par une 
loi de Moïse^ qui aurait ordonné aux Juifs de se distinguer par leurs 
vêtements. 

A partir de l'âge de douze ans, les jeunes gens, sur l'ordre 
du concile, devaient attacher à leur chapeau, et les jeunes 
liUes à leur voile, un morceau d' étoffe d'une couleur particulière. 



168 HISTOIRE DES JUIFS. 

La rouelle, comme on rappelle, est doDC une invention du papa 
Innocent III et du 4*^ concile général de la chrétienté. 

La rouelle n'était pas, cependant, tout à fait une nouveauté, le 
pape parait en avoir emprunté Tidée à la législation des pays 
musulmans. Ce fut, en effet, le prince almohade AboH Youssouf 
Yacoub Âlmansour qui, le premier, obligea les Juifs de son royaume, 
qui avaient dû adopter Tislamisme par contrainte, de porter des 
vêtements spéciaux, une robe grossière avec de longues manches, 
et, au lieu du turban, un voile de forme ridicule. « Si j'étais sûr, 
disait ce prince fanatique, que les Juifs se sont convertis sincère- 
ment, je leur permettrais de contracter des mariages avec les 
musulmans. Si je savais, au contraire, qu'ils persistent dans leur 
ancienne foi, je les passerais au fil de Tépée, je réduirais leurs 
enfants en esclavage et confisquerais leurs biens. Maisje suis dans 
le doute, je veux donc qu'ils portent des vêtements qui les ridi- 
culisent. » C'est cette loi barbare qu'Innocent III introduisit en 
pays chrétien le 30 novembre 1215. Ce signe infamant attaché à 
leurs habits exposa les Juifs, en Europe, pendant six siècles, à 
la raillerie et aux insultes. 

 la suite de cette décision du pape, les conciles provinciauxr 
les États et les princes délibérèrent gravement au sujet de la rouelle, 
pour en déterminer avec minutie la couleur, la forme, la longueur 
et la largeur . Mais, qu'elle fût ronde ou carrée, jaune ou rouge, 
placée sur le chapeau ou sur la poitrine, le résultat en était le même, 
elle invitait la foule à accabler les Juifs de son mépris et de ses 
outrages, elle encourageait la populace à les attaquer, les mal- 
traiter et souvent même les tuer, elle servait de prétexte aux 
classes dirigeantes pour les isoler commodes parias et les expulser 
du pays. Ce signe infamant eut aussi une action désastreuse sur 
les Juifs eux-mêmes, sur leur caractère et leurs manières. Ils 
s'habituèrent peu à peu à leur abjection, perdant tout amour- 
propre et toute dignité, négligeant de plus en plus leur personne 
et leur habillement, et s'accoutumant a parler entre eux un jar- 
gon incorrect et grossier. Ils n'eurent bientôt plus ni le sens, ni 
le goût du beau. Leur maintien devint humble, presque lâche. 

Les Juifs n'adoptèrent cependant pas la rouelle sans résistance, 
surtout en Espagne et dans le midi de la France, où jusqu'alors ils 



LE PAPE HONORIUS III. 169 

avaient été honorés et estimés. Quelques personnalités juives 
jouissaient encore, du reste, d'une assez grande influence aux cours 
de Tolède et de Saragosse, soit comme ambassadeurs auprès des 
souverains étrangers, soit comme ministres des finances (almoxa- 
rifs) ou comme médecins. Elles mirent tout en mouvement pour 
empêcher la mise à exécution de la décision du concile relative 
à la rouelle, et, de fait, elles réussirent en partie. 

Honorius III, le successeur dlnnocent III, invita, en effet, les 
évoques et les légats à fermer les yeux si, dans certaines contrées, 
les Juifs ne portaient pas ce signe d'infamie. En Aragon, grâce 
aux démarches de Zag Benveniste, médecin du roi Jacques P% 
et à l'intervention énergique du souverain, le pape dispensa toute 
la population juive de porter la rouelle (1220) « en récompense, 
écrivit-il, des services rendus par Benveniste, qui s'était toujours 
abstenu de faire de l'usure et avait donné obligeamment ses soins 
à des catholiques ». 

Mais Tannée même où il se montrait si tolérant dans la question 
de la rouelle, le pape Honorius III ordonna à Jacques l^^ de ne 
plus confier de poste diplomatique à un Juif auprès d'une cour 
musulmane, sous prétexte a qu'il était peu probable que des 
hommes qui repoussent la foi chrétienne pussent servir fidèle- 
ment des chrétiens ». Il écrivit dans le même sens aux prélats de 
l'Espagne, les engageant à user de leur autorité auprès des rois 
d*Aragon, de Castille, de Léon et de Navarre, pour que nul Juif ne 
fût plus envoyé désormais comme ambassadeur à l'étranger. Comme 
si les fonctionnaires juifs n'avaient pas toujours servi leur pays 
avec une fidélité et un dévouement absolus! 

Moins indulgent pour les Juifs d'Angleterre que pour ceux 
d'Espagne, le pape Honorius insista pour qu'on les contraignit 
avec la dernière rigueur à porter la rouelle. Du reste, depuis la 
mort de Jean sans Terre et pendant la minorité du roi Henri III, le 
vrai souverain était Etienne Langton, archevêque de Canlorbéry, 
ennemi implacable des Juifs. Au concile d'Oxford, il fit voter 
une série de mesures restrictives contre les Juifs, parce qu'ils se 
seraient rendus coupables d'un crime. Quel crime? Il n'en dit 
rien. Peut-être leur reprochait-il la conversion au judaïsme d'un 
moine dominicain. Ce dernier fut naturellement brûlé. C'était l'ar- 



170 HISTOIRE DES JUIFS. 

gument habituel de TÉglise envers ceux qu'elle ne pouvait pas 
convaincre autrement. 

En Italie aussi, où régnait pourtant un prince libéral et éclairé, 
Tempereur Frédéric U, qui avait à sa cour des savants juifs char- 
gés de traduire de Tarabe en latin des œuvres philosophiques, 
la papauté parvint à imposer la rouelle aux Juifs. Ce fut surtout 
dans le midi de la France que les édits d'Innocent III contre 
les Juifs furent appliqués avec une implacable dureté. Dans cette 
contrée, le fanatisme catholique avait été surexcité par la lutte 
contre les Albigeois. Ces derniers anéantis, on se rua sur les Juifs.. 
Les moines prêcheurs, disciples de saint Dominique, glori- 
fiaient le christianisme par les tortures et les bûchers. Pour la 
moindre infraction aux lois de l'Église , on était appelé devant 
leur tribunal. Il suffisait d'être trouvé possesseur d'une Bible 
en langue provençale pour être taxé d'hérésie. Leurs collègues 
de l'ordre de Saint-François d'Assise, les frères mineurs, leur 
prêtaient main-forte dans leurs hautes œuvres. Aussi la situation 
des Juifs devint-elle intolérable. 

Du reste , vers cette époque, parurent à la fois sur la scène de 
l'histoire quatre personnages qui s'inspirèrent soi-disant de leurs 
sentiments de chrétiens pour rendre l'existence des' Juifs plus 
misérable et plus douloureuse qu'elle n'avait jamais été. C'était 
d'abord le pape Grégoire IX, ennemi implacable de l'empereur 
Frédéric n, qui provoqua des dissensions en Allemagne et détrui- 
sit la grandeur et l'unité de ce pays. C'était ensuite le roi de 
France Louis IX, surnommé le Saint, qui, dans la simplicité 
de son cœur et l'étroitesse de son esprit, croyait accomplir une 
œuvre pie en persécutant les Juifs. A côté de lui, on trouve son 
contemporain Ferdinand III, de Castille, surnommé également 
le Saint par l'Église, parce qu'il mettait lui-même le feu aux bû- 
chers où il faisait monter les hérétiques. A ces trois souverains il 
faut ajouter le général des dominicains, Ralmond de Pefiaforte, 
grand pourfendeur d'hérétiques. 

Poursuivis ainsi par la haine acharnée de ceux qui occu- 
paient les plus hautes situations dans la catholicité, les Juifs ne 
trouvèrent bientôt plus un seul pays où ils pussent vivre en se-. 
curité.Ën Hongrie, qui était également habitée par des musulmans. 



vr ■ - ■ 



LES ADVERSAIRES DES IDÉES DE MAÎMONIDE. 171 

et des païens, les rois, dont la foi catholique n'était pas très vive, 
avaient d'abord traité les Juifs avec beaucoup d'égards. Ils leur 
afTermaient le droit de battre monnaie, le monopole du sel, la 
rentrée des impôts, et, en général, ils leur conQaient des emplois 
publics. Il y avait même quelquefois des mariages entre juifs et 
chrétiens. Une telle situation déplut à la papauté, et quand le 
roi André, en lutte avec les magnats, auxquels il avait été obligé 
d'octroyer une charte, fit appel à l'intervention du pape Gré- 
goire IX, celui-ci commença par l'obliger à éloigner Juifs et mu- 
sulmans de toute fonction publique. André promit de se con- 
former à la volonté du pape. Mais la nécessité aidant, il continua 
d'employer des fermiers et fonctionnaires non chrétiens. Il fut 
excommunié avec ses partisans, sur l'ordre du pape, par l'arche- 
vêque de Gran. Sous la pression des circonstances, il dut enfin 
céder et promettre solenellement (en 1233) de ne plus appeler de 
Juifs ou de Sarrasins à des emplois publics, d'interdire les mariages 
mixtes et de contraindre les Juifs à porter un signe distinctif. Un 
serment analogue fut imposé par les légats du pape au prince 
héritier Bêla, au roi de Slavonie, ainsi qu'à tous les magnats et 
hauts dignitaires. 

Aux persécutions du dehors, qui affaiblissaient les Juifs, vinrent 
se joindre des déchirements intérieurs. Par une singulière ironie 
du sort, les écrits de Maïmonide, qui, dans la pensée de leur au- 
teur, devaient établir des liens étroits entre les Juifs de tous 
les pays et assurer l'unité du judaïsme, devinrent, au contraire, 
une cause de discorde. En essayant de réconcilier la foi et la rai- 
son, Maïmonide avait émis des assertions qui étaient en contra- 
diction avec les doctrines de la Bible et du Talmud. Les obscu- 
rantistes arguèrent de ces 'contradictions pour condamner rigou- 
reusement toute recherche scientifique et prescrire de se con- 
former à cette maxime du Talmud : « Empêchez vos enfants de 
réfléchir. » Il y eut aussi des esprits libéraux qui déploraient que, 
dans son désir de mettre d'accord la religion et la philosophie 
contemporaine, Maïmonide eût subordonné totalement la pre- 
mière à son système philosophique. Ils lui reprochaient de rame- 
ner les miracles à de simples événements naturels, de considérer 
la prophétie, non pas comme une communication directe avec la 



172 HISTOIRE DES JUIFS. 

divinité, mais comme des états psychiques, des créations deTima- 
gination ou des rêves, d'avoir établi une théorie de Timmortalité 
de rame qui est en contradiction avec le judaïsme talmudique, 
de nier l'existence d'un paradis et d'un enfer, et d'admettre que les 
âmes pures se fondent et disparaissent dans le sein de l'Esprit su- 
prême. On lui en voulait surtout d'avoir essayé de donner un 
fondement rationnel à toutes les prescriptions religieuses et de leur 
avoir ainsi enlevé leur caractère de permanence pour les changer 
en lois provisoires. 

Ainsi donc, à côté des admirateurs passionnés de Maimonide, 
qui considéraient ses travaux comme une seconde révélation, 'se 
forma un parti qui attaqua ses œuvres avec vivacité, notamment 
son ce Guide des égarés » et la première partie de son code tal- 
mudique. Dès cet instant, les rabbins et les chefs des communautés 
juives d'Europe et d'Asie se divisèrent en maïmonistes et antimaï- 
monistes. Déjà, du vivant de Maïmonide, sa philosophie religieuse 
avait soulevé des objections, mais l'enthousiasme de ses admi- 
rateurs était alors tellement vif qu'on n'écoutait pas ses détracteurs. 
Un rabbin de Tolède, Méïr ben Todros Hallévi Aboulafia (mort en 
1244), avait exposé, dans une lettre adressée aux « sages deLunel d, 
les scrupules que le système de Maïmonide faisait naître dans 
son esprit. Ses critiques ne furent pas accueillies en Provence, où 
Ahron ben Meschoullam, de Lunel, défendit contre lui les idées du 
maître avec une grande science et une conviction ardente, mais 
elles rencontrèrent un terrain favorable dans le nord de la France. 
Là, les talmudistes, et à leur tête Simson de Sens, témoignaient 
une aussi profonde vénération pour le Talmud que pour la Bible, et 
ils n'admettaient pas qu'on pût l'interpréter à sa guise. Ils s'asso- 
ciaient donc pleinement aux attaques d'Âboulafia contre Maï- 
monide. 

Dans le Midi, au contraire, et en Espagne, les doctrines de Maï- 
monide avaient excité l'admiration des savants les plus connus. 
On n'expliquait plus la Bible et le Talmud que d'après le sys- 
tème du More, Les orthodoxes s'efforçaient de faire disparaître, 
à force de commentaires, les contradictions qu'ils remarquaient 
entre le judaïsme talmudique et les idées de Maïmonide. Mais les 
esprits libéraux mettaient ces contradictions à profit pour émettre 



i«-y#- ■ . . • * » 



SALOMON DE MONTPELLIER. 173 

les opinions les plus hardies sur la Bible et le Talmud, et s^affranchir 
même complètement du joug des pratiques cérémonielles. On allait 
si loin dans cette voie que, dans certaines communautés d'Espagne, 
. des Juifs contractèrent des mariages avec des chrétiennes et des 
musulmanes. 

Ces tendances antireligieuses des partisans de Maïmonide pré- 
cipitèrent le mouvement contre son œuvre. Le signal fut donné 
par un brave et digne rabbin de Montpellier, Salomon ben Abraham, 
nature honnête et loyale, mais esprit étroit, qui ne voyait de salut 
que dans le Talmud. Salomon et ses partisans se représentaient 
Dieu sous une forme corporelle, tel qu*il est décrit dans TAggada, 
assis sur un trône enveloppé de nuages. Les récompenses et les 
châtiments de la vie future avaient pour eux une signification 
toute matérielle, ils pensaient que les justes goûteront, dans le 
.paradis, de la viande du Léviathan et du vin vieux ^ et que 
les méchants seront torturés dans les flammes de Tenfer. Ils 
croyaient fermement aux mauvais esprits, parce que PAggada en 
affirme Texistence. 

Avec de telles idées, Salomon devait naturellement trouver une 
hérésie dans chaque ligne du More. Convaincu que le triomphe des 
doctrines de Maïmonide amènerait rapidement la destruction du 
judaïsme, il n'hésita pas à se servir contre elles de l'arme dange- 
reuse de l'excommunication, que le christianisme du moyen âge 
employait alors si fréquemment pour combattre toute indépen- 
dance de pensée. Aucun rabbin de la Provence ne voulut se joindre 
à lui pour flétrir le More. Seuls deux de ses disciples lui accor- 
dèrent leur appui, Yona ben Abraham Gerundi, de Girone, et David 
ben Saiîl. Donc, au commencement de 1232, ces trois rabbins lan- 
cèrent l'excommunication contre tous ceux qui liraient les écrits 
philosophiques de Maïmonide, s'occuperaient d'autres études que 
de la Bible et du Talmud, et interpréteraient la Thora autrement 
que ne l'avait fait Raschi. 

Cet outrage infligé à la mémoire de Maïmonide et cette déclara- 
tion de guerre faite à toute recherche scientifique, à toute spécu- 
lation philosophique, révoltèrent les savants de Provence, qui ren- 
dirent coup pour coup. A Lunel, à Béziers et à Narbonne, où les 
maïmonistes étaient les maîtres, ils excommunièrent, à leur tour. 



174 HISTOIRE DES JUIFS. 

Salomon de Montpellier et ses deux disciples, et invitèrent toutes 
les communautés du Midi a se joindre à eux dans leur lutte contre 
Tobscurantisme. Â Montpellier même, la communauté se divisa en 
deux camps, les uns tenant pour leur rabbin, les autres le com* 
battant et lui refusant obéissance. La lutte s^étendit dans toutes 
les communautés de Provence, de Catalogne, d* Aragon et de Cas- 
tille, et elle prit un caractère de plus en plus violent. 

Parmi les combattants, les plus connus étaient David Kimbi et 
Moïse Nabmani. Le premier, déjà âgé et très connu comme exégète 
et commentateur de la Bible, était un des plus fervents admira- 
teurs de Maïmonide et partisan convaincu des droits de la pensée. 
Suspect aux obscurantistes, il avait été excommunié par les rabbins 
du nord de la France, principalement parce qu'il avait donné une 
interprétation philosopbique de la vision du Char céleste d'Ézé- 
chiel et déclaré que, dans les temps messianiques, les contro- 
verses talmudiques n*auraient plus aucune signification, c'est-à- 
dire que le Talmud n'avait qu'une importance temporaire. Il sou- 
tenait donc les idées de Maïmonide avec une énergie d'autant 
plus tenace qu'il luttait en même temps pour sa propre cause. 
Quoique faible et âgé, il se rendit en Espagne pour soulever les 
communautés juives contre Salomon de Montpellier. 

Son antagoniste le plus célèbre était le jeune Bonastruc de Porta, 
ou, comme on l'appelait dans les milieux juifs. Moïse Nahmani (né 
vers 1195 et mort vers 1270). Caractère énergique et bien trempé, 
il avait les défauts de ses qualités. Homme d'une piété sincère, 
d'une intelligence perspicace et d'une grande élévation de pensées, 
il était pénétré de ce sentiment qu'il y avait nécessité pour les 
croyants de se soumettre à une autorité religieuse. La « sagesse 
des anciens » lui paraissait d'une supériorité incontestable, et il 
était convaincu de la vérité de ce dicton que « quiconque suit 
l'enseignement des anciens boit du vin vieux ». Il croyait à l'au- 
torité infaillible non seulement de la Bible, mais aussi du Talmud 
et des gaonim. Nabmani, comme on le nommait par abréviation, 
était médecin, il avait donc étudié les sciences naturelles; il avait 
aussi d'autres connaissances profanes et était assez familiarisé 
avec la littérature philosophique. Mais, pour lui, le Talmud éclip- 
sait, par son éclat, toute autre œuvre et représentait le passé et 






1 



MOÏSE NAHMANI. 175 

* 

Tavenir du judaïsme. 11 avait peu de ressemblance avec Maïmo- 
nide. Celui-ci expliquait le judaïsme par la raison, et Nahmani par 
le sentiment. Pour Maïmonide^ la religion juive ne contient aucun 
mystère qui ne puisse être éclairci et interprété par la raison. 
Nahmani estimait, au contraire, que ces doctrines mystérieuses 
forment la partie la plus sacrée du judaïsme et doivent échapper 
à toute tentative d'explication. Le contraste de ces deux esprits se 
manifeste surtout dans leurs opinions relatives aux démons. 
Admettre la puissance des démons est, selon Maïmonide, une 
croyance non seulement superstitieuse, mais même païenne. Nah- 
mani accorde, au contraire, une place importante aux démons 
dans sa conception du monde. 

Cependant, tout en combattant la philosophie du temps comme 
ennemie de la Révélation, Nahmani ne voulait pas chasser com- 
plètement la raison du domaine de la religion. Grâce à son esprit 
umineux et à ses connaissances profanes, il n*avait pas cette foi 
aveugle des rabbins du nord de la France, qui exigeaient une sou- 
mission absolue à toutes les explications et à loutes les institutions 
du Talmud. Il lui arrivait ainsi, parfois, de se mettre en contra- 
diction avec lui-même. Car, souvent, sa raison protestait contre 
des croyances que lui imposait Tautorité du Talmud. Ainsi, son 
esprit répugnait à accepter à la lettre les anthropomorphismes 
dont se servait la littérature talmudique pour parler de Dieu, et, 
d'un autre côté, il n*osait pas les interpréter à la manière de Maï- 
monide, pour ne pas se mettre en opposition avec le Talmud. Que 
faire? 

Pour sortir d'embarras, Nahmani appela à son aide un ensei- 
gnement secret qui venait d'éclore, mais qui se présentait 
comme une tradition très ancienne et d'origine divine. C'était la 
Caiiale. Appuyé sur cette théosophie, Nahmani donnait un sens 
profond, mystérieux, à des passages qui, pris à la lettre, parais- 
saient ridicules, enfantins, et parfois outrageants pour la divinité. 
C'est ainsi qu'il se laissa séduire par cette fausse science de la 
Cabbale et en devint le principal appui. 

A l'époque où l'excommunication fut prononcée contre les écrits 
philosophiques de Maïmonide, Nahmani était encore jeune, mais 
il jouissait déjà d'une grande autorité, même auprès de l'orgueil- 



176 HISTOIRE DES JUIFS. 

. leux Moïse Âboulafia, et maïmonistes et antimaïmonistes désiraient 
obtenir son adhésion. Ami de Salomon de Montpellier et cousin 
de Yona, il se décida en faveur des adversaires de Maïmonide, 
et quand il apprit que Salomon avait été excommunié, il s'em- 
pressa de plaider sa cause auprès des communautés d*Âragon, de 
Navarre et de Castille. 

Dans cette lutte, qui menaçait de rompre Tancienne unité du 
judaïsme, Nahmani conseillait à tous la prudence, le calme et la 
réflexion. Mais un esprit impartial seul aurait pu agir sur les deux 
partis, et Nahmani montrait ouvertement ses préférences pour les 
antimaïmonistes : « Quand même, dit-il, les rabbins français, qui 
sont nos maîtres, obscurciraient le soleil en plein jour et couvri- 
raient la lune, nous n'aurions pas le droit de leur rien objecter. » 
Les communautés d'Espagne se refusèrent à suivre Nahmani, et, 
sur l'instigation de son chef, le médecin Bahiel ibn Alkoustantoni, 
Saragosse, la principale communauté d'Aragon, se prononça éner- 
. giquement en faveur de Maïmonide et maintint l'excommunication 
lancée contre Salomon et ses deux partisans. Bahiel, avec son 
frère Salomon et dix notables de Saragosse , envoya une épitre à 
toutes les communautés d'Aragon (ab=août 1232) pour les engager 
à se joindre à eux contre a ceux qui ont osé attaquer Maïmonide, le 
grand homme qui nous avait délivrés de l'ignorance, de l'erreur et 
delà sottise ». Quoiqu'il soit prescrit par le judaïsme, ajoutèrent- 
ils, d'acquérir également des connaissances profanes, trois hommes 
se sont levés qui veulent égarer le peuple et ramener les commu- 
pautés vers les ténèbres, ternissent la réputation de Maïmonide, 
interdisent la lecture de ses œuvres et condamnent, en général, 
toute recherche scientifique. Quatre communautés d'Aragon, celles 
de Huesca, Monzon, Calatajud et Lérida, s'associèrent à la pro- 
testation de Saragosse. Mais l'importante communauté de Tolède 
ne se laissa pas entraîner dans le mouvement maïmoniste. Son 
chef, Yehuda ben Joseph, de l'illustre famille des Ibn Alfahar, qui 
était probablement le médecin du roi Ferdinand III, écrivit à Nah- 
mani que lui et ses amis n'obéiraient jamais aux objurgations des 
«pécheurs de Provence », et que si les partisans de Maïmonide, 
assez nombreux à Tolède, se prononçaient contre Salomon de 
Montpellier, il se séparerait d'eux. 



VICTOIRE DES MAÏMONISTES. 177 

Dans cette lutte ardente entre amis et ennemis de Maimonide, 
qui s'attaquaient en de longues épitres et s'excommuniaient réci- 
proquement, les combattants égayaient un peu leurs querelles 
par des épigrammes plus ou moins spirituelles. Un adversaire 
disait du « Guide » et de ses partisans : 

Tais-toi, Guide d'aveugles 1 Tes doctrines sont inouïes 1 
G*est un péché de considérer la Bible comme un poème, 
Et la prophétie comme un rêve. 

A quoi un maïmoniste répliqua : < 

Silence à toi-même I Ferme ta bouche, par où passent tes sottises. 
Inaccessibles sont à ton intelligence et la poésie et la vérité. 

Bien plus actifs et plus remuants que leurs adversaires, leë 
maîmonistes parvinrent à faire déposer les armes aux rabbins du 
nord de la France, qui consentirent à cesser leurs attaques contré 
Maïmonide. Nahmani était mécontent de cette capitulation, mais 
forcé d'accepter le fait accompli, il voulait, du moins, avoir le 
mérite de rétablir la paix dans le judaïsme, et il proposa la récon^ 
ciliation aux rabbins français, aux conditions suivantes. On lèverait 
Tanathème prononcé contre la partie philosophique du code reli- 
gieux de Maïmonide, mais on continuerait d*excommunier ceux qui 
étudieraient le «Guide» ou médiraient du Talmud. Cette sen^ 
tence serait acceptée aussi bien par les rabbins de Provence que 
par ceux du Nord, et même par Abraham Âboulmeni, fils dé 
Maïmonide. Dans son désir de la paix, Nahmani oubliait qu'un 
même principe avait inspiré les deux œuvres, le code religieuit 
comme le Guide, et qu'il était illogique d'excommunier l'une 
et d'approuver l'autre. Il se trompait aussi en croyant qu'on pour- 
rait opposer une barrière aux spéculations philosophiques. Pour 
le moment, la réconciliation entre les deux partis était impossible^ 
et, malgré la tentative de Nahmani, la lutte reprit avec une nou* 
velle ardeur. 

David Kimhi pensait qu'en obtenant Tappui de la communauté 

de Tolède, les maîmonistes porteraient un coup décisif à leurs 

adversaires, et, dans ce but, il entreprit un voyage en Espagne. iMais 

en route il tomba malade, et sur son lit de douleur il écrivit une 

IV. - 12 



178 HISTOIRE DES JUIFS. 

lettre très pressante à Juda ibn Âlfahar, le chef des Juifs de 
Tolède, lui reprochant son silence persistant dans une conjoncture 
aussi importante et l'engageant à se prononcer en faveur des droits 
de la pensée. David Klmhi fut trompé dans son attente. Dans son 
for intérieur, Juda ibn Alfahar s*était déclaré depuis longtemps 
contre les maïmonlstes, et il prenait en si sérieuse considération 
Tanathème lancé contre eux par les rabbins français qu'il hési- 
tait à répondre à Kimhi. À la fin, il s'y décida, mais traita 
Kimhi de si dédaigneuse façon que les maïmonistes en furent 
déconcertés. 

iMalgré la sympathie qu'Âlfahar, Nahmani et Méïr Âboulafia 
témoignaient à sa cause, Salomon de Montpellier sentait le succès 
lui échapper. Dans son pays, comme en Espagne, l'opinion publi- 
que était contre lui. Ceux même des rabbins français sur lesquels 
il comptait se retiraient d'une lutte dont ils commençaient à entre- 
voir les dangers. Délaissé de tous et attaqué avec violence dans sa 
propre communauté, Salomon se décida alors à une démarche qui 
eut les plus tristes conséquences non seulement pour son parti, 
mais pour le judaïsme tout entier. 

Vers cette époque, le pape Grégoire IX, résolu à exterminer 
totalement les Albigeois, venait de décréter (avril 1233) que l'Inqui- 
sition fonctionnerait en permanence dans la Provence, et comme 
lesévêques lui avaient semblé manquer de vigueur dans la répres- 
sion des hérésies, il confia la direction de ce tribunal extraor- 
dinaire aux farouches dominicains. Dans toutes les villes impor- 
tantes du midi de la France oii les dominicains possédaient des 
couvents on voyait s'organiser des tribunaux qui condamnaient 
à la prison perpétuelle ou au bûcher les hérétiques, les suspects 
et parfois même les innocents. Pour triompher de ses adversaires, 
Salomon provoqua l'intervention de l'Inquisition : « Vous brûlez vos 
hérétiques, dit-Il aux dominicains, persécutez également les 
nôtres. La plupart des Juifs de Provence sont empoisonnés par 
les écrits impies de Maïmonide. Faites brûler ces écrits, et les 
Juifs effrayés cesseront de les étudier. » Il n'était pas nécessaire 
de convier deux fois les moines dominicains à un pareil acte. Ils 
craignaient, du reste, que le rationalisme de Maïmonide se 
propageât également parmi leurs coreligionnaires. Car, vers la 




AUTODAFE DES ŒUVRES DE MAIMONIDE. 179 

première moitié du xai^ siècle, le «Guide», à l'instigation de 
Tempereur Frédéric II, avait déjà été traduit en partie en latin. 
Si, à cette époque, les dominicains avaient été maîtres des 
personnes, comme ils le furent plus tard, ils auraient brûlé les 
Juifs eux-mêmes; pour le moment, ils se contentèrent de brûler 
les livres. Les écrits de Maïmonide furent recherchés soigneuse- 
ment dans toutes les maisons juives de Montpellier et détruits par 
le feu. 

Cet événement réunit les rabbins des deux côtés des Pyrénées 
■dans une commune indignation contre Salomon et ses partisans. 
Cétait là une trahison qui excita la colère de toutes les notabilités 
Juives d'Espagne et de Provence. Kimhi, qui était alors à Burgos, 
fit demander à Juda ibn Alfahar s*il continuait à protéger son 
ami Salomon de Montpellier. Nahmani et Méïr Aboulafia, confus, 
craignaient d'élever la voix. La cause du fanatique rabbin était 
jugée. Personne n'osait prendre sa défense. Même Yona Girondi, 
son plus zélé partisan, se repentait de l'appui qu'il lui avait donné 
et fit vœu de se rendre en pèlerinage à Tibériade, sur le tombeau 
de Maïmonide, pour invoquer le pardon de l'outrage qu'il avait 
eontribué à infliger à sa mémoire. A Barcelone, sur le conseil du phi- 
losophe et poète Abraham ben Hasdaï, les chefs de la communauté 
introduisirent l'usage de lire et d'expliquer chaque sabbat un 
•chapitre du Guide. On fit connaître cette coutume aux commu- 
nautés de Castille, d'Aragon, de Léon et de Navarre. 

A la suite de l'autodafé des œuvres de Maïmonide, de cruelles 
représailles furent exercées à Montpellier contre les délateurs, pour 
mettre fin à leur campagne de calomnies contre les partisans de 
Maïmonide. Parmi ceux qui furent convaincus de délation, plus de 
dix eurent la langue coupée. On a, du reste, peu de détails sur 
ces faits douloureux. 

Dans l'espoir d'apaiser l'agitation produite par la lutte des 
maïmonistes et des antimaïmonistes et de raffermir la foi, sin- 
gulièrement ébranlée par ces discussions, un rabbin du nord 
de la France, Moïse de Coucy, savant talmudiste et partisan 
convaincu de Maïmonide, entreprit de nombreux voyages à tra- 
vers la Provence et l'Espagne, pour agir sur les communautés par 
la prédication. L'idée de s'imposer cette mission lui avait sans 



180 HISTOIRE DES JUIFS. 

doute été suggérée par l'exemple des moines prêcheurs, qui allaient 
de ville en ville combattre avec succès l'incrédulité. Moïse réussit 
à ramener des milliers de Juifs à Taccomplissement des pratiques 
religieuses, qu'ils avaient délaissées ou oubliées. En Espagne, il 
parvint même à faire rompre les mariage^ contractés avec des 
chrétiennes ou des musulmanes (1236). Il ne faut cependant pas 
attribuer ces conversions à ses prédications seules. Il régnait, à 
cette époque, chez les Juifs comme chez les chrétiens, des 
craintes superstitieuses engendrées par des songes, des phéno- 
mènes extraordinaires de la nature, etc., qui durent faciliter sin* 
gulièrement la tâche du prédicateur. 

Moïse de Coucy ne s'appliquait pas seulement, dans ses ser- 
mons, à montrer la nécessité d'observer les lois cérémonielles, il 
prêchait aussi la loyauté et la probité dans les relations avec les 
chrétiens, et il conseillait à ses auditeurs d'être modestes, conci- 
liants, leur faisant comprendre le prix inestimable de la paix. Il 
ne craignait pas de proclamer publiquement la haute valeur de 
Maïmonide et de le comparer aux gaonim. Malheureusement, le 
débat sur Maïmonide ainsi que sur les avantages et les incon- 
vénients de la liberté de penser n'était pas près de finir, et le ju- 
daïsme se ressentit pendant des siècles, et de la façon la plus 
fâcheuse, des conséquences de ces discussions. 

Un des effets les plus funestes de cette scission fut certaine- 
ment le développement de cette fausse science dont il a été 
question plus haut et qui, tout en étant de date très récente, 
faisait remonter son origine à la plus haute antiquité. En con- 
tradiction, par ses tendances, avec l'esprit du judaïsme, elle se 
déclarait la vraie doctrine d'Israël, et, tout en ne s'appuyant 
que sur des mensonges, elle prétendait être la seule et unique 
expression de la vérité. La Cabbale, comme on appelait cette nou- 
velle doctrine, est née de la lutte entre les maïmonistes et les 
antimaïmonistes, elle date donc du commencement du xiii^' siècle. 
Les plus anciens adeptes de cette science mystérieuse affir- 
maient eux-mêmes qu'ils l'avaient reçue de R. Isaac l'aveugle ou 
de son père Abraham ben David, de Posquières. Ils avouaient 
aussi que la doctrine cabbalistique ne se trouve explicitement 
ni dans la Bible, ni dans le Talmud. 



'-,^r 



LES CABBALISTES AZRIEL ET EZRA. 181 

De toutes les rêveries mystiques d'Isaac Taveugle (1190-1210), le 
créateur de laCabbale, il ne reste que quelques fragments. On y 
voit qu'il acceptait comme article de foi la croyance à la métem- 
psycose, dont se raillaient les penseurs juifs. Ses disciples racontent 
de lui qu'il reconnaissait si une personne possédait une âme neuve, 
fraîchement descendue des régions célestes, ou une âme déjà 
vieille, ayant passé de corps en corps, et qui n'avait pas encore 
atteint le degré de pureté requis. Les divers éléments de la 
Gabbale furent réunis pour la première fois en un tout complet 
-et systématique par deux des disciples dUsaac, Azriel et Ezra, 
tous deux de Girone, qui avaient des opinions tellement iden- 
tiques que souvent on les prenait l'un pour l'autre, et qu'on attri- 
buait indifféremment les mêmes écrits et les mêmes assertions 
tanlôt à l'un et tantôt à l'autre. Aussi ce couple (peut-être 
étaient-ils frères} est-il considéré dans l'histoire de la Cabbale 
comme une personne unique. 

Tout est obscur dans la vie de ces deux auteurs. On sait seule- 
ment que l'un d'eux, Azriel ou Ezra, mourut plus que septuagé- 
naire (en 1238), peu d'années après la scission qui avait éclaté 
entre maïmonistes et antimaïmonistes. En tout cas, ils manquaient 
itous les deux de probité littéraire, car, pour donner un caractère 
plus vénérable à leur fausse science, ils attribuèrent un ou plu- 
sieurs de leurs ouvrages à des auteurs très anciens. 

Azriel donne cependant quelques détails sur sa personne. A 
l'en croire, il serait allé de ville en ville, à la recherche d'une 
science secrète qui résoudrait d'une façon satisfaisante les pro- 
blèmes relatifs à Dieu et à la création, jusqu'à ce qu'il l'eût enQn 
acquise des personnes qui la possédaient par tradition. Il aurait 
alors enseigné lui-même cette science dans les communautés 
où il passait, et se serait attiré en Espagne (Séville?), pour sa doc- 
trine, les moqueries des philosophes. Ainsi, l'un des premiers mys- 
tiques avoue que, dès son apparition, la Cabbale se heurta à une 
assez vive opposition, et qu'on ne la considérait nullement comme 
ancienne. Pour faire admettre la Cabbale même par les savants, 
Azriel essaya d'en démontrer la vérité par la logique. Mais dès 
qu'il eut enlevé à cette doctrine le voile qui lui donne son air de 
mystère, il en fit apparaître immédiatement le vide et le ridicule. 



V 



182 HISTOIRE DES JUIFS. 

Dans Tesprit de ses fondateurs, la Cabbale devait former con- 
trasta avec la philosophie trop simple des maïmonistes. Ceux qui, 
dans leur profonde piété, considéraient chaque mot de la Bible et 
du Talmud comme une vérité divine, ne pouvaient se résoudre à 
ne voir dans le judaïsme que le reflet de la philosophie aristoté- 
licienne. On pouvait, il est vrai, se dispenser de réfléchir sur le 
problème de Dieu et sur le judaïsme et accepter tout avec une 
naïve crédulité. C'est ce que firent les rabbins de TAllemagne et du 
nord de la France; c'était la méthode des tossaflstes. Mais les 
rabbins de l'Espagne et de la Provence, imprégnés de l'esprit phi- 
losophique, ne se contentaient pas d'une solution aussi facile. 
Â. leurs yeux, le judaïsme aurait perdu sa haute valeur, s'ils 
Bravaient pu y découvrir des pensées profondes et mystérieuses. 
Pas plus que les maïmonistes, les antimaïmonistes ne voulaient 
admettre que les prescriptions de la Bible fussent des ordres ar- 
bitraires d'un despote; pour eux, c'étaient des lois qui toutes 
avaient leur raison d'être et leur signification. Non seulement 
chaque verset biblique, mais aussi chaque sentence du Talmud 
devait avoir, à leur avis, un sens profond. Mais comment trouver 
ce sens? En ayant recours à la Cabbale. 

Cette doctrine enseigne une théosophie, sinon neuve, du moins 
originale, qui, s'élevant de conception en conception, arrive bien- 
tôt dans la région du vague et de Tincompréhensible, où ne régnent 
plus que confusion et obscurité. Partant d'un principe qui était 
admis par tous les penseurs du temps, elle en tire des conclusions 
téméraires, en contradiction complète avec le point de départ. 
C'est ainsi que l'unité devient multiplicité, que le spiritualisme se 
matérialise et que les plus pures croyances se changent en gros- 
sières superstitions. A son origine, la Cabbale admettait les prin- 
cipes suivants : Dieu est élevé au-dessus de tout, même au-dessus 
de l'être et du penser. On ne peut donc pas dire de lui qu'il parle, 
agit, pense, veut ou même a des intentions. Tous ces attributs, 
qui qualifient l'homme, supposent des limites, tandis que la divi- 
nité, étant parfaite, n'a pas de limites. La. Cabbale donne donc à 
Dieu le nomAQ En-Sof^ l'illimité, l'infini. Dans son ubiquité insai- 
sissable, Dieu est caché, voilé, impossible à connaître et, par con- 
séquent, en quelque sorte non existant. Car ce que la raison ne 



LA CABBALE. 183 

peut pas concevoir n'existe pas pour elle. Donc, pour manifester 
son existence et rendre sa présence visible, Dieu devait ou voulait 
agir et créer. 

Mais le En-Sof n'a pas pu créer le monde sublunaire, car le par- 
fait, l'infini, ne peut pas produire directement ce qui n'est ni 
parfait ni illimité. Dieu ne peut donc pas avoir été le créateur 
immédiat de l'univers. iMais, grâce a la lumière radieuse dont il 
resplendit, le ETirSof^ laissé rayonner hors de lui une substance 
spirituelle, une force^ une puissance qui, par cela même qu'elle 
émane de lui, participe à sa perfection. Cependant, cette émana- 
tion ne peut pas être absolument pareille au En-Sof, qui l'a 
engendrée, car elle n'est plus la source même, elle n'est qu'un 
dérivé. Elle n'est pas identique au En-Sof, elle lui ressemble seu- 
lement, c'est-à-dire qu'à côté de sa perfection, elle a aussi une 
partie imparfaite. Ce premier produit du Bn-Sofesi appelé par 
la Cabbale Sefira, nom qui peut signifier a nombre» ou « sphère ». 
De celte première substance ou Sefira émane une deuxième, qui, 
à son tour, donne naissance à une troisième, et ainsi de suite jus- 
qu'à la dixième. La Cabbale admet donc l'existence de dix sub- 
stances spirituelles ou puissances ou êtres intermédiaires ou or- 
ganes, qu'elle nomme les dix Sefirot et qui sont les manifestations 
extérieures de la divinité. 

Ces dix substances forment entre elles et avec le En-Sof une 
unité parfaite, elle ne sont que les différentes faces d'un seul 
et même être. C'est ainsi que le feu produit la flamme, la lumière 
et l'étincelle, lesquelles, tout en apparaissant sous des formes 
diverses, sont la même substance. Les dix sefirot, qui se distin- 
guent les unes des autres comme les diverses couleurs d'une même 
lumière, et qui ne sont que des émanations de la divinité, restent 
dépendantes de leur source et, par conséquent, ne sont pas illi- 
mitées. Elle ne peuvent agir qu'autant que le En-Sof leur en 
donne le pouvoir. 

C'est à l'aide des dix sefirot que Dieu se rend visible ou se pré- 
sente sous une forme corporelle. Aussi, quand les Saintes Ecri- 
tures disent : « Dieu descendit sur la terre. Dieu marcha, » ce 
n'est pas la divinité elle-même, mais les sefirot qui ont accompli 
ces actes. La fumée des victimes offertes sur l'autel n'a pas été res- 



184 HISTOIRE DES JUIFS. 

pirée comme « odeur agréable » par Dieu, mais par les êtres inter- 
i^édiaires. C'est ainsi que la Cabbale cherche à concilier la 
notion d*un Dieu immatériel et incorporel avec les anthropomor- 
phismes bibliques. Dieu, dans ce système, conserve son incor- 
poréité, et ce sont les sefirot qui se mettent en contact ou en ^ 
relations avec ce qui est corporel. 

Voici maintenant comment la Cabbale explique la création. Dieu 
QU \QEn-Sofn\ pas créé le monde directement, mais par l'inter- 
médiaire des sefirot. Tous les êtres du monde sublunaire, non seule- 
ment les espèces, mais ausai les individus, ont leur prototype dans 
le monde supérieur. L'univers ressemble à un arbre immense, 
ipuni de branches et de feuilles sans nombre, dont les racines 
sont représentées par les sefirot, ou encore à une chaîne dont le 
dernier anneau est attaché au monde supérieur, ou enfin à une 
mer qui est alimentée par une source éternellement jaillissante. 
L'âme, particulièrement, est un produit du monde supérieur et se 
trouve en communication directe avec toutes les sefirot, elle peut 
donc agir sur les sefipot et sur la Divinité elle-même. Selon qu'elle 
fait le bien ou le mal, elle peut attirer sur elle ou éloigner d'elle 
la lumière supérieure et la bénédiction divine. 

D'après la Cabbale, le peuple d'Israël a pour mission de faire des- 
cendre sur le monde sublunaire les grâces de la Divinité. Dans ce 
but, Dieu lui a révélé la Tora avec ses 613 ordonnances, afin qu'il 
puisse agir sur le monde supérieur à Taide de chacune des pra- 
tiques cérémonielles. Ces pratiques ont donc un sens mystique et 
une très grande valeur, elles sont l'instrument magique qui sert à 
conserver le monde et à le rendre heureux. « L'homme vraiment 
pieux est la pierre angulaire de la création. » Le temple, avec le 
culte des sacrifices, avait autrefois une très grande importance, il 
servait à relier le monde supérieur au monde sublunaire. Le 
temple terrestre répondait au temple céleste (aux sefirot), et les 
dix doigts que le prêtre élevait en bénissant le peuple agissaient 
sar les dix sefirot pour attirer leurs faveurs sur les hommes. 
Après la chute du temple, les prières ont remplacé les sacrifices; 
elles ont donc une signification mystique. Mais il faut savoir 
sladresser dans chaque circonstance à la sefira spéciale dont on a 
besoin. Ainsi ce n'est pas Dieu, mais les organes intermédiaires 



I 



LA CABBALE. 185 

qn'il faut invoquer. Pour la Cabbale, la prière a une importance 
toute spéciale; chaque mot, chaque syllabe, même chaque mouve- 
ment répond à une particularité du monde supérieur. Les cabba- 
listes se sont surtout longuement étendus dans leurs explications 
mystiques des lois cérémonielles, et sur ce point ils forment un 
contraste absolu avec les maïmonistes. Ceux-ci considèrent cer- 
taines prescriptions rituelles comme sans valeur, tandis que pour 
les mystiques, la moindre ordonnance a une importance capitale. 

La Cabbale émet la théorie suivante sur la rémunération et Tétat 
de rame après la mort. Elle part de cette hypothèse que, dans le 
monde des esprits, toutes les âmes sont créées d*avance depuis 
Torigine du monde, et elle admet qu'elles sont toutes destinées à 
descendre sur cette terre, dans un corps, où elles restent enfermées 
pendant un certain laps de temps. Si, pendant son séjour sur cette 
tçrre, l'âme triomphe des passions coupables et reste pure, elle 
remonte, après la mort, dans le royaume des esprits et est reçue 
dans le monde des seflrot. Ternit-elle, au contraire, sa pureté ori- 
ginelle, alors elle est obligée de retourner dans un corps jusqu'à 
ce qu'elle soit purifiée de ses souillures. Pour la Cabbale, la migra- 
tion des âmes est le fondement de la doctrine de la rémunération. 
Les souffrances qui paraissent atteindre, ici-bas, même le juste, ser- 
vent à purifier Pâme, on ne doit donc pas accuser la justice de Dieu 
en voyant parfois l'homme pieux souffrir et le méchant prospérer. 

Comme les âmes qui sont descendues dans les corps oublient 
parfois leur origine supérieure, se laissent séduire par les attraits 
de ce monde, ne conservent pas leur pureté primitive et, par 
conséquent, sont condamnées à revenir plusieurs fois sur cette 
terre, il arrive que souvent ce sont de vieilles âmes, c'est-à-dire 
des âmes ayant déjà été dans des corps, qui reviennent ici-bas; 
alors la Divinité ne trouve pas à placer les âmes neuves. Or, le 
Messie ne peut venir que lorsque toute la série des âmes créées à 
l'origine du monde aura été épuisée. Ce sont donc les pécheurs 
qui retardent la délivrance du monde, en contraignant leurs âmes 
à. revenir plusieurs fois sur la terre et en empêchant ainsi l'em- [ 
ploi d'âmes neuves. En se conformant aux prescriptions religieuses, 
en accomplissant les pratiques avec une extrême rigueur, on hâtera 
l'arrivée des temps messianiques. 



186 HISTOIRE DES JUIFS. 

La Cabbale prétendait trouver ses doctrines dans la Bible, on 
peut donc aisément concevoir les tortures qu'elle devait imposer au 
texte pour arriver à ses fins. Aussi laisse-t-elle bien loin derrière 
elle, dans ses interprétations subtiles, fausses et tortueuses, les allé- 
goristes d'Alexandrie, les aggadistes, les Pères de TÉglise et tous 
les théologiens juifs et chrétiens. Azriel, du moins, s'efforça de 
rester fidèle à Tesprit philosophique et de rendre la Cabbale 
acceptable pour les penseurs. Mais un autre cabbaliste de ce temps, 
Jacob ben Schêschét Gerundi, de Girone (vers 1243 ou 1246), voulut, 
au contraire, opposer cette doctrine à la véritable philosophie, il 
dédaignait de s'entretenir avec les philosophes et les accablait 
d'injures. 

Pour faire croire à la haute antiquité de la Cabbale, on mit en 
circulation une œuvre mystique qu'on revêtit d'une forme antique 
et qu'on attribua à un docteur du Talmud, Nehounia ben Haccana. 
Cette œuvre mensongère s'appelle Livre de l'Éclat [Bahir), mais 
mérite plutôt le nom de Livre des Ténèbres ; elle a été composée 
par Ezra et Azriel. Ces auteurs s'y étaient pris avec une telle 
habileté que des rabbins savants et avisés admettaient sincère- 
ment que ce livre remontait à l'époque talmudique. Il fut cepen- 
dant dénoncé comme œuvre de faussaire et même d'hérétique 
par le savant rabbin Méïr ben Simon, de Narbonne, avec l'assen- 
timent du pieux talmudiste Meschoullam ben Mosché, de Béziers. 
Mais cette œuvre de mensonge et de supercherie trouva bon 
accueil auprès des cabbalistes, qui la propagèrent avec zèle et le 
firent accepter comme un document précieux en faveur de leur 
doctrine, tandis que l'épître de Méïr tomba dans l'oubli. Ainsi, c'est 
dans Girone, la ville natale d'Ezra, d'Azriel, de Jacob ben Schê- 
schét et de Nahmani , que la Cabbale se développa et acquit de l'auto- 
rité avant de prendre son essor et d'infester d'autres régions de 
ses enseignements funestes. 

La Cabbale ne repose, en réalité, que sur l'erreur. On peut 
tout au plus admettre comme circonstance atténuante que ses 
créateurs se sont trompés de bonne foi. Ses doctrines sont, 
pour la plupart, de date assez récente et tout à fait étrangères à 
l'esprit du judaïsme; elles se rattachent en partie à l'époque de 
décadence de la philosophie grecque. Selon toute apparence. 



prr^-'-- 



DISSENSIONS DANS LE JUDAÏSME. 187 

elle aurait échoué misérablement, malgré les efforts d'Ezra et 
d'Azriel, si elle n'avait trouvé un défenseur éminent dans Nah- 
mani. Celui-ci aussi était convaincu de Tancienneté du livre 
Bahir et y voyait la justification des idées mystiques de Técole de 
Girone. On peut s'étonner au premier abord qu'un esprit clair et 
pénétrant comme Nahmani, qui, dans le domaine talmudique, 
savait élucider les questions les plus obscures, acceptât et défendit 
les absurdités de la Cabbale. C'est qu'en face de la philosophie 
abstraite et froide de Maïmonide, son âme, avide de croire et un 
peu mystique, se sentait attirée vers la Cabbale, parce que, malgré 
ses puérilités, elle ouvrait, du moins, la voie aux rêves. 

Grâce à l'appui de Nahmani, la Cabbale se propagea assez 
rapidement. Car ce rabbin pieux et instruit fit rejaillir sur elle 
une partie de l'estime et du respect qu'il inspirait à ses contem- 
porains. Comme le dit un poète de l'époque, En-Vidas Dafiera, 
« le fils de Nahman fut une forteresse solide pour la Cabbale, 
parce qu'il encouragea les timides à pénétrer avec lui dans les 
arcanes du mysticisme ». 

Ainsi, quarante ans après la mort de Maïmonide, dont les écrits 
étaient destinés à resserrer les liens entre les Juifs de tous les 
pays, le judaïsme était divisé en trois camps, les partisans des 
études spéculatives, les talmudistes obscurantistes et les cabba- 
lisles. Les premiers, qui se réclamaient de Maïmonide, essayaient 
d'expliquer les lois juives d'une façon rationnelle; les plus modérés 
s'en tenaient aux doctrines de leur maître, d'autres, plus hardis, al- 
lèrent jusqu'aux conséquences extrêmes des idées de Maïmonide et 
rompirent en partie avec le Talmud. Les talmudistes repoussaient 
toute spéculation philosophique et toute recherche scientifique, 
ils acceptaient les aggadot dans leur sens littéral, mais repoussaient 
les doctrines cabbalistiques. Quant aux cabbalistes, ils étaient les 
ennemis des philosophes et des talmudistes. A l'origine, par suite 
de leur petit nombre et des ténèbres qui enveloppaient encore 
leurs doctrines, ils s'étaient associés aux obscurantistes pour com- 
battre les maïmonistes. Mais avant la fin du siècle, ils se déchi- 
rèrent entre eux et s'attaquèrent les uns les autres avec un 
acharnement qui dépassait en violence celui qu'ils avaient 
jamais déployé contre leur ennemi commun, les philosophes. 



488 HISTOIRE DES JUIFS. 

Bien tristes furent les conséquences de ces luttes intestines, 
dont les maux venaient s'ajouter aux résultats néfastes des lois 
avilissantes que la papauté inventait contre les Juifs. Au lieu de 
rhumeur joyeuse, de l'activité intellectuelle et de la gaité robuste 
qui avaient régné jusque-là parmi les Juifs et produit de si 
beaux fruits, les -figures et les esprits étaient assombris par des 
pensées tristes et douloureuses, même dans les communautés de 
TEspagne et de la Provence. Les poètes à Tesprit vif et pétillant 
s'étaient tus subitement, comme si le souffle glacial du malheur 
avait figé soudainement le sang dans leurs veines. C'est qu'on n'est 
guère disposé à chanter quand on est marqué du signe de l'in- 
famie ! Aussi la poésie néo-hébraïque, qui avait jeté tant d'éclat 
pendant les trois derniers siècles, disparut-elle complètement. Ses 
•dernières productions furent les satires et les épigrammes que 
maïmonistes et antimaïmonistes avaient dirigées les uns contre les 
autres. Peu à peu on cessa de s'attaquer par des épigrammes, 
filles gracieuses de l'esprit, pour se combattre par des argumen- 
tations lourdes et filandreuses. 

Les derniers représentants de la poésie néo-hébraïque qui 
appartiennent encore à Tépoque de Maïmonide sont : Juda Al-Ha- 
fizi, partisan zélé mais traducteur superficiel de Maïmonide, 
Joseph ben Sahara et Juda ben Sabbataï. Par une rencontre for- 
tuite, tous les trois créèrent simultanément le roman satirique, 
auquel ils donnèrent pour cadre une suite de métamorphoses, 
^t qui offrait comme fond une phraséologie redondante. On 
sentait l'artifice et la recherche laborieuse dans l'esprit qu'ils 
■essayaient de mettre dans leurs œuvres, composées sans art. Dans 
son roman Tahkemoni, le poète Al-Harizi (1190-1240) présente 
Héber le Kénite sous divers déguisements et le fait converser avec 
l'auteur tantôt en prose rimée, tantôt en vers, où le grave se 
mêle au plaisant; il y ajoute un certain nombre d'épisodes qui 
se rattachent plus on moins au sujet principal. Le roman des 
« Délices » (Schaschouim) de Joseph ben Sahara (probablement 
médecin à Barcelone) était taillé sur le même modèle. Enfin, le 
troisième poète, Juda ben Isaac ben Sabbataï, originaire également 
-de Barcelone, était compté par Al-Harizi lui-même parmi les auteurs 
les plus habiles; mais ses œuvres ne méritent pas une apprécia- 



r**.- 



DEUX FABULISTES JUIFS. 189^ 

tlon aussi flatteuse. Son dialogue entre la Sagesse et la Richesse 
contient peu de tours et d'expressions poétiques, et son romaa 
satirique « L'ennemi des femmes » ne vaut pas beaucoup plus. 

Après la mort de ces trois versificateurs, la poésie néo-hébraïque 
n'eut plus de représentants vraiment sérieux pendant environ un- 
siècle. La force créatrice paraissait épuisée parmi les poètes hé- 
breux,-et ceux qui savaient manier la langue hébraïque et avaient 
le désir de versifier imitaient simplement des productions anté- 
rieures. C'est ainsi qu'Abraham ben Hasdaï, de Barcelone, partisaa 
convaincu du « Guide des Égarés », remania en hébreu un dialogue^ 
arabe entre un homme d'esprit cultivé et d'habitudes mondaines 
et un pénitent, dialogue qu'il intitula « le Prince et le Naziréen.» 

Un pauvre scribe, Berakya ben Natronai Nakdan (qui fleuris- 
sait vers 1230-1245), du sud de la France, essaya de remettre en 
honneur la composition des fables, si chère aux anciens Hébreux. 
Mais comme il n'était pas capable d'inventer lui-même des dia- 
logues entre les divers animaux, il imita en hébreu les œuvres 
d'anciens fabulistes. Parmi ses cent sept « fables de Renard », il 
y en a très peu qu'il ait composées lui-même. En rééditant de 
vieilles fables en langue hébraïque, Berakya voulut a présenter 
un miroir à ceux de ses contemporains qui tournaient le dos à la 
vérité et offraient un sceptre d'or au mensonge », pour qu'ils pus- 
sent y contempler leurs défauts et leurs vices. 

Dans le nord de l'Espagne, région où les Juifs eux-mêmes ma- 
nifestaient leur prédilection pour la poésie arabe, un autre fabu- 
liste, Isaac ibn Schoula, publia en 1244 ses « Fables de l'antiquité »^ 
[MascJuilhakkadmoni) pour montrer que la Muse hébraïque n'était 
nullement inférieure à la Muse arabe. Mais il parle un langage 
ampoulé et s'étend beaucoup trop longuement dans ses considéra- 
tions morales. Certes, ce ne sont pas ses productions qui prou- 
vèrent que la poésie hébraïque pouvait rivaliser avec la poésie 
arabe. Il semble que les poètes juifs qui écrivaient en arabe 
avaient plus de talent, car les Arabes faisaient un très grand cas 
des chants d'amour du poète Abou Ishak Ibrahim ibn Sahal^ de 
Séville, qui vivait vers 1211-1 2S0, et en louaient la belle et douce 
harmonie. Cet auteur avait sans doute embrassé en apparence 
l'islamisme, dans le sud de l'Espagne, sous les Almohades. 



*^? 



190 HISTOIRE DES JUIFS. 

Bien plus encore que la poésie, Texégèse biblique déclina et 
perdit tout caractère scientiQque à Tépoque qui suivit la mort de 
Maîmonide. Philosophes et cabbalistes ne cherchaient pas, en effet, 
à comprendre le sens véritable des Saintes Écritures, mais à l'alté- 
rer et à le dénaturer, pour faire entrer de force leurs propres idées 
dans le texte sacré. Pendant longtemps, David Kimhi resta le 
dernier exégète et grammairien sérieux. Nahmani aussi, en com- 
mentant la Bible, montre qu'il a un sentiment juste de la langue 
hébraïque, mais, pour lui, Tinterprétation biblique n'était pas un 
but, mais un moyen : elle lui servait à combattre les opinions de 
ses adversaires. C'est ainsi que se flétrissait et s*efïeuillait peu 
à peu la brillante couronne que les penseurs et les poètes juifs de 
TEspagne avaient tressée, par leurs œuvres remarquables, dans 
la période précédente. 



CHAPITRE IX 

CONTROVERSES RELIGIEUSES — AUTODAFÉ 

DU TALMUD 

(4236-1270) 

Pendant que cabbalistes et philosophes argumentaient les 
uns contre les autres et introduisaient la scission dans le 
judaïsme, la semence empoisonnée jetée à pleines mains par la 
papauté dans un terrain"^ fertile commençait à donner ses fruits 
malfaisants. Les persécutions contre les Juifs qui, jusque-là, 
avaient été des faits isolés, se propagèrent avec la rapidité d'une 
épidémie, et d'année en année elles devinrent plus sanglantes. Il 
est vrai qu' Innocent III n'avait eu nullement en vue l'extermina- 
tion des Juil's, il avait voulu seulement les humilier. Il lui avait 
semblé nécessaire, pour la gloire de TÉglise, que toute la société 
du moyen âge se liguât contre eux pour les écraser, que princes 
et clergé, bourgeois et paysans, fussent réunis contre eux pour 
les contraindre à vivre dans l'abjection. Mais le bas peuple, 



à 



\r ir, 



LE PAPE GRÉGOIRE IX ET LES JUIFS. 191 

satisfait de voir une classe d'hommes encore plus opprimés que 
lui, ne se contenta bientôt plus d'avilir les Juifs, il les regarda 
peu à peu comme des parlas, qu'on pouvait assommer comme des 
chiens enragés. On leur imputait toute espèce de crimes. Les 
accusations de meurtre rituel se produisaient contre eux tantôt 
dans une ville tantôt dans une autre, et ces odieuses calomnies 
étaient énoncées avec une telle conviction qu'elles trouvaient 
créance auprès des chrétiens les mieux intentionnés. Un jour, on 
découvrit entre Lauda et Bischofsheim, dans le pays de Bade, le 
cadavre d'un chrétien. On accusa immédiatement les Juifs de cette 
mort, et, sans rechercher si cet homme avait été réellement assas- 
siné, peuple et clergé se précipitèrent sur les Juifs pour les 
massacrer. On n'eut l'idée d'instruire l'affaire devant la justice 
qu'après ce carnage. Un procès fut intenté à huit membres des 
plus respectés et des plus pieux de la communauté (2 et 3 jan- 
vier 1235). Soumis à la question, ils avouèrent probablement 
tout ce qu'on voulut, pour échapper à la torture, et furent exécu- 
tés. Les Juifs du voisinage demandèrent alors au pape Grégoire IX 
de leur accorder un privilège qui les préservât contre la fureur de 
la populace et les préjugés des juges. Pour éviter le retour de 
pareilles tueries, Grégoire IX rendit une bulle (3 mai 1235) par 
laquelle il ordonna l'application de la Constitution d'Innocent III. 
On était alors si peu habitué à voir obéir un dignitaire quelconque 
à un sentiment de justice en faveur des Juifs qu'on accusa le pape 
de s'être laissé acheter par eux. La bulle papale resta cependant 
sans efiTet. A force d'être enseignée dans les écoles et prêchée dans 
les églises par les dominicains, Tintolérance entra dans les mœurs, 
obscurcit les intelligences les plus éclairées et s'insinua dans les 
plus nobles cœurs. 

Un des exemples les plus probants de l'action néfaste exercée 
par les préjugés de l'époque sur les meilleurs esprits nous est 
fourni par Frédéric II, le dernier empereur de la dynastie des 
Hohenstaufen et l'homme le plus remarquable et le plus libéral 
de son siècle. Plus Sicilien qu'Allemand, ce souverain aimait la 
science et protégeait les savants avec une munificence très grande. 
Quand l'université de Naples fut créée, il fit traduire de l'arabe 
des ouvrages philosophiques et astronomiques et, entre autres 



192 HISTOIRE DES JUIFS. 

savants, employa aussi des Juifs à ce travail. Il échangea des let- 
tres avec un savant juif de Tolède, Juda ben Salomon Kohen ibn 
Malka, qu'il engagea vraisemblablement à venir en Italie, et il 
appela de la Provence à Na pies un autre Juif, Jacob Anatoli, auquel 
il paya une pension annuelle aQn de lui assurer les loisirs néces- 
saires pour traduire un certain nombre d'ouvrages arabes. Cet 
Anatoli était le gendre de Samuel ibn Tibbon, le traducteur des 
œuvres de Maïmonide. Ce fut sans doute sur Tordre de Frédéric II, 
et avec Taide d'un savant chrétien, qu'Anatoli ou un autre des pro- 
tégés juifs de l'empereur traduisit en latin le a Guide» de Maïmo- 
nide, que le souverain allemand étudia avec un grand soin. 

Avec des idées aussi larges, Frédéric II semblait devoir se mon- 
trer bienveillant pour les Juifs, d'autant plus que ses croyances 
religieuses étaient très tièdes. Car Grégoire IX, qui, il est vrai, était 
son ennemi, lui reprochait d'avoir déclaré que le monde avait été 
trompé par trois grands imposteurs. Moïse, Jésus et Mahomet, 
dont deux étaient morts honorablement et le troisième avait péri 
sur la croix. Sa foi de chrétien ne devait donc pas être froissée de 
l'incrédulité des Juifs. Et cependant, il haïssait autant les Juifs 
que le pieux saint Louis. Quoique adversaire implacable de la 
papauté, qui lui suscitait partout des obstacles, il appliqua quand 
même dans ses États la bulle qui éloignait les Juifs de tout emploi 
public. Il alla même plus loin que les papes dans ses violences 
contre les Juifs, il parqua les habitants juifs de Palerme, sa 
capitale, dans un ghetto. 

Dans les provinces autrichiennes, sous les princes de Babenberg, 
les Juifs étaient moins malheureux. Ainsi l'archiduc Frédéric P', 
surnommé le Belliqueux, confia la direction de ses Qnances à des 
Juifs et les nomma à d'autres fonctions publiques. Deux frères, 
Leblin et Nekelo, portaient même le titre de a comtes du duc 
d'Autriche ». Pour protéger ses sujets juifs contre les explosions 
de fanatisme de leurs ennemis, Frédéric le Belliqueux publia en 
leur faveur, en 1244, un Règlement où il s'était visiblement inspiré 
de principes de justice et d'humanité. D'après ce statut, un 
chrétien qui tue un Juif est mis à mort ; s'il le blesse gravement, on 
lui coupe la main ou on lui inflige une forle amende. Il n'était pas 
permis de condamner un Juif sur le seul témoignage de chrétiens ; 






PERSECUTIONS DES JUIFS EN FRANCE. 193 

leur accusation devait être corroborée au moins par un Juif. Le fait 
d'imposer par contrainte le baptême à un enfant juif était puni 
comme un véritable rapt. Dans la crainte que les tribunaux ordi- 
naires ne fussent disposés à traiter les Juifs avec injustice, Fré- 
déric créa pour eux une juridiction spéciale ; il menaça aussi de 
peines sévères ceux qui profaneraient leurs cimetières ou leurs 
synagogues. Il favorisa surtout leur négoce et protégea leur com- 
merce d'argent par des garanties sérieuses, dans le désir a d'éten- 
dre également sur les Juifs ses grâces et sa bienveillance ». Vingt 
ans après sa promulgation, !e Règlement de Frédéric le Belliqueux 
était en vigueur dans plusieurs autres États, en Hongrie, en 
Bohême, dans la Grande Pologne, dans la Misnie, la Thuringe et, 
plus tard, en Silésie. 

Cet exemple de tolérance donné par un petit prince irrita l'em- 
pereur Frédéric II, qui multiplia les mesures d'exception contre 
les Juifs, les tenant éloignés plus rigoureusement que jamais de 
tout emploi public, déclarant que partout où ils se trouvaient ils 
étaient serfs de la chambre impériale, et les accablant d'impôts. 
Quoique ennemi de TEglise, il leur appliquait les décisions du 
concile de Latran plus sévèrement que les rois d'Espagne. Il per- 
mettait bien aux Juifs d'Afrique qui fuyaient devant le fanatisme 
des Almohades de s'établir en Sicile, mais, tandis qu'il exemptait 
les autres immigrants de tout impôt pendant dix ans, il faisait 
payer aux Juifs de très lourdes taxes. 

C'est vers cette époque qu'à l'occasion d'une nouvelle croisade 
de sanglantes persécutions eurent lieu en France contre les Juifs. 
Dans l'Anjou et le Poitou, à Bordeaux comme à Angoulême, on 
voulut contraindre les Juifs à accepter le baptême. Irrités de leur 
refus opiniâtre, les croisés les traitèrent avec une cruauté féroce, 
écrasant sans pitié sous les pieds de leurs chevaux hommes, femmes 
et enfants, lacérant les rouleaux sacrés, brûlant maisons et syna- 
gogues, et pillant tout ce qu'ils pouvaient emporter. Plus de trois 
mille Juifs périrent ainsi dans l'été de 1236. Près de cinq cents 
embrassèrent le christianisme. De nouveau, les malheureux Juifs 
invoquèrent la compassion du pape, qui inyita les prélats et 
saint Louis à les protéger contre les baptêmes forcés et le meurtre. 
Mais quelle action pouvaient exercer ces interventions momen- 
IV. 13 



194 HISTOIRE DES JUIFS. 

tanées sur des foules auxquelles TÉglise elle-même avait enseigné 
à haïp et à mépriser les Juifs? Saint Louis lui-même, ce roi que 
l'histoire a popularisé pour sa justice et sa bonté, éprouvait une 
telle horreur pour les Juifs qu'il ne voulait même pas en sup- 
porter la vue. Que restait-il donc aux Juifs pour se défendre contre 
la haine qui les enveloppait de toutes parts? L'argent, et encore 
l'argent. Opprimés et traqués dans un pays, ils réussissaient sou- 
vent à acheter la protection des souverains d'un autre pays. C'est 
ainsi que le roi d'Angleterre, Henri III, leur vendit pour une 

9 

somme considérable le droit de vivre en sécurité dans ses Etats. 
Mais l'argent était pour les Juifs un instrument à deux tranchants; 
s'il leur assurait des avantages, il était aussi pour eux l'origine 
de bien des maux, car ils ne pouvaient se le procurer qu'en prê- 
tant à un taux très élevé. Il est vrai que, par des confiscations et 
des impôts exagérés, les princes prenaient la plus grosse part 
pour eux; mais le peuple ne voyait qu'une chose, les gros intérêts 
que les Juifs l'obligeaient à payer. De là, un ressentiment violent 
contre les Juifs et parfois de terribles explosions de fureur. 

Au milieu de leurs douloureuses épreuves, les Juifs avaient 
encore conservé jusque-là un petit coin où ils se sentaient libres 
et où ils oubliaient leurs souffrances. C'était l'école. Là, ils s'ab- 
sorbaient dans l'étude, et leur pensée, s'élevant au-dessus de leur 
situation misérable, au-dessus de la haine qui les poursuivait au 
dehors, se retrempait dans les régions sereines de la foi et de l'es- 
pérance. Ils n'attendaient de leurs recherches et de leurs veillées 
laborieuses ni honneurs, ni dignités; ils aimaient la science pour 
elle-même, heureux de pouvoir satisfaire leur soif de savoir et 
se rendre dignes de la félicité éternelle. Avant tout, on voulait 
apprendre, et le livre qu'on étudiait surtout avec une patience 
opiniâtre et une ardeur passionnée était le Talmud. Dès que l'en- 
fant savait balbutier, on le conduisait, pendant la Pentecôte, à la 
synagogue, qui s'appelait aussi « l'école », &Aî^^^, pour lui ensei- 
gner la lecture de l'hébreu et le préparer à l'étude de la Bible 
et du Talmud. Le jour où l'enfant faisait, pour la première fois, 
son entrée à l'école était un jour de fête pour les parents et la 
communauté tout entière. Cette étude minutieuse, constante, du 
Talmud représentait, il est vrai, toute la culture intellectuelle des 



ÎTFWï'ï '!►'- 



L'APOSTAT NICOLAS DONIN. 195 

Juifs, mais c*était aussi leur suprême consolation, la sauvegarde 
de leur unité religieuse. Tunique refuge qui leur avait été laissé 
jusqu'alors. 

Ce refuge aussi devait leur être ravi, on les empêcha même 
d'étudier. Ce coup douloureux leur fut porté par un Juif renégat, 
Donin ou Dunin, de La Rochelle. Comme Donin avait exprimé des 
doutes sur la valeur du Talmud, et, en général, sur Fauthenticité 
de la loi orale, il fut excommunié. Il se détacha alors complètement 
4u judaïsme, se fit baptiser sous le nom de Nicolas^ et n'eut plus 
qu'un désir, celui de se venger de ses anciens corelipjionnaires. 
A l'instigation probable du clergé, il excitait sans cesse la foule 
•contre les Juifs et leurs livres sacrés, et provoqua ainsi les mas- 
sacres de l'Anjou et du Poitou. Mais sa soif de vengeance n'était 
pas encore satisfaite. 11 se rendit auprès du pape Grégoire IX 
^X accusa devant lui le Talmud de dénaturer le sens des prescrip- 
tions bibliques, de présenter Dieu sous des images burlesques, 
-de proférer des blasphèmes contre le fondateur du christianisme 
et sa mère, et d'être respecté par les rabbins plus que la Bible; 
il ajouta que le Talmud seul maintenait les Juifs dans leurs 
•erreurs, et que sans ce recueil ils se seraient convertis depuis 
longtemps au christianisme. 

Il est hors de doute que le Talmud, composé sans aucun esprit 
de critique scientifique ou historique, contient toute espèce de 
propos. Par un respect exagéré pour les anciens docteurs, ceux 
qui ont mis en ordre les matériaux de ce vaste recueil ont cru 
devoir y admettre la moindre parole, sérieuse ou plaisante, jeu 
d'imagination ou facétie, qui avait échappé aux tannaïm et aux 
amoraïm. C'était certainement une faute, ou, du moins, une grave 
imprudence, car, pour nuire alix Juifs, on a feint de donner la 
même valeur à tout le contenu du Talmud et de mettre sur le même 
rang de simples badinages et des prescriptions importantes. Bien 
souvent, à travers les siècles, l'accusation que Nicolas Donin a di- 
rigée le premier contre le Talmud a été reprise par d'autres ennemis 
des Juifs et a eu souvent les plus désastreuses conséquences. 

Pour prouver son dire, Nicolas Donin réunit des extraits du Tal- 
mud, qu'il fit suivre de trente-cinq chefs d'accusation.On y lit, entre 
autres, que le Talmud enseignedeserreurs, des sottises et des absur- 



196 HISTOIRE DES JUIFS. 

dites, contient des blasphèmes contre Dieu, autorise les Juifs à 
tromper les chrétiens et injurie Jésus et l'Église. Comparés aux 
outrages déversés sur les Juifs par les évangélistes et les pères 
de l'Église jusqu'à saint Jérôme et saint Augustin, les rares passa- 
ges du Talmud relatifs à Jésus, en supposant qu'ils s'appliquent 
vraiment au fondateur du christianisme, ne paraissent que d'in- 
nocentes plaisanteries. Mais, dans sa lutte contre la Synagogue, 
rÉglise avait remporté la victoire, et, par conséquent, elle s'ar- 
rogeait le droit d'être d'une excessive susceptibilité. Quant aux 
assertions de Nicolas Donin d'après lesquelles le Talmud permet- 
trait aux Juifs de tromper les chrétiens et de se délier de leurs 
serments, c^étaient d'impudents mensonges. 

A la suite de l'accusation de Nicolas Donin, le pape Grégoire IX 
adressa des bulles aux évêques de France, d'Angleterre, de Cas- 
tille, d'Aragon et du Portugal pour leur ordonner de conQsquer 
tous les exemplaires du Talmud, pendant que les Juifs seraient 
réunis dans leurs synagogues, et de les remettre aux dominicains 
et aux franciscains. Les souverains de ces pays devaient prêter 
main-forte aux évêques. Les prieurs des dominicains et des fran- 
ciscains étaient chargés d'ouvrir une enquête sur le Talmud et,, 
dans le cas où les accusations de Nicolas Donin seraient fondées,, 
d'en brûler tous les exemplaires (juin 1239). 

Ni en Espagne, ni en Angleterre, on ne tint compte des ordres de 
Grégoire IX. En France seulement, où le roi saint Louis était sous 
la domination du clergé, il fut donné suite aux bulles papales. Les 
exemplaires du Talmud furent saisis et transportés à Paris, et 
l'enquête commença. Sur l'ordre du roi, une controverse devait 
avoir lieu sur les différents chefs d'accusation entre Nicolas Donin 
et quatre rabbins. Ces quatre défenseurs du Talmud étaient Yehiel 
(ou Vivo) de Paris, Moïse de Coucy, de retour, alors, de son voyage 
en Espagne, Juda ben David de Melun, et Samuel ben Salomon de 
Château-Thierry. La controverse eut lieu publiquement (le 25 juin 
1240), en langue latine, à la cour du roi, en présence de plusieurs 
évêques et dominicains et devant la reine mère, Blanche de Castille. 
Comme, parmi les quatre défenseurs, Yehiel savait probablement le 
mieux le latin, il fut chargé par ses collègues de porter la parole 
dans ce colloque. 



r^>^ 



CONTROVERSE A PARIS SUR LE TALMUD. 197 

Se référant à la Constitution des papes, qui garantissait aux 
Juifs toute liberté dans leurs affaires intérieures, et faisant obser- 
ver que le Talmud était pour eux un livre absolument indispen- 
sable, plus précieux que leur vie même, Yehiel refusa d'abord de 
prendre part à la controverse. Il ne s'y décida que sur les instances 
de la reine mère et après qu'elle eut afQrmé que la vie d'aucun Juif 
n'était en danger. Nicolas Donin voulut alors lui faire jurer qu'il 
répondrait selon sa conscience et qu'il n'essaierait pas d'échapper 
à des questions embarrassantes par des subterfuges. Mais sur 
l'observation de Yehiel qu'il n'avait jamais prêté serment et qu'il 
ne voulait pas invoquer inutilement le nom de Dieu, la reine mère 
l'en exempta. 

La discussion tourna autour de ces deux points : le Talmud 
contient-il des blasphèmes contre Dieu et des assertions contraires 
à la morale? Contient-il des blasphèmes contre Jésus? Après 
avoir réfuté divers arguments produits contre le Talmud, Yehiel 
•convint que ce recueil renfermait, en effet, des attaques contre un 
Jésus, fils de Panthéras, mais il affirma que ce personnage n'avait 
rien de commun avec Jésus de Nazareth. Yehiel était de bonne foi 
dans son affirmation, le passage prêtant très facilement à l'erreur. 
Il ajouta que ni saint Jérôme ni les autres Pères de l'Église qui 
avaient connu le Talmud ne lui avaient jamais reproché d'outrager 
le christianisme, et que c'était par pure malveillance, et dans le 
désir de se venger, que Nicolas Donin avait dirigé ces accusations 
contre ses anciens coreligionnaires et leur code religieux. 

Pendant deux jours, Yehiel réfuta les arguments de Donin, et 
pendant ces deux jours, toute la communauté de Paris pria et jeûna, 
pour que Dieu détournât d'elle le danger qui la menaçait. Le troi- 
sième jour, on fit venir Juda de Melun, qui avait été tenu jusque-là 
au secret pour l'empêcher de s'entendre avec Yehiel ; il se trouva 
d'accord avec Yehiel sur les principales questions. On ne fit pas 
comparaître les deux autres rabbins. 

Un instant, les Juifs purent espérer que l'orage serait écarté de 
leur tête; ils étaient parvenus à gagner à leur cause un prélat 
influent, qui leur avait promis de les faire entrer de nouveau en 
possession des livres confisqués. Malheureusement, ce prélat mou- 
rut, et sa mort fut considérée, ou présentée au roi par les moines, 



198 HISTOIRE DES JUIFS. 

comme une punition divine, parce qu'il s'était montré favorable 
aux Juifs. Encore une fois l'iniquité triompha; le Talmud fut 
condamné, et vingt-quatre charretées d'exemplaires furent brûlés 
publiquement à Paris (1242). Ce douloureux événement affligea 
profondément les Juifs, beaucoup d'entre eux célébrèrent pendant 
longtemps par des jeûnes ce triste anniversaire, et deux jeunes 
savants, Abraham Bedarsi, delà Provence, etMéïr, de Rothenbourg, 
en Allemagne, en perpétuèrent le souvenir dans de touchantes 
élégies. 

Un peu plus tard, quand le pape Innocent IV eut été informé que 
les Juifs avaient pu arracher au feu un certain nombre d'exem- 
plaires du Talmud, il ordonna au roi de France de procéder à de 
nouvelles perquisitions. C'est ainsi qu'on fit en France, à plusieurs 
reprises, des autodafés de livres hébreux. 

A force de voir l'Église traiter les Juifs en réprouvés et multi- 
plier contre eux les lois restrictives, le peuple les croyait capables 
de tous les crimes. Au moment où les Mongols et lesTartares, ces 
sauvages guerriers de Ginkis-Khan, envahissaient l'Europe, rava- 
geaient la Russie et la Pologne et étendaient leurs incursions jus- 
qu'en Allemagne, on répandit le bruit que les Juifs étaient secrète- 
ment d'accord avec eux. Au lieu de s'attaquer à Frédéric II et au 
pape, dont les querelles constantes facilitaient singulièrement les 
progrès de ces terribles conquérants, la colère populaire s'en 
prenait aux Juifs. Sans doute, il y avait dans les rangs des Mon- 
gols quelques soldats juifs, originaires du Khorassan, ou, comme le 
rapportait la légende, des dix tribus qui s'étaient établies dans les 
gorges des monts Caspiens. xMais les Juifs allemands savaient-ils 
seulement que l'armée ennemie renfermait un certain nombre de 
leurs coreligionnaires? On peut en douter. Quoi qu'il en soit, le 
bruit se répandit que les Juifs d'Allemagne avaient trahi leur 
pays, et qu'au lieu de livrer aux Mongols des aliments empoison- 
nés, comme ils en avaient donné l'assurance à leurs compatriotes, 
ils avaient essayé de leur remettre des tonneaux remplis d'ar- 
mes. Cette accusation servit de prétexte à d'atroces cruautés. 

Après la persécution violente, la persécution légale. Dans la 
pensée de l'Église, la situation des Juifs au milieu de la société 
chrétienne était sans doute encore trop belle, elle se croyait donc 



LES JUIFS D'ANGLETERRE SOUS HENRI III. 199 

daDs Tobligation de la rendre plus misérable. Jusqu'alors, la mé- 
decine avait été surtout pratiquée par des Juifs. Presque chaque 
prince avait son médecin juif. Aux yeux de TÉglise, Tinfluence que 
les médecins pouvaient avoir sur les malades était un danger pour 
le christianisme, et, au concile de Béziers (1246), elle résolut d'in- 
terdire à tout médecin juif de donner ses soins à un chrétien. Cette 
interdiction fut renouvelée à un autre concile, tenu dans le sud de 
la France. Et cependant, c'étaient les Juifs qui avaient principale- 
ment donné l'impulsion aux études médicales dans la Provence. 
Toute la famille des Tibbonides, Taïeul, le fils et le petit-fils, avaient 
enseigné la médecine à des chrétiens, et maintenant on voulait 
défendre à un membre de cette famille, à Moïse (établi à Mont- 
pellier vers 1250-1265), qui avait traduit de nombreuses œuvres 
médicales et philosophiques, de soigner un chrétien I 

Mais, malgré les foudres dont ils étaient menacés, les chrétiens 
ne se soumettaient que difficilement à Tordre de l'Église. Quand 
on sent sa vie en danger, on est tenté parfois d'oublier son salut 
éternel, et comme les médecins juifs étaient renommés pour leur 
expérience, les malades chrétiens continuaient de les consulter. 
Ainsi, le comte du Poitou et de Toulouse, frère de saint Louis, 
qui avait une maladie d'yeux, sollicita les soins d'un oculiste 
juif, Abraham d'Aragon, A Montpellier aussi, où se trouvait à 
cette époque une école de médecine célèbre, les médecins 
juifs pouvaient continuer d'être examinateurs, praticiens et même 
professeurs. 

En Angleterre, où régnait alors Henri III (1216-1272), les Juifs 
souffraient comme ils avaient souffert sous le roi précédent, Jean 
sans Terre. Sans doute, Henri III favorisait l'immigration des Juifs 
dans son royaume et les protégeait quelquefois contre le fana- 
tisme du clergé. Mais il était léger, prodigue, et il avait besoin 
de beaucoup d'argent; il obligea les Juifs à lui en fournir. Il plaça 
toutes les communautés juives d'Angleterre sous l'autorité d'un 
grand rabbin, dont la principale fonction consistait, aux yeux du 
roi, à faire rentrer la taxe imposée aux Juifs. Un jour qu'il avait 
besoin d'une somme élevée, il convoqua même un parlement juif, 
qu'il chargea de lui trouver l'argent qui lui était nécessaire. Quand 
il eut suffisamment pressuré les Juifs, pensant ne plus pouvoir 



200 HISTOIRE DES JUIFS. 

rien tirer d'eux, il les donna en gage à son frère Richard, qui les 
ménagea encore moins que le roi Henri. 

On peut juger par les chiffres suivants quels lourds impôts 
Henri Ilï faisait peser sur les Juifs d'Angleterre. Dans l'espace de 
sept ans, ils durent lui payer 422,000 livres sterling. Un seul 
juif, Ahron de York, fut obligé de verser au roi, dans ces sept ans, 
30,000 marcs d'argent, et à la reine 200 marcs d'or. 

Aux exactions royales venaient s'ajouter encore, pour les Juifs 
d'Angleterre, les vexations de l'Eglise. A la suite des démarches 
pressantes du clergé, le roi défendit aux Juifs de construire de 
nouveaux temples et de réciter les prières à haute voix dans leurs 
synagogues, et il leur enjoignit très sévèrement de porter toujours, 
et d'une façon visible, le signe distinctif sur leurs vêtements. La 
situation était telle que le grand rabbin Elias déclara, au nom de 
tous ses coreligionnaires d'Angleterre, qu'ils ne pouvaient plus 
supporter les souffrances qu'on leur infligeait et qu'ils demandaient 
l'autorisation d'émigrer. Quelque triste et douloureux qu'il fût, 
l'exil se présentait pour ces malheureux comme la délivrance. 
Mais on refusa même de les laisser partir, et ils furent forcés de 
rester malgré eux en Angleterre. 

A en juger superficiellement, et surtout quand on les compare à 
leurs coreligionnaires d'Angleterre, de France et d'Allemagne, les 
Juifs d'Espagne se trouvaient à cette époque dans une situation 
très satisfaisante. En Castille, ils étaient alors gouvernés par le 
roi Alphonse X (1252-1284), que ses contemporains avaient sur- 
nommé le Sage, et qui était, en effet, un ami de la science et un 
esprit libéral. Quand il marcha, en sa qualité de prince héritier, 
contre Séville, il avait des Juifs dans son armée, et après la victoire, 
au moment de partager les terres à ses soldats, il n'oublia pas les 
Juifs. Il répartit entre eux les champs d'un village qu'il leur donna 
en entier, et qui prit le nom de « village des Juifs », Aldea de los 
Judios.. Les Juifs de Séville, qui vivaient malheureux sous les 
Almohades, ayant sans doute accueilli avec joie son entrée dans 
la ville conquise, Alphonse les traita avec bienveillance et leur 
donna trois mosquées pour les transformer en synagogues. Comme 
témoignage de leur reconnaissance, les Juifs de Séville lui offrirent 
une clef admirablement travaillée, sur laquelle était gravée cette 



f^JF^' 



LE ROI ALPHONSE X ET LES JUIFS. 201 

inscription en hébreu et en espagnol : « Le Roi des rois ouvre, le 
roi du pays va entrer. » 

Quand il eut pris les rênes du gouvernement, Alphonse X confia 
des fonctions publiques à des Juifs. Il eut comme ministre des 
finances un savant talmudiste, Don Meïr de Malea, qui porta le titre 
d'almoxarif. Son fils Don Zag (Isaac) lui succéda dans cette dignité. 
Le médecin du roi, qui était en même temps son astronome et son 
astrologue, était également un Juif, Don Juda ben Moïse Kohen. Il 
se trouvait, à ce moment, en Espagne, peu de savants chrétiens 
comprenant Tarabe. Des Juifs traduisaient les ouvrages arabes 
en castillan, et des clercs traduisaient alors la version castillane 
en latin. Alphonse X employa un chantre de la synagogue de 
Tolède, Don Zag ibn Sid, à la rédaction de tables astronomiques, 
appelées, depuis, « tables alphonsines », et qu'on pourrait désigner 
à plus juste titre sous le nom de tables^de Zag ou Sid. On trouve 
encore un autre savant juif à la cour de Castille, Samuel Hallévi 
(Aboulafia Alawi?), qui attacha son nom à une clepsydre, quil 
avait confectionnée sur Tordre du roi. 

On pourrait conclure de la prédilection marquée par le roi pour 
les savants juifs qu'il traitait leurs coreligionnaires avec équité. Il 
n'en était rien. Les préjugés du temps avaient également exercé 
leur influence néfaste sur Alphonse X, qui restreignit l'activité 
des Juifs par une législation oppressive, les considérant comme 
une classe inférieure. On ne sait pas si la législation visigothe, 
cette source empoisonnée à laquelle s'alimentait sans cesse la 
haine des Espagnols contre les Juifs, avait été traduite en castillan 
sur son ordre ou sur l'ordre de son père, mais il est certain 
qu'Alphonse X promulgua lui-même plusieurs édits contre les Juifs. 

Dans le code qu'il publia en castillan pour être appliqué aux 
divers peuples de son royaume (1257-1266), il ajouta un chapitre 
relatif aux Juifs, où on lit, entre autres : « Quoique les Juifs ne 
croient pas au Christ, ils sont quand même tolérés dans les pays 
chrétiens, afin qu'ils rappellent à tous qu'ils descendent de ceux 
qui ont crucifié Jésus. » On y lit aussi que « les Juifs étaient honorés 
autrefois et appelés le peuple de Dieu, mais qu'ils s'étaient aviUs 
par le crime commis sur Jésus ; aucun Juif ne peut donc exercer un 
emploi public ou être revêtu d'une dignité en Espagne. » Alphonse X 



202 HISTOIRE DES JUIFS. 

accueillit dans soq code toutes les lois d*exception que la mal- 
veillance des Byzantins et des Visigolhs avait inventées contre les 
Juifs, il y ajouta même d'autres restrictions. Il ordonna aux Juifs et 
aux Juives de porter un signe distinctif à leur coiffure, déclarant 
passibles d'une amende ou de la flagellation ceux qui contre- 
viendraient à cet ordre. Juifs et chrétiens ne pouvaient ni manger 
ensemble, ni se baigner ensemble. Alphonse le Sage ajouta égale- 
ment foi à cette fable ridicule que les Juifs crucifiaient tous les 
ans un enfant chrétien, le vendredi saint. Pourtant, le pape Inno- 
cent r\' lui-même avait déclaré cette accusation mensongère et 
proclamé Tinnocence des Juifs. Mais, dès qu*un pape élevait la voix 
en faveur des Juifs, on ne croyait plus à son infaillibilité. Aussi 
Alphonse X renouvela-t-il contre les Juifs Tinterdiction de se mon- 
trer dans les rues le vendredi saint; il menaça de mort ceux qui 
crucifieraient même une figure de cire. Mais voici une singularité 
encore plus étrange. Alphonse X, qui avait attaché un médecin 
juif à sa personne, interdit aux chrétiens de se servir de remèdes 
préparés par un Juif! Il faut cependant ajouter qu'il défendit de 
profaner les synagogues, d'imposer aux Juifs le baptême par 
contrainte, de les faire comparaître devant les tribunaux pendant 
leurs fêtes, et il les dispensa des cérémonies burlesques qui accom- 
pagnaient la prestation du serment dans certains pays, ne les 
obligeant qu'à poser simplement la main sur la Thora. 

Pour le moment, toutes ces lois restaient sans conséquence pra- 
tique; Alphonse X ne les mettait pas en vigueur. Mais plus tard, 
elles furent appliquées et contribuèrent à rendre le séjour de l'Es- 
pagne très douloureux pour les Juifs. 

En Aragon, les Juifs étaient bien plus malheureux que dans la 
Castille. Le roi d'Aragon, Jacques ^^ qui possédait des propriétés 
dans le midi de la France, avait des entrevues fréquentes avec saint 
Louis ou ses conseillers et apprenait d'eux à opprimer les Juifis. 
De plus, il avait souvent besoin de l'indulgence de son confesseur 
Raimond de Penaforte, et il cherchait à gagner ses bonnes grâces 
au détriment de la tranquillité des Juifs. On sait que de Peîlaforte 
était hanté du désir de convertir juifs et musulmans. Sous son 
impulsion, les dominicains apprenaient avec ardeur l'arabe et l'hé- 
breu, dans l'espoir de conquérir plus facilement les âmes juives» 




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1 



CONTROVERSE A BARCELONE SUR LE TALMUD. 203 

Parmi les dominicains, le premier qui essayât de convertir les 
Juifs par la prédication fut un renégat, Pablo ChristianL Partout où 
il passait, dans le midi de la France comme dans d^autres régions, il 
provoquait les Juifs à des controverses publiques, pour leur démon- 
trer que leurs livres saints annonçaient déjà la divinité de Jésus 
et sa mission messianique. Devant Tinanité de ses efforts, son chef, 
Raimond de Peîlaforte, résolut d'organiser à la cour une contro- 
verse entre Pablo et un des plus célèbres rabbins de l'époque, 
Nahmani, de Girone, sur la valeur comparative du judaïsme et du 
christianisme. Le roi Jayme, se conformant au désir du général 
des dominicains, invita Nahmani, connu sous le nom de Maitre 
Astruc de Porta, et plusieurs autres rabbins, à venir prendre 
part à un colloque public, à Barcelone (1263). Nahmani y consentit, 
à condition, cependant, qu'il eût toute liberté pour exprimer sa 
pensée. Sur la recommandation que lui fit Raimond de Penatorle 
de ne proférer aucune parole injurieuse pour le christianisme, 
Nahmani répondit avec dignité que lui aussi connaissait les 
convenances. Et, de fait, il représenta le judaïsme à la cour 
chrétienne d'Aragon avec autant d'honneur qu'autrefois Philon 
d'Alexandrie devant un empereur païen. 

Pendant quatre jours, à partir du 20 juillet, Nahmani et Pablo 
Christiani discutèrent ensemble dans le palais du souverain, en 
présence de toute la cour, des hauts dignitaires de l'Église, de la 
noblesse et du peuple. Pour éviter les trop nombreuses digressions, 
Nahmani avait proposé, dès l'abord, de délimiter avec précision le 
champ de la discussion. Il s'agissait, selon lui, de s'en tenir à 
l'examen des questions suivantes : le Messie est-il déjà arrivé? 
D'après la Bible, le Messie doit-il être un dieu ou un simple mortel? 
Enfin, à laquelle des deux religions faut-il accorder la préférence? 
La proposition de Nahmani une fois admise, Pablo essaya de prou- 
ver par des passages de l'Aggada que le Talmud admettait la divi- 
nité de Jésus. Mais Nahmani affirma que l'Aggada ne représente 
nullement la tradition et que les Juifs ne sont pas tenus d'y 
croire, assertion que son adversaire lui reprochait comme héré- 
tique. Plus hardie encore paraissait cette déclaration de IN'ahmani 
qu'il préférait au Messie le roi chrétien devant lequel il parlait. 
Invité à expliquer sa pensée, il dit qu'il y avait plus de mérite 



> ■ 






^04 HISTOIRE DES JUIFS. 

pour les Juifs à observer leur religioa dans l'exil, sous un prince 
chrétien, au milieu des persécutions et des humiliations, que sous 
le règne du Messie, c'est-à-dire d'un souverain juif puissant et 
illustre, dans la liberté et l'indépendance. Pour prouver que le 
Christ n'était pas le Messie, Nahmani rappela, comme l'avaient 
déjà fait d'autres polémistes, que, d'après les prophètes, toute dis- 
corde et toute guerre auront disparu à l'époque messianique et 
que les hommes vivront entre eux comme frères. Or, dit Nahmani, 
•depuis l'avènement du christianisme, les guerres sont peut-être 
devenues plus fréquentes, les chrétiens étant aussi belliqueux 
que les autres nations, et, en se tournant vers le roi, il ajouta : « Il 
me semble, ô roi, que cela te paraîtrait dur, ainsi qu'à tes cheva- 
liers, de te soumettre aux exigences de l'âge messianique et de 
renoncer à guerroyer. » 

Effrayés de la franchise avec laquelle Nahmani s'était exprimé 
sur le christianisme pendant les trois premiers jours du colloque, 
ses coreligionnaires ainsi que des chevaliers et des bourgeois 
chrétiens de Barcelone, qui portaient de l'intérêt aux Juifs, lui con- 
seillaient de mettre fin à la controverse. Nahmani était tout dis- 
posé à suivre leur conseil, mais, sur l'ordre du roi, le tournoi con- 
tinua. Le docteur juif en sortit triomphant, et quand le roi le reçut 
en audience privée, il lui dit qu'il n'avait jamais entendu défendre 
«ne mauvaise cause avec autant d'esprit et de chaleureuse con- 
viction. 

Par amour-propre et aussi pour maintenir le prestige du chris- 
tianisme, les dominicains répandirent le bruit que, dans l'impuis- 
sance de réfuter les arguments de Pablo, Nahmani s'était enfui 
secrètement de Barcelone. Naturellement, cela était faux. Nahmani 
^vait prolongé, au contraire, son séjour à Barcelone pour recevoir 
le roi et les dominicains, qui devaient aller visiter la synagogue. 
En effet, ils y vinrent le samedi qui suivit la fm du coUoquCv Là, 
de Penaforte recommença à argumenter contre le judaïsme, affir- 
mant, entre autres, que la Trinité pouvait être expliquée par le vin, 
qui avait à la fois de la couleur, de la saveur et du bouquet et était 
<jependant un. Il ne semblait pas difficile de réfuter de tels raison- 
nements. Avant de partir, Nahmani fut reçu une seconde fois par le 
roi, qui lui offrit des présents comme témoignage de son estime. 






<r. 



CENSURE DU TALMUD EN ESPAGNE. 205^ 

Malgré son échec à Barcelone, Pablo Christiani ne perdit pas 
l'espoir de convaincre les Juifs, dans des colloques publics, de la 
supériorité du christianisme. Muni de lettres royales (du mois 
d'août 1263) par lesquelles il était ordonné à toutes les commu- 
nautés juives d'Aragon et dépendances de soutenir des contre* 
verses avec lui, s'il le désirait, dans les synagogues ou d'autres 
réunions publiques, de l'écouter avec calme, de répondre avec 
modération à toutes ses questions et de lui remettre les livres dont 
il pourrait avoir besoin pour son argumentation, Pablo essaya dan& 
bien des villes son système de conversion. Il fut partout accueilli 
très froidement par ses anciens coreligionnaires. Changeant alors 
de tactique, il accusa le Talmud, où, peu auparavant^ il avait 
prétendu trouver les dogmes de la religion chrétienne, de blas- 
phémer Jésus et sa mère Marie. 

A la suite de ses démarches, le pape Clément IV rendit une 
bulle pour ordonner de confisquer en Espagne tous les exemplaires 
du Talmud, et, dans le cas où l'accusation portée contre cet ouvrage 
serait fondée, de les brûler. Le roi Jayme atténua en partie la 
bulle papale, il exigea seulement que les passages incriminés 
fussent effacés. La commission de censure, composée de l'évèque^ 
de Barcelone, de Raimond de Pefiaforte et de trois autres domi- 
nicains, signala les passages prétendus outrageants pour le chris- 
tianisme. C'était alors la première fois que les dominicains exer- 
çaient en Espagne la censure contre le Talmud. Si ce livre n'a pas 
été brûlé comme en France, les Juifs en furent sans doute rede- 
vables au dominicain Raymond Martini, un des membres de la 
commission, qui croyait avoir découvert dans le Talmud des pas- 
sages favorables au christianisme, et, par conséquent, ne voulait 
pas détruire un recueil aussi précieux. 

Après avoir sévi contre le Talmud, les dominicains ne pouvaient 
pas laisser impuni le savant rabbin qui l'avait si vaillemment 
défendu au colloque de Barcelone. Du reste, Nahmani venait de 
leur fournir un nouveau grief contre lui. Pour mettre fin aux van- 
tardises de Pablo Christiani et des dominicains, qui, dans l'espoir 
d'amener plus facilement les Juifs au baptôme, déclaraient qu'ils 
étaient sortis victorieux de la controverse, il publia, avec l'autorisa- 
tion de révêque de Girone, un compte rendu véridique, en hébreu ,^ 



206 HISTOIRE DES JUIFS. 

du colloque de Barcelone, et le répandit parmi ses coreligionnaires. 
SurrafTirmalion de Pablo que cet écrit outrageait le christianisme, 
Raimond de Pefiaforte en dénonça l'auteur au roi. Don Jayme fut 
obligé de tenir compte de Taccusation du fanatique dominicain, 
mais, comme s'il s'était méfié de l'impartialité des adversaires de 
Nahmani, il fit comparaître le savant juif devant une commission 
spéciale, au lieu de le laisser juger par le tribunal ordinaire des 
dominicains, et assista lui-même aux débats. Il fut facile à Nahmani 
de prouver qu'il n'avait reproduit dans son compte rendu que les 
assertions émises publiquement pendant la controverse, en pré- 
sence du roi et de Pefiaforte lui-même. 

Quoique convaincus de la justice de la cause de Nahmani, le roi 
et la commission n'osaient pas l'acquitter complètement, de peur 
d'exciter la colère des dominicains; ils le condamnèrent à s'exiler 
pendant deux ans de sa ville natale et à livrer son ouvrage aux 
flammes. Cette sentence semblait trop douce aux dominicains, 
qui auraient voulu faire citer Nahmani devant leur propre tribu- 
nal et lui infliger un châtiment rigoureux. Mais Don Jayme s'y 
opposa, il accorda même à Nahmani une sorte de privilège, en 
vertu duquel le vaillant champion du colloque de Barcelone ne 
pouvait être jugé pour toute question relative à ce colloque qu'en 
présence du souverain (avril 1265). 

Irrités de la fermeté du roi, qui se refusait à abandonner Nah- 
mani à leur discrétion, les dominicains en appelèrent au pape 
Clément IV. Celui-ci se joignit avec empressement à Pefiaforte 
(en 1266) pour demander une punition exemplaire contre le Juif 
qui avait osé soutenir la supériorité du judaïsme sur le christia- 
nisme ! Dans la crainte que le roi ne cédât, à la fin, aux instances 
de ses ennemis, Nahmani, âgé alors de soixante-dix ans, aban- 
donna son pays, ses deux fils, son école et tous ses amis pour 
prendre le chemin de l'exil ; il se rendit dans la Terre-Sainte. Là, 
d'amères déceptions l'attendaient. Comme autrefois Juda Hallévi, 
il fut profondément affligé de l'état de dévastation et de morne 
tristesse dans lequel il trouva le pays et la ville de ses rêves. 
Quelques années auparavant, en 1260, sous le sultan Houladjou, 
les Mongols ou Tartares avaient entièrement ravagé cette contrée. 
« Plus un endroit est sacré, s'écria Nahmani avec désespoir, plus 



NAHMANI EN PALESTINE. 207 

il est dévasté; c'est Jérusalem qui offre le plus de ruines. » Parmi 
les habitants juils de la cité sainte, les uns avaient été tués, les 
autres s'étaient enfuis, emportant les rouleaux de la Loi à Sikem. 
Après le départ des Mongols, on trouva à Jérusalem environ deux 
mille musulmans et trois cents chrétiens, mais il n'y avait plus 
qu'une ou deux familles juives. Assis tristement sur la montagne 
des Oliviers, en face des ruines de l'ancien temple, Nahmani 
exhala en vers empruntés à d'autres poètes sa douleur sur l'as- 
pect désolé des lieux saints. 

Pour rendre un peu de vie à cette Terre-Sainte à laquelle il 
avait fait autrefois une si large place dans ses rêves, Nahmani y 
éleva des synagogues, organisa des communautés et fonda une 
école. Bientôt, il se vit entouré de nombreux disciples, dont plusieurs 
étaient venus de la région de l'Euphrale, et parmi lesquels se 
trouvaient aussi, dit-on, des caraïtes, entre autres le célèbre Ahron 
ben Joseph, l'ancien. Quoique particulièrement familiarisé avec 
la science talmudique, Nahmani, en sa qualité d'enfant de l'Es- 
pagne, possédait encore assez d'autres connaissances pour pouvoir 
jeter des semences fécondes dans le terrain, depuis si long- 
temps en friche, des pays d'Orient. Même la doctrine cabbalis- 
tique, qu'il fut le premier à implanter dans celte contrée, rendit 
des services à ses coreligionnaires orientaux, parce qu'elle enri- 
chit leur esprit d'idées qui leur étaient totalement inconnues et les 
habitua à raisonner et à réfléchir. Ce fut en Palestine, et dans le 
but de réveiller chez les Juifs de ce pays le goût de l'exégèse 
biblique, que Nahmani composa son commentaire sur la Tora, 
où Ton retrouve l'esprit original et les sentiments généreux et 
élevés, mais aussi les rêveries mystiques de l'auteur. Car, à l'exem- 
ple d'un grand nombre de ses prédécesseurs, Nahmani voulait 
trouver ses conceptions et ses idées dans le texte sacré, et il l'in- 
terpréta, par conséquent, dans le sens de ses propres vues. 

Nahmani avait laissé en Espagne de nombreux disciples, dont 
le plus remarquable fut Salomon ben Adret. Celui-ci contribua, 
pour une grande part, à imprimer au judaïsme espagnol de son 
temps la marque des idées personnelles de son maître. Attache- 
ment inébranlable et passionné pour le judaïsme, vénération pro- 
fonde pour le Talmud, goût de dilettante pour les sciences pro- 



208 HISTOIRE DES JUIFS. 

fanes et la philosophie, respect pour la Cabbale comme pour une 
doctrine de la phis haute antiquité, tels sont les principaux traits 
qui caractérisent Nahmani et, après lui, les rabbins de l'Espa- 
gne. Il faut y ajouter un désir ardent de revoir la Terre-Sainte et 
de s'y établir, désir qui grandit avec les maux dont les Juifs souf- 
fraient alors. 

Ces maux, en vérité, augmentaient d^année en année. Si l'his- 
toire juive voulait suivre pas à pas les chroniques^ les mémoires 
et les martyrologes, on n'y lirait que le récit d'atroces tueries, 
on y verrait le sang couler à flots, les cadavres s*entasser, et prin- 
ces et peuples remplir les fonctions de bourreaux. En effet, du 
xiii^ au xvp siècle, les persécutions des Juifs se multiplient 
avec une effrayante rapidité, le fanatisme populaire, la cupi- 
dité des rois, la jalousie des marchands s'unissent pour les oppri- 
mer, les abreuver d'humiliations et d'outrages et les pousser au 
désespoir. Les pillages succèdent aux pillages, les massacres 
aux massacres ; selon l'expression du prophète, « le peuple juif 
est asservi et écrasé, sans qu'il ouvre la bouche, il est égorgé 
comme un troupeau de moutons, » toutes les nations de l'Europe 
rivalisent entre elles pour l'injurier et le frapper. 

En Allemagne, pendant la lutte qui éclata, à la mort de l'em- 
pereur Frédéric II, entre les Guelfes et les Gibelins, et se prolon- 
gea jusqu'au couronnement de l'empereur Rodolphe de Habs- 
bourg, les Juifs furent égorgés par milliers. Tous les ans, il y eut 
de nouveaux massacres à Wissembourg, Magdebourg, Arnstadt, 
Coblence, Sinzig, Erfurth, et dans bien d'autres villes de l'Alle- 
magne. Des familles entières mettaient leur gloire à brûler le plus 
de Juifs possible et s'intitulaient fièrement « rôtisseurs de Juifs, » 
Judenbreter. Au lieu d'arrêter ces excès, le clergé semblait, au 
contraire, y encourager le peuple par les humiliations avilis- 
santes qu'il imposait aux Juifs. Ainsi, pour exposer les Juifs 
plus sûrement à la risée et aux insultes de la populace, le concile 
de Vienne (1264), présidé par un légat du pape, décida qu'à la 
place de la rouelle, ils porteraient un chapeau pointu ou une 
coiffure en forme de corne. 

En France, le souverain lui-même allait au-devant des vœux 
de l'Eglise pour avilir et humilier les Juifs. Une année avant son 



LE SYNODE D'OFEN CONTRE LES JUIFS. 209 

départ pour Tunis, où il trouva la mort, saint Louis, sur le conseil 
de son favori Pablo Christiani, obligea les Juifs à porter sur la 
poitrine et dans le dos un morceau d'élofîe rouge ou jaune, en 
forme de roue, « afln que de tous les côtés les infâmes pussent 
être reconnus de loin. » 

Aux confins même de l'Europe et de TÂsie, TÉglise poursuivait 
les Juifs de sa haine. Jusqu'alors, les Hongrois et les Polonais 
avaient laissé les Juifs vivre en paix dans leurs contrées, parce 
qu'avec leur humeur belliqueuse et leurs mœurs presque sauvages 
ils n'avaient pas beaucoup d'aptitude pour tirer profit des pro- 
duits de leur pays, et que les Juifs seuls savaient utiliser, au grand 
avantage de tous les habitants, les richesses des terres qui s'éten- 
daient le long du bas Danube, de la Vistule et des deux côtés des 
€arpathes. Aussi, malgré l'opposition de la papauté, les Juifs occu- 
paient-ils en Hongrie de nombreux emplois publics, ils avaient la 
ferme du sel, des impôts et souvent des terres. Le roi de Hongrie 
Bêla IV les maintint dans leurs emplois et introduisit même dans 
son pays le Règlement de Frédéric le Belliqueux, qui protégeait les 
Juifs contre les violences du peuple et du clergé et leur accordait 
une juridiction spéciale. Mais, à la suite de Tintervention de la 
papauté, cette situation changea brusquement. Des légions de 
dominicains et de franciscains envahirent les contrées des Carpa- 
thes, en partie pour prêcher une croisade contre les Mongols, en 
partie pour ramener les schismatiques de l'Eglise grecque sous 
la domination du pape. Pour atteindre Jeur but, il fallait avant 
tout réchauffer la foi trop tiède des Hongrois et leur inculquer des 
sentiments de fanatisme et d'intolérance. Sous leur impulsion, des 
prélats de la Hongrie et de la Pologne méridionale se réunirent en 
synode à Ofen (sept. 1279), sous la présidence du légat du pape, et 
promulguèrent des lois restrictives contre les Juifs de la Hongrie, 
de la Pologne, de la Dalmatie, de la Croatie, de la Slavonie, de la 
Lodoménie et de la Galicie. Il fut interdit d'affermer quoi que ce 
fût aux Juifs ou de leur confier des fonctions publiques, « parce 
qu'il était dangereux de les laisser demeurer avec des chrétiens et 
entretenir avec eux des relations cordiales^). Le synode d'Ofen 
recommanda aussi de faire porter aux Juifs des deux sexes, en 
Hongrie, un morceau d*étolîe rouge, en forme de roue, attaché sur 
IV. 14 



210 HISTOIRE DES JUIFS. 

le côté gauche de la poitrine. Comme, à côté des Juifs, le clergé 
avait encore à combattre, en Hongrie, les musulmans et les schis- 
matiques, et que les Magyars et les Polonais n'étaient pas encore 
inféodés à l'Église, les édits du synode contre les Juifs n'étaient 
pas appliqués très rigoureusement. C'est seulement cinquante ans 
plus tard que le dernier roi de la famille des Ârpades, Ladislas IV, 
donna à ces édits force de loi en Hongrie. 

Dans la Péninsule ibérique également, la présence des musul- 
mans empêchait TÉglise de se montrer trop tracassière envers les 
Juifs, et ceux-ci continuaient d'exercer des fonctions publiques 
dans ce pays, en dépit de la législation restrictive qui les en 
excluait. On a vu plus haut qu'Alphonse X avait pour trésorier 
Don Zag de Malea, Tils de Don Meïr, et quoique le pape Nicolas III 
l'en blâmât (1279), il conserva néanmoins ce fonctionnaire. Si, plus 
tard, il traita Don Zag et ses coreligionnaires avec dureté, il faut 
peut-être en chercher la cause dans les événements politiques 
autant que dans ses préjugés contre les Juifs. En effet, le fils 
d'Alphonse X, l'infant Don Sanche, dont les rapports avec son 
père étaient très tendus, contraignit un jour le ministre juif à lui 
remettre la caisse de l'État. Dans sa colère, le roi fit arrêter Don 
Zag, qui fut conduit, chargé de chaînes, à travers la ville où se 
trouvait alors Don Sanche. Celui-ci essaya en vain de sauver le 
malheureux almoxarif ; son père resta impitoyable et fit exécuter 
Don Zag (1280). Il châtia même tous les coreligionnaires de Don 
Zag, bien innocents cependant de la faute de son ministre. Un 
jour de sabbat, il les fit tous jeter en prison et les condamna à de 
fortes amendes. Mal lui en prit de cette injustice. Car son fils, qui 
sentait bien que, dans l'intention de son père, l'exécution de Don 
Zag et la persécution des Juifs devaient être pour lui un châti- 
ment et une leçon, s'en irrita et se révolta ouvertement contre 
Alphonse X ; la majeure partie de la noblesse, du peuple et du 
clergé se déclara pour lui. Alphonse X en mourut de chagrin. 

Sous le règne de Don Sanche, la situation des Juifs fut tolé- 
rable ; elle varia cependant avec les caprices du roi. Don Sanche 
réforma la perception des impôts prélevés sur les Juifs. Jusqu'alors, 
chaque Juif versait pour lui et sa famille, comme capitation, une 
taxe de 3 maravédis (environ 2 francs). Sur Tordre de Don 



/ 






LES JUIFS EN PORTUGAL. 211 

Sanche, des délégués de toutes les communautés juives se réu- 
nirent à Huete, et, là, le roi leur indiqua la somme totale que les 
habitants juifs de chaque province seraient tenus, dorénavant, de 
verser au Trésor ; il laissait aux délégués le soin de faire la répar- 
tition entre les communautés et les familles (1290). Cette réparti- 
tion engendra parfois des dissensions dans les communautés, car 
des membres, et souvent des plus riches, étaient quelquefois 
exemptés de tout impôt par le roi, ce qui aggravait la chaîne des 
autres. 

D*après un recensement opéré à cette époque, la Castille comp- 
tait alors près de 850,000 Juifs, qui payaient au Trésor pour divers 
impôts 2,780,000 maravédis. Les Juifs formaient alors en Castille 
plus de quatre-vingts communautés importantes, dont la plus con- 
sidérable était celle de Tolède; avec quelques petites localités voi- 
sines, elle comptait soixante-douze mille membres. On trouvait 
encore des communautés juives importantes à Burgos (29,000 âmes), 
Carrion (24,000 âmes), Cuenca, Valladolid et Âvila. 

Si la situation des Juifs était assez bonne, à cette époque, en 
Castille, elle était très satisfaisante dans le jeune royaume de Por- 
tugal, sous le règne des rois Alphonse III (1248-1279) et Denis 
(1279-1323). Protégés contre les lois oppressives de l'Église, les 
Juifs n'étaient pas obligés, comme dans d'autres contrées, de payer 
la dîme au clergé catholique ou de porter la rouelle, ils pouvaient 
même s'élever aux plus hautes dignités. Le roi Denis avait un 
ministre juif, nommé Juda, qu'il avait placé comme grand-rabbin 
(arraby moor) à la tête du judaïsme portugais. A diverses reprises, 
l'Église avait essayé de soumettre également les Juifs du Portugal 
au droit canon, mais elle s'était heurtée contre les sentiments 
d'équité et de tolérance des souverains. A la fin, pour donner une 
apparence de satisfaction au clergé, le roi Denis consentit à 
laisser introduire dans son royaume la législation restrictive, 
forgée par la papauté contre les Juifs, mais 11 négligea le plus sou- 
vent de la faire appliquer. 



< t '\ 



212 HISTOIRE DES JUIFS. 



CHAPITRE X 



PROGRÉS DE LA BIGOTERIE ET DE LA CABBALE 



(1270-1325) 



Malgré les efforts énergiques de TÉglise, et surtout des doroÎDi- 
cains» pour faire appliquer le droit canon dans la Péninsule ibé- 
rique avec la même rigueur que dans les autres pays de TEurope, 
les Juifs de cette contrée conservèrent, pendant quelque temps 
encore, leur supériorité sur leurs autres coreligionnaires et 
surent mériter l'estime et le respect des souverains et du peuple 
par les services qu'ils leur rendaient et par la culture de leur 
esprit. C'est qu'à cette époque l'activité intellectuelle continuait 
d'être intense parmi les Juifs d'Espagne, ils se passionnaient 
encore pour les études religieuses et combattaient avec ardeur pour 
les vérités du judaïsme. Ils avaient alors à leur tête un savant 
d'une rare vigueur d'esprit, qui fit de l'Espagne juive, pour deux 
siècles encore, le centre intellectuel du judaïsme tout entier. Ce 
rabbin était Salomon ben Adret, de Barcelone (1245-1310). 

Esprit net et pénétrant, caractère ferme et droit, Ben Âdret était 
d'une nature douce et bienveillante et d'une foi inébranlable. Le 
Talmud n'avait point de secret pour lui, il en connaissait tous 
les dédales et était familiarisé avec tous les commentaires des 
écoles française et espagnole. Grâce à son bon sens, il se tenait 
éloigné, dans son enseignement talmudique, des arguties et des 
subtilités, et il n'admettait pas à la lettre les singularités et les 
excentricités de certaines aggadot ; il essayait d'en donner des 
interprétations raisonnables. Élevé en Espagne, il possédait na- 
turellement quelques connaissances profanes, il se montrait même 
partisan de la philosophie, mais seulement en tant qu'elle gar- 
dait une altitude modeste et restait l'humble servante de la 



1 "' 



SALOMON BEN ADRET. 21^ 

religion. Par contre, il professait, à l'exemple de son maître 
Nahmani, un respect profond pour la Cabbale, mais conseillait 
cependant de ne pas renseigner publiquement; il voulait qu'elle 
restât une science secrète. 

Tel était l'homme auquel échut la très lourde responsabilité 
de tenir haut et ferme, à une époque troublée, le drapeau du 
judaïsme et de défendre sa religion contre les attaques des philo- 
sophes et les exagérations des cabbalistes. Pendant quarante ans, 
Ben Adret resta la plus haute autorité religieuse, non seulement 
pour les Juifs d'Espagne, mais aussi pour ceux de l'Europe et 
même d'Asie et d'Afrique. De tous les pays du monde, de la France 
et de l'Allemagne, de la Bohême et de l'Italie, et même de la Pales- 
tine et du nord de l'Afrique, on lui adressait des consultations reli- 
gieuses. Cette influence considérable que Ben Adret exerçait sur 
ses coreligionnaires, il ne la devait pas seulement à sa vaste éru- 
dition, car d'autres rabbins de son temps étaient aussi des talmu- 
distes instruits, et en Espagne même vivait à son époque un savant 
remarquable, Ahron Hallévi (né vers 1235 et mort après 1300)- 
Mais on se soumettait volontiers à sa direction et on suivait ses 
conseils, parce qu'on savait qu'il défendrait vaillamment le ju- 
daïsme contre toute atteinte, qu'elle vînt du dedans ou du dehors. 

Du temps de Ben Adret, on voyait déjà se former la sombre nuée 
qui devait éclater, deux siècles plus tard, en un orage épouvan- 
table sur les Juifs de la Péninsule ibérique. On sait que, dans 
l'espoir de convertir plus facilement les Juifs, le général des domi- 
nicains, Raimond de Pefiaforte, avait organisé des écoles où les 
moines prêcheurs s'appliquaient à l'étude de l'arabe et de l'hébreu 
et se préparaient ainsi à combattre les Juifs avec plus de succès. 
Le premier de ces polémistes fut Raimond Martini. Il publia contre 
le judaïsme deux livres pleins de fiel, dont le titre indique claire- 
ment le but : Capistrum JudcBorum çXPugio fidei (Muselière pour 
les Juifs, Poignard de la foi). Martini savait mieux l'hébreu que 
saint Jérôme, et il était très versé dans la littérature biblique 
et rabbinique. Il avait étudié les aggadot talmudiques et les écrits 
de Raschi, d'Ibn Ezra, de Maïmonide et de Kimhi, pour en déduire 
la preuve que non seulement la Bible, mais aussi les ouvrages 
rabbiniques présentaient Jésus comme Messie et Fils de Dieu. 



214 HISTOIRE DES JUIFS. 

Quoique le <c Poignard » de Raimoud Martini ne fût pas bien 
effilé, il pouvait cependant devenir très dangereux. Car les chré- 
tiens qui lisaient cet ouvrage ne savaient pas que le sens des pas- 
sages talmudiques qu'ils y trouvaient était dénaturé, ils étaient 
surtout impressionnés par la vaste érudition que l'auteur y étale. 
Ben Âdret craignait même que des Juifs fussent trompés par les 
raisonnements fallacieux de ce livre, et comme il avait des entre- 
tiens fréquents avec des polémistes chrétiens, et même avec Rai- 
mond Martini, et qu'il avait appris ainsi à connaître les principaux 
arguments qui pouvaient être produits contre le judaïsme et en 
faveur du christianisme, 'il publia un opuscule où il réfute ces 
arguments. Dans cet écrit polémique, son ton reste calme et 
modéré, on n'y trouve ni amertume ni passion. 

Bientôt une question plus grave s'imposa à Tattention de Ben 
Âdret. La lutte entre les maïmonistes et les antimaïmonistes, entre 
la science et la foi, reprit, de son temps, avec une nouvelle ardeur, 
et le procès se compliqua cette fois de l'intervention des cabba- 
listes. De nouveau on se demanda si les écrits de Maïmonide conte- 
naient des hérésies ou non, s'il était permis de les étudier ou s'il 
fallait les condamner au feu. La question était résolue en Espagne 
et dans le sud de la France, où même les rabbins orthodoxes véné- 
raient la mémoire de Maïmonide et utilisaient ses idées pour 
raffermissement des croyances religieuses. Mais le débat se rou- 
vrit en Allemagne et en Italie et s'étendit jusqu'en Palestine. 
Jusqu'alors les Juifs d'Allemagne, enfermés dans le cercle étroit 
de l'étude du Talmud, étaient restés étrangers aux connaissances 
profanes. Les discussions qui avaient agité les esprits à Montpel- 
lier, à Saragosse et à Tolède n'étaient pas arrivées jusqu'à eux, 
et ils ignoraient totalement qu'outre son code religieux Maïmo- 
nide eût publié des écrits philosophiques. Ils allaient être trou- 
blés, à leur tour, dans la sécurité^ de leur foi, et appelés à prendre 
part à la lutte des maïmonistes et des antimaïmonistes. 

A ce moment, vivait à Saint-Jean d'Acre un cabbaliste de 
France ou des provinces rhénanes, nommé Salomon Petite qui 
paraissait s'être imposé la tâche de faire décréter un nouvel auto- 
dalé pour les œuvres de Maïmonide. Entouré de nombreux disciples, 
qu'il initiait aux mystères de la Cabbale et auxquels il faisait des 



.rjr:. 



LE GABBALISTE SALOMON PETIT: 215 

contes étranges pour les exciter contre la philosophie, il se croyait 
assez fort pour pouvoir condamner les recherches spéculatives et 
excommunier ceux qui défendraient les droits de la pensée. Mais 
il rencontra une opposition inattendue. 

Les communautés juives de TOrient avaient alors à leur tête 
un homme très énergique, Yischaï ben Hiskiyya, qui portait le titre 
de prince et exilarqm. Son autorité s'étendait sur tous les Juifs 
palestiniens placés sous la domination musulmane, mais quoique 
Saint-Jean d'Acre se trouvât au pouvoir des croisés, il prétendait 
quand même être obéi de la communauté de celte ville. Admira- 
teur de Maïmonide et ami de son petit-flls David, qui était le chef 
des Juifs d'Egypte, il écrivit à Salomon Petit qu'il sévirait contre lui 
s'il ne cessait pas ses attaques contre Maïmonide. D'autres savants 
joignirent leurs protestations à celle de Yischaï. Pour être libre de 
toute entrave, Salomon Petit repartit pour l'Europe, où il parvint 
à associer à sa campagne contre Maïmonide un grand nombre de 
rabbins, surtout en Allemagne. 

Fort de l'appui de ces rabbins, Salomon Petit retourna en Pales- 
tine. En traversant l'Ilalie, il essaya de recruter de nouveaux 
adhérents, mais sans grand succès. Les communautés italiennes, 
qui jusque-là avaient été aussi ignorantes que celles d'Allemagne, 
^commençaient alors de sortir de leur somnolence et puisaient pré- 
cisément leurs idées dans les œuvres de Maïmonide. Du reste, leur 
{Situation politique n'était pas mauvaise. Elles étaient plus tran- 
<iuille3 dans le voisinage du saint-siège que dans les pays de 
l'Europe centrale. C'est que l'Italie était alors divisée en petits 
États, qui étaient trop jaloux de leurs libertés pour supporter l'in- 
gérence de l'Église dans leurs affaires intérieures. La ville de 
Ferrare avait accordé aux Juifs un Statut très libéral, qui conte- 
nait une disposition additionnelle en vertu de laquelle les chefs de 
la cité ne pouvaient abolir ce Statut, même sur la demande du 
pape. Charles d'Anjou, roi de Sicile, avait un médecin juif, Farag 
ibn Salomon, connu et très apprécié dans les milieux chrétiens 
£Ous le nom de Faragut. Il arrivait parfois aux papes eux- 
mêmes de transgresser les édils qu'ils avaient promulgués contre 
les Juifs. Ainsi, un des quatre papes qui s'étaient succédé dans 
un intervalle de treize ans (1279-1291) avait attaché à sa per- 



216 HISTOIRE DES JUIFS. 

soQoe un médecin juif, Isaac ben Mardochée, qui portait aussi 
le nom de Maestro Gayo. 

Le mouvement intellectuel qui se produisit alors parmi les Juifs 
dltalie eut pour principal promoteur Hillel de Vérone (né vers 
1220 et mort en 1295). Témoin des conséquences désastreuses qui 
résultèrent de la guerre injuste faite à Maïmonide, il conçut pour 
ce docteur une vénération profonde. Chose rare à cette époque 
parmi les Juifs, il savait écrire en latin, et même son style hébreu 
renfermait des constructions et des expressions empruntées au 
latin. Sa prose hébraïque était simple, claire, précise, sans cette 
phraséologie creuse et ampoulée qui était de mode en ce temps. 
Il exerçait la médecine, d'abord à Rome, ensuite à Capoue et à 
Ferrare, et, quand il fut devenu vieux, à Forli. 

Hillel de Vérone étudia avec ardeur les œuvres philosophi- 
ques de Maïmonide, sans cependant cesser de rester fidèle au 
judaïsme orthodoxe. Il acceptait à la lettre les miracles rapportés 
par la Bible et le Talmud et se refusait à les considérer comme 
de simples allégories. 

 cette époque, on trouvait encore deux autres philosophes juifs 
en Italie, plus profonds penseurs peut-être que Hillel. Avec de tels 
chefs, le judaïsme italien n'offrait pas de terrain favorable à un 
adversaire de Maïmonide, et Salomon Petit dut quitter Tltalie sans 
y avoir recruté de partisans. 

De retour à Saint-Jean d'Acre, où il revenait avec une lettre de 
rabbins allemands condamnant les œuvres philosophiques de 
Maïmonide, Salomon Petit essaya de ramener au combat ses 
anciens compagnons de lutte, que Taltitude énergique du rabbin 
de Damas, Yischaï, avait effrayés, et d'obtenir qu'on excommuniât 
tous ceux qui étudieraient le a Guide » . La petite secte des cabbalistes 
palestiniens se croyait assez puissante pour étoufTer dans le 
judaïsme l'esprit de libre examen. Ce furent eux, sans doute, qui 
remplacèrent à Tibériade l'épitaphe élogieuse du tombeau de Maï- 
monide par ces paroles outrageantes : « Ici repose Moïse Maïmo- 
nide, hérétique et excommunié. » Malgré leur fanatisme et leur 
audace, ils rencontrèrent à Saint-Jean d'Acre même de nombreux 
adversaires, qui protestèrent avec énergie contre leur conduite 
Scandaleuse. Des paroles et des écrits on passa bientôt aux voies 



Kff.^.^ 



LES ANTIMAÏMOJNISTES DE SAINT-JEAN DIACRE. 21 T 

de fait. Le bruit de ces violentes discussions se répandit en Europe 
et y produisit la plus pénible impression. 

A la tête des défenseurs de Maïmonide se trouvait Hillel de Vérone. 
Pour mettre un terme aux luttes continuelles qui recommençaient 
sans cesse entre maïmonistes et antimaïmonistes, il émit l'idée, 
quMl avait sans doute empruntée aux chrétiens, de soumettre le& 
écrits de Maïmonide à un synode. Il proposa donc à David Maïmo- 
nide et aux communautés de TÉgypte et de la Babylonie (Irak) de 
convoquer en un concile les plus célèbres rabbins de TOrient, qui 
examineraient la valeur des accusations lancées par Salomon Petit 
et ses acolytes contre le « Guide. » Pour lui, il était convaincu que^ 
ces accusations étaient de pures calomnies. 

Il ne fut pas besoin d'un effort aussi considérable pour faire 
échouer les projets des obscurantistes de Saint-Jean d'Acre, car 
Salomon Petit et ses complices se trouvaient sans appui sérieux en 
Orient. 

Dèsxjue David Maïmonide eut été informé de leurs desseins, 
il se rendit immédiatement à Saint-Jean d'Acre, où une grande 
partie de la communauté se déclara en faveur de son grand-père. 
Après ce premier succès, il envoya des lettres dans tous les pays 
pour défendre la mémoire de son aïeul contre les fanatiques qur 
essayaient de la flétrir. Partout on l'encouragea dans ses démarches. 
L'exilarque de Mossoul, nommé David ben Daniel, qui faisait 
remonter son origine jusqu'à David et dont l'autorité s'étendait 
également sur les communautés de l'autre côté du Tigre, menaça 
Salomon Petit de la plus rigoureuse excommunication s'il ne s'abs- 
tenait pas dorénavant d'attaquer les œuvres de Maïmonide (lyyar 
1289). Onze rabbins signèrent avec lui cette lettre de menaces. 
L'exilarque de Damas, Yischaï ben Hiskiyya, qui, déjà une pre- 
mière fois, avait blâmé les agissements de Salomon Petit, se jeta 
aussi de nouveau dans la mêlée. D'accord avec les douze membres 
de son collège, il prononça l'excommunication (juin 1289) contre 
quiconque outragerait la mémoire de Maïmonide ou déclarerait ses^ 
œuvres hérétiques. Tous ceux qui possédaient des écrits hostiles 
à Tauteur du « Guide » étaient tenus de les remettre à David Maï- 
monide ou à ses fils, pour en empêcher la propagande. Il était 
enjoint à tout Juif de Saint-Jean d'Acre d'user de tout moyeo^ 



218 HISTOIRE DES JUIFS. 

de contrainte, fût-ce l'appel au bras séculier, pour faire exécuter 
les ordres de Texilarque et de son collège. 

La communauté de Safed, déjà assez importante à cette époque, 
se joignit également aux défenseurs de Maïmonîde. Son rabbin, 
Moïse ben Juda Cohen, accompagné de ses assesseurs, prononça, 
à son tour, sur la tombe de Maïmonide, Texcommunication contre 
ceux qui persisteraient dans leur hostilité contre les œuvres de 
rillustre philosophe et ne se soumettraient pas aux décisions de 
Texilarque. « Car, dit-il, provoquer la discorde dans les commu- 
nautés, c*est nier la Tora, qui recommande la bonne entente, 
c'est outrager Dieu lui-même, ce parfait symbole de la paix. » Le 
mouvement en faveur de Maïmonide s'étendit à travers toute la 
Palestine. Communautés et rabbins proclamèrent publiquement 
leur vénération pour le célèbre docteur. La communauté de Bag- 
dad, où résidait alors un homme d'État juif éminent, Saad Addaula, 
se prononça également pour Maïmonide (1289). Ainsi, dans l'Orient, 
du moins, les cabbalistes de Saint-Jean d'Acre étaient définitive- 
ment vaincus. 

Mais il ne suffit pas à l'exilarquë de Damas d'avoir triomphé 
en Asie, il voulait qu'en Europe aussi la mémoire de Maïmonide 
fût partout réhabilitée. Pour y réussir, il envoya à Barcelone, 
sans doute à Salomon ben Adret, qui était alors le rabbin le plus 
célèbre, le récit des diverses démonstrations faites en l'honneur de 
Maïmonide. Schem Tob Falaquéra, poète et philosophe fécond, mit 
cette circonstance à profit pour publier un commentaire sur le 
ce Guide » et manifester publiquement son respect pour l'auteur de 
ce livre. Mais en Espagne, la gloire de Maïmonide n'avait plus de 
détracteur sérieux. Les orthodoxes eux-mêmes, tout en contestant 
la justesse de l'une ou de l'autre de ses opinions, témoignaient 
pour le philosophe une estime et une vénération profondes. 

En Allemagne, où Salomon Petit avait trouvé de si fervents par- 
tisans dans sa lutte contre Maïmonide, les esprits étaient distraits 
de ce qui se passait en Orient par les tristes événements qui se 
produisaient dans le pays. Les souffrances qui, sous le règne de 
Rodolphe de Habsbourg, accablèrent les Juifs allemands, étaient, 
en effet, telles qu'un grand nombre d'entre eux s'étaient décidés 
a cmigrer. Non pas que Rodolphe, qui, de simple chevalier s'était 




■' ^ ■ I 



RODOLPHE DE HABSBOURG ET LES JUIFS. 219 

ëlevé à la dignité impériale, menaçât leur existence, mais il con- 
voitait leur argent, dont il avait besoin pour humilier Torgueil des 
seigneurs et fonder la puissance des Habsbourg. Quoique les 
Juifs lui eussent offert spontanément des sommes importantes 
quand le hasard eut placé sur sa tête la couronne impériale, il leur 
en extorquait encore à toute occasion. Toute faveur, toute grâce de 
sa part leur coûtait très cher. Toutes les fois qu'il leur accordait 
un droit quelconque, il leur imposait en même temps une restric- 
tion, pour avoir toujours prise sur eux. 

C'est en s'inspirant de ce principe que Rodolphe commença par 
confirmer les anciens privilèges de la communauté juive de Ratis- 
bonne ; il lui laissa ses tribunaux spéciaux pour les affaires civiles, 
et aucun de ses membres ne pouvait encourir une condamnation 
s'il n'avait contre lui au moins un témoin juif. Mais un peu plus 
tard, sur l'invitation de Tévêque, il défendit aux habitants juifs de 
Ratisbonne de sortir de leurs maisons pendant Pâques, pour empê- 
cher qu'au a grand scandale des chrétiens » on les vît se pro- 
mener dans les rues; portes et fenêtres devaient rester closes chez 
les Juifs pendant cette fête. De même, après avoir remis en vi- 
gueur, dans les communautés d'Autriche, le « Statut juif » que 
Ferdinand le Belliqueux leur avait accordé pour les protéger 
contre le pillage et les violences, un an plus tard, dans un privi- 
lège qu'il donna aux bourgeois de Vienne, il proclama solennelle- 
ment que les Juifs ne pouvaient occuper aucun emploi public. Il 
était cependant animé de dispositions bienveillantes pour les Juifs. 
Car, après qu'Innocent X eut déclaré les Juifs innocents du crime 
qu'on leur imputait de se servir de sang chrétien pour leur fête 
de Pâque, et que le pape Grégoire X (1271-78) eut défendu de 
leur imposer le baptême par contrainte ou de les léser dans leurs 
biens ou leurs personnes, Rodolphe promulgua ces deux bulles dans 
son Empire et ajouta « qu'il était ridicule de croire que les Juifs 
mangeaient pendant Pâque le cœur d'un enfant mort ». Du reste, 
il prescrivit à ses sujets d'obéir à toutes les bulles publiées par les 
papes en faveur des Juifs. 

En dépit de ses sentiments relativement tolérants, Rodolphe 
laissait parfois se produire impunément des accusations de 
meurtre rituel et des violences contre les Juifs. Ains', vers Pâque, 



^20 HISTOIRE DES JUIFS. 

on trouva le corps d'un enfant chrétien près de Mayence ; immé- 
diatement on accusa les Juifs de Tavoir assassiné. L* archevêque 
Werner, de Mayence, archichancelier de l'Empire, s'efforça en 
vain de calmer la foule en proposant d'ouvrir une enquête sérieuse 
et de faire comparaître les accusés devant un tribunal régulier. 
Surexcités jusqu'à la démence par la vue du cadavre, les chrétiens 
tombèrent sur les Juifs, le deuxièmejourde Pàque (1283), en tuèrent 
dix et pillèrent de nombreuses maisons. Grâce à l'intervention 
énergique de l'archevêque Werner, les désordres ne prirent pas 
de trop grandes proportions. On raconte que lorsque tout fut 
rentré dans le calme, l'empereur Rodolphe aurait fait ouvrir une 
enquête et acquitté les meurtriers des Juifs. Les troubles de 
Mayence eurent leur contre-coup, le même jour, à Bacharach, où 
vingt-six Juifs furent égorgés. 

Deux ans plus tard, ce fut à Munich que se produisit une accu- 
sation de sang. On répandit le bruit que les Juifs avaient acheté à 
une vieille femme un enfant chrétien pour le tuer. La populace se 
rua sur les malheureux Juifs pour les égorger. Ceux qui purent 
échapper à la fureur de la foule cherchèrent un refuge à la syna- 
gogue. Mais les bourreaux ne voulaient laisser échapper aucune 
de leurs victimes, ils entassèrent autour du temple des matières 
inflammables, y mirent le feu et brûlèrent cent quatre-vingts per- 
sonnes. 

Des massacres eurent également lieu, vers la même époque, à 
Boppard et à Oberwesel, près de Bacharach, où quarante Juifs furent 
tués (1286). On les avait accusés, dans ces localités, d'avoir tué, 
pour lui prendre son sang, un saint homme surnommé par le 
peuple a le bon Werner», et dont le cadavre, à en croire quelques- 
uns de ses admirateurs, aurait été illuminé d'une auréole divine. 
Plus tard, l'empereur Rodolphe mit fin à la légende du « bon et 
pieux Werner » et prouva l'innocence des Juifs. 

Devant ces accusations calomnieuses, qui se répétaient avec une 
fréquence désespérante, devant les dangers multiples qui mena- 
çaient leur existence, les Juifs de plusieurs communautés d'Alle- 
magne se décidèrent à émigrer. A Mayence, Worms, Spire, Oppen- 
heim et dans d'autres villes de la Wettéravie, de nombreuses 
familles juives, abandonnant tous leurs biens fonciers, prirent la 






MÉÎR DE ROTHENBOURG. 221 

résolution de traverser TOcéan. A leur tête se trouvait le plus 
illustre rabbin d'Allemagne, Méïr, de Rothenbourg sur la Tauber 
(né en 1220 et mort en 1293), qui se disposait a se rendre avec sa 
famille en Palestine (au printemps de Tannée 1286). Le bruit 
s*était^ en effet, répandu que le Messie était apparu dans ce pays, 
pour sauver Israël. Ces malheureux avaient peut-être appris que 
leurs frères vivaient heureux en Syrie, sous la domination d'un sou- 
verain mongol, qui témoignait même plus d'égards aux Juifs qu'aux 
musulmans et leur confiait des fonctions élevées. 

Les Mongols ou Tartares possédaient alors en Perse un royaume 
puissant, qui s'étendait depuis le bas Euphrate et les frontières de 
la Syrie jusqu'à la mer Caspienne. Argun (1284-91), troisième 
roi de la dynastie régnante, manifestait une certaine aversion pour 
rislamisme et estimait particulièrement les Juifs et les chrétiens. 
Il s'était attaché un médecin juif, nommé Saad Addaula, homme 
d'une grande intelligence, d'un caractère désintéressé et d'un 
savoir étendu. Il était, en outre, d'une belle stature, avait des 
manières aimables et possédait l'habileté et la souplesse d'un 
diplomate. Amateur de poésie et de science, il protégeait savants 
et poètes. Ayant été assez heureux pour guérir Argun d'une grave 
maladie, il gagna ses bonnes grâces et put ainsi avoir de fréquents 
entretiens avec lui. Il causa souvent avec lui des affaires de l'État, 
lui signala certains abus et lui indiqua quelques réformes à intro- 
duire dans l'administration. Enchanté des excellents conseils de 
Saad Addaula, Argun en fit son favori et Téleva à la dignité de 
premier ministre. 

Ce fut, sans doute^ la nouvelle des hautes fonctions confiées, en 
Palestine, à un de leurs coreligionnaires, qui engagea les Juifs d'Al- 
lemagne à émlgrer, sous la conduite de Méïr de Rothenbourg. Mais 
ce dernier, qui croyait pouvoir partir en secret, fut reconnu par un 
renégat juif et jeté en prison. Sur l'ordre de Rodolphe, on l'enferma 
dans la tour d'Ensisheim, en Alsace (4Tamouz = 19 juin 1286J. 
Dans la pensée de l'empereur, cette détention avait pour but 
d'effrayer les masses juives et d'arrêter parmi elles le courant 
d'émigration, qui tendait à devenir de plus en plus fort. Car le 
départ des Juifs aurait fait subir des pertes considérables au 
Trésor impérial. 



222 HISTOIRE DES JUIFS. 

Les habitants des villes que les Juifs avaient abandonnées con«> 
sidérèrent les biens et les immeubles des émigrés comme tombés 
en déshérence et s*en emparèrent. Mais Rodolphe les réclama comme 
un héritage qui devait lui revenir de droit, sous prétexte que leurs 
anciens propriétaires avaient été ses serfs. 

Quoique Méïr fût traité avec douceur dans sa tour, où il pouvait 
recevoir des visites, instruire des élèves et remplir ses fonctions 
rabbiniques, les Juifs d'Allemagne étaient néanmoins très affligés 
de savoir leur chef religieux en prison. Ils proposèrent à Rodolphe 
de lui verser 20,000 marcs d'argent s'il consentait à châtier les 
meurtriers des Juifs d'Oberwesel et de Boppard, à remettre Méïr 
en liberté et enfin à les protéger à l'avenir contre les violences de 
la populace. Rodolphe accepta les conditions et l'aident. Mais Méïr 
resta en prison, soit que l'empereur ait refusé de le mettre en 
liberté, dans l'espoir d'obtenir des Juifs une nouvelle rançon pour 
leur rabbin, soit que Méïr lui-même n'ait pas voulu profiter de l'in- 
tervention de ses coreligionnaires, afin de ne pas encourager l'em- 
pereur à emprisonner d'autres rabbins pour qu'ils fussent ensuite 
rachetés par leurs communautés. Après cinq ans de détention, Méïr 
mourut, et son corps resta sans sépulture jusqu'au moment où un 
homme riche et sans enfants, Siisskind Alexandre Wimpfen, de 
Francfort, réussit à le racheter pour une somme élevée et à le 
faire enterrer à Worms. 

En Angleterre aussi, les Juifs étaient très malheureux vers 
cette époque. On eût dit qu'avant de les envoyer définitivement 
en exil, on voulait leur faire vider goutte à goutte le calice jusqu'à 
la lie. Cependant, à Tavènement du roi Edouard P% ils pouvaient 
croire au moins leur existence en sécurité; on leur extorquait, il 
est vrai, le plus d'argent possible, mais ils étaient protégés con- 
tre les violences de la foule. Un simple incident vint modifier leur 
situation et attirer sur eux la colère du clergé. Un moine domini- 
cain, Robert de Reddingge, dont la parole éloquente émouvait 
alors tous les cœurs, avait suivi les conseils donnés autrefois par 
un général de l'ordre, Raimond de Penaforle, et étudié la langue 
hébraïque. Cette étude produisit un effet tout contraire à celui 
qu'en espérait Raimond. Au lieu d'aider à convertir les Juifs, elle 
amena la conversion du moine Robert. Celui-ci, bravant les dan- 

i 



LES JUIFS EN ANGLETERRE SOUS EDOUARD ^^ 223 

gers que sa conversion pouvait lui susciter, manifesta le plu^ 
profond attachement pour sa nouvelle religion, épousa une 
Juive (1275) et défendit avec chaleur le judaïsme contre toutes les 
attaques. Le roi s'en remit à Tarcbevèque de Cantorbéry du soin 
de châtier Robert de Reddingge. Mais les dominicains, considérant 
que la conversion au judaïsme d*un de leurs collègues était uno 
'flétrissure pour Tordre tout entier, et surexcités par les railleries 
du peuple et des franciscains, leurs rivaux implacables, résolurent 
de faire expier cette apostasie à tous les Juifs. Sans action sur 
le roi, ils réussirent à faire partager leur haine à la reine mère, 
Éléonore. Alors commença contre les Juifs, presque malgré la 
volonté du roi, une série de vexations et de persécutions qu'on 
croirait à peine possibles, si elles n'étaient pas attestées par des 
documents d'une authenticité absolue. Comme les Juifs étaient en 
quelque sorte la propriété du roi, ni le peuple, ni la noblesse 
n'avaient aucun pouvoir sur eux, et le Parlement les laissait tran- 
quilles. Mais après la conversion du moine Robert, et à l'insti- 
gation des dominicains et de la reine, le Parlement promulgua 
contre eux un Statut, animé du plus malveillant esprit. Un écri- 
vain anglais fait remarquer que, dans ce temps, les Juifs étaient 
aussi malheureux en Angleterre que leurs ancêtres l'avaient été 
en Egypte, avec celte différence qu'en Angleterre, au lieu de bri- 
ques, on ieur réclamait de l'or. Il aurait pu pousser la comparaison 
plus loin et dire qu'en Angleterre, comme en Egypte, on ne leur 
accordait rien et on exigeait beaucoup d'eux. 

Néanmoins, la situation était encore tolérable, quand une cir- 
constance imprévue vint l'empirer. On découvrit, un jour, que de 
la fausse monnaie, importée de l'étranger, circulait en Angleterre, 
et que la monnaie du pays même était souvent rognée. Immédia- 
tement on accusa les Juifs de ce crime. Le même jour (vendredi 
17 nov. 1278), tous les Juifs d'Angleterre, hommes, femmes et 
enfants, furent jetés en prison et des enquêtes furent ouvertes. 
Près de trois cents Juifs furent, en effet, convaincus d'avoir altéré 
la monnaie, mais bien des chrétiens, nobles et bourgeois, s'étaient 
rendus coupables du même crime. Cependant, tous les chrétiens, 
à l'exception de trois, en furent quittes pour une amende, tandis 
que dix mille Juifs, dont la très grande majorité était innocente, 



^24 HISTOIRE DES JUIFS. 

furent englobés dans le châtiment mérité par un petit nombre de 
criminels. Plusieurs centaines de Juifs furent pendus, d'autres, 
condamnés à la prison perpétuelle, d'autres, enfin, expulsés du 
pays et privés de tous leurs biens. Pour leur extorquer de l'argent, 
des chrétiens sans conscience menaçaient les Juifs apeurés de les 
accuser de fabriquer de la fausse monnaie. Edouard l^' mit Pin à 
cette exploitation en décrétant (mai 1279) que les dénonciations 
pour fabrication de fausse monnaie ne seraient plus recevables 
^ue jusqu'au mois de mai de Tannée suivante. 

Bientôt les fausses accusations se multiplièrent contre les Juifs. 
Une fois, c'était le meurtre d'un enfant chrétien à Norlhampton; 
les prétendus coupables furent arrêtés à Londres, écartelés, et 
Jes cadavres furent suspendus à une potence (2 avril 1279). 
Une autre fois, on raconta que les Juifs avaient proféré des 
injures contre la croix, la religion catholique et la Vierge. Le 
roi prononça la peine de mort contre les blasphémateurs (1279), 
mais il eut soin d'ajouter que ce châtiment ne devait leur être 
appliqué que lorsqu'ils auraient été déclarés coupables sur le 
témoignage d'hommes sérieux et honnêtes. Alors, pour amener 
en quelque sorte les Juifs à blasphémer, les dominicains usèrent 
d'un stratagème. Avec l'autorisation du roi (1280), ils essayèrent 
de convertir les Juifs et, dans ce but, ils prêchèrent devant eux, 
espérant que l'un ou l'autre se laisserait aller à prononcer une 
parole offensante contre le christianisme. 

Un des esprits les plus remarquables de ce temps, le philosophe 
Duns Scot, alors professeur à Oxford, et qui devait cependant beau- 
coup aux œuvres du philosophe juif Ibn Gabirol, proposa un sin- 
gulier moyen pour amener sûrement la conversion des Juifs. Selon 
lui, il était du devoir du roi de ravir les enfants juifs à leurs pa- 
rents, de les baptiser par force et de contraindre, en même temps, 
les parents à accepter le baptême. Malgré son équité et son bon 
sens, Edouard 1°^ céda peu à peu aux obsessions de sa mère et des 
dominicains et abandonna les Juifs à la haine des moines. Ceux-ci 
s'empressèrent alors de dresser un réquisitoire contre les Juifs 
d'Angleterre auprès du nouveau pape Honoré IV, les accusant 
d'engager les Juifs convertis à retourner au judaïsme, d'entrete- 
nir des relations amicales avec les chrétiens, de les inviter à 






EXPULSION DES JUIFS D'ANGLETERRE. 225 

venir au temple les jours de sabbat et de fête et de les laisser 
libres de s'agenouiller devant la Tora. Dans une lettre qu*il 
adressa à son légat et à l'archevêque de York (novembre 1286), le 
pape ordonna à ces dignitaires de TÉglise. démettre tout en œuvre 
pour faire cesser cet état de choses. 

Le 16 avril 1287, des ecclésiastiques se réunirent en synode a 
Exeter et décidèrent de remettre en vigueur toutes les mesures 
décrétées par les conciles contre les Juifs. Quinze jours après, sur 
Tordre du roi Edouard, tous les Juifs d'Angleterre furent de nou« 
veau jetés en prison, mais ils furent assez promptement remis en 
liberté contre une grosse somme d'argent. Ënfln, trois ans plus 
tard, en 1290, le roi, de sa propre autorité et sans avoir consulté 
le Parlement, se décida, sur les sollicitations pressantes de sa 
mère, à condamner à l'exil tous les Juifs de son pays. On leur 
accorda l'autorisation, jusqu'au mois de novembre, de convertir 
tous leurs biens en argent liquide; passé ce délai, ceux qu'on 
trouverait encore sur terre anglaise seraient pendus. Auparavant, 
ils devaient rendre à leurs propriétaires tous les objets que leurs 
débiteurs chrétiens leur avaient donnés en gage. 

A en juger par les souffrances qu'on leur faisait endurer, les 
Juifs d'Angleterre devaient vraiment considérer l'exil presque 
comme une délivrance. Le roi Edouard témoigna encore à ces 
malheureux assez de sollicitude pour défendre sévèrement à ses 
fonctionnaires de les maltraiter au moment de leur départ, et aux 
chefs des cinq ports principaux d'embarquement de leur extorquer 
de l'argent. Enfm, le 9 octobre, seize mille cinq cent onze Juifs 
quittèrent l'Angleterre, où leurs ancêtres étaient établis depuis 
plus de quatre siècles ; les biens-fonds qu'ils n'avaient pu vendre 
furent confisqués par le roi. 

En dépit de la défense royale, les pauvres exilés étaient expo- 
sés à toute sorte de mauvais traitements. Ainsi, un capitaine de 
vaisseau qui s'était engagé à transporter plusieurs familles par 
la Tamise jusqu'à la haute mer, les fit débarquer sur un banc de 
sable à la marée basse, les y laissa jusqu'au moment du reflux, 
et quand ces malheureux, entourés par les vagues, le supplièrent 
de les sauver, il leur dit d'invoquer Moïse, qui avait autrefois pro- 
tégé leurs ancêtres contre les flots de la mer Rouge. Toutes ces 

IV. IJ 



226 HISTOIRE DES JUIFS. 

familles furent noyées. Ce forfait ne resta cependant pas impuni. 
Quand les autorités en furent informées, elles condamnèrent le 
capitaine à être pendu. Mais bien des crimes de ce genre ont 
sans doute été commis sans qu'ils aient été dévoilés et leurs 
auteurs punis! 

Les Juifs de la Guyenne, alors province anglaise, furent 
compris dans la proscription générale. Ils se rendirent en France, 
où Philippe le Bel les autorisa d'abord à s'établir. Bientôt après, 
le roi Philippe changea d'avis et, d'accord avec le Parlement, il 
décréta que les Juifs exilés de l'Angleterre et de la Guyenne 
devraient avoir tous quitté la France à la mi-carême (1291). 

A voir les maux qui, dans tous les pays, s'abattaient alors sur 
les Juifs, on dirait vraiment que l'infortune se plaisait à s'attacher 
à eux, pour les suivre comme leur ombre partout où ils allaient. 
Un instant, un rayon de bonheur avait lui pour eux en Orient, et 
voici de nouveau l'horizon qui s'assombrit. Saad-Addaula, le 
médecin du khan Argun, qui avait remis un peu d'espoir dans 
leurs cœurs endoloris, causa, malgré lui, bien du mal aux Juifs 
de son pays. On sait qu'il avait appelé l'attention de son souve- 
rain sur les malversations de ses fonctionnaires. A la suite de ses 
conseils, il fut envoyé à Bagdad, en 1288, pour vérifier les comptes 
des divers fonctionnaires de cette ville. 

Élevé, à son retour, à la dignité de ministre des finances (été 
de 1288), il reçut alors ce titre d'honneur de Saad-Addaula qui 
signifie a appui du royaume ». Comme le khan n'aimait pas les 
musulmans, Saad-Addaula confiait les emplois difficiles aux 
chrétiens et aux Juifs, et naturellement il favorisait particulière- 
ment ses amis et ses parents. Peu à peu, il inspira une telle con- 
fiance à son maître que nulle affaire d'État un peu importante 
n'était traitée sans son concours. Ce fut sans doute sur son 
conseil qu'Argun noua des relations diplomatiques avec l'Europe, 
qui lui offrit son appui pour rejeter les musulmans hors de la 
partie antérieure de l'Asie et surtout de la Palestine. Le pape se 
flattait même que le khan embrasserait le christianisme. 
' Sous l'administration du ministre juif, qui tenait à honneur de 
mériter la confiance que lui témoignait son souverain, l'arbitraire 
et la violence firent place à la justice et à la probité. Comme les 



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^,•;.'?. r^r 



MORT DE SAAD-ADDAULA. 227 

Mongols ne possédaient pas encore de code, Saad-Addaula intro- 
duisit en Perse la partie civile et pénale de la législation musul- 
mane. Le ministre juif encourageait également la science et les 
lettres, il protégeait les poètes et les savants. Sa munificence et 
SCS sentiments élevés étaient célébrés en prose et en vers. 

Mais si Saad-Addaula était aimé des chrétiens et des Juifs, les 
musulmans, tenus éloignés de tous les emplois publics et irrités 
d'être sacrifiés à « ces chiens de mécréants », lui avaient voué une 
haine implacable; leurs prêtres et leurs savants complotèrent sa 
perte. Dans le but de surexciter le fanatisme musulman, ils 
répandirent le bruit que Saad-Addaula voulait créer une nouvelle 
religion, dont le khan Argun serait le législateur et le prophète, 
et qu'il préparait une expédition pour s'emparer de La Mecque, 
placer des idoles dans le lieu saint de la Caaba et contraindre les 
mahométans à redevenir païens. Une secte de brigands, « les 
assassins », fondée tout spécialement pour tuer les ennemis réels 
ou supposés de Tislamisme, résolut de le mettre à mort avec toute 
sa famille. Le complot échoua. 

Malheureusement, parmi les Mongols aussi, Saad-Addaula s'était 
attiré bien des haines. Il avait d'abord contre lui tous les fonc- 
tionnaires dont il avait divulgué les malversations et autres actes 
coupables. Les commandants militaires également le détestaient, 
parce que souvent il avait dû les rappeler à l'obéissance de la loi. 
Aussi, lorsque Argun tomba malade (novembre 1290), tous les mé- 
contents se liguèrent contre le ministre juif, et quand ils virent que 
le khan était définitivement condamné, ils se hâtèrent de mettre 
à mort son ministre juif avec ses autres favoris (mars 1291) et 
envoyèrent des messagers dans les diverses provinces pour mettre 
^ux fers tous les parents de Saad-Addaula, confisquer leurs biens 
et réduire leurs femmes et leurs enfants en esclavage. Les musul- 
mans allèrent plus loin, ils se ruèrent indislincleraent sur tous les 
Juifs, pour les massacrer. A Bagdad, les Juifs se défendirent avec 
énergie et tuèrent un grand nombre de leurs agresseurs. 

Et pourtant, malgré les maux terribles dont ils étaient acconK 
pagnes, ce ne furent ni les persécutions, ni l'exil, ni même les mas- 
sacres qui eurent, à cette époque, les plus fâcheuses consé- 
quences pour les Juifs. Un autre malheur, plus grave, les attci- 



228 HISTOIRE DES JUIFS. 

gnit, leur esprit se faussa, s'égara, se livraut aux élucubratious 
les plus absurdes et les plus ridicules. Pendant plus de deux 
siècles, les Juifs étaient restés en quelque sorte les prêtres du 
libre examen, entretenant avec soin le flambeau de la science, 
pour le transmettre allumé aux générations futures. La philoso- 
phie scolastique qui, aux yeux de TEurope chrétienne, annonçait 
le début d'un réveil intellectuel, devait, en partie, son origine aux 
œuvres de Maïmonide et d'Ibn Gabirol. Ce fut également aux inter- 
médiaires juifs, traducteurs et commentateurs, que la philosophie 
religieuse des chrétiens devait toutes les idées qu'elle avait em- 
pruntées aux savants grecs et arabes. Mais la pensée juive, qui 
avait eu de si brillants représentants, allait être obscurcie pour 
quelque temps par Tavènement du mysticisme. 

Jusqu'alors, la doctrine secrète avait gardé une allure modeste 
et s'était tenue sur la réserve. Mais à cette époque, son influence 
avait déjà considérablement grandi, elle égarait les meilleurs es- 
prits et embrouillait les idées. Elle cherchait à cacher sous des^ 
dehors bruyants et des prétentions exagérées le vide de ses con- 
ceptions et la fausseté de ses principes. De son premier foyer, 
qui était Girone, elle se répandit bientôt dans tout le nord d& 
l'Espagne, et de là dans le sud ; elle pénétra jusqu'à Tolède, la 
capitale de la Gastille. 

Dans cette ville, où autrefois le sain esprit philosophique avait 
prédominé, la Cabbale avait trouvé un adepte d'illustre naissance, 
riche et très instruit. C'était Todros ben Joseph Hallévi (né en 1234 
et mort après 1304), de la noble famille des Aboulafla, neveu^ 
de ce Méïr Aboulafla qui avait lutté avec tant d'opiniâtreté contre 
Maïmonide et les spéculations philosophiques. Todros Aboulafla, 
que ses coreligionnaires honoraient du titre de prince, occupait 
une situation élevée à la cour de Sanche IV, et son influence était, 
grande, en sa qualité de médecin ou de financier, sur la prudente 
reine Marie de Molina. Quand le couple royal se rendit en France 
auprès du roi Philippe le Bel, pour aplanir les difflcultés qui 
s'étaient élevées entre eux (1290), Todros Aboulafla flt partie de 
sa suite et reçut un accueil brillant de la part des Juifs de la Pro- 
vence. 

A l'exemple de son oncle, Todros combattit la philosophie et ses- 



:* v. V'^ 



LE CABBALISTE ABRAHAM ABOULAFIA. 229 

partisans, s'attaquant surtout à ces perpétuels raisonneurs qui ne 
voulaient croire qu*à ce qui leur semblait conforme à la logique. 
Malgré sa vénération pour Maïmonide, il lui reprochait amèrement 
d*avoir rabaissé le culte des sacrifices en le considérant comme 
une concession faite aux idées païennes qui régnaient encore à 
cette époque en Israël. Il en voulait surtout à la philosophie de nier 
l'existence des mauvais génies et, par conséquent, Texistence des 
anges, et le caractère sacré de la Bible et du Talmud. Initié aux 
mystères de la Cabbale, il considérait cette fausse science comme 
l'expression de la sagesse divine, qu'il était dangereux d'enseigner 
à des profanes. Ses fils Lévi et Joseph étaient également des 
adeptes de la Cabbale. 

Sur les trois cabbaiistes de ce temps qui propagèrent la doc- 
trine mystérieuse et lui conquirent de nouveaux partisans, deux 
devinrent les amis de Todros et lui dédièrent leurs œuvres. 
Ces trois cabbaiistes remarquables étaient : Isaac AUatif, Abra- 
ham Aboulafla et Moïse de Léon, tous trois d'Espagne. Par leur en- 
seignement, ils altérèrent le spiritualisme juif, remplaçant un 
culte pur et élevé par des croyances superstitieuses et souvent 
outrageantes pour la divinité, répandant les erreurs les plus gros- 
sières et portant au judaïsme un coup dont les conséquences né- 
fastes n'ont pas encore complètement disparu de nos jours. 

Le plus sensé des trois était certainement Isaac ben Abraham 
AUatif, et le plus excentrique, Abraham Aboulafia. Esprit fantas- 
tique et faux, Abraham Aboulafia (né à Saragosse en 1240 et mort 
après 1291), qui essayait de créer un nouveau monde à l'aide de 
combinaisons cabbalistiques, aimait passionnément les aventures. 
Sa vie, depuis qu'il avait atteint l'âge d'homme, n'avait été, du 
reste, qu'une suite d'entreprises plus hasardeuses les unes que 
les autres. Il résolut d'aller à la recherche du fameux Sabbation 
et des tribus disparues qui, d'après la légende, seraient établies 
près de ce fleuve. Mais avant d'entreprendre ce singulier voyage, 
il se dirigea vers la Palestine, se maria en route, en Grèce, 
puis abandonna sa jeune femme et se rendit à Saint-Jean-d'Acre. 
Devant les ruines que les Mongols avaient alors semées dans toute 
la Syrie et la Palestine, il dut renoncer à continuer son voyage en 
Asie. 



230 HISTOIRE DES JUIFS. 

De retour en Espagne, il avait déjà quarante-trois ans quand il 
se mit à étudier la Cabbale, et particulièrement le mystérieux 
« Livre de la Création ». D'après son propre aveu, cette élude trou- 
bla ses idées, il était en proie à des hallucinations et il voyait de- 
vant lui les apparitions les plus étranges. A force de chercher la 
lumière, il rendit ses idées de plus en plus confuses. Après s'être 
convaincu que la philosophie, dont il avait fait une étude sérieuse, 
ne conduisait pas à la certitude et que la Cabbale elle-même ac- 
cordait une place importante à la science, Todros Aboulafla as- 
pira à s'élever plus haut, jusqu'à une sorte de révélation qui lui 
enseignerait la vérité sans qu'il eût besoin de faire aucun elTort 
pour l'acquérir. Il crut enfin avoir découvert ce qu'il cherchait. Il 
était convaincu que, grâce à l'inspiration divine, il était parvenu* à 
connaître une Cabbale supérieure, qui lui permettait d'entrer en 
communication plus directe avec l'Esprit de l'univers et d'avoir 
des visions prophétiques. Pour se mettre ainsi en rapport avec le 
monde des esprits, il suffit, d'après lui, de transposer les mots 
d'un verset ou les lettres des divers noms de Dieu, pour en former 
de nouveaux mots, ou encore de tenir compte de la valeur numé- 
rique des lettres (Guématria). Mais ces combinaisons de mots et 
de lettres n'assurent le don prophétique qu'à celui qui s'en rend 
digne par une vie ascétique et reste éloigné des bruits du monde, 
enfermé dans une petite cellule, l'esprit libre de toute préoccupa- 
tion matérielle, le corps enveloppé de vêtements blancs, couvert 
du talU et des phylactères, l'àme recueillie et comme prête à un 
entretien avec la divinité. En outre, les lettres qui composent les 
noms de Dieu doivent être prononcées avec des modulations et 
des pauses plus ou moins longues, ou transcrites dans un certain 
ordre; il faut également s'agiter, se remuer, se tourner à droite, à 
gauche, jusqu'à ce que les sens soient comme endormis et que le 
cœur brûle d'un feu ardent. L'être tout entier est alors pris d'une 
espèce de torpeur, et on éprouve une sensation comme si l'âme se 
séparait du corps. C'est alors que l'esprit divin se répand dans 
l'âme humaine, s'unit à elle a dans un baiser », et de cette union 
nait la faculté d'avoir des visions prophétiques. Aboulafia prétendait 
qu'il était précisément parvenu à cet état quand, par une inspira- 
tion prophétique, il eut connaissance de la Cabbale particulière 



ABRAHAM ABOULAFIA EN ITALIE. 231 

qu*il propageait, et à Taide de laquelle lui seul pouvait comprendre 
les mystères de la Tora. Car, selon lui, c*est le fait d*un homme 
léger que de s'arrêter au sens superficiel des Écritures Saintes 
et d'observer machinalement les prescriptions religieuses. Les 
esprits réfléchis, au contraire, découvrent de profondes vérités 
dans la valeur numérique des lettres et les différentes combi- 
naisons faites avec les lettres des noms de Dieu. 

Telle était, pour Aboulafia, la Cabbale supérieure, qu'il opposait 
à la Cabbale vulgaire, superficielle, polythéiste, admettant une 
espèce d'assemblage de divinités. Malgré Tabsurdité de ses théo- 
ries, il réunit cependant des partisans autour de lui. Fier de ses 
premiers succès, il se rendit en Italie, où il espérait trouver encore 
de plus nombreux élèves. Il manifesta tout d'abord sa présence 
dans ce pays par la publication d'une prétendue prophétie (1279); 
il proclama aussi que Dieu lui avait parlé. Il conçut ensuite 
l'étrange projet de convertir le pape Martin IV au judaïsme (1281). 
Cette singularité lui coûta cher. Il fut incarcéré à Rome et gardé 
longtemps en prison ; il n'échappa au supplice du feu que parce 
que Dieu, comme il le disait lui-même, lui avait donné deux 
bouches. Il voulait dire par là qu'il avait su se justifier devant le 
pape; peut-être affirma-t-il même au pape que lui aussi en- 
seignait le dogme de la Trinité. 

Remis en liberté, il partit pour la Sicile. Là, il ne se contenta 
plus de son rôle de prophète, il déclara être le Messie et exposa 
dans un écrit que Dieu lui avait révélé ses secrets et annoncé la 
fin de l'exil d'Israël ainsi que le commencement de la délivrance 
messianique. Cette période bienheureuses'ouvrirait en l'année 1290. 

Grâce à sa vie d'ascète et à l'obscurité voulue de ses prophéties, 
peut-être aussi grâce à son audace, Aboulafia en imposa à bien des 
des Siciliens, qui crurent à ses oracles et se disposèrent à partir 
pour la Palestine. Mais les hommes sensés furent moins crédules 
et demandèrent des renseignements à 3a1omon ben Adret sur le 
prétendu Messie. Dans la réponse qu'il adressa à la communauté 
de Palerme, Ben Adret traita Aboulafia de demi-savant et d'homme 
dangereux et coupable. Irrité de l'opposition qu'il rencontrait, 
Aboulafia attaqua, à son tour, ses adversaires, auxquels il repro- 
chait leur ignorance et leur aveuglement : « Les chrétiens croient 



- « 



232 HISTOIRE DES JUIFS. 

à mes paroles, dit-il, tandis que les Juifs restent sourds à mes pro- 
phéties, et, au lieu de calculer la valeur numérique du nom de 
Dieu, ils aiment mieux supputer leurs richesses. » A côté d'autres 
ouvrages, il publia plus de vingt-deux écrits prophétiques qui, tout 
en étant Tœuvre d'un fou, furent quand même utilisés plus tard par 
les cabbalistes. 

Déjà de son vivant, les agissements d'Âboulafia eurent de très 
fâcheuses conséquences. A son exemple, deux visionnaires espa- 
gnols, Tun dans la petite ville d*Ayllon, en Ségovie , Tautre dans 
la communauté importante d'Avila, se firent passer pour pro- 
phètes et annoncèrent, dans leur jargon, la venue du Messie. Tous 
les deux firent des dupes. Mais les Jurfs d'Avila et d'autres com- 
munautés, sceptiques à l'égard de cette annonce^ demandèrent 
conseil, comme précédemment leurs coreligionnaires de Sicile, à 
Salomon ben Adret. Tout en ayant un faible pour la doctrine secrète, 
le rabbin de Barcelone ne croyait néanmoins qu'aux miracles rap- 
portés par la Bible et le Talmud. Il déclara donc qu'il considérerait 
le prophète d'Avila comme un simple imposteur si des hommes 
dignes de foi ne portaient témoignage en sa faveur. Il ajouta 
que, malgré ces attestations, il n'admettrait jamais que cet homme 
fût un prophète, parce qu'il n'était pas placé dans les conditions de 
temps et de lieu qui seules, d'après le Talmud, donnent aux pro- 
phéties un caractère d'authenticité; car, pour qu'un prophète soit 
vraiment inspiré de Dieu, il faut qu'il vive en Palestine et dans un 
temps où les hommes sont dignes de la bienveillance divine, ce 
qui n'était pas le cas pour le prétendu prophète d'Avila. Enfin, 
l'esprit de Dieu ne repose jamais sur un ignorant; il n'est pas 
admissible qu'un homme se couche sot et ignorant le soir et se 
réveille prophète le lendemain matin. 

Sans tenir compte de l'opposition du plus remarquable rabbin de 
l'Espagne, le prophète d'Avila continua sa propagande et annonça 
qu'au dernier jour du quatrième mois (1295) commencerait la déli- 
vrance. La foule, crédule et ignorante, se préparait à la venue du 
Messie par le jeûne et la distribution d'abondantes aumônes. Au 
jour i\\é, elle s'habilla comme à la fête de l'Expiation, se rendit à 
la synagogue, et là elle essaya de percevoir le son des trompettes 
qui devaient annoncer la délivrance messianique. Attente inutile» 



:».- 



MOÏSE DE LEON. 233 

Rien d'anormal ne se produisit. On raconte que, pour toute parti- 
cularité, ces naïfs remarquèrent de petites croix attachées à leurs 
vêtements ; ce qui les aurait fort effrayés. Il est possible que les 
membres sensés de la communauté leur aient, en effet, joué ce 
tour, soit par pure plaisanterie, soit pour les avertir jusqu'où pour- 
rait les conduire une trop grande crédulité. Quelques-uns d'entre 
eux auraient, en effet, adopté le christianisme; d'autres, effrayés 
de l'apparition inexpliquée de toutes ces petites croix, seraient 
devenus la proie d'une incurable hypocondrie. On ne sait ce que 
devinrent les prophètes d'Ayllon et d'Avila. D'ailleurs, toutes ces 
jongleries messianiques ne sont importantes que comme signes 
caractéristiques d'une époque troublée. 

Un personnage qui eut sur le judaïsme une action autrement 
profonde et funeste que les deux cabbalistes Aboulafia et Allatif et 
les pseudo-Messies, ce fut Moïse de Léon. Quoique ses agissements 
eussent été déjà démasqués par ses contemporains, il ne réussit 
pas moins à faire adopter comme une œuvre d'une valeur extrême 
un écrit cabbalistique qui, aux yeux des initiés, jetait un brillant 
éclat sur la doctrine secrète. Moïse ben Schem Toi de Léon (né à 
Léon vers 12S0 et mort à Arevalo en 130S), qu'il ait voulu tromper 
par ambition ou par conviction, est, en tout cas, un trompeur, et, 
par conséquent, bien inférieur, au point de vue de l'honnêteté, à 
Aboulafia, qui, du moins, était sincère dans sa folie. Demi-savant, 
comprenant à peine le Talmud et ne possédant que des connais- 
sances superficielles, Moïse de Léon avait une seule qualité, mais 
importante, celle-là, il savait admirablement faire valoir le peu 
qu'il avait jamais appris. En outre, il avait l'imagination féconde et 
était très habile à établir des rapports entre les idées et entre 
les versets bibliques qui paraissaient les plus dissemblables. 

De caractère aventureux, d'une prodigalité sans pareille et, par 
conséquent, obligé de se demander chaque jour comment il pour- 
voirait le lendemain à ses besoins et à ceux de sa femme et de sa 
fille. Moïse de Léon eut l'ingénieuse idée de mettre à profit la 
faveur dont jouissait alors la Cabbale pour s'en créer une source 
permanente de revenus. Il publia d'abord des livres cabbalistiques 
sous son propre nom, mais ils ne lui rapportèrent ni argent, ni 
gloire. Il se dit alors qu'en plaçant les enseignements de la 



234 HISTOIRE DES JUIFS. 

Cabbale dans la bouche d*uae personnalité connue des temps 
passés, en s'afTublant en quelque sorte du masque d'un ancien 
docteur, il aurait grande chance d'attirer sur son œuvre l'attention 
bienveillante de tous ceux, savants ou ignorants, qui essaient de 
pénétrer les mystères de la doctrine secrète. Pourquoi ne réussi- 
rait-il pas, lui aussi, là où avaient réussi les frères cabbalistes 
Ezra et Azriel, qui étaient parvenus à faire accroire à leurs con- 
temporains que leur livre Bahir datait de l'époque talmudique? 
Il s'agissait seulement de trouver un personnage sous le nom 
duquel il pût faire paraître un ouvrage cabbalistique, sans éveiller 
des doutes dans l'esprit des adeptes de la doctrine secrète. Le 
nom du tanna Simon ben Yohai lui parut répondre parfaite- 
ment à cette condition. Ce docteur passe, en effet, pour avoir 
séjourné treize ans dans une caverne, où l'ange Metatron lui 
aurait fait des révélations. Mais il ne fallait pas qu'il écrivit en 
hébreu , autrement les cabbalistes auraient reconnu trop facile- 
ment récho de leurs propres doctrines. Il était préférable qu'il 
s'exprimât en chaldéen, langue un peu obscure et étrange, et 
particulièrement appropriée à l'exposition de mystères. C'est 
ainsi que naquit le ZoMr, ^< Splendeur», ouvrage qui fut vénéré 
dans le judaïsme, pendant des siècles, comme une révélation 
divine, que des chrétiens mêmes respectaient comme un livre d'une 
très haute antiquité et qui, aujourd'hui encore, jouit auprès de 
quelques Juifs d'une très grande autorité. Rarement falsification 
a aussi bien réussi. Il est vrai que Moïse de Léon a déployé une 
très grande habileté dans cette œuvre de supercherie, présentant 
Simon ben Yohaï entouré d'une auréole, au milieu de disciples 
d'élite, au nombre de six ou de douze, « qui brillaient comme de 
radieuses étoiles ». 

Dans le Zohar, Simon ben Yohaï est nommé « la lumière 
sacrée » et présenté comme supérieur même au grand prophète 
Moïse, « le pasteur fidèle ». Ces éloges exagérés que le prétendu 
auteur est censé s'adresser à lui-même pouvaient déjà trahi i* 
l'imposture. Mais une autre objection, plus sérieuse, se présentait 
à l'esprit. On devait se demander par suite de quelles circons- 
tances celte doctrine mystérieuse, restée si longtemps cachée, était 
divulguée de nombreux siècles après son éclosion. A cette ques- 



W7-*t' 



LE ZOHAR. 235 

tîon, le Zohar répond à plusieurs reprises que seule Tépoque où 
il parut avait été jugée digne de connaître renseignement de 
Simon ben Yohaï, parce qu'elle se distinguait par sa piété et sa 
vertu, et aussi parce que Tavènement du Messie était proche. 

Il n'existe peut-être pas d'ouvrage qui ait exercé une action 
aussi profonde et soit en même temps aussi bizarre par la forme 
et le fond que le Zohar, C'est un livre qui n'a ni commencement 
ni fin, et dont il est difficile d'affirmer si, à l'origine, il contenait 
plus ou moins qu'il ne contient actuellement. Il est composé de 
trois parties principales, auxquelles sont venues s'ajouter, au 
hasard, des additions et des explications. Mais, est-ce un commen- 
laire sur le Pentateuque? un manuel de théosophie? un recueil 
de sermons cabbalistiques? Impossible de se prononcer. Parfois 
on y rencontre une idée intéressante, un commencement de rai- 
sonnement sérieux, qui, tout à coup, se termine en divagation et 
en extravagance. 

Le Zohar part de ce principe qu'il ne faut pas s'arrêter au sens 
superficiel des récits et des prescriptions de la Tora, mais qu'il 
est nécessaire d'en pénétrer la signification cachée, a II n'est pas 
admissible, fait-il dire à un disciple de Simon ben Yohaï, que la 
divinité ait voulu simplement nous raconter des événements aussi 
peu intéressants que Thistoire d'Agar, d'Ësaii, de Laban, de Jacob 
ou de l'ânesse de Balaam. Un recueil de tels récits, si on les prend à 
la lettre, ne mérite pas le nom deïora. — En effet, réplique Simon 
ben Yohaï (ou plutôt Moïse de Léon), ce qui donne sa valeur à la 
Tora, c'est le sens mystique, le sens caché de son contenu. Les 
récits bibliques ressemblent à un bel habit que les sots admirent 
sans se préoccuper de ce qu'il couvre. Et cependant, sous cet 
habit existe un corps, qui, lui-même, renferme une âme. Malheur 
aux pécheurs qui ne voient dans la Tora que de simples récits, 
qui ne tiennent compte que du vêtement extérieur! Heureux les 
sages qui s'efforcent de soulever le voile! Confondre la vraie 
Tora avec les histoires qu'elle raconte, c'est confondre la cruche 
avec le vin qu'elle contient. » 

Avec un tel système d'interprétation. Moïse de Léon pouvait se 
livrer à toutes les fantaisies d'une imagination déréglée. Il s'oc- 
cupe spécialement de l'âme, de son origine, de sa fin, de ce qu'elle 



^36 HISTOIRE DES JUIFS. 

devient pendant le sommeil. Un autre sujet sur lequel le Zohar 
revient fréquemment et avec une sorte de prédilection, c'est la 
isouillure morale, le péché. Aux confins du monde de la lumière 
existe, selon lui, le monde des ténèbres, qui entoure le premier 
comme l'écorce enveloppe le fruit. Dans le Zohar, le principe du 
mal avec ses dix gradations est désigné sous le nom d' a écorce », 
kelifa. Tous les pécheurs mentionnés dans la Bible, le serpent, 
Gain, Esaû, Pharaon, et, plus tard, Rome et les persécuteurs chré- 
tiens du moyen âge, sont des enfants de ce principe du mal, tandis 
<iu*lsraël ainsi que tous les justes appartiennent au monde de la 
lumière, a Quiconque se dirige à gauche (du côté du péché) et se 
souille, attire sur lui les esprits impurs, qui s'attachent à lui à 
jamais. ]> Ce sont là des idées empruntées au Zend-Avesta. Le 
Zohar représente Tassociation de l'âme avec la lumière ou les 
ténèbres sous la forme grossière de l'union des sexes. Du reste, 
il voit partout le double principe mâle et femelle, même dans 
le monde supérieur. L'unité de Dieu n'est pas parfaite, dit-il, tant 
<|u'Israël vivra dans l'exil ; elle n'atteindra réellement sa perfec- 
tion que lorsque la princesse (Matronita), la Cabbale, se sera unie 
au roi. 

Vu les espérances messianiques qui fermentaient alors dans 
une partie de la population juive, Moïse de Léon ne pouvait natu- 
rellement pas s'abstenir de parler également du Messie dans le 
Zohar, Mais là encore se révèle l'imposture. Au lieu de placer 
l'avènement du Messie au temps de Simon ben Yohaï, c'est-à-dire 
au ii« siècle, le Zohar ^ à la suite de combinaisons de lettres et de 
nombres, l'annonce pour le xiv® siècle. On voit que Moïse de Léon 
voulait faire naître chez ses contemporains l'illusion qu'ils 
auraient peut-être le bonheur d'assister encore à ce merveilleux 
événement. 

Tout en manifestant un profond respect pour le judaïsmerabbi- 
nique et en attachant à la moindre pratique religieuse un sens 
mystique, le Zohar, avec des airs innocents, cherche à amoindrir 
l'autorité du Talmud. Selon lui, il importe bien plus d'étudier 
la Cabbale que le Talmud, car la première donne de l'essor à 
la pensée et lui permet de pénétrer tous les mystères de la 
création, tandis que l'étude du Talmud enlève à l'intelligence 



Vï*"t 



INFLUENCE DU ZOHAR. 237 

toute perspicacité et toute profondeur. Étudier le Talmud, dit 
encore le Zohar, c'est user péniblement ses forces contre une 
roche très dure, qui, après d'âpres labeurs et des coups nom- 
breux (allusion au rocher que Moïse a frappé), laissera sortir 
quelques rares gouttes d'eau; la Cabbalc^ au contraire, est une 
source jaillissante, à laquelle il suffît de dire un mot pour obtenir 
en abondance une eau limpide et vivifiante. Enfin, pour le 
Zohar, le Talmud est un vil esclave et la Cabbale une merveil- 
leuse princesse. 

Le Zohar produisit une profonde sensation parmi les cabba- 
listes; chacun d'eux voulait en avoir une copie. Moïse de Léon 
eut de la peine à satisfaire à toutes les demandes. Pour expliquer 
l'apparition subite de cette œuvre soi-disant rédigée par unanciea 
docteur, et dont, cependant, aucun écrit ne fait mention, on 
racontait que Nahmani l'avait découverte en Palestine et en- 
voyée en Catalogne, d'oii un vent violent l'avait portée dans le pays 

» 

d'Aragon et fait tomber entre les mains de Moïse de Léon. Tous 
les cabbalistes d'Espagne parlaient avec vénération de ce livre 
merveilleux, et ceux même qui hésitaient à en attribuer la pater- 
nité à Simon ben Yohaï le considéraient comme un document de 
très grande valeur pour la connaissance de la doctrine secrète. 
Quand, après les massacres qui eurent lieu lors de la prise de sa 
ville natale, Isaac vint de Saint-Jean-d'Acre en Espagne et y 
apprit tout ce qu'on racontait au sujet du Zohar , il fut étonné, 
lui qui était né en Palestine et y avait eu des relations avec les- 
disciples de Nahmani, de n'en avoir jamais entendu parler. Il 
fit part de ses doutes à Moïse de Léon. Celui-ci lui affirma par 
serment qu'il possédait dans sa demeure, à Avila, un anciea 
exemplaire de cet ouvrage écrit de la main de Simon ben Yohaï, et 
qu'il le lui montrerait. Mais il mourut avant d'avoir pu réaliser sa 
promesse. Deux personnages respectables apprirent pourtant la 
vérité de la bouche de la femme et de la fille de Moïse de Léon. 
Elles leur déclarèrent que Moïse de Léon lui-même était l'auteur 
du Zohar et en avait fait de nombreuses copies pour gagner de 
l'argent. Malgré cette déclaration, le Zohar conserva son prestige 
et son autorité. 
« Bien des personnes s'enthousiasmeront pour le Zohar ^ quanè 



238 HISTOIRE DES JUIFS. 

il sera connu, et en nourriront leur esprit » fait dire Moïse de 
Léon à Simon ben Yohaï. Ces paroles se réalisèrent. Le Zohar, il 
est vrai, n'apportait aux cabbalistes aucune vérité nouvelle, mais 
il présentait les idées déjà connues sous une forme saisissante et 
dans des termes propres à frapper Timaginalion. Les dialogues 
entre Simon ben Yohaï et ses disciples ou « le pasteur fidèle » 
sont parfois d'une grande force dramatique et de nature à agir 
profondément sur les esprits. Par-ci, par-là, se trouvent de courtes 
prières, animées d'un souffle puissant, qui fait résonner les plus 
mystérieuses fibres de l'âme. 

C'est ainsi que se répandit peu à peu, parmi les Juifs, un livre 
que la Cabbale, inconnue un siècle auparavant, plaçait à côté et 
parfois au-dessus de la Bible et du Talmud. Le Zohar ofl'rait cet 
avantage de s'adresser au sentiment et à l'imagination et de 
fournir ainsi une sorte de contre-poids à l'étude aride de la juris- 
prudence talmudique. Mais cet avantage était chèrement payé par 
le mal que ce livre causa au judaïsme en y introduisant de gros- 
sières superstitions. Il enseignait même certaines doctrines qui 
paraissaient favorables au dogme chrétien de la Trinité ! 

Malheureusement, à cette époque, les soi-disant philosophes 
n'avaient pas plus de valeur que les mystiques. On sait que Maï- 
monide avait essayé d'expliquer tout le judaïsme par la raison, 
assignant des motifs philosophiques ou historiques aux diverses 
prescriptions religieuses et interprétant la Bible d'après ses pro- 
pres théories. Ce système, imité des Alexandrins, qui voit des 
allégories dans les Écritures Saintes, l'Aggada et les cérémonies 
religieuses, fut poussé très loin au xiii® siècle. Le récit de la créa- 
tion et l'histoire des patriarches n'étaient plus que de simples 
lieux communs philosophiques; certains esprits plus hardis 
allaient même jusqu'à émettre des idées dont la conséquence 
immédiate aurait été la destruction du judaïsme. A force d'expli- 
quer le but et la raison d'être des lois religieuses, ils arrivaient, à 
l'exemple des allégoristes d'Alexandrie, à cette conclusion dan- 
gereuse qu'il suffisait de bien se pénétrer des motifs de ces lois 
et qu'on n'était pas obligé de les observer. 

A la tête de ces allégoristes à outrance se trouvait Lévi ben 
Hayyim, de Villefranche, près de Perpignan, né en 1240 et mort 



/ ' 



LÉVI BEN HAYYIM DE VILLEFRANCHE. 239 

en 1305. Quoique versé dans le Talmud, Lévi bea Hayyim appré- 
ciait bien plus l'étude de la philosophie de Maïraonide et de l'as- 
trologie d'Ibn Ezra. Plus prétentieux que profond, il ne se rendait 
nullement compte du but poursuivi par Tauteur du a Guide », il 
ne voyait dans tout le judaïsme qu'un ensemble de doctrines phi- 
losophiques. Ses interprétations naïves et enfantines avaient la 
vertu d'étonner ses contemporains par leur profondeur. 

C'est à Perpignan, la capitale du Roussillon, province appar- 
tenant alors au roi d'Aragon, que se trouvait le foyer de cette 
fausse philosophie. Les Juifs de cette ville, tout en étant assez mal- 
heureux, parqués qu'ils étaient dans la partie la plus misérable de 
la ville, au quartier des lépreux, avaient néanmoins conservé le 
goût de l'étude et des recherches seientiQques, et prêtaient une 
oreille attentive aux idées que leur exposaient les commentateurs 
de Maïmonide. Même le rabbin de la communauté était ami de la 
science et adversaire résolu de cette foi aveugle qui s'abrite derrière 
la lettre et est eiïrayée de tout raisonnement. C'était, en ce temps, 
Don Vidal Menahem ben Salomon Méïri (né en 1249 et mort 
en 1320), homme qui n'avait pas une valeur supérieure, mais qui 
ne manquait pas de mérite et possédait deux qualités qui, d'habi- 
tude, faisaient défaut aux Juifs de ce temps : le tact et la modé- 
ration. 

A Perpignan, Lévi ben Hayyim avait trouvé une large et cordiale 
hospitalité auprès de Don Samuel Sulami ou Sen Ëscalita, dont, 
tous les contemporains louaient la piété, le savoir et la généro- 
sité. Là, il se mit à correspondre avec Ben Adret; ce fut aussi 
dans cette ville qu'il commença son œuvre d'interprétation de la 
Bible et de l'Aggada. 

Tout en désapprouvant formellement les exagérations des allé- 
goristes, Méïri ne croyait pas pouvoir s'en autoriser pour con- 
damner la science elle-même. Mais à Montpellier, patrie de l'ob- 
scurantiste Salomon, cet adversaire acharné de Maïmonide, il 
existait alors quelques zélateurs qui, restés calmes devant les élu- 
cubrations des cabbalistes, ne pouvaient s'empêcher de partir 
en guerre contre le clan peu important des allégorisles. Pour 
un peu, ils auraient de nouveau jeté la discorde parmi les Juifs. 
L'instigateur de cette lutte appartenait à cette catégorie de gens 



240 HISTOIRE DES JUIFS. 

qui, pour les questions de la foi, croient pouvoir enfermer Tesprit 
humain dans des limites étroites et bien déterminées, imposer à 
autrui leurs propres croyances, déclarer hérétiques et vouer au fer 
et au feu ceux qui ne pensent pas comme eux. Il s'appelait Abba 
Mari ben Moïse ou encore Don Astruc de Lunel et était originaire 
de Montpellier, d'une famille estimée et très influente dans la capi- 
tale du Languedoc. Assez instruit et profondément respectueux 
envers la grande mémoire de Maïmonide, il s'inspira des idées de 
ce philosophe pour se créer un judaïsme a sa façon, qu'il aurait 
voulu imposer à tous. Il éprouvait une violente aversion, non 
seulement pour les interprétations des allégoristes, mais, en gé- 
néral, pour toutes les œuvres profanes, qui, pour lui, étaient la 
cause du mal, et il regrettait qu'on ne livrât pas au bras séculier 
tous ceux qui s'occupaient de science. 

Trop peu influent pour s'attaquer lui-même efficacement à Lévi 
de Villefranche et à ses partisans, il porta plainte contre eux 
auprès de Ben Adret, les accusant de saper, par leurs agisse- 
ments, les bases de la religion juive. Ben Adret lui répondit en 
déplorant <c que les étrangers aient envahi les remparts de Sion », 
et il l'engagea à s'entendre avec quelques amis pour faire cesser 
un enseignement aussi subversif. Pour lui, ajouta-t-il, il ne vou- 
lait absolument pas prendre part à ces querelles, afin de ne 
pas avoir l'air de s'immiscer dans les affaires des communautés 
étrangères. 

Cependant, sur de nouvelles instances, Ben Adret sortit de sa 
réserve. Il blâma sévèrement Samuel Sulami d'offrir l'hospitalité 
à un hérétique et agit si bien sur son esprit qu'il le décida à faire 
partir Lévi de Villefranche de chez lui. Irrités de voir soulever une 
sorte de procès d'hérésie, et ne voulant pas s'en prendre à Ben 
Adret, qui était un homme honnête, bien des membres delà commu- 
nauté de Perpignan manifestèrent leur mécontentement à l'égard 
d'Abba Mari , dont la sincérité leur paraissait plus suspecte. 
Comme il ne se sentait pas assez fort pour agir seul avec ses aco- 
lytes, Abba Mari s'efforça d'obtenir l'appui du rabbin de Barcelone. 
Il aurait voulu que Ben Adret se mît avec l.ui pour interdire à tous 
les Juifs d'étudier et même de lire des ouvrages profanes avant 
l'âge de trente ans. Dès qu'on apprit à Montpellier que des obscu* 



/ DON PROFIAT. 241 

rantistes essayaient encore une fois de condamner toute reclierclie 
scientifique et toute étude profane, une partie importante de la 
communauté décida de mettre obstacle à la réalisation de leurs 
projets. 

Il existait alors à Montpellier une personnalité très influente par 
sa famille, sa situation sociale, son savoir et sa fortune, et qui 
avait en quelque sorte sucé Tamour de la science avec le lait. 
C'éidiilJacod 6en Makir Tibbon, connu, dans les milieux chrétiens, 
sous le nom de Don Pro/lai ou Profatius (né en 1245 et mort 
^près 1312). Parent des Tibbonides, il avait vu par l'exemple de 
sa famille qu'on pouvait être à la fois religieux et savant. Il était 
versé dans la Bible et le Talmud, pratiquait la médecine, mais 
manifestait une prédilection marquée pour les mathématiques 
•et l'astronomie. Ses observations sur la déviation de l'axe terrestre 
ont servi de base aux recherches d'astronomes de grande valeur. 
Il occupait une place importante à la Faculté de médecine de 
Montpellier, et sa connaissance de l'arabe lui avait permis de tra- 
•duire en hébreu de nombreux ouvrages scientifiques. Tel était 
rhomme dont Abba Mari sollicitait l'appui pour faire renoncer la 
jeunesse juive aux études profanes 1 

Loin d'accepter le rôle qui lui était offert dans la bataille qu'on 
voulait livrer à la science, Profiat s'efforça, au contraire, de faire 
•comprendre quelles seraient les conséquences désastreuses de 
cette lutte; il engagea Abba Mari à ne même pas donner lec- 
ture en public de la lettre par laquelle Ben Adret condamnait les 
€ludes profanes. Abba Mari repoussa le sage avis de Profiat et 
invita les membres de la communauté à se réunir un jour de 
sabbat à la synagogue, pour délibérer sur cette question. Dans cette 
réunion, qui eut lieu au mois d'août 1304, des discussions très 
vives s'élevèrent entre les assistants, et Ton se sépara sans avoir 
pris aucune décision. Il se forma alors à Montpellier deux partis : 
d'un côté, les amis de Profiat, de l'autre, les partisans d'Abba Mari. 

De part et d'autre, on ne ménageait ni démarches ni efforts. 
Pour montrer à Ben Adret qu'il le soutenait efficacement dans cette 
lutte, Abba Mari aurait désiré recueillir à Montpellier au moins 
vingt-cinq adhésions. Mais Jacob Tibbon tenait à honneur de ne 
pas laisser triompher l'obcurantisme dans sa ville natale. Du reste, 
IV. 16 



242 HISTOIRE DES JUIFS, 

lui et les Tibbonides considéraient les attaques d*Abba Mari contre 
la science comme une atteinte portée à la mémoire de leurs aïeux, 
surtout à celle de Samuel ibn Tibbon, le propagateur et traduc- 
teur des ouvrages de Maïmonide, et à celle de Jacob Anatoli, qui, 
un des premiers, avait vivement recommandé dMnterpréter dans 
un sens allégorique, pour Tédification des fidèles, certains récits 
bibliques et certaines cérémonies. Aussi voyait-on à la tête des 
adversaires d'Abba Mari Tarrière-petit-fils de Samuel ibn Tibbon, 
Juda ben Moïse. Pour conquérir des partisans en dehors de la 
communauté, les Tibbonides employèrent une manœuvre très 
habile : ils firent semblant de croire que les obscurantistes vou- 
laient faire prononcer de nouveau Texcommunication contre Maï- 
monide et ses œuvres, et qu^Âbba Mari suivait Texemple de 
Salomon de Montpellier. Bien des personnes que la querelle entre 
amis et adversaires des études profanes aurait laissées indifférentes 
s'empressèrent alors de se prononcer en faveur de Maïmonide. 

Ainsi fortifié par de nouvelles recrues, le parti des Tibbonides 
écrivit à Ben Adret et à la communauté de Barcelone pour leur 
demander de cesser leur campagne contre la science. « Car, disaient- 
ils, prétendre, comme le font les obscurantistes, qu'on interdit 
les études profanes à la jeunesse seulement, mais qu'on ne les 
condamne pas d'une façon absolue, c'est jouer sur les mots» 
Quand on s'est, en effet, occupé exclusivement de Bible et de 
Talmud jusqu'à l'âge de trente ans, on ne peut plus s'adonner 
utilement aux recherches scientifiques. » Les Tibbonides ajou- 
taient qu'il était inique de les déclarer hérétiques, parce qu'outre 
la Tora ils étudiaient également des matières profanes, car ils 
ne le cédaient à personne en piété et en orthodoxie. Ils concluaient 
enfin en demandant instamment à Ben Adret de ne pas jeter la 
discorde parmi les Juifs par ses menaces d'excommunication. 

Le ton hautain de cette épître irrita la communauté de Barce- 
celone, les rapports entre les deux partis se tendirent encore 
plus et on échangea des notes de plus en plus vives. Des deux 
côtés on s'efforça de gagner de nouveaux partisans dans les di- 
verses communautés. Argentière, Aix, Avignon et Lunel se ran- 
gèrent sous la bannière d'Abba Mari. A Perpignan, siège prin- 
cipal des études profanes si détestées des obscurantistes, un 




ASGHER BEN YEHIEL. 243 






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parent d*Abba Mari s'efforça surtout de gagner à la cause des 
adversaires de la science Kalonymos ben Todros, de Narbonne, 
qui jouissait d*une grande autorité parmi ses contemporains. 
Peu disposé d*abord à prêter son appui aux obscurantistes, il 
céda peu à peu aux instances d*Abba Mari et de Ben Adret et 
se prononça, à son tour, contre la science. Mais les Tibbo- 
nides aussi recueillirent de nouvelles adhésions, assez nom- 
breuses pour que Ben Adret hésitât à condamner définitivement * '\ 
les études profanes. Il déclara qu'il ne les mettrait en interdit 
que lorsque vingt communautés au moins se seraient prononcées 
contre elles. 

Pendant que la lutte se poursuivait en Espagne et dans le 
sud de la France entre amis et adversaires de la science, avec 
des chances à peu près égales pour les deux partis, un personnage 
illustre arrivait en Espagne, chassé d'Allemagne par la persécu- 
tion, qui fit pencher la balance en faveur des obscurantistes. Cet 
homme était Ascher ou Ascheri. D'un rare désintéressement, de 
sentiments élevés, d'une piété profonde et d'une érudition talmu- 
dique vraiment remarquable, Ascher ressentait une haine de fana- 
tique contre la science, et son arrivée en Espagne eut une action 
funeste sur la culture d'esprit des Juifs espagnols et provençaux. 

Ascher ben Yehiel (né vers 1250 et mort en 1327) était origi- 
ginaire des provinces rhénanes et descendait d'une famille de 
savants qui ne voyaient rien au-dessus et en dehors du Talmud. 
Disciple du célèbre Méïr de Rothenbourg, il déployait dans son 
enseignement la pénétrante perspicacité de l'école des tossafistes, 
mais avec plus de méthode et de netteté, et à la mort de son 
maître, il était déjà un des rabbins les plus influents de l'Alle- 
magne. 

En ce temps, se produisirent contre les Juifs d'Allemagne des 
excès qui dépassèrent en violence ceux de la période des croisades. 
Des milliers de victimes périrent à cette époque ou subirent des 
maux plus douloureux que la mort. Grâce à la guerre civile qui 
sévissait alors en Allemagne, déchaînée par les deux aspirants à 
la pourpre impériale, Adolphe de Nassau et Albert d'Autriche, 
l'impunité était assurée aux persécuteurs des pauvres parias. 

Pour donner un semblant de prétexte à ces cruautés, on accusa 



244 HISTOIRE DES JUIFS. 

les Juifs de Rœtlingen, petite \ille de la Franconie, d*avoir souillé 
et broyé une hostie, d*où le sang se serait ensuite échappé. Un 
gentilhomme de la localité, nommé Rindfleisch, déclara qu'il était 
investi par le ciel de la mission de venger ce prétendu sacrilège 
et d'exterminer totalement la race juive. Aidé dans sa sanglante 
.entreprise par une tourbe fanatisée, il commença par livrer aux 
.flammes tous les Juifs de Rœtlingen (avril 1298). De là, ces bandes 
de brigands, sous la direction de Rindfleisch, coururent de ville 
en ville, recrutant sur leur route de nouveaux complices et égor- 
geant tous les Juifs tombés entre leurs mains et qui refusaient d'ac- 
cepter le baptême. La communauté de Wurzbourg fut massacrée 
tout entière (24 juillet). A Nuremberg, les Juifs, réfugiés dans 
le château fort de la ville, s*y défendirent vaillamment avec 
Taide de quelques généreux chrétiens. Le fort pris, ils furent 
tous tués {l'' août). Dans ce massacre péril, avec sa femme 
et SCS cinq enfants, un savant lalmudiste, Mordekhaï ben Hillel, 
parent et condisciple d'Âscheri et auteur d'un recueil talmudique 
très estimé. Bien des parents qui craignaient qu'en face de la 
mort leurs enfants n'eussent pas le courage de rester fidèles à 
leur Dieu, les jetèrent eux-mêmes dans les flammes et s'y précipi- 
tèrent derrière eux. En Bavière, deux communautés seules, celles 
.de Ratisbonue et d'Augsbourg, échappèrent au massacre. 

De la Bavière et de la Franconie, les hordes sanguinaires de 
Rindfleisch se répandirent en Autriche. Dans l'espace de six mois, 
elles détruisirent plus de cent quarante-six communautés et tuè- 
rent plus de cent mille Juifs. Toute l'Allemagne juive était dans 
des transes et s'attendait à être massacrée. Et de fait, leurs 
xraintes se seraient peut-être réalisées si, par suite de la mort de 
l'empereur Adolphe et de l'avènement au Irône d'Albert, la guerre 
civile n'avait pas alors cessé. Le nouvel empereur prit des mesures 
vigoureuses pour rétablir la paix dans le pays ; il sévit contre ceux 
qui avaient maltraité les Juifs et imposa des amendes aux villes 
qui avaient participé à ces excès. Dans sa pensée, les amendes 
devaient réparer en partie les perles qu'avaient fait subir au fisc 
ceux qui avaient massacré les Juifs, serfs de la chambre impé- 
riale, et qui avaient pillé leurs biens. La plupart des Juifs qui, 
par contrainte, avaient accepté le baptême, retournèrent au 



ASCHERI EN ESPAGNE. 245 

judaïsme, probablement avec Tassenliment tacite de l'empereur 
et du clergé. 

Quoique les excès eussent momentanément pris fin, Ascheri ; 

ne se sentait plus en sécurité en Allemagne. Peut-être aussi ^, 

quitta-t-ii ce pays pour échapper à un danger qui le menaçait de 
la part de l'empereur Albert. On raconte, en effet, que le souverain 
lui aurait réclamé Targent promis par les Juifs pour la rançon de 
Méïr de Rothenbourg et pour laquelle lui, Ascheri, se serait porté 
caution. Il partit donc de l'Allemagne (dans Tété de 1303) avec sa 
femme et ses huit fils, errant de ville en ville et recevant le plus 
cordial accueil partout où il passait, et notamment à Montpellier, 
où la guerre entre partisans et adversaires de la science n avait 
pas encore éclaté. Enfin, il arriva (en janvier 1305) à Tolède, la 
plus grande ville d'Espagne, s'y fixa définitivement et fut nommé ' 

rabbin de la communauté. • 

Ascheri ne dissimula pas à ses ouailles son aversion pour toute 
science profane. Il se montrait tout surpris de voir en Espagne 
et dans le sud de la France des hommes même pieux s'adonner 
encore à d'autres éludes qu'à celle du Talmud, et il déclarait être 
reconnaissant envers Dieu d'avoir préservé son esprit de ten- 
dances aussi funestes. L'influence d'un tel homme, incapable de 
comprendre l'utilité des recherches scientifiques et ennemi de 
toute étude profane, ne pouvait qu'être nuisible à la science. Com- 
paré à Ascheri, Ben Adret lui-même pouvait presque passer pour 
un ami des libres recherches. 

Naturellement, Abba Mari s'empressa de solliciter l'appui d'A- 
scheri dans la lutte qu'il soutenait contre la science. Celui-ci le 
lui accorda. Il alla même plus loin qu'Abba Mari, il déclara que 
pour détruire le poison de l'hérésie qui s'était infiltré dans le 
judaïsme, il ne suffisait pas d'interdire seulement les études pro- 
fanes à ceux qui n'avaient pas encore atteint l'âge de la maturité. 
Il émit l'avis de convoquer un synode pour décider qu'à tout ège 
les Juifs ne pourraient étudier que le Talmud, et qu'on ne leur 
permettrait de s'occuper de science que pendant ce court instant 
de la journée où il ne fait ni jour ni nuit. 

Ce zèle exclusif et excessif pour l'étude du Talmud, manifesté 
par une personnalité active et marquante comme l'était Ascheri^ 



246 HISTOIRE DES JUIFS. 

impressionna profondément i*esprit un peu timoré des Juifs d'Es- 
pagne. Aussi Ben Adret, qui, jusque-là, avait hésité à se mettre 
à la tète du mouvement obscurantiste , se déclara-t-ii prêt a 
mettre en interdit ceux qui s* adonneraient aux études profanes, 
si Abba Mari et Kalonymos de Narbonne consentaient à rédiger 
la formule d'excommunication. On de ses disciples, Simson ben 
Méîr^ enflammé par Tardeur du maître, s'ofi'rit pour trouver vingt 
communautés qui appuieraient Ben Adret de leur approbation. Il 
comptait naturellement sur Tolède, où prédominait Tinfluence 
d'Ascheri, et, en général, sur toute la Castille, qui recevait Tim- 
pulsion de la capitale. 

On ne tarda pas à s'apercevoir combien ces excès de zèle répon- 
daient peu au sentiment de la majorité. Ainsi, à Montpellier 
même, considéré cependant par les partisans d'Abba Mari comme 
leur forteresse, ils n'osèrent pas recueillir de signatures contre 
les études profanes, et Abba Mari, qui s'était constamment vanté 
d'être soutenu par presque tous les membres de cette commu- 
nauté, dut avouer à Ben Adret qu'il craignait fort de ne pas 
obtenir leur concours dans cette circonstance. Mais les sentiments 
de Ben Adret s'étaient bien modifiés. Autant il avait été néces- 
saire auparavant de stimuler son zèle, autant il montrait mainte- 
nant de haine pour la science. L'influence d'Ascheri n'était certes 
pas étrangère à ce changement. C'est sur le conseil de ce rabbin 
qu'au jour de sabbat précédant l'anniversaire de la destruction 
de Jérusalem, Ben Adret, un rouleau de la Tora sur le bras, pro- 
nonça solennellement l'anathème contre quiconque lirait avant 
l'âge de vingt-cinq ans un ouvrage scientifique, soit dans l'origi- 
nal^ soit dans une traduction hébraïque (23 juillet 1305). Ceux qui 
interpréteraient la Bible dans un sens philosophique étaient voués 
à l'enfer dans l'autre monde et excommuniés ici-bas, et leurs ou- 
vrages condamnés à être brûlés. Comme on ne faisait pas ex- 
ception pour les ouvrages scientiflques écrits en hébreu, les 
travaux philosophiques de Haïmonide étaient également mis en 
interdit. On permettait cependant d'étudier la médecine, parce 
que le Talmud en autorisait la pratique. 

Ainsi, dans le judaïsme aussi on commençait à faire le procès 
aux hérésies, et c'est Ben Adret qui présidait le premier tribunal 



JACOB TIBBON CONTRE BEN ADRET. 247 

inquisitorîal. Les Juifs marchaient sur les traces des dominicains. 

Au début, la sentence prononcée contre la science ne fit 
pas sentir son action en dehors des limites de Barcelone. Car 
au moyen âge, les communautés étaient organisées de telle sorte 
qu'elles étaient absolument indépendantes les unes des autres et 
que les décisions de Tune n'étaient pas valables pour les autres. 
Pour gagner de nouveaux adhérents à Tobscurantisme, Ben Adret 
communiqua la formule d'excommunication prononcée contre les 
études profanes aux communautés de TEspagne, du Languedoc, 
du nord de la France et de l'Allemagne, et il leur demanda leur 
appui. Mais sa propagande rencontra de la résistance. Jacob Tibbon 
et ses partisans avaient eu, en effet, vent de ce qui se tramait à 
Barcelone, et pour annuler l'effet des menaces dirigées par Ben 
Adret contre ceux qui s'occuperaient d'études profanes, ils oppo- 
sèrent anathème contre anathème. Ils publièrent à Montpellier 
une résolution contenant trois points principaux, et par laquelle 
ils excommuniaient quiconque, par scrupule religieux, dissua- 
derait ou empêcherait ses enfants, à quelque âge qu'ils fussent, 
de s'adonnera des études profanes, en n'importe quelle langue, 
ou proférerait une injure ou une accusation d*hérésie contre Maï- 
monide, ou enfin outragerait un écrivain religieux a cause des 
tendances philosophiques de son esprit. Cette résolution en faveur 
de la science fut proclamée à la synagogue de Montpellier et 
adoptée par la majeure partie de la communauté. 

Entraînés par Tardeur de la lutte, Jacob Tibbon et ses amis 
firent une démarche analogue à celle que les obscurantistes 
avaient faite un siècle auparavant, et qui aurait pu avoir les mêmes 
conséquences funestes. Comme ils entretenaient des relations 
amicales avec le gouverneur de la ville, ils voulurent s'assurer 
son concours pour le cas où leurs adversaires tenteraient de con- 
traindre les Juifs de Montpellier à se soumettre à la décision prise 
à Barcelone. Mais le gouverneur leur répliqua qu'à ses yeux le 
seul point qui importait, c'était que la jeunesse juive ne fût pas 
empêchée de lire et d'étudier d'autres ouvrages que le Talmud. 
Car, déclara-t-il avec franchise, il ne permettrait pas que par des 
menaces d'excommunication, on supprimât les voies et moyens 
qui pourraient faciliter la conversion des Juifs au catholicisme. 



* 



248 HISTOIRE DES JUIFS. 

L'adhésion des Juifs de Montpellier aux idées de Jacob Tibboa 
rendit Abba Mari et ses amis bien perplexes. Car la résolution 
adoptée par la majorité de la communauté en faveur de la liberté 
des études profanes devenait également obligatoire, d'après les 
lois rabbiniques, pour la minorité, c'est-à-dire pour les chefs du 
mouvement obscurantiste, qui étaient ainsi dans rimpossibililé 
d'adhérer à la formule d'excommunication de Ben Adret. Par une 
ironie du hasard, c'étaient justement les zélateurs et les instiga- 
teurs de la lutte qui avaient les mains liées et se voyaient forcés 
de marcher avec les amis de la science I Ils essayèrent bien de 
protester contre Tanathème prononcé par les Tibbonides contre 
tous ceux qui se déclaraient adversaires des études profanes, ils 
allèrent jusqu'à demander à Ben Adret si la loi religieuse les 
obligeait réellement à se soumettre à la résolution des Tibbonides. 
Mais ils ne réussirent qu'à mettre le rabbin de Barcelone dans 
l'embarras et à rendre leur défaite plus manifeste. Sincèrement, 
ou par une manœuvre habile, leurs adversaires affirmaient que la 
défense faite à la jeunesse juive, sous peine d'excommunication» 
de lire des ouvrages scientifiques, s'appliquait également aux 
travaux de Maïmonide, et ils avaient ainsi l'air de combattre à la 
fois pour la mémoire du grand philosophe et l'honneur du ju- 
daïsme, en face d'hommes qui, par leur étroitesse d'esprit et leur 
obstination, menaçaient de rendre leur religion méprisable aux 
yeux des chrétiens éclairés. Aussi Topinion publique semblait-elle 
donner de plus en plus raison aux amis de la science. 

Pendant que ces dissentiments divisaient ainsi les Juifs en deux 
camps, rÉglise était également déchirée par de violentes dissen- 
sions. Il y avait lutte, et lutte à mort, entre Philippe IV, roi de 
France, et le pape Boniface VIII. Philippe IV accusait le pape d'être 
hérétique, simoniaque, cupide, parjure et débauché, tandis que 
Boniface VIII déclarait tous les sujets du roi de France déliés de 
leur serment envers leur souverain et offrait son royaume à un 
autre prince. La guerre entre le pape et le roi avait naturellement 
une tout autre importance que les querelles entre les partisans 
d'Abba Mari et ceux de Tibbon, mais elle était également bien 
plus âpre et plus désastreuse. 

Quelques amis d'Abba Mari rengagèrent à ne pas réjouir plus 



LES JUIFS SOUS PHILIPPE LE BEL. 249 

longtemps les ennemis du judaïsme par le spectacle de ces déchi- 
rements et à se réconcilier avec ses adversaires. Mais la lutto 
était devenue trop vive pour pouvoir cesser si facilement. Chacun 
des deux partis tenait à faire triompher ses idées, les uns conti- 
nuant à demander que toute latitude fût laissée à la jeunesse 
pour les études scientifiques et les autres persistant à ne per- 
mettre l'accès de ces études qu'à des hommes déjà mûrs. La lutte 
se poursuivait donc entre les deux partis, quand survint un évé^ 
nement qui frappa à la fois amis et ennemis. 

Philippe le Bel, un de ces princes qui ont acclimaté en Europe 
le despotisme le plus dur et le plus dénué de scrupules, ordonna 
(21 janvier 1306) subitement et en secret à tous ses fonctionnaires, 
grands et petits, d'incarcérer le même jour tous les Juifs de France. 
L'ordre fut exécuté le lendemain de Tanniversaire de la destruction 
de Jérusalem. Les Juifs n'étaient pas encore remis des fatigues 
du jeûne qu'ils avaient observé en commémoration de ce triste 
événement quand, le matin, au moment où ils se rendaient à leurs 
affaires, ils furent arrêtés par les gens du roi et jetés tous en 
prison (22 juillet 1306). Alors seulement on les informa que leurs 
biens étaient confisqués, leurs créances annulées et qu'il leur était 
accordé un délai d'un mois pour se préparer à quitter le royaume. 
Après cette date, ceux qui ne seraient pas sortis de France s'ex- 
poseraient à être tués. Certes, ce n'était ni par intolérence, ni 
pour complaire à la foule que Philippe IV, qui, peu auparavant^ 
avait défendu les Juifs contre le clergé, avait si subitement changé 
de sentiment à leur égard. Mais il avait besoin d'argent. Sa que-» 
relie avec le pape et ses guerres contre les Flandres en révolte 
avaient épuisé sa caisse, et sa rapacité était devenue telle qu'une 
chanson populaire disait que « même la poule dans la marmite 
n'était pas à l'abri des griffes du roi ». C'était donc pour remplir 
de nouveau le trésor royal qu'il pillait et expulsait les Juifs. 
Peut-être une autre circonstance encore l'avait-elle poussé à 
prendre cette décision. 

Il était, en effet, en froid avec Albert, empereur d'Allemagne, qui^ 
entre autres réclamations, lui avait demandé de lui reconnaître, 
en sa qualité de successeur des empereurs Vespasien, Titus et 
Charlemagne, le droit de souveraineté sur les Juifs de France, en 



250 HISTOIRE DES JUIFS. 

d*autres termes, de lui verser une partie des impôts payés par les 
Juifs. On raconte qu*après avoir consulté ses jurisconsultes sur 
cette question et appris d*eux que la réclamation de Fempereur 
était fondée, il aurait décidé de prendre aux Juifs ce qu^ils pos- 
sédaient et de les envoyer ensuite, pauvres et dépouillés de tout, 
auprès d*Âlbert. Pour justifier aux yeux du public sa décision, 
aussi contraire à Thumanité qu'aux intérêts de TÉtat, Philippe le 
Bel prétendit que les Juifs s'étaient attiré ce châtiment par leurs 
crimes. Mais la rapacité qu'il manifesta dans cette circonstance 
prouva avec la plus grande évidence qu'il ne les avait chassés 
que pour pouvoir s'emparer de leurs richesses. On ne laissa à ces 
malheureux, aux pauvres comme aux plus riches, que les vête- 
ments qui les couvraient et de quoi se nourrir pendant un seul 
jour. Ce fut par charretées qu'on transporta chez le roi l'or, 
l'argent et les pierres précieuses des Juifs; le reste fut vendu à 
des prix dérisoires. 

 la date fixée (sept. 1306], près de cent mille Juifs durent quit- 
ter la France. Et cependant leurs aïeux avaient déjà habité une 
partie de ce pays à l'époque de la république romaine, longtemps 
avant l'arrivée des Francs et le triomphe du christianisme. Un 
certain nombre d'entre eux, plutôt que de se séparer de leurs 
biens et des tombes de leur famille, acceptèrent le baptême. A 
Troyes, Paris, Sens, Chinon et Orléans, où avaient brillé Raschi et 
les tossafistes, à'Béziers, Lunel et Montpellier, qui avaient été pour 
le judaïsme des centres de haute culture, on vendit aux enchères 
ou Ton offrit en cadeau ces synagogues et ces écoles où avaient 
enseigné tant de savants remarquables, où Ton avait discuté et 
lutté pour ou contre les études scientifiques. Une des synagogues 
de Paris fut donnée par Philippe le Bel à son cocher. En Angle- 
terre ou en Allemagne, ces écoles et ces synagogues auraient été 
tout simplement détruites. L'expulsion et le pillage des Juifs rap- 
portèrent certainement des sommes considérables à Philippe le 
Bel, car dans le seul bailliage d'Orléans on vendit pour 337,000 fr. 
4e propriétés juives. 

Des documents du temps montrent à quelle atroce misère 
étaient réduits les pauvres exilés. Un de ces malheureux, Estori 
Parhi, parent de Jacob Tibbon, et dont les parents étaient venus 




ABBA MARI A PERPIGNAN. 251 

d*Espagûe dans le sud de la France, raconte ainsi ses souf- 
frances : « Ils m'ont chassé de Técole; encore jeune, j'ai dû aban- 
donner, pauvre et nu, ma maison paternelle et errer à travers 
des pays et des nations dont j'ignorais la langue. » Parhi ne 
trouva quelque tranquillité qu'en Palestine. 

D'autres expulsés se rendirent également en Palestine ou émi- 
grèrent dans les pays les plus lointains. Mais la plupart s'établi- 
rent dans le voisinage de la frontière française, en Provence, 
dont une partie était alors placée sous la souveraineté de l'Alle- 
magne, et dans le Roussillon, qui appartenait au roi de Majorque. 
Il y eut même des Juifs qui restèrent en France, tout en refusant 
d'adopter le christianisme. Ceux-là furent tués. 

Malgré la catastrophe qui venait d'atteindre les Juifs de Fra^ice, 
la lutte née à Montpellier entre amis et adversaires des études 
profanes reprit sur un autre théâtre. Plusieurs des partisans de 
Tibbon s'étaient établis à Perpignan, ville qui appartenait au roi 
de Majorque. Non pas que ce prince, qui avait fait brûler des 
exemplaires du Talmud, fût favorable aux Juifs, mais il appré- 
ciait leur activité industrieuse, et il espérait qu'ils seraient utiles 
à son Etat. Abba Mari, suivi d'autres membres de la communauté 
de Montpellier, avait d'abord fixé sa résidence à Arles. Mais ne 
pouvant y rester, il se rendit également à Perpignan (janvier 1307). 
Gomme le parti opposé jouissait d'une certaine influence auprès 
du roi ou peut-être du gouverneur de Perpignan, il essaya de 
faire interdire à Abba Mari le séjour de cette ville. De là, nouveau 
conflit et nouvelle intervention de Salomon ben Adret et surtout 
d'Ascheri, qui déclara se repentir de n'avoir interdit les études 
profanes que jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. A son avis, ces 
études devraient être totalement prohibées, parce qu'elles mènent 
à r incrédulité, et leurs défenseurs, persistant dans leur erreur en 
dépit du malheur qui venait de les atteindre, mériteraient plus 
que jamais une excommunication rigoureuse. 

Après la mort de Ben Adret (1310), l'opinion d'Ascheri au sujet 
de la prétendue action néfaste exercée par la science sur le ju- 
daïsme prévalut de plus en plus, parce qu'il était alors le seul rabbin 
dont la compétence dans les questions religieuses fût reconnue sans 
conteste en Espagne et dans les pays voisins. Grâce à son influence 



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i' 



252 HISTOIRE DES JUIFS. 

et à celle de ses fils et de ses disciples venus avec lui d'Âlle-* 
magne, on vit s'implanter à Tolède et dans les autres commu- 
nautés d'Espagne, jusque-là si gaies et si vivantes, cette piété 
étroite et intolérante, quoique sincère, cette humeur sombre et 
morose, ennemie de toute joie, et cette humilité triste qui caracté- 
risaient au moyen âge les Juifs des provinces rhénanes. Plus d'es- 
sor, plus d'envolée dans la pensée; toute l'activité intellectuelle 
était absorbée par l'interprétation du Talmud. Du reste, l'œuvre 
principale d'Ascheri est un recueil talmudique, qu'il composa 
(1307-1314) pour la pratique, et où il cherche toujours à faire 
prévaloir l'opinion la plus sévère. Voulait-on faire paraître un tra- 
vail scientifique, il ne pouvait passer que sous le couvert d'une 
orthodoxie outrée. Ainsi, ' quand le savant Isaac ben Joseph 
Israeli II, de Tolède, publia son livre d'astronomie (Zi^^^oé? Olam)^ 
il dut lui donner un cachet strictement talmudique et le faire pré- 
céder d'une profession de foi ; autrement, il n'aurait pas trouvé 
grâce devant la rigueur d'Ascheri. 

C'est pendant qu'Ascheri était investi de la dignité de rabbin à 
Tolède que quelques Juifs conquirent de nouveau une certaine 
influence à la cour royale. Ainsi le roi Ferdinand IV (1295-1312) 
avait un trésorier juif du nom de Samuel, qu'il consultait souvent 
pour les questions politiques. La reine mère Marie de Molina haïs- 
sait Samuel avec passion, elle l'accusait d'avoir excité contre elle 
l'hostilité du roi. Un jour que Samuel se trouvait à Bajadoz et se 
préparait à accompagner le roi à Séville, il fut attaqué à Timpro- 
viste et blessé si grièvement qu'on le crut mort. On ne sut pas qui 
avait armé la main du meurtrier. Grâce aux soins que lui fit pro- 
diguer le roi, il se remit de ses blessures. La reine mère aussi, 
après la mort de son fils, confia la direction des finances de l'Étal 
à un Juif, nommé Don Moïse (1312-1329). 

Pendant sa régence, l'infant Don Juan-Emmanuel, petit-neveu 
du jeune roi Alphonse XI (1319-1325), qui aimait la science et était 
lui-même écrivain et poète, témoigna également de la considé- 
ration pour les Juifs lettrés. Il tenait en très haute estime Juda 
ben Isaac ibn Wakar, de Cordoue, auquel il confia probablement 
la surveillance de son trésor. Ce fut sur les instances d'Ibn Wakar 
que Don Juan-Emmanuel accorda de nouveau aux rabbins le droit 



ik 



RETOUR DES JUIFS EN FRANCE. 253 

de juger les affaires criminelles, droit qui leur avait été enlevé 
on partie par la reine mère Marie de Molina. 

Admirateur d'Ascberi, et, comme lui, d'une piété exagérée, Ibn 
Wakar appliquait avec une rigueur implacable les cbâtiments pro- 
noncés par le rabbin de Tolède pour toute transgression reli- 
gieuse. Un jour, dans un mouvement de colère, un Juif de Cor- 
doue ayant blasphémé Dieu en langue arabe, Ibn Wakar, sur 
le conseil d*Ascheri, condamna le coupable à avoir la langue 
coupée. Une autre fois, Ibn Wakar, avec l'assentiment d'Ascheri, 
fit couper le nez, pour la défigurer, à une femme juive qui avait 
eu des relations avec un chrétien. 

Mais si, dans le sud de TEspagne et en Castille, les Juifs vivaient 
encore dans une sécurité relative, leurs coreligionnaires du nord 
de TEspagne et du midi de la France étaient sans cesse exposés 
aux violences de hordes fanatiques que l'Église avait déchaînées, 
et dentelle était maintenant impuissante à réprimer les excès. 
Car il y avait de nouveau des Juifs en France. Neuf ans après leur 
expulsion de ce pays, ils y avaient été rappelés en 1315 par 
Louis X, sur les instances de la noblesse et du peuple, qui com- 
mençaient à apprécier les services que leur rendaient les Juifs 
quand ils en étaient privés. Les Juifs n'avaient cependant accepté 
de rentrer en France que sous condition. Ils exigeaient qu'il leur fût 
permis de s'établir dans les localités où ils avaient demeuré avant 
leur bannissement; qu'on leur rendît leurs synagogues, leurs ci- 
metières et leurs livres, ou qu'on leur concédât des terrains pour 
y élever de nouveaux temples; qu'on les garantît contre tout châti- 
ment pour les délits passés, qu'on les autorisât à se faire payer 
leurs anciennes créances, dont les deux tiers reviendraient au 
roi, et, enfin, qu'on confirmât leurs anciens privilèges ou qu'on 
leur en accordât de nouveaux. Le roi Louis accueillit leurs de- 
mandes, mais, pour ne pas mécontenter le clergé, il les obligea à 
se rendre reconnaissables par un signe distinctif. 

Deux hauts dignitaires furent chargés de prendre les mesures 
nécessaires pour la rentrée des Juifs en France. Pour le moment, 
on ne leur concédait qu'un permis de séjour de douze ans, avec la 
promesse que si le roi se décidait à les expulser après ce laps de 
temps, il les en avertirait une année d'avance. Tous ces arrange- 



254 HISTOIRE DES JUIFS. 

ments termiDés, le monarque fit coonaitre sa résolution par un 
décret dans lequel il déclarait que son père, égaré par de funestes 
conseils, avait banni les Juifs, mais que, convaincu des sentiments 
de tolérance du clergé, et à Texemple de son aïeul saint Louis, qui 
avait d*abord expulsé les Juifs pour les rappeler ensuite, il avait 
obéi aux vœux unanimes de son peuple en autorisant les Juifs à 
rentrer en France. C'est ainsi que les Juifs français purent ren* 
trer dans leur patrie. 

Quand, un an plus tard, après la mort de Louis X, son frère 
Philippe V dit le Long lui eut succédé, il confirma et même éten- 
dit les privilèges des Juifs, les protégeant tout spécialement con* 
tre les attaques du clergé et décrétant que les fonctionnaires 
royaux seuls auraient le droit de confisquer leurs biens et leurs 
livres. En dépit de cette ordonnance, des ecclésiastiques firent 
brûler à Toulouse deux charretées d'exemplaires du Talmud. Mais 
qu'étaient ces autodafés en comparaison des malheurs qui allaient 
assaillir les Juifs de France 1 

Philippe V avait, en effet, conçu le projet d'organiser une nou- 
velle croisade, et quoique cette entreprise fût blâmée par tous les 
gens clairvoyants et même par le pape Jean XXII, le deuxième des 
pontifes qui résidèrent à Avignon, elle surexcita le fanatisme de 
la foule. Un jeune berger, à Timagination mystique, raconta partout 
qu'une colombe s'était placée tantôt sur sa tète, tantôt sur son 
épaule, et que, quand il voulut s'en empai^r, elle avait pris la 
forme d'une belle jeune fille et lui avait ordonné de réunir une 
troupe de croisés, l'assurant qu'ils triompheraient des infidèles. 
Encouragés par une aventure aussi mer>eilleuse et enflammés par 
les excitations d'un prêtre dépravé et d'un bénédictin, une troupe 
de quarante mille pastoureaux se forma dans le nord de la France 
(1320) et courut de ville en ville, bannières déployées, et procla- 
mant partout qu'elle traverserait la mer pour délivTor le Saint- 
Sépulcre. 

A l'instar de leurs prédécesseurs, ces nouveaux croisés débutè- 
rent dans leur pieuse entreprise par le massacre des Juifs. Se 
laissèrent-ils entraîner par Tappât du pillage ou obéirent-ils, 
comme on le raconte, au désir de se venger d'un Juif qui se serait 
moqué de leurs rodomontades? Nul ne le sait. Ce qui est certain. 



VIOLENCES DES PASTOUREAUX. 2o5 

c*est que les violences des Pastoureaux ajoutent une page san- 
glante de plus à rhistoire juive. Réunis près d*Agen, sur les rives 
de la Garonne, ils égorgèrent tous les Juifs qu'ils rencontrèrent sur 
leurpassagejusqu'àToulouse,n'épargnantque ceux qui acceptaient 
le baptême. Près de cinq cents Juifs s'étaient réfugiés dans la 
forteresse de Verdun (près de la Garonne) et repoussaient avec 
vigueur les assauts répétés des Pastoureaux. Quand ils virent que 
tout espoir était perdu, ils fureut unanimes pour confier au plus 
digne et plus âgé d'entre eux la lugubre mission de les tuer 
l'un après l'autre. Celui-ci choisit comme aide, pour cette funèbre 
besogne, un jeune homme vigoureux et résolu. Lorsque tous 
furent égorgés et que le vieillard lui-même eut péri, son jeune 
compagnon eut peur de mourir, et au lieu de se tuer, il sollicita sa 
grâce, offrant aux Pastoureaux de se faire chrétien. Sa demande 
fut rejetée, et il fut tué à son tour. Les enfants que leurs parents 
n'avaient pas osé livrer à la mort furent tous baptisés. 

Pris de compassion pour les malheureux Juifs, le gouverneur de 
Toulouse ordonna à ses chevaliers de s'opposer par la force aux 
excès des Pastoureaux et d'arrêter les coupables. De fait, bien 
des Pastoureaux furent amenés à Toulouse et jetés en prison. 
Mais la foule ameutée les délivra et se rua ensuite sur les Juifs^ 
qu'elle massacra, 

Ces sanglantes tueries s'étendirent à travers toute la région» 
jusqu'à Bordeaux, Albi et d'autres villes du sud de la France. 
Plus de cent vingt communautés juives furent ainsi détruites 
en France par les Pastoureaux; les autres, pillées et rançon- 
nées, étaient réduites à une extrême misère et avaient besoin 
des secours du dehors, qui, du reste, affluèrent même de 
l'Allemagne. 

L'année suivante amena pour les Juifs de France de nouveaux, 
malheurs, occasionnés par des lépreux. On sait quel était le sort 
des lépreux au moyen âge. Isolés, déclarés civilement morts, ils 
étaient enfermés et nourris dans des quartiers spéciaux. Des 
lépreux de la province de la Guyenne, mécontents de la nourriture 
qu'on leur donnait, jetèrent du poison dans des puits et des ri- 
vières (1321) et causèrent ainsi la mort d'un grand nombre de per- 
sonnes. Soumis à la torture, l'un des coupables, à Tinstigatioa 



4 



2o6 HISTOIRE DES JUIFS. 

d'autres personnes, ou peut-être de sa propre initiative, déclara 
<iue c'étaient les Juifs qui leur avaient inspiré leur crime. 

Malgré son caractère d'invraisemblance, cette accusation fut 
acceptée comme vraie, même par le roi Philippe V. Pour la justi- 
fier, on disait tantôt que les Jiuifs avaient voulu se venger ainsi 
des persécutions des Pastoureaux, tantôt qu'ils avaient été achetés 
par les Maures de Grenade pour exterminer les chrétiens, ou bien 
par le souverain musulman de la Palestine pour rendre impossible 
la croisade projetée par le roi Philippe. Sur bien des points du 
territoire, des Juifs furent arrêtés pour ce prétendu crime, tor- 
turés et brûlés (juillet 1321). Â Chinon, on creusa une fosse où Ton 
alluma un grand feu et on y jeta de nombreux Juifs, tant hommes 
que femmes. Auparavant, les mères y avaient précipité leurs en- 
fants pour les soustraire au baptême. On estime qu'à la suite 
<le cette accusation d'empoisonnement, près de cinq mille Juifs 
périrent dans les flammes. 

Plus tard, le roi Philippe put se convaincre que les Juifs 
avaient été accusés faussement. Mais le fisc aurait trop perdu à la 
revision du procès. Car le parlement avait condamné les commu- 
nautés juives à une amende de 150,000 livres parisis, dont 
47,000 livres, d'après la répartition proposée par des délégués 
juifs du nord de la France et du Languedoc, devaient être versées 
parles communautés du Midi, déjà appauvries par les persécu- 
tions de l'année précédente, et le reste tombait à la charge des 
communautés du Nord. Pour assurer le payement de cette somme, 
on incarcéra les plus riches d'entre les Juifs, et leurs biens ainsi 
que leurs créances furent mis sous séquestre. 

Ce fut dans cette même année de 1321 que la plus ancienne 
communauté de l'Europe, préservée jusqu'alors des maux qui 
avaient atteint en si grand nombre les Juifs de France, d'Angle- 
terre et même d'Espagne, fut exposée subitement à un danger des 
plus graves. Comme la ville de Rome appartenait moins au pape 
qu'aux Colonna et aux Orsini, qui y régnaient en maîtres et s'y 
livraient sans cesse à des luttes de parti, les Juifs romains n'avaient 
pas eu à souffrir des vexations de l'Église. Pour leur bonheur, ils 
passaient presque inaperçus. Ils commençaient, à cette époque, à 
jouir d'un certain bien-être et leur culture intellectuelle était plus 



LES JUIFS ET ROBERT D'ANJOU. 257 

sérieuse. On trouvait parmi eux des gens très riches, possédant de 
magnifiques palais; il y avait aussi des lettrés, aimant la science 
et la poésie. La semence jetée sur le sol italien par les Ibn Ezra, 
les Hillel de Vérone, les Zerahya ben Schaltiel et d'autres, com- 
mençait à germer, et, par une coïncidence singulière, la civili- 
sation juive était en pleine floraison en Italie, et surtout à Rome, à 
répoque même où elle était menacée dans le sud de la France 
par les tendances étroites et exclusives de Técole talmudique et 
aussi par de sanglantes persécutions. 

On sait, du reste, qu'au commencement du xiv« siècle, à Tépo- 
que du Dante, se produisit en Italie comme un réveil de l'esprit 
humain, qui était resté engourdi pendant tout le moyen âge sous 
la lourde pression de TÉglise et de la chevalerie. Cette renais- 
sance des arts et de la science agit également sur les Juifs, qui 
prirent part au mouvement. Ils trouvèrent à ce moment un pro- 
tecteur bienveillant dans la personne d'un des plus puissants 
princes italiens, Robert d'Anjou, qui était roi de Naples, comte 
de Provence, vicaire général des États du pape et aussi, d'après 
son titre, vicaire de TEmpire. Il eut pour maître d'hébreu le Juif 
Leone Romano, qui comprenait la langue des savants chrétiens 
et fut probablement le premier, parmi ses coreligionnaires, à étu- 
dier la philosophie scolastique des dominicains. Romano traduisit 
pour les lecteurs juifs quelques écrits philosophiques d'Albert 
le Grand et de saint Thomas d'Aquin. 

Sur l'invitation de Robert d'Anjou, un polygraphe a l'imagi- 
nation féconde, Schemaria Ikriti (de l'île de Crète), écrivit un 
commentaire sur la Bible; il le dédia au prince en ces termes : 
« Je dédie cette explication de l'histoire de la création et du 
Cantique des Cantiques à notre très puissant souverain Robert, 
orné, comme Salomon, de la couronne de la sagesse et de la 
royauté. » 

Pendant son séjour dans le sud de la France, le roi Robert fit 
la connaissance d'un satirique juif instruit et de séduisantes ma- 
nières, nommé Kalonymos, qu'il prit à son service. Il est, du 
reste, à remarquer que, par esprit d'imitation ou peut-être par 
amour pour la science, bien des Juifs riches appelaient auprès 
d'eux, comme les princes italiens^ de savants coreligionnaires, 

IV. 17 



258 HISTOIRE DES JUIFS. 

auxquels ils assuraient Texistence matérielle et dont ils stimu- 
laient Tactivité scientifique et littéraire. 

Outre Kalonymos, le protégé de Robert d* Anjou, qui, quoique 
Provençal, résida pendant longtemps à Rome, un autre satirique 
juif vivait encore, à cette époque, en Italie. C'était Immanuel ben 
Salomon Romi, ami du Dante. Tous les deux possédèrent Tart de 
transmettre â la postérité, sous les dehors d*un léger badinage, 
une peinture exacte de leur époque. 

Fait remarquable chez un Provençal, Kalonymos ben Kalonymos 
(né en 1284 et mort avant 1337) était familiarisé avec la langue et 
la littérature arabes et traduisit déjà dans sa jeunesse (1307-1313), 
de Tarabe en hébreu, des livres de médecine, d^astronomie et de 
philosophie. 

Mais il ne se contenta pas du rôle secondaire de faire con- 
naître les œuvres des autres, il publia des œuvres originales. 
Laissant de côté la métaphysique pure, il se consacra particuliè- 
rement à rétude de la morale, qu'il voulait inculquer à ses core- 
ligionnaires pour les empêcher « de se laisser aller à toute sorte 
d'égarements et de se nuire mutuellement ». Cet enseignement 
de la morale, il essaya de le présenter sous une forme attrayante, 
au lieu de lui donner le caractère ennuyeux d'un ouvrage pure- 
ment didactique. Il suppose dans sa a Pierre de touche », com- 
posée à la fin de 1322, que ses coreligionnaires voient se refléter 
dans un miroir leurs erreurs, leurs défaillances et leurs péchés. 
Pour ne pas prendre l'aspect morose d'un censeur désagréable, il 
commence par énumérer ses propres fautes. Mais c'est là plutôt 
une satire qu'une confession. Il se laisse même parfois entraîner 
par son esprit caustique jusqu'à rire du judaïsme. Ainsi il feint 
de regretter de ne pas être né femme, parce que, dans ce cas, 
il n'aurait pas à supporter la charge des six cent treize lois 
mosaïques et des innombrables prescriptions talmudrques, qu'il 
est impossible d'observer dans leur totalité. Il aurait été égale- 
ment dispensé d'étudier la Bible et le Talmud avec leurs com- 
mentaires et de s'occuper de logique, de mathématiques, de 
physique, d'astronomie et de philosophie. Mais à de certains 
moments, le ton badin de Kalonymos devient grave et sa satire 
se change en élégie. C'est que son esprit est alors brusquement 







IMMANUEL ROMI. 259 

traversé par le souvenir des persécutions sanglantes amenées par 
les Pastoureaux et Taccusation des lépreux, 

Dans la ville de Rome, que Robert d*Ânjou lui avait désignée 
pour résidence, Kalonymos vivait dans un milieu gai, spirituel, où 
sa verve se retrempait et s'aiguisait. C*est là qu'il composa pour 
le carnaval juif un traité de Pourim, où il imite, avec infini- 
ment d'esprit, la méthode, les controverses subtiles et les nom- 
breuses digressions du Talmud. Cette fine parodie, qu'on peut 
aussi bien prendre pour une simple farce de carnaval que pour 
une satire du Talmud, soulève à chaque ligne de joyeux éclats 
de rire. 

Les qualités de Kalonymos se retrouvaient à un degré supé- 
rieur chez son ami et admirateur Immanuel ben Salomon Romi 
(né vers 1265 et mort vers 1330). Ce satirique est une apparition 
bien curieuse et bien originale parmi les Juifs du moyen âge. Il 
appartient à cette catégorie d'auteurs dont les écrits sont plus 
amusants que vertueux et dont la verve endiablée, les joyeux pro- 
pos et l'ironie mordante savent tenir constamment en haleine 
l'attention et la gaieté du lecteur. C'était le Henri Heine juif du 
moyen âge. D'une imagination fertile, il abonde en inventions et 
en drôleries de toutes sortes. Et toutes ces farces sont écrites 
dans la langue des prophètes et des psaumes. Aucun des prédé- 
cesseurs d'Immanuel n'a su, comme lui, tirer des fusées d'esprit 
en hébreu, mais il faut ajouter qu'aucun, autant que lui, n'a pro- 
fané le caractère sacré de cette langue. La Muse juive, aupa- 
ravant si chaste, si modeste, si réservée, est devenue avec Imma- 
nuel une ballerine court vêtue qui cherche à attirer sur elle les 
regards des passants, et à laquelle il fait parler un langage cho- 
quant et impudique. Aussi, ses chansons et ses contes pour- 
raient-ils agir sur la jeunesse de la façon la plus désastreuse. Il 
ne faudrait cependant pas en conclure qu'Immanuel était vrai- 
ment le pécheur endurci sous les traits duquel il se dépeint lui- 
même, comme l'a fait plus tard Henri Heine, et qu'il consacrait 
tout son temps à nouer des relations amoureuses, à courir les 
belles et railler les laiderons. Sa langue et sa plume seules pé- 
chaient, mais non son cœur et ses sens, et quoiqu'il fasse parfois 
un éloge exagéré de sa personne, on peut l'en croire quand il 



260 HISTOIRE DES JUIFS. 

fait de lui ce portrait : « Fidèle à mes amis, recoDDaissaat enver» 
mes bienfaiteurs, doué de sentiments généreux, sans cupidité, je 
n'ai jamais gardé rancune à mes ennemis; je me consacrais à la 
science et à la poésie pendant que mes compagnons faisaient 
bombance. » 

Il est, en effet, à remarquer que la conduite et la situation 
sociale dlmmanuel étaient en contradiction absolue avec les idées 
qu*il exprime dans ses vers. Très estimé dans la communauté de 
Rome, il y remplissait des fonctions administratives, et quoiqu*îl 
se moquât des marchands d*orviétan, il parait avoir exercé la pro- 
fession de médecin. Sa poésie, légère et folâtre, pourrait faire 
croire qu'il était ennemi de la religion, des bonnes mœurs et de 
la science; mais, en réalité, il menait Texistence calme, pieuse,, 
honnête et laborieuse des savants juifs de son temps. 

S'il n'était pas positivement ami de Dante, il était, du moins, 
très lié avec le grand poète italien. Leurs œuvres diffèrent ce- 
pendant considérablement, car autant le style de l'un est sérieux, 
noble, élevé, autant les vers de l'autre sont gais et légers. Mais 
ils ont aussi quelques points.de ressemblance; ainsi, tous les 
deux se montrent fortement influencés par les divers éléments des 
civilisations précédentes. L'esprit de Dante était imprégné des 
idées ecclésiastiques, scolastiques et romantiques, et Imtnanuel 
avait puisé ses conceptions à la fois dans la Bible, le Talmud, la^ 
philosophie de Maïmonide et la littérature néo-hébraïque. Tous 
les deux étaient parvenus à amalgamer ces matériaux variés pour* 
en former un tout harmonieux et les faire servir à la création, 
d'un nouveau genre de poésie. 

Outre ses œuvres hébraïques, Immanuel écrivit également des- 
vers italiens, comme le prouve le beau poème italien qui reste 
encore de lui. Il appliqua les procédés de la poésie italienne à la. 
poésie néo-hébraïque, et il composa un grand nombre de petites 
nouvelles, des jeux par demandes et réponses, des épitres, des 
panégyriques et des oraisons funèbres, où se rencontre toujours 
l'élément comique. Le héros d'une de ses nouvelles est un gram- 
mairien d'humeur belliqueuse, toujours disposé à livrer bataille* 
pour des vétilles grammaticales, mais en même temps mari d'une 
très jolie femme. Pour pouvoir faire la cour à la femme, ImmanueL 



ŒUVRES D^IMMANUEL ROMI. 261 

soutient des discussions avec le mari. Il est vaincu sur le terrain 
grammatical, mais triomphe en amour. 

Dans sa description de l*enfer et du paradis, imitée de Tœuvre 
de Dante, Immanuel se montre également très fin satiriste. Mais, 
tandis que le poète chrétien a imprimé à son œuvre une allure 
grave et solennelle, se posant en juge sévère et faisant châtier 
dans son enfer pécheurs et criminels^ papes et cardinaux, adver- 
saires politiques et ennemis de Tltalie, Immanuel a déployé dans 
ses descriptions la verve la plus fantaisiste. La Comédie de Dante 
est divine, celle d*Immanuel humaine. Comme introduction à son 
voyage à travers le paradis et Tenfer, il raconte qu*un jour où il 
se sentait pris de remords et disposé à la contrition, il vit en 
apparition son jeune ami Daniel, que la mort lui avait ravi, et qui 
s'offrit pour le guider à travers les quartiers des suppliciés de 
l'enfer et les champs verdoyants des bienheureux. Dans Tenfer, 
en même temps que les méchants et les mécréants de la Bible, il 
aperçoit aussi Aristote, puni oc pour avoir enseigné Téternité du 
monde, et Platon, pour avoir affirmé que la conception du genre 
répond à une réalité ». Mais c*est surtout à ses contemporains 
qu'il s'attaque dans son poème. Il place en enfer les détracteurs 
de la science, un talmudiste qui a mené secrètement une vie 
de débauches, des plagiaires et ceux qui réclament tous les hon- 
neurs dans la synagogue, exigeant qu'ils puissent se placer tout 
à côté de l'arche ou officier le jour de l'Expiation. Les empiriques 
aussi sont précipités par lui en enfer, parce qu'ils spéculent sur 
la bêtise humaine et font mourir les malades qui ont confiance ea 
leur savoir. 

A son entrée dans le paradis, où le conduit son compagnon 
Daniel, les bienheureux viennent joyeusement à sa rencontre ea 
s'écriant : « Voici Immanuel ; c'est le moment de rire ! » Il décrit 
avec beaucoup de sérieux le paradis et ses habitants, mais ne se 
fait pas faute de faire parfois entendre un petit rire malicieux. 
Naturellement, tous les saints personnages de la Bible^ les pa- 
triarches, les pieux monarques et les héros juifs des temps 
passés se présentent à ses yeux, il aperçoit aussi les poètes Juda 
Hallévi et Harizi et le philosophe Maïmonide. Mais à côté de David, 
jouant de la cithare et chantant des psaumes, il voit la courti- 



262 HISTOIRE DES JUIFS. 

sane Rahab, qui, à Jéricho, offrit rhospitalité aux explorateurs, 
et Tamar, qui attendait les passants près d'un carrefour. Dans 
l'œuvre de Dante, tous les païens sont exclus du paradis, parce 
qu'ils n'ont pas connu le Christ et, par conséquent, ne peuvent pas 
participer à la béatitude éternelle. Le poète juif est moins intolé- 
rant. Arrivé devant un groupe de bienheureux qu'il ne reconnaît 
pas, il demande à son guide quels sont ces personnages. « Ce sont 
là, réplique Daniel, les gens de bien d'entre les païens qui ont 
réussi à acquérir la sagesse et ont reconnu le Dieu Un comme 
créateur du monde et dispensateur de toutes les grâces. » David, 
Salomon, Isaïe, Ezéchiel, font cercle autour d'Immanuel et le re- 
mercient à qui mieux mieux d'avoir si bien interprété leurs pen- 
sées. A cette occasion, notre satirique allonge quelques coups 
de griffe à plusieurs commentateurs anciens et contemporains. 

Pendant que les Juifs de Rome vivaient ainsi dans une sécurité 
relative et s'adonnaient paisiblement à des travaux littéraires, 
le malheur les guettait. On raconte que le pape Jean XXII, qui 
résidait à Avignon, avait unesœurdunomdeSangisa,qui, désireuse 
de faire expulser les maudits Juifs de la sainte Rome, aurait fait 
attester par quelques ecclésiastiques que ces réprouvés s'étaient 
moqués d'un crucifix qu'on portait à une procession. A la suite de 
ce témoignage, le pape aurait cédé aux instances de sa sœur et 
ordonné l'expulsion des Juifs de Rome. Ce qui est certain, c'est que, 
par opposition à son rival Louis de Bavière, l'anti-césar Frédéric le 
Bel se montrait très hostile aux Juifs, faisant rechercher et brûler 
dans ses Etats les exemplaires du Talmud et insistant avec d'au- 
tres princes auprès du pape pour qu'il persécutât les Juifs. De- 
vant l'imminence du danger, les Juifs de Rome et peut-être aussi 
d'autres communautés, instituèrent un jeûne (1321) et envoyèrent 
ensuite un délégué habile plaider leur cause à la cour papale 
d'Avignon et auprès du roi Robert, de Naples, le protecteur de la 
science juive. Grâce à l'intervention de ce prince, alors suzerain 
de Rome, le délégué juif, qui était sans doute le poète Kalonymos, 
réussit à démontrer l'innocence des Juifs et à apaiser la colère du 
pape et de sa sœur grâce à un don de 20,000 ducats. Le danger 
fut ainsi conjuré et le malheur écarté, pour cette fois, des Juifs 
de Rome. 



%'^, 



LES JUIFS DE CASTILLE SOUS ALPHONSE XL 263 

Malgré leur goût pour la poésie et la science, malgré la tranquillité 
dont ils jouissaient, les Juifs d'Italie ne possédaient pas une au- 
torité suffisante pour attirer d'autres coreligionnaires dans ce pays 
et marcher à la tète du judaïsme. Le centre de Tactivilc juive 
demeura en Espagne, quoique Âscheri et ses fils y eussent trans- 
planté cette piété sombre, fanatique et étroite qui affaiblit la force 
créatrice de Tesprit et enveloppe l'existence comme d'un voile de 
tristesse. Sous le règne du puissant et habile Alphonse XI, la si- 
tuation des Juifs de Castille était si satisfaisante, surtout par rap- 
port à celle de leurs frères des autres pays, que cette époque était 
presque pour eux l'âge d'or. Sous le titre niodeste de « trésoriers » 
(almoxarifs), des Juifs intelligents dirigeaient alors la politique 
de la Castille. La haute noblesse employait aussi des conseillers 
et des fonctionnaires juifs. Au lieu de présenter un extérieur la- 
mentable et de porter le signe d'infamie imposé par l'Église, les 
Juifs de Castille étaient habillés de soie et d'or. Ils jouissaient 
d'une telle considération et d'une telle autorité que bien des Juifs 
allaient jusqu'à croire que dans la Castille se réalisait de nouveau 
cette vieille prophétie que a jamais le sceptre ne disparaîtra de la 
tribu de Juda ». 

Leur satisfaction était toute naturelle, car ces hauts fonction- 
naires juifs étaient la sauvegarde de leurs coreligionnaires; ils les 
protégeaient contre la cupidité de la petite noblesse, la jalousie 
du peuple et la malveillance du clergé. Le fait seul qu'il y eût dans 
l'entourage du souverain des dignitaires juifs, portant l'habit de 
cour et répée de chevalier, suffisait déjà pour inspirer une réserve 
salutaire aux ennemis des Juifs. On n'osait pas, comme en Alle- 
magne, outrager, vilipender et parfois tuer les Juifs, alors qu'on 
savait qu'ils avaient des défenseurs puissants auprès du roi. Sou- 
vent même on les croyait bien plus influents qu'ils ne l'étaient en 
réalité. Le clergé lui-même mettait une sourdine à sa haine, tant 
qu'il trouvait en face de lui les Joseph d'Ecija, les Samuel ibn 
Wakar et d'autres fonctionnaires juifs. 

Mais si, en Castille même, les Juifs étaient relativement heureux, 
leur situation était bien douloureuse dans les pays voisins. Ainsi, 
dans TAragon, qui formajt un royaume indépendant avec Major- 
que et la Sicile, régnaient alors ces idées d'intolérance et de fana- 



264 HISTOIRE DES JUIFS. 

tisme que Rairoond de Penafortey avait apportées et que Jaymel^ 
y. avait traduites en lois oppressives. Dans la Navarre, qui faisait 
partie de la France depuis un demi-siècle, la haine du Juif sévis- 
sait avec celte âpre violence qu'on n'avait encore rencontrée 
qu*en Allemagne. Charles IV, le dernier des Capétiens, était alors 
décédé, et avec Philippe VI commençait en France le règne de la 
dynastie des Valois. Il est intéressant de faire remarquer en pas- 
sant que, même parmi les chrétiens, on croyait alors que Phi- 
lippe le Bel, par sa cruauté envers les Juifs, avait appelé la 
eolère divine sur ses descendants et causé ainsi lextinction des 
Capétiens. A cette époque, la Navarre cherchait à se rendre indé- 
piendante de la France et à se donner un gouvernement autonome. 
Les Juifs se montrèrent-ils défavorables à cette entreprise? Ou en 
voulait-on surtout à leurs richesses? Ce qui est certain, c'est qu'à 
la suite des excitations de quelques moines, et notamment du 
franciscain Pedro Olygoyen, la foule fanatisée se rua dans toute la 
Navarre sur les Juifs. 

Le signal de l'attaque fut donné par les habitants d'Estella. Un 
jpur de sabbat (5 mars 1328), ils se précipitèrent sur la grande 
communauté juive de cette ville aux cris mille fois répétés de : 
«.Sus aux Juifs I qu'ils meurent ou qu'ils se baptisent! » Les 
malheureux se défendirent avec le courage du désespoir, mais les 
assaillants, habitants de la ville et bandes venues du dehors, 
étaient si nombreux que le quartier juif fut pris d'assaut et les 
habitants massacrés. Un témoin oculaire, qui raconte ses propres 
souffrances, laisse deviner dans son récit une partie des tortures 
infligées aux Juifs d'Estella. Ce témoin, alors âgé de vingt ans, 
est Menahem ben Zérah, qui, plus tard, devint un savant très 
autorisé. Il perdit dans ce massacre ses parents et quatre de 
ses jeunes . frères. Blessé lui-même très grièvement, il resta 
étendu sans connaissance au milieu des morts et des mourants 
presque pendant toute une nuit. Il ne l'ut sauvé que grâce à 
la compassion d'un chevalier, ami de son père, qui, l'ayant 
cherché et trouvé parmi les cadavres, le soigna jusqu'à complète 
guérison. 

Sur d'autres points encore du pays se produisirent des scènes 
de carnage; plus de 6,000 Juifs périrent. Seule, la communauté 



JOSEPH D'EGIJA ET SAMUEL IBN WAKAR. 265 

de Pampeluoe, capitale de la Navarre, semble avoir échappé 
aux attaques de ces forcenés. 

. En Castille du moins, on Ta vu plus haut, la situation des Juifs 
était satisfaisante. Ils y étaient à Tabri des violences sanglantes 
qui sévissaient si fréquemment contre leurs coreligionnaires des 
autres pays. Mais, là aussi, ce ne fut qu'une éclaircie de très courte 
durée. Alphonse Xi, quand il eut atteint sa majorité et pris lui- 
même les rênes du gouvernement (1325-1380), admit parmi ses 
favoris deux Juifs, Don Joseph d'Ecija et Samuel ibn Wakar. La 
premier, dont le nom complet était Joseph ben Ephraïm Beneviste 
Hallévi, était d'une belle stature, de manières affables, et savait 
la musique. Sur la recommandation de son oncle, le roi le nomma 
son trésorier et même son conseiller intime (privado), Joseph 
d*Ecija ne sortait qu'en carrosse officiel, accompagné de cheva- 
liers, et des grands d'Espagne mangeaient à sa table. 

Un jour, le roi lui confia une mission qui faillit lui coûter la 
vie. Envoyé à Valladolid, il fut assiégé dans le palais de l'infante, 
et le peuple le réclama pour le tuer. Quelques personnes de sa 
suite purent s'échapper et informer le roi de ce qui se passait. 
Celui-ci accourut, appela les chevaliers de la Vieille-Castille 
auprès de lui, mit le siège devant Valladolid et menaça de détruire 
la ville si on ne remettait pas son ministre en liberté. Effrayés du 
châtiment qui les menaçait, les habitants de la ville envoyèrent 
auprès du roi des délégués pour apaiser sa colère et lui expliquer 
qu'on n'en voulait pas autant à Don Joseph qu'à un courtisan 
chrétien, Don Alvar Nunez. Pour donner satisfaction au peuple, 
Alphonse XI destitua Nunez de ses diverses fonctions, mais con- 
serva toute sa confiance à Don Joseph. 

. Don Samuel ibn Wakar (Aben huacar), l'autre favori juif, était 
le médecin, l'astronome et aussi quelque peu l'astrologue de son 
souverain. Tout en n'exerçant aucune fonction politique, il jouis- 
sait quand même d'un grand crédit à la cour. Comme il arrive 
fréquemment entre courtisans qui tirent leur éclat du même 
soleil. Don Joseph et Ibn Wakar se jalousaient l'un l'autre, et leur 
rivalité allait avoir des conséquences fâcheuses pour leurs core-! 
ligionnaires. 

. A la suite de plaintes portées par le peuple contre des usuriers 



266 HISTOIRE DES JUIFS. 

juifs et musulmans, qui, forts de Tappui d'Alphonse XI, se mon- 
traient parfois impitoyables, envers leurs débiteurs, les certes de 
Madrid, de Valladolid et d'autres villes sollicitèrent le roi d'inter- 
venir pour mettre fin à ces abus. Le roi y consentit. Encouragées 
par ce premier succès, les certes allèrent plus loin. Elles deman- 
dèrent au roi d'interdire dorénavant aux Juifs d'acquérir des 
biens-fonds, d'affermer les impôts ou de remplir les fonctions de 
trésoriers royaux (1329). Cette fois, Alphonse XI refusa. Bien plus, 
il accorda de nouvelles faveurs à Don Samuel ibn Wakar, lui con- 
fiant la ferme des revenus provenant des marchandises importées 
de Grenade, et l'autorisant par un privilège spécial à frapper les 
monnaies du pays au-dessous du titre légal. Par jalousie, Joseph 
d'Ecija offrit au roi de verser au Trésor une somme plus élevée 
qu'Ibn Wakar pour avoir la ferme des taxes payées par les mar- 
chandises de Grenade. Il croyait déjà avoir joué un bon tour 
à son rival, quand celui-ci parvint à persuader au roi qu'il ren- 
drait service a la population castillane en prohibant toute impor- 
tation de Grenade (1330-1331). 

Pendant que ces deux fonctionnaires juifs s'efforçaient de se 
nuire mutuellement, leurs ennemis complotaient non seulement 
leur perte à tous deux, mais la perte de tous les Juifs de Castille. 
Ils faisaient croire à la foule qu'Ibn Wakar, en frappant de la 
monnaie au-dessous du titre légal, avait produit une grande cherté 
dans le pays, parce que les habitants exportaient les vivres pour 
être payés en monnaie étrangère, qui avait plus de valeur que 
l'argent de la Castille. L'Église, de son côté, ne restait pas inac- 
live; elle mettait tout en œuvre pour exciter la colère du roi con- 
tre les Juifs. Fait triste à signaler, ce fut un Juif nouvellement 
converti qui se montra le plus acharné contre ses anciens core- 
ligionnaires. Cet apostat se nommait Abner. 

AbMT de Burgos, appelé plus tard Alfonso Burgensis de Valla- 
dolid, pratiquait la médecine. Il était versé dans la Bible et h lit- 
térature talmudique et possédait aussi des connaissances pro- 
fanes. Ce furent ses spéculations philosophiques qui ébranlèrent 
sa foi. Dévoré d'ambition et obligé de mener une vie très modeste, 
ayant même de la peine à subvenir à ses besoins, il espérait qu'en 
acceptant le baptême il lui serait plus facile de conquérir bon- 



ABNER DE BURGOS. 267 

neurs et richesses, et, arrivé tout près de la soixantaine, il se con- 
vertit au christianisme. Le disciple sceptique d*Aristole et d'Aver- 
roës fut attaché comme sacristain à une église importante de 
Valladolid. Ainsi muni d*une riche prébende, il pouvait vivre lar- 
gement. 

Mais cela ne lui suffisait pas. Pour rendre manifeste aux yeux 
des chrétiens la sincérité de sa conversion, il témoignait à ses 
anciens coreligionnaires une haine violente. Familiarisé avec 
la littérature juive, il fit ressortir tous les passages qui pouvaient 
prêter à équivoque, et il multipliait ses accusations contre les 
Juifs et le judaïsme. Il composa un grand nombre d'écrits où tan- 
tôt il attaque avec acharnement la religion de ses aïeux, tantôt il 
défend le christianisme contre les objections des Juifs. Comme 
il maniait moins facilement la langue espagnole que Thébreu, c'est 
dans cette dernière langue qu'il outrageait le judaïsme. Il eut 
même Taudace de dédier un de ses ouvrages a un de ses anciens 
amis juifs, Isaac Pulgar 1 Ce dernier, qui était un écf ivain habile 
et un excellent polémiste, lui répondit par un poème tout imprégné 
de la plus fine et plus mordante ironie; il riposta encore dans 
d'autres ouvrages à ses accusations contre le judaïsme. C'est qu'à 
cette époque les Juifs d'Espagne n'acceptaient pas encore en 
silence les injures qui leur étaient adressées. Un autre auteur 
juif, peu connu, écrivit également contre Abner. Il se produisit 
ainsi une polémique violente sur la valeur respective du judaïsme 
et du christianisme. 

Abner, autrement dit Alphonse de Valladolid, fit un pas de plus. 
Pour rendre les Juifs odieux au roi Alphonse XI, il les accusa, 
comme l'avait, du reste, déjà fait saint Jérôme, de proférer, dans 
leurs prières, des imprécations contre Jésus et ses adorateurs. 
Appelés sans doute par le roi à se justifier, les représentants des 
Juifs de Valladolid affirmèrent que ces imprécations ne s'adres- 
saient nullement au fondateur du christianisme et à ses adeptes. 
Sur la demande d'Abner, qui promit de prouver dans un débat 
avec les Juifs que son accusation était fondée, le roi de Castille 
invita les délégués de la communauté de Valladolid à discuter 
publiquement cette question avec leur ennemi. Cette controverse 
eut lieu en présence de fonctionnaires et de dominicains. Devant 



^68 HISTOIRE DES JUIFS. 

uoe telle assistance, ce fut naturellement Abner qui eut gain de 
<5ause. Le roi Alphonse décréta (25 février 1336) que dorénavant 
il serait interdit, sous peine d'amende, aux Juifs de Castille de 
réciter le passage incriminé. Les adversaires des Juifs triomphaient, 
ils étaient parvenus à s'assurer Tappui d'un des rares monarques 
qui, jusqu'alors, se lussent montrés bienveillants pour les Juifis. 
Aussi la situation de ces malheureux allait-elle devenir de plus 
^n plus douloureuse. 

Parmi les favoris du roi se trouvait Gonzalo Martinez d'Oviedo, 
autrefois pauvre chevalier, qui devait sa situation élevée à Don 
Joseph d'Ecija. Au lieu de témoigner de la reconnaissance à son 
bienfaiteur, Gonzalo le haïssait profondément et, avec lui, tous les 
Juifs. Quand il fut devenu ministre du roi et grand-maitre de 
Tordre d'Alcantara (1337), il conçut le projet d'exterminer les 
Juifs de Castille. Il commença par insinuer perfidement au roi que 
Don Joseph et Don Samuel ibn Wakar avaient amassé d'immenses 
richesses dans les fonctions qu'ils occupaient, et il obtint Tautori- 
isation de prendre toutes les mesures qu'il jugerait nécessaires 
pour leur faire rendre gorge. Sur son ordre, les deux favoris juifs, 
ainsi que deux frères d'Ibn Wakar, huit autres parents des in- 
<^ulpés et leurs familles furent jetés en prison et leurs biens con- 
fisqués. Don Joseph d'Ecija mourut en prison et Don Samuel 
succomba aux tortures qui lui furent infligées. Après ce premier 
succès, Gonzalo intrigua contre deux autres Juifs, Moïse Abudiel 
et (Soleîman?) Ibn Yaïsch, qui occupaient également des situations 
élevées. 

Gonzalo croyait alors le moment opportun pour attaquer effica- 
<;ement la totalité des Juifs de la Castille. Pendant une campagne 
dirigée contre Grenade, à laquelle il prit part en qualité de gé- 
néral, il engagea le roi à imiter Philippe le Bel, qui s'était procuré 
des ressources considérables en chassant les Juifs de France et en 
«'appropriant leurs biens. Ce conseil fut heureusement combattu 
par les ministres du roi et même par les prélats. L'archevêque de 
Tolède fit remarquer que tant qu'ils habiteraient la Castille, les 
Juifs seraient un vrai trésor pour le roi, et que, du reste, ils 
avaient toujours trouvé protection auprès des souverains du pays. 
Sur l'ordre de Don Moïse Abudiel, qui avait eu vent du danger qui 



GONZALO MARTINEZ. 269' 

les menaçait tous, les communautés de Castiile instituèrent des- 
jeûnes publics et invoquèrent la protection de Dieu. 

Le péril était imminent. Gonzalo avait, en effet, battu les Maures, 
dont le chef avait péri sur le champ de bataille, percé par une 
flèche. Son crédit avait donc grandi auprès du roi, il ne doutait 
plus que son souverain ne lui permit d*agir avec les Juifs à sa 
guise, et d*avance il savourait la joie d'assister à leurs souf- 
frances. 

Ce fut rintervention d'une femme qui sauva les Juifs et pré- 
para la chute de leur ennemi. La belle et spirituelle Léonore de 
Guzman, dont les charmes avaient absolument ensorcelé le roi, 
haïssait Gonzalo Martinez, et elle sut le rendre suspecta Alphonse XL 
Celui-ci ordonna alors à Gonzalo de venir le rejoindre à Madrid .^ 
Gonzalo refusa d'obtempérer à cet ordre, et, pour pouvoir braver la 
colère de son souverain, il souleva contre lui les chevaliers de 
l'ordre d'Alcantara ainsi que les habitants des villes placées sous^ 
son autorité. Il alla même jusqu'à se liguer avec le roi de Portugal 
et le roi de Grenade, ennemi des chrétiens. Alphonse XI convo- 
qua tous ses chevaliers et marcha contre le rebelle. Un soldat de 
l'entourage du roi fut mortellement blessé. Effrayés des .consé- 
quences d'une guerre civile, plusieurs chevaliers d'Alcantara 
abandonnèrent la cause de leur grand-maître et livrèrent au roi 
les tours qu'ils étaient chargés de défendre. Se voyant impuissant 
à continuer la lutte, Gonzalo implora sa grâce du roi; il fut con- 
damné à mort comme traître et brûle vif (1339). Les communautés 
juives de Castiile célébrèrent le jour de sa mort comme un jour de- 
délivrance. Le roi Alphonse traita de nouveau les Juifs avec bien- 
veillance, et il confia à Moïse Abudiel un poste élevé à la cour. 

Mais, quoique les Juifs d'Espagne pussent alors vivre tranquilles 
jusqu'à la mort d'Alphonse XI et qu'ils fussent encore plus heureux 
sous son successeur, ils renoncèrent de plus en plus à cultiver 
leur esprit. Le rigorisme exagéré des fils d'Ascheri faisait sentir 
son influence, le goût pour la science allait s'affaiblissant. Ce n'est 
plus en Espagne, mais dans le sud de la France, qu'on trouvait des 
partisans du libre examen et des représentants de la philosophie, 
tels qu'Ibn Kaspi, Gersonide et Narboni. Les études talmudiques 
mômes déclinèrent en Espagne; les Juifs de ce pays se laissèrent 



^■1 



270 HISTOIRE DES JUIFS. 

dépasser dans ce domaine par leurs coreligionnaires d'Allemagne. 
Les fils d'Âscheri n'avaient certainement pas pré?a cette consé- 
quence de leur zèle obscurantiste, ils ne s'étaient pas dit qu'en 
interdisant à l'esprit toute recherche scientifique, toute envolée 
vers la région de la spéculation pure, ils diminueraient sa force 
créatrice et le rendraient également impropre à l'étude sérieuse 
du Talmud. Même l'art de la poésie, où jadis les Juils d'Espagne 
avaient excellé, était complètement délaissé. Les rares écrivains 
qui composaient encore des vers n'étaient pas des poètes, mais de 
simples rimailleurs. Le doux et gracieux troubadour Santob de 
Carrion, qui, sous le règne d'Alphonse XI, chanta en vers espa- 
gnols, était une exception. Ses chants ne trouvèrent aucun écho. 
Sous l'action des huit fils d'Ascheri, de ses parents, émigrés avec 
lui d'Allemagne à Tolède, et de ses nombreux petits-fils, le 
judaïsme espagnol avait pris un caractère de sombre et morose 
piété. 

Parmi les enfants d'Ascheri, les plus remarquables étaient Jacob 
et Juda. Tous deux étaient de savants talmudistes, mais dénués 
de toute autre connaissance. L'un d'eux, Jacob ben Ascher 
(né vers 1280 et mort en 1340), subit la plus dure des destinées, 
toute sa vie ne fut qu'une suite de peines et de souffrances; 
mais il supporta tout avec la plus courageuse résignation. A 
son arrivée en Espagne, son père avait quelque fortune et vécut 
constamment dans l'aisance, mais Jacob fut toujours très pauvre. 
Malgré son profond dénûment, il n'accepta jamais aucun traite- 
ment pour ses fonctions de rabbin. Très versé dans le Talmud, il 
se distinguait plutôt par son érudition que par l'originalité de son 
esprit. Il eut pourtant le grand mérite de mettre un peu d'ordre 
dans le chaos talmudique et de codifier les nombreuses pres- 
criptions disséminées dans cet immense recueil. Utilisant tous les 
travaux antérieurs de ce genre, notamment ceux de Maïmonide, 
Jacob composa un code divisé en quatre parties appelées Turim 
(vers 1340), qui contiennent les lois rituelles et civiles ainsi que 
les lois relatives à la morale et au mariage. L'apparition de ce 
code marque une nouvelle phase dans le développement intérieur 
du judaïsme. 

En examinant de près l'ouvrage de Jacob, on peut en quelque 



LES QUATRE TURIM, 271 

. sorte mesurer de combiea de degrés le niveau du judaïsme ofnciel 
avait baissé depuis Maïmonide. Dans le code de Maïmonide, c*est 
la raison qui prédomine ; Fauteur rattache, plus ou moins heureu- 
sement, la moindre pratique à des principes qui forment la 

. base même de la religion. Le code de Jacob est caractérisé par un 

. étroit rigorisme, tel qu*il régnait alors dans les communautés juives 
de TAllemagne, et qui multipliait les aggravations et les actes de 
contrition. On y trouve bien plus de prescriptions établies par des 
autorités rabbiniques trop scrupuleuses que de lois extraites du 
Talmud. Il semble que, dans ce recueil, le judaïsme talmudique soit 
devenu un judaïsme purement rabiinique. Jacob y a même ins- 
crit comme lois religieuses de simples fantaisies cabbalistiques. 

^ Cet ouvrage laisse aussi beaucoup à désirer sous le rapport de la 
forme, de Texposition et de la langue. Mais malgré ses défauts, il 
fut accueilli avec une grande faveur. Sauf quelques rares excep- 
tions, rabbins et juges, en Espagne comme en Allemagne, le pré- 
férèrent au livre de Maïmonide. Ils étaient contents de posséder un 
code définitif où ils trouvaient facilement tout ce qu'ils avaient 
besoin de savoir, qui n'exigeait pas une étude approfondie et 
s'adressait bien plus à la mémoire qu'à l'intelligence. En un mot, 
le Tur de Jacob devint un manuel indispensable à tous ceux qui 
voulaient connaître le judaïsme tel que le comprenaient alors les 
rabbins. 

Juda, le frère de Jacob, l'égalait en savoir et en vertu, mais ne 
possédait pas, comme lui, un esprit d'ordre et de rigoureuse mé- 
thode. Après la mort de son père, il lui succéda comme rabbiD de 
Tolède. Il remplit ses fonctions avec une conscience scrupuleuse 
et une parfaite impartialité, et il avait le droit de se faire rendre 
par la communauté le témoignage que jamais il ne s'était rendu 
coupable de la moindre faute. Mais il se sentit toujours dépaysé en 
Espagne, et il paraît que dans son testament il conseilla à ses cinq 
flls de retourner en Allemagne. Les persécutions que subirent 
alors les Juifs d'Allemagne, pendant la période de la peste noire, 
engagèrent probablement les fils de Juda à rester en Espagne, où 
ils se trouvaient sans doute plus en sécurité que dans la patrie de 
leur aïeul. 
Grâce au zèle fanatique d'Abba Mari, à l'anathème lancé par 



272 HISTOIRE DES JUIFS. 

Salomon ben Âdret et à TaversioD d*Ascheri pour toute science autre 
que celle du Talmud, les études profanes étaient tombées chez les 
Juifs espagnols dans un complet discrédit. Les spéculations phi- 
losophiques surtout leur inspiraient une véritable horreur. Aux 
yeux des hommes sincèrement pieux, elles conduisaient nécessai- 
rement à Tincrédulité, et les faux dévots les déclaraient tout sim- 
plement abominables. La Cabbale, de son côté, avait contribué à 
obscurcir les idées et à égarer les esprits. Aussi fallait-il du cou- 
rage pour oser soutenir les droits de la pensée, qui ne trouvaient 
plus que de très rares champions. Parmi ceux qui^ malgré tout, 
se permirent, à cette époque, de soumettre les croyances du 
judaïsme à un certain examen, on peut citer Isaac Pulgar, d'Avila, 
David ibn Albila, du Portugal, Joseph Kaspi, de la Provence, et 
surtout Lévi ben Gerson, le plus remarquable de tous. 

Lévi ben Gerson ou Léon de Bagnols, appelé aussi Léon THébreu 
(né en 1288 et mort vers 1345), est plus connu sous le nom de 
Gersonide. Il naquit à Orange, dans une famille de savants, et il 
compte parmi ses aïeux ce Lévi de Villefranche qui, indirecte- 
ment, amena la proscription des recherches scientifiques. Quoique 
Ben Adret eût menacé d*excommunication quiconque s*adonnerait 
à ces recherches, Gersonide s'y livra dès sa jeunesse et acquit 
ainsi des connaissances variées. Il n'avait pas encore trente ans 
quand il commença à écrire un important ouvrage philosophique. 
C'était un esprit sérieux, habitué à approfondir les questions et à 
ne jamais rester dans le vague. En astronomie, il a fait un certain 
nombre d'observations que des hommes compétents ont jugées 
assez sérieuses pour les faire servir de base à leurs calculs. Il avait, 
du reste, inventé un instrument qui facilitait ces observations. Et 
lui, l'homme de science, l'esprit mathématique, il était tellement 
enthousiasmé de cette invention qu'il la chanta dans un petit 
poème hébreu, assezobscur.il écrivit aussi des ouvrages de méde- 
cine et découvrit plusieurs remèdes. Il était également considéré 
comme un talmudiste remarquable, et comme il avait la passion 
de l'ordre et de la clarté, il composa un livre de méthodologie pour 
la Mischna. 

Maestro Léon de Bagnols, comme on l'appelait en sa qualité de 
médecin, était établi tantôt à Orange ou à Perpignan, tantôt à 



LÉVI BEN GERSON. 273 

Avignon, où résidaient alors les papes. Il n'était donc pas soumis 
à Tautorité directe du roi de France et, par conséquent, ne fut pas 
atteint par le décret d'expulsion que ce souverain prit contre les 
Juifs de son royaume. Il ne souffrit pas, non plus, des violences des 
Pastoureaux. Ce fut précisément à cette époque xiue commença son 
activité littéraire, qui dura pendant plus de vingt ans(1321-1343}. 
Son principal ouvrage est son traité de théologie, où il expose les 
conceptions métaphysiques les plus hardies avec un calme et une 
sérénité de philosophe, sans se soucier des graves inconvénients 
qu'elles pouvaient avoir pour sa tranquillité. Tout en sachant qu'il 
risquait d'être excommunié, il proclamait hautement ce qu'il con- 
sidérait être la vérité, même si cette vérité contredisait la Tora. 
« Notre Loi, disait-il, n'est pas despotique, elle ne veut pas faire 
accepter Terreur pour la vérité, elle cherche surtout à nous con- 
duire à la connaissance du vrai. » 

Parmi les penseurs juifs, Gersonide n'a d'égal que Spinoza pour 
la franchise et la sincérité. Il n'admettait de mystère ni en science 
jii en religion, mais recherchait partout la lumière et la vérité. Il 
n'acceptait pas plus sans examen toutes les assertions de la Tora 
que celles des autorités philosophiques, et souvent il opposait ses 
propres vues à celles d.e Maïmonide, d'Averroës et même d'Aristote. 

Malgré sa grande valeur, Gersonide n'exerça que peu d'influence 
«ur le judaïsme. Manquant d'égards, dans l'expression de ses opi- 
nions, pour les croyances traditionnelles, hésitant à admettre le 
système biblique de la création, il passa pour hérétique aux yeux 
•des orthodoxes. Ses a Combats du Seigneur », Mïlhamot Adona% 
furent appelés « Combats contre le Seigneur » . Par contre, il jouit 
d'une grande estime auprès des savants chrétiens. Il était encore 
en vie quand le pape Clément VI lit traduire de l'hébreu en latin 
son traité sur Tastronomie et son étude sur l'instrument qu'il avait 
inventé (1342). 

A côté de Gersonide, il faut également mentionner Moïse de 
Narbonne, appelé Maestro Vidal. Partisan enthousiaste de la phi- 
losophie, Vidal Narboni partageait son admiration entre Maï- 
monide et Averroës, et il commenta en grande partie les œuvres 
de ces deux philosophes. Il voyagea beaucoup, se rendant du pied 
des Pyrénées jusqu'à Tolède et retournant à Soria (1345-1362), et 
IV. 18 



274 HISTOIRE DES JUIFS. 

comme il était curieux et savait observer, il acquit des connais* 
sances variées et étendues. Ni les souiTrances ni les mésaventures 
ne purent ralentir son zèle pour Tétude. Lors des persécutions 
amenées par la peste noire, une populace féroce se rua sur la 
communauté de Cervera. Vidal Narboni s*enfuit avec d'autres core- 
ligionnaires, et dans cette catastrophe il perdit tous ses biens et, 
ce qui lui était plus cher encore, tous ses livres. Hais dès qu*il put, 
il reprit ses travaux interrompus. 

Vidal Narboni manquait d'originalité, il resta toute sa vie un 
fervent disciple d'Aristote, avec une teinte d'averroîsme. Il consi- 
dérait le judaïsme comme un acheminement à la connaissance des 
plus hautes vérités morales et philosophiques. Pour lui, le texte 
de la Tora avait deux sens différents; il avait un sens simple, 
superficiel, pour la foule, mais présentait un sens plus profond pour 
les penseurs. Narboni émit également des opinions hérétiques, mais 
avec moins de franchise et de courage que Gersonide. Il semble 
avoir douté des miracles, qu'il aurait bien voulu supprimer totale- 
ment dans la Bible. Par contre, il défendit éloquemment, et par des 
arguments philosophiques, le libre arbitre. Arrivé à un âge avancé, 
il voulut retourner de Soria dans son lieu de naissance, de l'autre 
côté des Pyrénées, quand la mort le surprit. 



CHAPITRE XI 

LA PESTE NOIRE — MA3SAGRES DES JUIFS 

(1325-1391) 

A répoque où les philosophes juifs Gersonide et Vidal Narboni 
essayaient de concilier la prescience divine avec la notion du libre 
arbitre, un problème autrement grave aurait dû s'imposer à leur 
attention. Ils auraient pu se demander pourquoi la Providence fai- 
sait peser une destinée si tragique sur les descendants de Jacob 
et les condamnaità vider le calice jusqu'à la lie. Leurs souffrances 
précédentes comptent à peine devant l'horrible catastrophe qui 



^ 



LES JUDENSCHLAEGER EN ALLEMAGNE. 275 

va fondre sur eux. Une sombre nuée, portant dans ses flancs la 
foudre et la tempête, est prête à crever au-dessus de leur tête 
et à les faire périr par milliers. Ce ne sont pas quelques membres 
seuls, mais le corps tout entier qui, cette fois, sera frappé, et les 
maux qui vont les atteindre tous prouvera aux malheureux Juifs 
que tout en étant disséminés, ils sont quand même unis entre eux 
par la plus étroite solidarité. Jusqu'alors, on se contentait le plus 
souvent de les piller et de les expulser; cette fois, ils verront sans 
cesse grimacer devant eux la hideuse mort, avec son lugubre cor- 
tège de supplices et de tortures de tout genre. 

Ce fut TAUemagne qui donna le signal de la ronde macabre. Le 
bruit s'était répandu que Taudace des Juifs avait considérable- 
ment grandi à la suite des dispositions bienveillantes que l'empe- 
reur Louis de Bavière avait manifestées à leur égard. C& bruit 
était doublement mensonger. A cette époque, les pauvres Juifs ne 
songeaient guère à se montrer audacieux. Car l'empereur Louis, 
celui-là même qu'on accusait de leur être favorable, les maltraitait, 
les pressurait, les donnait en gage, les vendait, absolument comme 
avaient fait ses prédécesseurs. Seulement, il ne les faisait pas 
tuer comme l'empereur Frédéric le Bel, son rival, parce qu'il en 
voulait surtout à leur argent. Il leur imposa même une nouvelle 
taxe, le denier d'or. Tout Juif ou Juive de l'empire d'Allemagne, 
âgé de plus de douze ans, et qui disposait d'une somme de vingt 
florins, devait payer un impôt annuel d'un florin. A ses yeux, 
cette taxe était sans doute justifiée par cette raison que, depuis 
Vespasien et Titus, les Juifs versaient un impôt annuel aux em* 
pereurs romains, dont les Césars germains se proclamaient les 
héritiers directs. 

Sous le règne de l'empereur Louis, les Juifs subirent le contre- 
coup des désordres et de la guerre civile qui sévissaient alors en 
Allemagne. Pendant deux années consécutives (1336-1337), des 
bandes de paysans et de gueux^ surnommés a tueurs de Juifs », 
Judenschlaeger , ravagèrent les communautés de l'Allemagne, 
sous la direction de deux membres de la noblesse, qui avaient 
noué une bande de cuir autour de leur bras et pris le nom de 
« rois Armleier ». Cette fois encore, comme quelques années 
auparavant, lors des violences ordonnées par Rindfleisch, les mas* 



276 HISTOIRE DES JUIFS. 

sacres eurent liea au nom de la foi. Un des ArnUeder prétendait 
qu*il avait reçu du ciel Tordre d'infliger aux Juils la Passion de 
Jésus et de venger son supplice par leur mort. Armés de four- 
cbeSy de hacbes, de piques et de fléaux, cinq mille paysans ac- 
complirent d'épouvantables carnages parmi les JuiDs de l'Alsace 
et des bords du Rbin, jusqu'en Souabe. Pour écbapper aux coups 
de leurs ennemis^ de nombreux Juifis se tuèrent eux-mêmes ; bien 
des parents égoi^èrent leurs enfants. La protection de l'empe- 
reur resta inefQcace ou se manifesta trop tard. Â la fin, la force 
armée parvint à s'emparer d'un des Ârmleder ; l'empereur le fit 
décapiter. 

Vers le même temps, des massacres analogues eurent lieu en 
Bavière, inspirés par la cupidité. Pour permettre à leurs adminis- 
trés et à eux-mêmes de s'acquitter sans bourse délier de leurs dettes 
envers les Juifis et de s'approprier en même temps les ricbesses 
de leurs créanciers, les conseillers municipaux de la ville de 
Deckendorf accusèrent les Juifs d'avoir profané une hostie. Quand 
ils jugèrent que la foule était suffisamment surexcitée, ils mirent 
à exécution le plan qu'ils avaient secrètement combiné entre eux. 
Au jour qu'ils avaient fixé (30 septembre 1337), quand la cloche 
de l'église eut donné le signal, le chevalier Hartmann von Deg- 
genburg, accompagné de nombreux cavaliers, entra dans Decken- 
dorf et tomba par surprise, avec tous les habitants, sur les Juifs 
sans armes, qui furent pillés, tués et brûlés. Pour perpétuer le 
souvenir du miracle qui s'était produit, raconte la légende, quand 
les Juifs eurent percé l'hostie, on éleva une église consacrée au 
Saint-Sépulcre; elle devint un lieu de pèlerinage. Le poinçon dont 
les Juifs se seraient servis pour profaner l'hostie ainsi que l'hostie 
elle-même furent précieusement placés comme reliques sous un 
globe de verre ; aujourd'hui encore, ils sont exhibés comme objets 
d'adoration pour les fidèles. 

De Deckendorf les désordres se propagèrent à travers la 
Bavière, la Bohême, la Moravie et l'Autriche. Les victimes suc- 
combèrent par milliers. Seuls les bourgeois de Vienne et de Ratis- 
bonne défendirent les Juifs contre la fureur de la populace. L'em- 
pereur, qui avait alors des démêlés avec le pape et le roi de 
France, laissa faire. Son parent Henri, duc de Bavière et du Pala- 



LA PESTE NOIRE. 277 

tinal, félicita les habitants de Deckendorf « d'avoir brûlé et exter* 
miné les Juifs » et les autorisa à se servir en public de tout ce 
qu'ils avaient volé. Le pape Benoit XII chargea, il est vrai, 
révoque de Passau de faire une enquête sur la prétendue profa- 
nation de rhostie imputée aux Juifs et de punir les dénoncia- 
teurs, s'ils étaient convaincus de mensonge, avec toute la rigueur 
des lois canoniques. Mais que pouvait la sévérité de l'Église contre 
les mœurs rudes et grossières des chrétiens de ce temps ? De 
terribles expériences allaient, du reste, prouver une fois de plus 
aux Juifs que ni la protection du pape ni celle de l'empereur ne 
leur étaient d'aucun secours. Car, dans presque toute l'Europe, 
partout où dominait la Croix, les communautés juives allaient 
être décimées par d'épouvantables massacres. 

Ces horribles tueries se produisirent à la suite de Tapparition 
de la peste noire. Ce fléau, dont l'arrivée en Europe avait été 
précédée d'un tremblement de terre et d'autres phénomènes 
effrayants de la nature, vint des frontières de la Chine jusqu'au 
cœur de l'Europe, où il sévit avec une violence inouïe pendant 
plus de quatre ans (1348-1352) et enleva le quart des habitants 
(environ vingt-cinq millions). Affolés par la terreur, les chrétiens 
se ruèrent sur les Juifs, les torturant, les massacrant, les brûlant, 
comme s'ils voulaient les exterminer jusqu'au dernier. C'étaient là 
les conséquences de l'enseignement de l'Église. Ni les musul- 
mans, ni les Mongols, qui pourtant périrent en grand nombre 
victimes de la peste noire, ne songèrent à en rendre responsables 
les Juifs. Seuls les chrétiens leur attribuèrent cette épidémie. 
C'est que l'Église avait accusé si souvent les Juifs d'assassiner les 
chrétiens, et surtout d'égorger les enfants, qu'à la fin ses adeptes 
en étaient absolument convaincus. Aussi, dès que, par suite des 
circonstances, toute discipline et toute obéissance eurent disparu 
et que les chrétiens afTolés ne se laissèrent plus arrêter ni par la 
crainte de la répression ni par le respect pour leurs chefs, oû 
put voir dans toute leur horreur les résultats des prédications 
de l'Église contre les Juifs. La peste noire n'épargna cependant 
pas complètement les Juifs. Mais, comme ils moururent en moins' 
grand nombre, soit à cause de leur régime sobre et hygiénique, soit 
à cause des soins dévoués dont ils s'entouraient mutuellement, ils 



278 HISTOIRE DES JUIFS. 

furent accusés d'avoir empoisonné les sources, les fontaines et 
même i*air, pour faire disparaître d*un coup les chrétiens de tous 
les pays. 

Pour empoisonner tous les chrétiens, il aurait fallu une entente 
entre tous les Juifs. Qui donc aurait créé cette entente? Quelle per- 
sonnalité aurait possédé une autorité suffisante pour imposer sa 
volonté à toutes les communautés juives de TEurope? On ne se 
laissait pas arrêter pour si peu. Comme on croyait les Juifs d'Es- 
pagne en possession de ressources considérables et jouissant 
d'une très grande influence auprès de tous leurs coreligionnaires 
d'Europe, ce furent eux qu'on accusa d'être les instigateurs de ce 
complot diabolique. L*ordre d'empoisonner toute la chrétienté 
serait parti de Tolède. La foule, aveuglée par le fanatisme et la 
terreur, nommait même celui qui aurait été chargé de transmettre 
le mot d'ordre aux diverses communautés et de leur apporter le 
poison : c'était Jacob a Paskate. Venu de Tolède à Chambéry, en 
Savoie, il aurait envoyé de cette dernière ville toute une bande 
d'émissaires juifs pour accomplir partout l'œuvre de mort. Ce 
Jacob aurait été aidé dans son entreprise par le rabbin Peyret, de 
Chambéry, et un juif riche du nom d'Aboget. On connaissait même 
la composition du poison. Il était préparé par des sorciers judéo- 
espagnols et formé tantôt de chair de basilic, tantôt d'un mélange 
d'araignées, de crapauds et de lézards, tantôt enfin de cœurs de 
chrétien pétris. avec de la pâte d'hostie. 

Ces fables, inventées par des ignorants et des méchants, et 
démesurément grossies par l'imagination populaire, trouvaient 
créance non seulement auprès de la foule, mais aussi auprès des 
classes élevées. Les tribunaux faisaient sérieusement des enquêtes 
pour découvrir les auteurs de ces crimes, et, dans ce but, ils 
avaient recours à la mesure extrême employée si fréquemment 
par la chrétienté du moyen âge pour connaître la vérité, ils sou- 
mettaient les inculpés à la torture. 

Ce fut dans le sud de la France, où la peste noire sévissait 
déjà au commencement de l'année 1348, que l'on répandit d'abord 
la légende de l'empoisonnement des puits. Dans cette région, une 
communauté juive tout entière, hommes, femmes et enfants, 
furent brûlés en un seul jour, avec des rouleaux de la Loi (au mi- 



MASSACRES EN ESPAGNE ET EN SAVOIE. 279 

lieu du mois de mai). De là, le mouvement s^étendit dans la Cata- 
logne et TAragon. A Barcelone, la populace avait déjà tué vingt 
Juifs et pillé de nombreuses maisons, quand les notables de la 
ville se réunirent pour défendre leurs malheureux concitoyens. 
Aidés par un épouvantable orage, qui éclata à ce moment, ils 
réussirent à disperser la horde des pillards et des assassins. 

Quelques jours plus tard, les mêmes scènes se répétèrent à 
Cervera. Dix-huit Juifs périrent, les autres prirent la fuite. Dans 
tout le nord de TEspagne, les communautés juives s'attendaient 
à être attaquées ; elles instituaient des jeûnes publics, imploraient 
la miséricorde divine et se barricadaient dans leurs quartiers. 
Dans TAragon, les classes élevées essayèrent de protéger les mal- 
heureux Juifs. Ceux-ci trouvèrent également un appui auprès de 
Clément VI, ce pape qui avait fait traduire en latin les livres d'as- 
tronomie de Gersonide. Clément VI promulgua une bulle (au 
commencement de juillet) par laquelle il interdit, sous peine 
d'excommunication , de tuer les Juifs en l'absence d'une condam- 
nation régulière, de les baptiser de force ou de les piller. Peut- 
être cette bulle eut-elle quelque efficacité dans le sud de la 
France, mais elle n'eut aucune action sur le reste de la chré- 
tienté. La contagion de l'exemple l'emporta sur tout. 

Les délicieux environs du lac de Genève devinrent également 
le théâtre de sanglants désordres. Sur l'ordre du duc Amédée de 
Savoie, plusieurs Juifs, accusés du crime d'empoisonnement, 
furent incarcérés à Chilien et à Chatel. A Chilien, les inculpés 
furent soumis à la torture ; sous l'action de la douleur, ils avouè- 
rent tout ce qu'on voulut. 

Un de ces malheureux, du nom d'Aquet, multiplia même ses 
aveux jusqu'à l'exagération. Il déclara qu'il avait empoisonné des 
puits à Venise, en Apulie, dans la Calabre et à Toulouse. Ces 
déclarations furent consignées par les secrétaires dans leurs pro- 
cès-verbaux et contresignées par les juges. Pour donner plus de 
valeur aux paroles du supplicié, les juges ajoutèrent qu'on ne 
lui avait appliqué la torture que très légèrement. A la suite de 
ces aveux, on brûla non seulement les inculpés, mais tous les 
Juifs des environs du lac de Genève. 

De Genève, le bruit se répandit bientôt dans toute la Suisse, 



280 HISTOIRE DES JUIFS. 

qu*on avait enQo des preuves certaiDes de la culpabilité des 
Juifs. Les consuls de Berne firent venir de Genève les procès- 
verbaux des débats, torturèrent à leur tour quelques Juifs, leur 
arrachèrent des aveux et firent brûler tous les Juifs de la ville 
(en septembre). Ils informèreni ensuite de leur prétendue décou- 
verte les villes de Bâle, de Fribourg, de Strasbourg et de Cologne. 
De nouveau, le pape Clément VI publia une bulle pour déclarer les 
Jui& innocents du crime qu'on leur Imputait, de nouveau il 
invita le clergé à les protéger et prononça Tanathème contre les 
faux accusateurs et les bourreaux (septembre). Peine perdue ! 
L*Églîse, qui avait déchaîné les passions, ne pouvait plus les ré- 
primer; le pape n*était plus obéi. 

Les massacres prirent un caractère de sauvagerie tout particu- 
lier dans le saint empire germano-romain. En vain le nouvel em- 
pereur, Charles IV, chercha à s'interposer. Son autorité eût-elle 
été alors mieux assise en Allemagne qu'elle ne Tétait en réalité, 
il n'aurait quand même pas été écouté. Malgré la remarque d'un 
honnête chroniqueur de ce temps, qui dit c que le vrai poison qui 
tua les Juifs, ce furent leurs richesses », les Allemands ne perse* 
cutèrent pas seulement les Juifs pour s'emparer de leurs biens. 
C'est dans toute Tinnocence de leur stupidité, et avec une ferme 
conviction, qu'ils croyaient qu'il avait été très facile aux Juifs 
d'empoisonner le Rhin, le Danube, les rivières, les sources, les 
fontaines et les citernes de l'Allemagne. Selon eux, ce que Jacob 
a Paskate et Rabbi Peyret avaient fait en Suisse et en Savoie, 
Moïse de Mayence l'accomplit en Allemagne. C'est lui qui aurait 
fourni le poison à ses coreligionnaires. Dans bien des villes, on 
alla jusqu'à entourer de murs les puits et les fontaines pour 
empêcher les habitants d'en approcher, et on les contraignit à 
boire de l'eau de pluie ou de la neige fondue. 

Il se rencontra pourtant quelques hommes assez intelligents pour 
comprendre l'absurdité de ces accusations et assez courageux 
pour le proclamer. Leurs noms méritent d'être signalés. C'étaient 
les magistrats de Strasbourg, le bourgmestre Conrad de Wintertur, 
réchevin Gosse Sturm et Pierre Schwarber. Ces hommes de cœur 
multiplièrent leurs efforts pour faire éclater à tous les yeux l'inno- 
cence des Juifs et les défendre contre les attaques de la foule et 



LES JUIFS PROTÉGÉS A STRASBOURG. 28Î 

même contre Tévêque. Les malheureux persécutés trouvèrent 
également appui et protection auprès du conseil de Bâle et de 
Fribourg. Les magistrats de Cologne écrivirent à leurs collègues 
de Strasbourg qu'ils suivraient leur exemple dans leur conduite 
à regard des Juifs. 

L'accusation d'empoisonnement fut examinée à Benfeld, en 
Alsace, par une assemblée où se trouvaient réunis Berthold, évêque 
de Strasbourg, des barons, des seigneurs et des délégués de plu- 
sieurs villes. Les députés de Strasbourg plaidèrent éloquemment 
la cause des Juifs, même contre leur évêque, qui, par haine ou 
par ignorance, déclarait les Juifs coupables et demandait l^ur ex- 
termination. Ce fut révêque qui l'emporta. On décida d'expulser 
les Juifs de toutes les villes de la partie supérieure du Rhin (vers 
la On de 1348). A la suite de cette résolution, les Juifs, encore 
tout saignants des coups que leur avaient portés les Armleder 
et leurs bandes, étaient absolument considérés comme hors la loi. 
On les expulsait ou on les brûlait à volonté. Chassés des villes, 
ils étaient assommés dans les campagnes par les paysans. 

A Bâle également, ils subirent d'horribles supplices. Parqués 
dans une ile du Rhin, ils furent enfermés tous dans une maison 
construite spécialement dans ce but, etbrûlés. Après cette exécution 
sommaire, le conseil décida que pendant deux siècles aucun Juif 
ne pourrait plus s'établir à Bâle. Quelques jours plus tard, ce fut 
le tour des Juifs de Fribourg. 

Dans les provinces rhénanes, ce fut la populace de Spire qui 
ouvrit la série des massacres. Elle se rua sur les Juifs, en tua une 
partie, en jeta une autre dans les flammes; un très petit nombre 
de ces malheureux accepta le baptême. 

En dépit de ces violences, les magistrats de Strasbourg per- 
sistèrent dans leurs sentiments de bienveillance à l'égard des Juifs. 
Le bourgmestre Winterlur demanda partout des informations, pour 
avoir en main des preuves nombreuses de l'innocence des Juifs 
et pouvoir résister aux clameurs du peuple, qui réclamait leur 
mort. Malheureusement, il ne trouva qu'un appui insuffisant 
auprès des conseils des autres villes. Seuls les magistrats de 
Cologne approuvèrent sa conduite courageuse. Mais il dut bientôt 
céder aux exigences 4e la foule. Les corporations ouvrières se 



^82 HISTOIRE DES JUIFS. 

réunirent, bannières en tête, sur la place de la cathédrale, et ne se 
séparèrent qu'après avoir obligé Wintertur et ses collègues à se 
démettre de leurs fonctions. Alors commencèrent des scènes d*une 
épouvantable sauvagerie. Deux mille Juifs furent jetés en prison, 
puis traînés au cimetière, où ils furent tous brûlés. On épargna 
ceux-là seuls- qui se convertirent au christianisme. Le nouveau 
conseil interdit aux Juifs, pour un siècle, le séjour de Strasbourg. 
Les biens des victimes devinrent la propriété des bourreaux. 

 Worms, où était établie une des plus anciennes communautés 
d'Allemagne, les Juifs avaient été donnés à la ville par Tempereur 
Charles IV en récompense des services qu'elle lui avait rendus. 
Celle-ci avait donc le droit de les traiter comme bon lui semblait. 
Ouand le conseil eut décidé de les brûler, ils devancèrent leurs 
bourreaux en incendiant leurs maisons et en se jetant dans les 
flammes. Plus de quatre cents personnes périrent ainsi. Les Juifs 
de Francfort et d'Oppenheim se tuèrent également eux-mêmes 
(vers la fin de juillet). 

Quoiqu'ils fussent déjà suffisamment douloureux, les excès 
contre les Juifs allaient encore prendre un caractère de cruauté 
plus féroce. Aux yeux d'une grande partie de la chrétienté, la peste 
noire était envoyée par Dieu en punition des péchés commis par 
le peuple et surtout par les prêtres. On songea alors à détourner 
le fléau en s'imposant des mortifications. Des sectaires fanatiques 
erraient en Allemagne, demi-nus, se frappant de coups de fouet 
Jusqu'au sang, attirant autour d'eux, par les chants lugubres qu'ils 
faisaient entendre dans les rues, un grand (concours de population. 
Ces a flagellants » communiquaient leur sombre fanatisme à la 
foule, et naturellement les premières victimes étaient toujours les 
Juifs. Il y en avait, du reste, parmi eux qui se qualifiaient avec 
orgueil de « tueurs de Juifs. » Un contemporain dépeint ainsi, en 
•quelques vers, la situation de la chrétienté : 

La peste vint brusquement établir sa domination 

Et faire mourir les hommes par milliers. 

Les flagellants se promenaient tout nus dans les rues, 

On les voyait se rouer eux-mêmes de coups. 

La terre tressaillit sur sa base 

Et les Juifs furent brûlés en quantité. 




LES FLAGELLANTS. 283 

Ce furent certainement les flagellants qui organisèrent le mas- 
sacre des Juifs de Francfort. AMayence, les Juifs ne voulurent pas 
périr sans résistance. Trois cents d'entre eux se munirent d'armes 
et se défendirent avec acharnement. Après avoir tué deux cents 
de leurs persécuteurs, et sur le point de succomber sous le 
nombre, ils mirent le feu à leurs maisojis et se précipitèrent dans 
les flammes. La plus importante communauté de l'Allemagne — 
environ six mille âmes — fut ainsi détruite. 

On sait que les magistrats de Cologne ne croyaient pas à la 
culpabilité des Juifs et leur témoignaient de la bienveillance. Mais 
dans l'affolement général, la foule ne savait plus obéir, elle mécon- 
nut les ordres des chefs de la ville et tomba, à son tour, sur les 
Juifs. Ceux-ci étaient alors très nombreux à Cologne, car à ceux 
qui résidaient depuis longtemps dans cette ville étaient venus se 
joindre tous les Juifs des environs. Ils furent attaqués par la 
populace le jour même où succombèrent leurs coreligionnaires de 
Mayence. Il y eut bien chez eux quelques tentatives de résistance, 
mais leurs ennemis étaient trop nombreux, et à la fin ils furent 
tous massacrés. 

Mais comment énumérer la lugubre série des villes où les Juifs 
furent brûlés ou se jetèrent eux-mêmes dans les flammes? Ces 
épouvantables tueries se propagèrent de localité en localité, à travers 
toute TAUemagne, depuis les Alpes jusqu'à la mer du Nord, avec 
la désespérante régularité d'une épidémie. 

D'Allemagne, la contagion gagna la Bavière et la Souabe. Les 
plus anciennes agglomérations juives furent exterminées. Augs- 
bourg, Wûrzbourg, Munich, tuent leurs Juifs, A Nuremberg, on 
haïssait particulièrement les Juifs parce que, dans cette ville de 
commerce, ils possédaient des richesses considérables et de belles 
maisons, et qu'ils avaient de nombreux débiteurs. L'empereur 
Charles IV connaissait la situation. Aussi dcclara-t-il d'avance au 
Conseil de la ville qu'il le rendait responsable des mauvais traite- 
ments qui seraient infligés aux Juifs. Mais on ne tint nul compte 
de ses ordres. Sur une place appelée plus tard Judenbiihle (Butte 
aux Juifs), les chrétiens, adeptes d'une religion qui prêche l'amour 
des hommes, élevèrent un immense bûcher et y brûlèrent tous les 
Juifs qui n'avaient pu s'enfuir. À Ratisbonne également, où se 



284 HISTOIRE DES JUIFS. 

trouvait la plus ancienne communauté de TAIIemagne du Sud, la 
populace demanda la mort ou au moins l'expulsion des Juifs. 
Ceux-ci durent leur salut à Tintervention courageuse du Conseil 
et de la haute bourgeoisie, qui jurèrent solennellement devant le 
bourgmestre Berthold Ëgoltspecht de les défendre contre toute 
agression. 

Ces excès sanglants eurent leur contre-coup dans les contrées 
voisines de TÂllemagne, à Test comme à Touest de ce pays. Quand 
les flagellants arrivèrent à Bruxelles, un Juif de cette ville, qui 
jouissait d'une certaine considération auprès de Jean II, duc d& 
Brabant, implora sa protection en faveur de ses coreligionnaires. 
Le duc la lui promit. Mais les flagellants surent gagner les bonnes 
grâces du fils du duc, et ils purent massacrer impunément tous 
les Juifs de Bruxelles, au nombre d'environ cinq cents. 

Il y eut cependant plusieurs pays, parmi les moins civilisés, où 
les Juifs n'eurent pas trop à souffrir. Louis, roi de Hongrie, les 
expulsa bien de ses États, mais comme mécréants et non pas 
comme empoisonneurs. Il était très fanatique et s'était irrité con- 
tre eux parce qu'ils avaient refusé de se convertir au christianisme. 
En Pologne également, où sévissait même la peste noire, ils ne 
furent pas trop maltraités, grâce à la protection du roi Casimir le 
Grand. Ce monarque se montrait bienveillant pour les Juifs. II 
régnait à peine depuis un an quand, sur la demande de quelques 
Juifs qui lui avaient rendu des services, 11 confirma (9 octobre 1354^ 
le Règlement promulgué un siècle auparavant par Boleslaw Plus, 
duc de Kalisch. 

Épouvantées par ces massacres, qui s'étaient propagés si rapi- 
dement de proche en proche, les communautés juives de la Cata- 
logne, qui, après celles de la Provence, avaient souffert les pre- 
mières de l'affolement produit par la peste noire, décidèrent de 
prendre des mesures pour se garantir à l'avenir contre les explo- 
sions de fanatisme de leurs ennemis. Elles résolurent d'abord de 
constituer un fonds parmi les Juifs de l'Aragon pour venir en aide 
à ceux qui auraient été pillés dans une émeute. Ensuite, on devait 
envoyer des délégués auprès du roi pour lui demander : d'empê- 
cher par une législation sévère le retour de tels excès; de solliciter 
du pape la promulgation d'une bulle qui interdirait aux chrétiens^ 



LA LEGENDE DE SHYLOCK. 285 

^e rendre les Juifs responsables des calamités publiques ou des 
profanations d'hoslie; et enfin, d'autoriser les Juifs à juger eux- 
mêmes les affaires pénales, aftn qu'ils pussent châtier les traîtres 
et les dénonciateurs qui se rencontreraient parmi eux. Les délé- 
gués devaient également être munis de pleins pouvoirs pour agir 
dans rintérêt général des communautés et défendre auprès des 
>cortès la cause de leurs coreligionnaires. Ces délégués devaient 
être ainsi choisis : deux pour TÂragon, deux pour la Catalogne, 
un pour Valence et un pour Majorque. 

Lorsqu'il s'agit de mettre ce plan à exécution, on ne put s'en- 
tendre. Du reste, il aurait été difficile d'obtenir un résultat sérieux. 
.On aurait bien pu faire comprendre au pape et aux princes que les 
Juifs n'avaient jamais empoisonné de puits, mais le peuple était 
Absolument convaincu que les Juifs poursuivaient l'extermination 
des chrétiens, et, après la peste noire, il les croyait capables de 
tous les crimes. Ainsi, dans cette légende où un débiteur autorise 
son créancier à couper une livre de chair sur son corps s'il ne le 
rembourse pas au Jour de l'échéance et où le créancier veut user 
•de son droit, les héros de l'histoire, racontée diversement, avaient 
été jusqu'alors un suzerain et son vassal ou un noble et un rotu- 
rier. Mais quand la peste noire eut surexcité la haine contre les 
Juifs, un auteur italien, Giovanni Fiorenlino, donne le rôle odieux 
à un Juif. Dans son récit, c'est un Juif de Mestre qui veut couper 
une livre de chair sur le corps de son débiteur de Venise, pour 
avoir la satisfaction de faire mourir un chrétien. 

Et pourtant, malgré sa haine pour eux, la population chrétienne 
tenait absolument à ce qu'il y eût des Juifs au milieu d'elle. 
Princes, villes et même ecclésiastiques voulaient « avoir des Juifs ». 
Bourgeois et échevins oublièrent bien vite qu'ils avaient juré solen- 
nellement de tenir les Juifs éloignés de leurs villes pendant un ou 
deux siècles. L'évêque d'Augsbourg sollicita de l'empereur Char- 
les IV l'autorisation « d'installer des Juifs sur ses domaines. » Les 
Électeurs de l'empire, notamment Gerlach, archevêque de Mayence, 
demandaient que le souverain n'eût plus seul le droit de posséder 
des « serfs de la chambre », mais qu'il partageât ce droit avec eux. 
Aussi, à la diète de Nuremberg (novembre 1355), où fut promul- 
guée, sous le nom de « Bulle d'or », une sorte de Constitution de 



286 HISTOIRE DES JUIFS. 

l'empire allemand, le monarque, en conférant aux Électeurs àe 
Tempire quelques droits régaliens, comme ceux d'acquérir de» 
mines de métaux et des salines, les autorisa en même temps à 
« avoir des Juifs en pleine propriété », c'est-à-dire à posséder 
une source de revenus en plus. C'est ainsi que les Juifs étaient à 
la fois repoussés et recherchés, dédaignés et désirés. Mais ils sa- 
vaient bien qu'on ne les appréciait que pour les ressources qu'on 
pouvait tirer d'eux. Quoi d'étonnant alors que devant cette preuve 
manifeste qu'ils ne pouvaient défendre leur misérable existence 
que par l'argent, ils fussent si ardents à en gagner I 

En France également, d'où les Juifs avaient été expulsés, des 
motifs financiers faisaient désirer leur retour. Par suite des dé- 
sastres de la guerre de Cent ans et de la captivité du roi Jeaa 
(septembre 1356), il régnait dans ce pays une misère épouvan- 
table. On manquait surtout d'argent. C'est alors que le jeune dau- 
phin Charles, qui exerçait la régence pendant la captivité du roi,, 
songea, dans l'intérêt de la France, à avoir recours à l'habileté 
financière des Juifs. Un des Juifs les plus intelligents de cette 
époque, Manessier (Manecier) de Vesoul, négocia le retour de ses 
coreligionnaires en France, d'où ils avaient été chassés cinquante 
ans auparavant, puis rappelés, puis de nouveau exilés. Par un 
édit daté de mars 1360, Jean II, d'accord avec le haut et le bas 
clergé, la haute et la basse noblesse et la bourgeoisie, permit à 
tous les Juifs de s'établir en France et d'y séjourner pendant vingt 
ans. Ils avaient droit de résidence dans les grandes et les petites 
villes, dans les bourgs et les hameaux, et pouvaient acquérir des 
maisons et des champs. En échange de ces droits, ils devaient 
payer une taxe d'entrée de quatorze florins par chef de famille 
et d'un florin pour chaque membre, et, de plus, sept florins par 
an et par feu et un florin pour chaque membre de la famille. 
Pour les défendre contre l'arbitraire des juges et des fonctionnaires 
et contre les violences de la noblesse et du clergé, on les plaça 
sous la protection spéciale d'un prince du sang, et un tribunal, 
composé de deux rabbins et de quatre assesseurs, était autorisé 
à exercer sur eux, sans appel, la juridiction civile et pénale. On ne 
pouvait pas les contraindre à assister à un office ou à un sermon 
dans l'église. Non seulement leurs biens mobiliers, bétail, blé, vin, 



RETOUR DES JUIFS EN FRANCE EN 1360. 287 

mais aussi les exemplaires de la Bible et du Talmud étaieat ga- 
rantis contre toute confiscation. Ils obtinrent surtout des privi- 
lèges commerciaux considérables. Ils pouvaient prêter jusqu'au 
taux de 80 pour 100 et exiger des gages. Manessier de Vesoul^ 
qui avait dirigé cette négociation avec zèle et habileté, fut nommé 
à un emploi élevé à la cour. C*est lui qui était chargé, sous sa 
responsabilité, de recueillir les taxes annuelles imposées à ses 
coreligionnaires. Ces privilèges attirèrent de nombreux Juifs en 
France. 

Cette situation créa aux Juifs bien des envieux. Par crainte de 
la concurrence, les médecins chrétiens se plaignaient que leurs 
collègues juifs n'eussent subi aucun examen et les accusaient 
d*être de simples charlatans. Lesjuges et les divers fonctionnaires, 
n'exerçant plus aucune autorité sur les Juifs et n'ayant, par con- 
séquent, plus l'occasion de leur soutirer de l'argent, leur repro- 
chaient de commettre de nombreux abus. Enfin, le clergé consta- 
tait avec chagrin qu'ils ne portaient pas toujours le signe d'infamie 
sur leurs vêtements. Devant ces doléances et ces récriminations, 
Jean II eut la faiblesse d'imposer de nouveau quelques restrictions 
aux Juifs. 

Quand le dauphin, sous le nom de Charles V, fut monté sur le 
trône, il s'empressa d'abolir les restrictions apportées par son 
père aux privilèges des Juifs et de les autoriser à prolonger leur 
séjour en France. Il les défendit aussi avec énergie contre la haine 
du clergé. Quelques prélats avaient, en effet, laissé prêcher dans 
le sud de la France qu'il était interdit aux chrétiens, sous peine 
d'excommunication, d'entretenir des relations avec les Juifs, d'al- 
lumer leur feu, de leur donner ou de leur vendre de l'eau, du pain 
ou du vin. Le gouverneur du Languedoc invita alors, au nom du 
roi, tous les fonctionnaires à punir sévèrement tous ceux, laïques 
ou ecclésiastiques, qui traiteraient les Juifs en ennemis. 

Ainsi, en France comme en Allemagne, les Juifs, après avoir 
souffert de cruelles persécutions, avaient de nouveau trouvé quel- 
que sécurité. Mais les maux qu'ils avaient endurés avaient affaibli 
en eux l'activité intellectuelle et les avaient rendus impropres 
aux travaux de la pensée. Quoique l'enseignement du Talmud eût 
été très florissant en France pendant deux siècles entiers, depuis 



288 HISTOIRE DES JUIFS. 

Raschi jusqu*aux derniers tossafistes, il se trouva à peine quelques 
rares talmudistes parmi les Juifs qui revinrent dans ce pays. Les 
privilèges accordés aux Juifs par le roi Jean II et Charles V disaient 
bien que les rabbins étaient chargés de juger leurs coreligion- 
naires, mais parmi ces rabbins, d'après le témoignage même des 
^contemporains, il ne se rencontra que cinq talmudistes passables 
et un seul qui fût éminent. C'était Matatia ben Joseph ProvencU 
Pour implanter de nouveau les études talmudiques en France, il 
créa une école à Paris, réunit de nombreux disciples autour de lui, 
e\ comme les exemplaires du Talmud avaient été détruits précé- 
demment en grande partie, il en fit copier de nouveaux. C'est 
aussi lui qui donnait Tordination aux rabbins. Il jouissait auprès 
de Charles V d'une telle considération qu'il fut exempté, ainsi que 
sa famille, du port infamant de la rouelle, placé comme chef reli- 
gieux à la tète des Juifs de France et nommé juge suprême des 
tribunaux juifs. 

En Allemagne, aussi, les massacres et les expulsions de 1349 
eurent les plus fâcheuses conséquences pour le recrutement des 
rabbins. Les plus remarquables d'entre eux avaient été égorgés ou 
chassés. Il arrivait qu'on confiait la direction des communautés à 
4es rabbins sans vocation et sans instruction. Pour remédier à cet 
4tat de choses, un savant distingué, Méïr ben Baruch Hallévi (vers 
1370-1390), de Vienne, établit un règlement en vertu duquel on 
ne permettait d'exercer les fonctions rabbiniques, c'est-à-dire d'ac- 
x\\xénv la dignité de Morênou^ qu'à ceux qui y auraient été auto- 
risés par un rabbin compétent. 

Ce fut sous la pression des circonstances, et non pas par pur 
caprice, que Méïr de Vienne promulgua son règlement. La science 
talmudique était, en efiet, alors en pleine décadence, la chaîne 
des traditions avait été interrompue par la période néfaste de la 
peste noire et, pour bien des questions, les rabbins ne savaient plus 
jcomment procédaient leurs prédécesseurs. De là, des divergences 
et des contradictions, à un tel point que les rabbins des provinces 
rhénanes durent convoquer un synode pour s'entendre sur quel- 
ques articles du droit matrimonial et remettre en vigueur d'an- 
ciennes ordonnances. A l'assemblée de Mayence (1381), un certain 
nombre de rabbins, de concert avec plusieurs chefs de commu^ 



LES JUIFS SOUS PIERRE LE CRUEL. 289 

nauté, rétablirent d'anciens règlements de Spire, Worms et 
Mayence (Tekanot Schum], décidant, entre autres, qu'une 
femme restée veuve sans enfant devait être déliée promptement 
de l'obligation d'épouser son beau-frère et avait droit à une partie 
bien déterminée de la succession de son mari. De tous les rabbins 
qui prirent part à ce synode, pas un seul n'a laissé un nom connu. 

L'Espagne ne fut pas plus épargnée que les autres pays par 
la peste noire, qui emporta même Alphonse XI, roi de Castille. Il 
y eut également des victimes à Tolède et à Séville, dans les familles 
juives les plus illustres, parmi les Âboulafia et les Âscherides. 
Mais jamais le peuple n'eut l'idée de rendre les Juifs responsables 
de cette épidémie. 

Du reste, sous le rogne de Don Pedro (1350-1369), fils et succes- 
seur d'Alphonse, les Juifs jouirent en Castille d'une influence 
considérable. Ce roi, qui monta sur le trône à l'âge de quinze ans, 
fut surnommé Pierre le Cruel par ses ennemis, quoique, en réalité, 
il ne fût pas plus cruel que beaucoup de ses prédécesseurs et suc- 
cesseurs. Il avait ses qualités et ses faiblesses comme tout homme, 
mais fut haï plus que les autres, en partie parce qu'il ne voulait 
se soumettre ni aux rigueurs de l'étiquette de la Cour ni à toutes 
les exigences de la politique. Il est vrai qu'il exerça de sanglantes 
représailles, mais il y fut forcé par la trahison de ses frères bâ- 
tards, enfants de cette Léonore de Guzman qui, sans le vouloir, 
contribua une fois à sauver les Juifs. La mère de Don Pedro, l'in- 
fante portugaise Donna Maria, avait eu à subir toute sorte d'hu- 
miliations de la part de son époux, qui maltraitait sa femme pour 
complaire à sa concubine Léonore de Guzman. Don Pedro lui- 
même avait dû céder sans cesse le pas à ses frères bâtards, no- 
tamment à son frère utérin Henri de Transtamare. 

Dès qu'il fut nommé roi, Don Pedro s'empressa de rendre à sa 
mère le rang qui lui appartenait et d'abaisser sa rivale. Il ne fit 
cependant aucun mal à ses frères bâtards, ce qui prouve qu'il 
n'était pas bien cruel. Mais il se montrait sévère envers les grands 
et les hidalgos, qui, au mépris de toute justice et de toute loyauté, 
opprimaient et maltraitaient le peuple. Aussi était-il surtout détesté 
de la haute noblesse, mais le peuple abandonné à ses propres 
sentiments lui resta fidèle jusqu'à sa mort. Les Juifs se montrè- 
IV. 19 



290 HISTOIRE DES JUIFS. 

rent également sensibles à ses bienfaits et lui sacrifièrent leurs 
personnes et leurs biens. Ses luttes coûtèrent la vie à beaucoup 
d'entre eux, mais ils moururent, du moins, en soldats, enveloppés 
dans la défaite de leur chef, comme ses partisans chrétiens, et ils 
ne furent pas misérablement égorgés, victimes de la haine et du 
fanatisme, comme leurs frères de France et d'Allemagne. 

Un poète juif, qui était alors un vieillard, Santob de Carrion 
(vers 1300-1350) adressa à Don Pedro, à son avènement au trône, 
un poème en castillan, où il se permit de lui donner des conseils. 
Les vers de ce poète, dont la littérature juive ne fait aucune men- 
tion, nous ont été conservés par des auteurs chrétiens. Us sont 
clairs et limpides comme une source d*eau vive jaillissant d'un 
rocher, ils sonnent purs et harmonieux comme le doux gazouillis 
d'un enfant. Santob de Carrion écrivait admirablement la langue 
castillane, si sonore et si mélodieuse, qu'il sut même enrichir de 
mots nouveaux, il développait dans de belles strophes des sen- 
tences et des maximes de morale dont quelques-unes sont em- 
pruntées au Talmud et à la poésie néo-hébraïque. 

Le bouquet poétique de Santob avait aussi des piquants. Notre 
poète fustigea de sa verve ceux de ses coreligionnaires qui avaient 
profité de la faveur royale pour s'enrichir, et il railla les pré- 
jugés que les hidalgos nourrissaient à regard des Juifs. Même dans 
les stances qu'il adressa à Don Pedro au nombre de plus de six 
cents, il ne craignit pas de faire entendre au roi de dures vérités 
et de lui montrer le vice sous ses formes les plus hideuses. 

Parmi les Juifs auxquels Don Pedro confia des emplois élevés, 
le plus considéTab\efuiDonSamu€l6enMéïrAllaviyde\ei famille 
distinguée d'Aboulafia Hallévi, de Tolède. Il avait été recommandé 
au roi par son précepteur et ministre tout-puissant Don Juan 
Alphonse d'AIbuquerque ; Don Pedro le nomma son trésorier. 
Peu à peu, Samuel gagna toute la confiance du roi, devint son con- 
seiller intime et fut consulté pour toutes les affaires importantes. 
Deux inscriptions, rédigées l'une de son vivant et l'autre après sa 
mort, représentent Samuel comme un homme de sentiments 
généreux, de caractère élevé, d'une piété sincère, « qui ne s'écarta 
jamais des voies de Dieu, savait accepter le blâme », et prodigua 
ses bienfaits. 



LES JUIFS ET BLANCHE DE BOURBON. 291 

Le médecin et astrologue du roi était également un Juif, Abra- 
ham ibn Çarçal. Au reste, il vivait tant de Juifs à la cour de Don 
Pedro que, pour marquer leur mépris, ses détracteurs la qualifiè- 
rent de « cour juive ». Que ce fut par pur sentiment d'équité ou 
sur la recommandation de ses favoris juifs, Don Pedro protégeait 
les Juifs de son royaume autant que ses autres sujets. Aussi, quand 
les certes de Valladolid lui présentèrent (mai 1351) une pétition 
pour qu*il supprimât la juridiction spéciale des Juifs et ne leur 
laissât plus leur propre alcade (juge), il leur répondit que, dans la 
situation qui leur était faite, les Juifs avaient besoin d'une protec- 
tion particulière, parce qu'ils n'obtiendraient pas justice devant 
un tribunal chrétien. 

Sur ces entrefaites, survint une histoire de mariage qui amena 
la guerre civile et troubla la sécurité des Juifs de Castille. Pendant 
que les ministres de Don Pedro négociaient son mariage avec 
Blanche, fllle du duc de Bourbon, le roi tomba amoureux de la 
belle et spirituelle Marie de Padilla; on dit même qu'il l'épousa 
devant témoins. Il désavoua donc la demande de mariage adressée 
en son nom à Blanche de Bourbon. Celle-ci vint quand même en 
Espagne, et, à la suite des intrigues et des démarches pres- 
santes des plus proches parents de la princesse. Don Pedro con- 
sentit à laisser célébrer son mariage avec elle. Mais il ne resta 
avec elle que deux jours. 

De là, de très vives dissensions parmi les courtisans, les uns 
se déclarant pour la princesse de Bourbon et les autres pour 
Marie de Padilla. Samuel, et avec lui tous les Juifs d'Espagne, se 
rangèrent du côté de Marie. C'est qu'ils avaient appris que Blanche 
de Bourbon voyait avec déplaisir les Juifs occuper une situa- 
tion élevée à la cour et qu'elle avait manifesté publiquement l'in- 
tention de les en chasser et même d'expulser tous les Juifs d'Es- 
pagne. Il est donc naturel que, sous le coup d'une telle menace, 
les favoris juifs se soient décidés à combattre l'influence de la 
reine et à soutenir énergiquement Marie de Padilla. Partisans de 
la reine et partisans de la favorite se combattaient avec acharne- 
ment. Albuquerque, qui s'était déclaré d'abord contre Blanche de 
Bourbon et s'était ensuite laissé enrôler sous sa bannière, tomba 
en disgrâce. Il fut remplacé par Samuel, qui devint le conseiller le 



« ; 



292 HISTOIRE DES JUIFS. 

plus écouté du roi et raccompagnait partout avec les grands du 
royaume. 

Un jour, les ennemis du roi parvinrent à l'attirer avec une partie 
de sa suite dans la forteresse de Toro. Tous les courtisans qui 
accompagnaient Don Pedro, et parmi eux Samuel, furent jetés en 
prison ; plusieurs d^entre eux ainsi que le grand maître de Cala- 
trava furent même exécutés. Un peu plus tard, Samuel parvint 
à s'échapper avec Don Pedro, et cette circonstance resserra encore 
les liens d'amitié entre le souverain et son favori. 

A la suite de la trahison de Toro, la Castille fut ensanglantée 
par la guerre civile. Don Pedro châtiait cruellement ceux de ses 
ennemis qui tombaient entre ses mains. Mais il ne prenait conseil 
que de sa colère, et le ministre juif, comme le reconnaissaient 
ses adversaires eux-mêmes, n'était pour rien dans ces repré- 
sailles. La lutte fut surtout acharnée à Tolède. Les frères du roi 
s'efforçaient de s'emparer de celte ville, qui était défendue vail- 
lamment par les partisans de Don Pedro, et tout particulièrement 
par les Juifs. Ils parvinrent cependant à y pénétrer, grâce à la 
complicité de quelques amis, qui leur ouvrirent secrètement une 
porte. Leurs soldats se précipitèrent alors dans les quartiers qui 
étaient principalement habités par des Juifs. Dans la seule rue 
d'Âlcana, ils tuèrent environ douze mille personnes, hommes, 
femmes, vieillards et enfants. 

La ville intérieure résistait cependant encore, les Juifs, appuyés 
par des chevaliers, avaient fortement barricadé les portes et se 
battaient avec un courage héroïque. Don Pedro eut ainsi le temps 
de venir au secours de la ville et de la délivrer. Il fut accueilli 
par ses partisans avec des clameurs joyeuses, mais il se montra 
impitoyable pour ses adversaires. 

Grâce à la sagesse de ses conseils, à l'habileté de son adminis- 
tration financière et au zèle qu'il déploya pour la cause de Marie 
de Padilla, Samuel grandit de plus en plus dans la faveur de Don 
Pedro. Son influence était considérable, ses richesses immenses,, 
et il avait à son service quatre-vingts esclaves noirs. Mais il 
semble n'avoir su rien faire pour la cause du judaïsme et l'avenir 
de ses coreligionnaires. Une inscription dit, il est vrai, qu'il a tra- 
vailla pour le bien de ses frères », mais il ne comprit pas ea 



DON SAMUEL BEN MÉÏR HALLÉVI. 293 

quoi devait coasister ce a bien ». Tout en protégeant les Juifs 
contre la malveillance, en les appelant à des emplois publics et 
en leur fournissant Toccasion de s*enrichir, il ne sut cependant 
pas leur ctre utile comme Hasdaï ibn Schaprout et Samuel ibn 
Nagrela. Il ne parait pas non plus s*être intéressé à la science ou 
à la poésie. Car s*il fit construire des synagogues dans plusieurs 
villes de la Castille, il ne fonda pas une seule école pour rensei- 
gnement du Talmud. 

La magnifique synagogue qu*il éleva à Tolède et qui, trans- 
formée en église, est encore aujourd'hui un des plus beaux orne- 
ments de la ville, est construite dans un style mi-gothique, mi- 
moresque. Au milieu de fines arabesques, ressort, sur fond vert, 
le psaume 80® écrit en caractères hébreux. Sur les murs des 
côtés nord et sud se lisent des inscriptions qui célèbrent les mé- 
rites du « prince Samuel Lévi ben Méïr. » La communauté y 
témoigne sa reconnaissance à Dieu, <k qui n'a jamais retiré sa 
proteclion à son peuple et a suscité des hommes capables de le 
délivrer de ses ennemis. Il est vrai qu'il n'y a plus de roi en Israël, 
mais Dieu a fait trouver grâce à un homme de son peuple aux 
yeux de Don Pedro, et ce souverain Ta élevé au-dessus de tous 
les grands de son royaume, l'a nommé son conseiller et lui a 
décerné des honneurs presque royaux ». Le nom de Don Pedro est 
écrit en très grands caractères pour faire constater d'une façon 
en quelque sorte palpable combien ce monarque était bienveillant 
pour les Juifs. A la fin de l'inscription, on exprime le vœu que 
Samuel puisse encore assister à la restauration du temple de 
Jérusalem et y prendre part au culte divin, avec ses fils, en qualité 
de lévites. 

Par une coïncidence singulière, l'année même où cette syna- 
gogue fut achevée avait été désignée un siècle auparavant par 
l'astronome Abraham ben Hiyya et le cabbaliste Nahmani, et, un 
peu plus tard, par le philosophe Léon de Bagnols, comme devant 
ouvrir l'ère messianique. Le Messie attendu n'étant pas venu à 
l'époque prédite, de nombreux Juifs, inébranlables dans leurs 
espérances, voyaient dans la situation élevée de Samuel et d'au- 
tres favoris juifs une preuve certaine que les temps messianiques 
étaient proches. Ces croyances pouvaient être dangereuses. Aussi 



294 HISTOIRE DES JUIFS. 

furent -elles vivement combattues par un rabbin influent de 
répoque, Nissim Gerundi ben Reuben ou Sarit de Barcelone 
(vers 1340-1380), qui craignait avec raison les conséquences fâ- 
cheuses de déceptions trop fréquentes. 

Du reste, les illusions que la position brillante de Don Samuel 
avait fait naître dans le coeur de ses coreligionnaires d'Espagne 
allaient recevoir une très grave atteinte. Don Samuel était trop 
puissant pour ne pas avoir des envieux et des ennemis. Il avait 
contre lui non seulement Henri de Transtamare et la reine Blanche, 
mais tous ceux qui avaient occupé auparavant des emplois à la 
cour. Un poète, Don Pedro Lopez de Ayala, chroniqueur et porte- 
bannière du roi, se ût Tinterprète des sentiments que les cour- 
tisans nourrissaient à l'égard du ministre juif, a Les Juifs, dit-il, 
boivent le sang des malheureux chrétiens et, en leur qualité 
de fermiers des impôts, ils s'emparent de leurs biens. Don 
Abraham et Don Samuel, beaux parleurs, savent obtenir du sou- 
verain tout ce qu'ils désirent, d De tous côtés on battait en brèche 
l'influence de Samuel. 

Un beau jour. Don Pedro fit confisquer toute la fortune de 
Samuel et de sa famille, qui consistait en 230,900 doublons, 
4,000 marcs d'argent, 125 caissettes d'étoffes précieuses et 180 es- 
claves. Il parait qu'on trouva enfouies dans la maison de Samuel 
des quantités considérables d'or et d'argent. Lui-même fut jeté 
en prison et torturé. On espérait lui faire avouer qu'il possédait 
encore d'autres richesses. Mais il ne fit aucun aveu et périt dans 
les tortures. Une inscription, gravée sur sa tombe, dit en termes 
très sobres qu'il avait été tout-puissant et que son âme est montée 
vers Dieu, purifiée par les souffrances. Elle ne contient pas un mot 
de blâme contre Don Pedro. 

n est vrai que, même après la mort de Samuel, le roi continua 
de confier des emplois élevés à des Juifs. Ces derniers durent par- 
tager plus tard avec leur souverain la réprobation soulevée par 
plusieurs de ses actes. On sait que Don Pedro fit assassiner sa 
femme. Que la reine ait mérité la mort ou non, il est certain que 
son exécution reste comme une flétrissure pour la mémoire de 
Don Pedro. Ses contemporains rendirent le roi seul responsable 
de cet acte, et le chroniqueur Lopez de Ayala, qui n'aimait pour 



LES JUIFS PARTISANS DE DON PEDRO. 295 

tant pas les Juifs, ne fait pas la moindre allusion, dans ses annales, 
à leur complicité. Ce fut seulement plus tard qu'on eut Fidée 
d'impliquer dans ce crime les favoris juifs de Don Pedro. On ra- 
conta que, sur Tordre du roi, un Juif empoisonna la reine Blanche, 
parce qu'elle avait manifesté la volonté d'expulser les Juifs du 
royaume. Une romance française a perpétué cette légende. 

Quoi qu'il en soit, Henri de Transtamare profita de l'impression 
pénible produite par l'exécution de la reine Blanche pour essayer 
de gagner des alliés contre Don Pedro. Ses démarches furent bien 
accueillies par les Bourbons et le roi de France, qui lui envoyèrent 
des bandes d'aventuriers connues sous le nom de a grandes com- 
pagnies». Le pape également favorisait Henri de Transtamare, 
parce qu'il voyait avec déplaisir Don Pedro témoigner de la bien- 
veillance aux Juifs de son royaume, et, sans autre forme de procès, 
il excommunia le roi. Du reste, Henri aussi essaya de justifier 
sa révolte contre son frère en le montrant trop ami des Juifs. Il 
alla plus loin, il ne déclara pas seulement que la favorite Marie de 
Padilla était juive, il accusa le roi lui-même de descendre de Juifs. 

Appuyé fortement par les aventuriers des « grandes compa- 
gnies », qui avaient à leur tète le célèbre Bertrand Du Guesclin, 
Henri de Transtamare passa les Pyrénées pour marcher contre 
son frère. Les Juifs se rangèrent tous sous le drapeau de Don 
Pedro, le soutenant de leur argent et défendant vaillamment ses 
villes fortes contre les attaques de Henri et de Du Guesclin. Mal- 
heureusement, Don Pedro ne sut ni concentrer à temps ses par- 
tisans, disséminés un peu partout, ni acheter les troupes merce- 
naires qui le combattaient. A ce moment, il déplorait sans nul 
doute l'absence de son prudent et habile ministre juif Don Samuel. 
La ville de Tolède tomba au pouvoir de Henri, qui imposa à la 
communauté juive une forte amende pour la punir d'être restée 
fidèle au roi légitime. Don Pedro ne possédait plus que Séville. 

Pourtant la fortune lui sourit de nouveau. Après avoir été obligé 
de s'enfuir de l'autre côté des Pyrénées et abandonner tous ses 
États au vainqueur, il revint dans son royaume sous la protection 
du vaillant prince de Galles, que son armure avait fait surnommer 
le a Prince Noir ». Henri de Transtamare dut quitter TEspagne 
(1367). Mais le triomphe de Don Pedro fut de courte durée. Le 



296 HISTOIRE DES JUIFS. 

prince de Galles lui ayant retiré son appui, Henri put revenir de 
France avec de nouvelles troupes et s'emparer rapidement du 
nord de TEspagne. Burgos également lui ouvrit ses portes. Seul 
le quartier juif résista, défendu par ses habitants et par quelques 
fidèles chevaliers de Don Pedro. Hais les assaillants étaient trop 
nombreux, les Juifs durent céder. Ils obtinrent, du moins, une 
honorable capitulation, ils purent continuer à demeurer à Burgos 
et à jouir des mêmes droits qu'auparavant. Henri leur fit seule- 
ment payer une taxe de guerre d*un million de maravédis. 

Mais les chrétiens n'étaient pas satisfaits de la liberté laissée 
aux Juifs. Dans une pétition qu'elles adressèrent à Henri, les 
certes de Burgos déclarèrent que les Juifs étaient en partie res- 
ponsables de la guerre civile, puisqu'ils jouissaient de la faveur 
de Don Pedro, et qu'il fallait, par conséquent, les en punir en 
leur interdisant Taccès de tout emploi public et en leur défendant 
d'affermer les impôts et même de se faire nommer médecins du 
roi et de la reine. Henri répondit que jusqu'alors aucun roi cas- 
tillan n'avait encore écarté les Juifs des emplois publics, qu'il 
était cependant résolu à ne pas leur laisser prendre une influence 
qui pourrait nuire au pays, mais que, d'autre part, il ne voudrait 
pas les pousser au désespoir et les forcer ainsi à se joindre aux 
partisans de Don Pedro, qui étaient encore nombreux dans le 
pays. 

De fait, la plupart des communautés juives restèrent fidèles 
à Don Pedro, qui, de son côté, les protégea tant qu'il eut le 
moindre pouvoir, et les recommanda même au roi musulman de 
Grenade, son allié. Malheureusement, la protection de Don Pedro 
n'était pas toujours suffisante, et amis et ennemis maltraitèrent 
les Juifs. Les troupes anglaises du prince de Galles exterminèrent 
presque totalement les communautés de Villadiego et d'Aguilar, 
et le roi de Grenade emmena captives dans sa capitale trois cents 
familles juives de Jaen. Du Guesclin se montra encore plus dur 
pour les Juifs, qu'il traita non pas en soldats qui se battent 
loyalement pour leur roi, mais en esclaves révoltés contre leur 
maître. 

Ce fut surtout la communauté de Tolède qui souffrit de la 
lutte entre Henri et Don Pedro. On a déjà vu plus haut que les 



LES JUIFS ET HENRI DE TRANSTAMARE. 297 

Juifs, aidés d*uae parlie de la population chrétienne, défendirent 
énergiquement la ville contre les soldats de Henri. Ils soutinrent 
un siège effroyable, pendant lequel la famine était si grande qu'ils 
mangèrent le parchemin des rouleaux de la Loi et jusqu'à la 
chair de leurs enfants. Après le siège, cette belle communauté de 
Tolède avait presque totalement disparu, décimée par la faim 
et le fer. 

Don Pedro fut définitivement défait près deMontiel(14 mars 1369), 
succombant sous les coups réunis de son frère Henri et de Ber- 
trand Du Guesclin. A la nouvelle de sa mort, le pape Urbain V 
s'écria joyeusement : « J'apprends avec satisfaction la disparition 
de ce tyran, rebelle contre TÉglise et protecteur des Juifs et des 
Sarrasins. Le juste se réjouit du châtiment infligé au méchant. » 
La mort de Don Pedro était, en effet, un triomphe pour la papauté, 
car elle obtenait enfin ce qu'elle avait vainement poursuivi jus- 
que-là, l'humiliation des Juifs de la Castille. 

Henri de Transtamare, qui monta sur le trône après avoir tué 
son frère, ne se montra pourtant pas malveillant pour les Juifs de 
son royaume. Ceux-ci, il est vrai, craignaient que le nouveau 
souverain ne les châtiât de la fidélité persistante qu'ils avaient 
témoignée à son adversaire. Mais Henri avait besoin d'eux. Sa 
lutte contre Don Pedro avait absorbé des sommes considérables ; 
il devait, en outre, beaucoup d'argent à ses alliés. De plus, le pays 
était épuisé à la suite de cette guerre acharnée. Il fallait donc des 
financiers très habiles et très intelligents pour trouver l'argent 
nécessaire et faire rentrer régulièrement les impôts. Henri savait 
que des Juifs seuls pouvaient exercer ces fonctions dans ces cir- 
constances difficiles. Aussi, au lieu de punir les Juifs de leur 
attachement pour Don Pedro, les en loua-t-il,.au contraire : « Il 
est du devoir d'un roi, dit-il, de récompenser de tels sujets, puis- 
qu'ils sont restés fidèles à leur souverain jusqu'à sa mort et ne 
l'ont pas trahi au profit du vainqueur. » Il appela auprès de lui 
deux Juifs de Séville, Don Joseph Pichon et Don Samuel Abrabanel, 
et nomma le premier son ministre des finances ou almoxarif. , 
Ainsi, il commit lui-même cet horrible crime de confier des em- 
plois à des Juifs, quoiqu'il l'eût reproché avec tant d'âpreté à 
son frère. 



293 HISTOIRE DES JUIFS. 

Mais si Henri de Transtamare pardonnait aux Juifs la part qu*ils 
avaient prise à la guerre, les nobles et les bourgeois n'oubliaient 
pas qu'ils avaient eu à les combattre sur les champs de bataille 
et derrière les murs des forteresses. Aveuglés par la haine et le 
désir de la vengeance, ils ne savaient pas reconnaître quel utile 
concours les Juifs pouvaient apporter au relèvement du pays. Dès 
la première réunion des certes de Toro (1371), des sentiments de 
malveillance se manifestèrent à l'égard des Juifs. On se plaignait 
que « cette race impudente et perverse », ennemie de Dieu et de 
la chrétienté, occupât des situations élevées à la cour et auprès 
des grands d'Espagne, eût la ferme des impôts et tint ainsi de 
fidèles chrétiens dans sa dépendance. On voulait que dorénavant 
les Juifs fussent tenus éloignés de tout emploi public, confinés 
dans des quartiers spéciaux, obligés de porter la rouelle, et qu*il 
leur fût défendu de sortir couverts de vêtements somptueux, de 
chevaucher sur des mules ou de prendre des noms chrétiens. 

Tout en n'approuvant pas ces réclamations, Henri était quand 
même obligé d'en tenir compte dans une certaine mesure. Il pro- 
mulgua contre les Juifs deux édits, de nature morale, il est vrai, 
mais qui produisirent sur eux une douloureuse impression. Il leur 
prescrivit le port de la rouelle et les obligea à changer leurs noms 
castillans. C'était là un coup terrible porté à leur fierté castillane, 
qu'ils partageaient avec les grands et les hidalgos. Pendant un 
siècle et demi, ils avaient su se préserver, seuls au milieu de 
leurs coreligionnaires d'Europe, de la honte d'attacher le signe 
d'infamie à leurs vêtements, et maintenant eux aussi étaient 
condamnés à cette humiliante obligation, eux aussi étaient con* 
traints de porter des noms juifs, qui les désigneraient au mépris 
de la population I Ils en étaient désespérés. Déjà les souffrances 
de la guerre, en leur imposant toute sorte de préoccupations 
matérielles, avaient diminué chez eux le désir de s'instruire. 
Après cette nouvelle épreuve, ils perdirent complètement courage, 
renoncèrent à toute étude, à toute recherche scientifique, et bientôt 
l'Espagne juive, qui était arrivée à un si haut degré de culture, 
ne compta plus que quelques demi-savants. 

Pourtant^ à ce moment, il aurait fallu en Espagne des Juifs 
instruits et intelligents, capables de défendre leur religion. Car 



CONTROVERSE RELIGIEUSE A AVILA. 29^ 

les représentants du christianisme commençaient alors à mul- 
tiplier leurs attaques contre le judaïsme, pour l'avilir aux yeux de 
ses adeptes et les pousser à se convertir. Avec l'autorisation de 
Henri, qui devait en partie sa couronne au clergé et était tenu 
de se montrer soumis à son égard, les ecclésiastiques obligeaient 
les Juifs à prendre part à des controverses religieuses, où natu- 
rellement la partie n'était pas égale pour eux, chaque mot impru- 
dent pouvant avoir pour eux les plus graves conséquences. Le 
roi permit même à deux Juifs baptisés d'organiser des colloques 
dans chaque ville de la Castille et d'y faire assister les Juifs par 
contrainte. 

A Avila, toute la communauté reçut Tordre (1375) de se rendre 
dans la grande église, où une controverse eut lieu en présence 
de nombreux chrétiens et musulmans. Le défenseur du judaïsme, 
à ce colloque, était le médecin Moïse Kohen de Tordesillas. 
Celui-ci n'était pas trop rassuré, car il venait d'être dépouillé 
de tous ses biens et cruellement maltraité, parce qu'il avait 
refusé de se convertir. Il s'en tira cependant à son avantage; 
il n'eut pas de peine à triompher d'un de ses adversaires, 
l'apostat Jean, de Valladolid, qui voulait prouver par l'Ancien 
Testament la vérité des principaux dogmes chrétiens, tels que la 
divinité de Jésus et son Incarnation, la Trinité, la virginité de la 
a mère de Dieu ». Après quatre séances, Jean dut s'avouer vaincu. 
Mais alors surgit un autre adversaire, qui proposa à Moïse Kohen 
de discuter sur le Talmud, lui déclarant qu'il considérerait son 
refus comme un aveu que ce recueil contient des attaques contre 
le christianisme. Moïse dut accepter cette provocation. 

Dans toutes ces discussions, Moïse répondit aux assertions les 
plus calomnieuses et les plus outrageantes avec sang-froid et 
sérénité, ne laissant pas échapper le moindre mot blessant pour 
ses adversaires. En mettant par écrit, pour ses coreligionnaires 
de Tolède, le résumé de ses controverses, il ajoute cette remarque : 
« Ne vous laissez jamais emporter par votre zèle au point de pro- 
férer des paroles blessantes, car les chrétiens possèdent la force 
et peuvent faire taire la vérité à coups de poing. » 

Un autre Juif d'Espagne, Schem Toi ben Isaac Schaprout, de 
Tudela, contemporain de Moïse de Tordesillas, composa également 



300 HISTOIRE DES JUIFS. 

un écrit polémique, plus complet que celui de Moïse, pour aider 
les Juifs à se défendre contre les attaques des chrétiens et leur 
montrer les points faibles du christianisme. On aurait vraiment dit 
que ces esprits élevés prévoyaient les maux qui allaient atteindre 
les Juifs d'Espagne et qu'ils voulaient d'avance leur mettre des 
armes entre les mains pour les prémunir contre toute surprise. 
€e Schem Tob avait été appelé à discuter à Pampelune, en pré- 
sence d'évêques et de savants ecclésiastiques, sur le péché ori- 
ginel et la Rédemption, avec le cardinal Don Pedro de Luna, qui 
fit plus tard tant de mal aux Juifs quand il eut été élu pape sous 
le nom de Benoit XIII. Ce fut à la suite de cette controverse que 
Schem Tob publia un écrit polémique. Il traduisit également en 
hébreu des extraits des quatre évangiles et y ajouta des remarques 
piquantes, pour permettre à ses coreligionnaires de combattre le 
christianisme avec ses propres armes. 

Ces ouvrages ne rendirent cependant pas aux Juifs, à l'heure 
des épreuves, les services que leurs auteurs en attendaient. C'est 
que les écrits ne suffisaient pas. Il aurait fallu des hommes éner- 
giques, de caractère ferme et de haute intelligence, pour élever 
jusqu'à eux la partie la plus instruite de la population juive, lui 
faire partager leurs propres sentiments et l'associer à eux pour 
diriger le judaïsme. Mais l'anathème lancé contre les études pro- 
fanes avait produit son effet. Grâce à lui, la génération de cette 
époque était composée d'hommes médiocres, manquant de la 
pénétration nécessaire pour se rendre un compte exact des évé- 
nements, pénétration que les spéculations philosophiques peuvent 
seules donner à l'esprit. La foi elle-même souffrait de ce que les 
croyants eussent été enfermés dans le domaine étroit du Talmud. 

Deux hommes seuls dépassaient alors le niveau moyen par leur 
savoir et leur caractère : c'étaient Hasdaï Crescas et Isaac ben 
Schèschet. U est vrai qu'ils habitaient l'Aragon, où les Juifs, sous 
la domination de Don Pedro IV et de Juan I«% étaient moins op- 
primés et moins appauvris que leurs frères de Castille. Non pas 
que ces deux savants fussent assez éminents pour exercer une 
influence sur la manière de penser de leurs contemporains, mais 
c'étaient des hommes en vue, qui, de loin, appelaient l'attention 
sur eux, et auxquels on demandait souvent conseil dans les circon- 



HASDAÏ CRESCAS ET ISAAG BEN SCHÈSCHET. 30t 

Stances difficiles. Tous deux avaient à cœur de maintenir intact 
le judaïsme, de faire régner la paix parmi leurs coreligionnaires 
et d'affermir les courages. 

Easdaï ben Abraham Crescas (né vers 1340 et mort vers 1410) 
était d'abord établi à Barcelone et plus tard à Saragosse. Quoique 
versé dans le Talmud, il n'exerçait cependant pas les fonctions de 
rabbin. Du reste, ses nombreuses occupations ne le lui auraient 
pas permis. Il était, en effet, en relations avec la cour du roi 
Juan I«' et les grands d'Aragon, et on recourait souvent à ses 
conseils. Très familiarisé avec les diverses doctrines philoso- 
phiques de son époque, il avait assez de profondeur d'esprit pour 
être devenu lui-même un penseur original. Le premier il montra 
les points faibles de la philosophie d'Arislote, qui faisait alors 
autorité aux yeux de tous les penseurs juifs. Il resta toujours pro- 
fondément convaincu des vérités du judaïsme. Hasdaï était doux 
et bienveillant, plein de pitié pour les faibles et les malheureux ; 
il multiplia ses efforts pour adoucir en partie les souffrances qui 
atteignirent de son temps les Juifs d'Espagne. 

Plus âgé que lui, son ami Isaac ben Schèschet Bar fat (né 
vers 1336 et mort en 1408) lui ressemblait par le caractère, mais 
différait de lui par les idées. Élève du fils et des disciples de Ben 
Adret, il était, comme ce dernier, un talmudiste remarquable par 
la netteté de son intelligence et la clarté de ses explications, 
mais comme ce dernier aussi, et même plus que lui, il était en- 
nemi de la science. Ben Adret avait cédé aux circonstances ea 
interdisant à la jeunesse les études profanes, mais Ben Schèschet, 
suivant l'exemple des Ascherides, les défendit même aux hommes 
d'âge mûr. Il était persuadé que les sciences naturelles et la phi- 
losophie ébranlaient les fondements du judaïsme. Cette étroitesse 
d'esprit mise à part, Ben Schèschet était une personnalité émi- 
nemment sympathique, toujours disposé à sacrifier ses intérêts 
particuliers au bien général. Très doux d'habitude, il se montrait 
d'une sévérité excessive dès qu'il croyait le moindre usage reli- 
gieux, la moindre prescription talmudique en danger. 

Les démêlés de Ben Schèschet avec Hayyim Galipapa sont vrai- 
ment caractéristiques. Ce rabbin (né vers 1310 et mort vers 1380), 
qui dirigeait les communautés de Huesca et de Pampelune, fut, au» 



302 HISTOIRE DES JUIFS. 

moyen âge, une figure très originale. Peadant que les autres 
rabbins du temps, sous Tinfluence d*Âscher et de son école, ajou- 
taient aggravations sur aggravations, et, en cas de doute, pen- 
chaient toujours pour la solution la plus rigoureuse, Galipapa 
était, au contraire, d*avis qu'il fallait prendre en considération 
tous les passages du Talmud qui permettent de rendre plus 
facile Tobservance des usages religieux. Ce principe, Galipapa 
l'appliquait dans la pratique. Dans d'autres questions aussi, ce 
rabbin osait s'écarter de la routine et avoir des vues personnelles, 
Ainsi^ il émit l'opinion que le livre de Daniel ne contient pas de 
prophéties, mais reflète les impressions produites par la lutte 
des Machabées. De telles idées étaient en contradiction absolue 
avec celles de Ben Schèschet, qui ne craignit pas de réprimander 
Galipapa comme un écolier, quoique ce dernier fût déjà très âgé, 
eût formé de nombreux élèves et jouit d'une grande considération. 

L'autorité de Hasdaï Crescas et d'Isaac ben Schèschet s'étendait 
au delà de l'Espagne. On leur demanda de France de se prononcer 
dans une querelle qui avait éclaté à propos de la nomination du 
chef religieux des communautés juives de ce pays. 

Il s'était alors produit en France, dans les affaires juives, des 
modifications causées en partie par la situation politique du pays. 
Manassier de Vesoul, le protecteur de ses coreligionnaires, ainsi 
que le grand-rabbin Matatia, très considérés tous deux dans les 
communautés et à la cour, étaient morts, et leurs fils avaient 
hérité de leurs fonctions. Salomon de Vesoul avait été préposé à 
la perception des impôts juifs, et Yohanan^ fils de Matatia, placé, 
avec l'autorisation royale, à la tète des Juifs de France. Il exerçait 
depuis cinq ans ses fonctions de rabbin et de directeur d'une 
école talmudique, quand un ancien élève de son père, Isaïe Astruc 
ben Abba Mari, vint de Savoie en France avec pleins pouvoirs du 
rabbin allemand Méïr Hallévi, de Vienne, pour nommer les 
rabbins. Il avait le droit d'excommunier quiconque occuperait un 
poste de rabbin sans son autorisation, et déclarer nuls et non 
valables tous les actes de ce rabbin, notamment ses actes de 
mariage ou de divorce. Sur le refus de Yohanan de lui obéir, Isaïe 
Astruc le destitua. 

L'influence de la famille de Vesoul était alors bien diminuée, et 



DÉFAUTS DES JUIFS RICHES D'ESPAGNE. 303 

Yohanan fut d*abord iasufOsamment appuyé par ses amis dans 
ses reveodicatioDs contre Astruc. Mais bientôt les communautés 
se révoltèrent contre les agissements d'Astruc et Tingérence de 
Méïr, de Vienne^ dans leurs affaires. Elles étaient surtout irritées 
de voir Astruc confier presque partout les fonctions rabbiniques à 
des parents. Pour mettre fin à une situation qui aurait pu devenir 
grave pour le judaïsme français, Yohanan sollicita Tintervention 
de Hasdaï et de Crescas. Les deux « illustrations de la Catalogne », 
comme on les appelait, se prononcèrent en faveur de Yohanan. 
Celui-ci ne put malheureusement pas jouir longtemps de son 
triomphe, car l'expulsion des Juifs de France était proche. 

Cette fois, Torage partit de TEspagne. Il éclata avec une telle 
violence qu'il semblait vouloir détruire d*un seul coup tous les 
Juifs du pays. Mais ils étaient établis si solidement en Espagne, ils 
y avaient jeté des racines si profondes qu'il fallut les efforts con- 
tinus d*un siècle tout entier pour les en arracher. Le premier 
acte de ce drame sanglant eut, en effet, lieu vers la fin du 
XIV® siècle, mais le dénouement ne se produisit qu'à la fin du 
siècle suivant. 

Il faut dire que les Juifs d'Espagne contribuèrent eux-mêmes 
pour une large part à attirer le malheur sur leurs têtes. Sans 
doute, les grands seuls méritaient les reproches que leur adres- 
saient leurs ennemis de chercher sans cesse à se faufiler à la 
cour et auprès des personnages influents, de s'enrichir par l'usure 
et de se pavaner en public, couverts de vêtements de soie, mais 
tous les Juifs espagnols, sans exception, eurent à supporter les 
conséquences de cette légèreté et de ces imprudences. Des Juifs 
mêmes se plaignaient de l'égoïsme et de Timmoralilé de leurs 
coreligionnaires riches, o qui ne songeaient qu'à agrandir leur 
fortune et à augmenter leurs dignités, sans avoir une pensée pour 
Dieu ». — «La plupart de nos grands, dit le prédicateur Salomon 
Alami dans son « Miroir moral », qui fréquentent les cours royales 
et sont préposes au Trésor, sont fiers de leur situation et de leurs 
richesses, mais oublient les pauvres. Ils élèvent des palais, sortent 
dans des carrosses somptueux, couvrent leurs femmes et leurs 
filles, avec une prodigalité princière, d'or, de perles et de pierres 
précieuses. Indifférents pour le judaïsme, ils ne savent pas être 



304 HISTOIRE DES JUIFS. 

modestes, détestent le travail manuel, s'adonnent à Toisiveté, 
aiment la danse et le jeu, portent le costume du pays et peignent 
soigneusement leur barbe... Pendant le sermon, ils dorment ou 
causent. Dans chaque ville, ils sont désunis et sèment la discorde 
pour des vétilles... Ils se jalousent même entre eux et se calom- 
nient mutuellement auprès des rois et des princes. 9 

Ce dernier reproche était particulièrement fondé. A cette époque, 
les délations, autrefois si rares parmi les Juifs, étaient devenues 
très fréquentes; on dénonçait même les rabbins. Ceux-ci, qui 
pouvaient exercer eux-mêmes la juridiction pénale avec le con- 
cours de quelques assesseurs, se montraient très sévères pour les 
délateurs, parfois ils les punissaient même de mort. On sait, en 
effet, que, de temps immémorial, les Juifs de Castille, d'Aragon, de 
Valence et de Catalogne possédaient leur juridiction propre, même 
pour les affaires criminelles, et que leurs tribunaux avaient le 
droit de haute justice, sauf à demander au roi la sanction du 
jugement, sanction qu'on pouvait toujours obtenir par l'intermé- 
diaire d'un favori juif ou à prix d'argent. 

Mais cette facilité qu'avaient les tribunaux juifs de sévir contre 
les délateurs présentait plus d'inconvénients que d'avantages, 
car souvent on condamnait les inculpés sans enquête sérieuse, sans 
interroger attentivement les témoins ; ce qui irritait les parents et 
les amis des condamnés. Il arrivait aussi qu'on qualifiait de déla- 
tion des assertions qui n'avaient nullement ce caractère. Il parait 
probable que ce fut à la suite d'une imprudence de ce genre, dont 
le tribunal rabbinique de Burgos se rendit coupable à l'égard 
d'un personnage haut placé et aimé, que se produisit en Espagne 
la première persécution sanglante contre les Juifs. 

On a vu plus haut qu'après s'être fait nommer roi de Castille, 
Henri de Transtamare avait pris pour trésorier et fermier général 
des impôts le Juif Joseph Pichon, de Séville. Celui-ci fut accusé 
de malversation par plusieurs favoris juifs, jeté en prison et con- 
damné à une amende de 40^000 doublons. Après avoir versé cette 
somme, il fut remis en liberté et continua de jouir auprès de la 
population chrétienne de Séville de la plus grande considération. 
Pour se venger ou peut-être simplement pour arriver à se jus- 
tifier, Joseph Pichon impliqua ses dénonciateurs dans une très 



EXÉCUTION DE JOSEPH PICHON. 305 

grave accusation. Sur ces entrefaites, Henri H mourut et son fils, 
Don Juan P', fut couronné roi (1379) à Burgos, capitale de la 
Vieille-Castille. Pendant les fêtes du couronnement, un tribunal 
de rabbins condamna Pichon comme délateur, sans même Ten- 
tendre. Ensuite quelques Juifs ayant accès à la cour demandèrent 
au jeune roi de les autoriser à faire exécuter un de leurs core- 
ligionnaires très dangereux, dont ils turent le nom. Munis de la 
lettre royale et du texte de Tarrêt, les ennemis de Pichon se ren- 
dirent auprès du chef de la police (alguacil), Fernan iMartin, et 
demandèrent son assistance pour exécuter la sentence des rab- 
bins. Le matin, à la première heure, quelques Juifs, accompagnés 
de ralguazil, pénétrèrent dans la demeure de Pichon, le réveil- 
lèrent et le firent sortir de sa maison sous un prétexte quelconque. 
Arrivé à la porte, le malheureux fut immédiatement tué. 

Cette exécution produisit dans toutes les classes de la société 
une profonde et douloureuse sensation. Don Juan P^, surtout, en 
fut indigné; il en voulut aux Juifs d*avoir tué un homme qui 
avait rendu de si grands services à son père et de lui avoir fait 
ratifier par ruse cetle inique condamnation. Sur son ordre, les 
exécuteurs juifs, un membre du tribunal rabbinique de Burgos et 
ralguazil Fernan Martin furent mis à mort. De plus, il enleva aux 
tribunaux juifs la juridiction pénale ; dorénavant, les Juifs devaient 
élire des chrétiens pour juger leurs procès criminels. Dans sa 
colère, le roi accueillit même toutes les calomnies qui lui 
•étaient rapportées contre les Juifs, il croyait qu'ils proféraient, 
dans leurs prières, des imprécations contre les chrétiens et l'Église 
et qu'ils accomplissaient la circoncision, pour les faire entrer dans 
le judaïsme, sur des musulmans, desTartares et d'autres croyants. 
II leur ordonna, sous les peines les plus sévères, de s'abstenir 
de tout prosélytisme et d'effacer les passages incriminés dans 
leurs prières. 

Aux yeux des chrétiens de Séville aussi, le supplice infligé à 
Joseph Pichon était un meurtre juridique, dont ils rendaient res- 
ponsable la population juive tout entière. Ils n'attendaient qu'une 
occasion pour tirer vengeance de ce crime. 

A partir de ce moment, la situation des Juifs d'Espagne empira 
de plus en plus. Les cortès, comme autrefois les conciles sous les 
IV. 20 



306 HISTOIRE DES JUIFS. 

rois visigoths, demandaient sans cesse que le roi imposât des res> 
trictions aux Juifs, et Don Juan s*empressait de leur donner satis- 
faction. Sur les. instances des certes de Valladolid (1385), il érigea 
en lois d'État les dispositions canoniques qui défendaient aux Juifs 
de demeurer dans la même maison que des chrétiens ou de 
prendre des nourrices chrétiennes. Il décida également que ni 
juifs ni musulmans ne pourraient plus remplir les fonctions de 
trésorier (almoxarlf) auprès du roi, de la reine ou d*un infant. 

Fait à peine croyable, le roi qui prit ces mesures restrictives 
contre les Juifs vit lui échapper la couronne du Portugal à cause 
des rivalités suscitées à propos de l'élection du grand-rabbin de 
son royaume. 

Le Portugal était alors gouverné parle roi Fernand (1367-1383), 
qui traitait les Juifs avec bienveillance. Du reste, dans ce pays, 
le judaïsme avait une organisation qu'on ne rencontrait alors dans 
aucune autre contrée de l'Europe. A la tête des Juifs du Portugal 
se trouvait un grand-rabbin (Âr-rabbi-mor), nommé par le roi, qui 
avait son sceau spécial, rendait la justice et promulguait des ordon- 
nances qu'il signait de son nom avec cette addition : « Par la 
grâce du roi, mon maître, Ar-rabbi-mor des communautés de Por- 
tugal et d'Algarves ». Il était tenu de visiter tous les ans les diverses 
communautés, d'examiner leur situation, d'écouter leurs doléances 
même contre les rabbins et de faire disparaître les abus. Il était 
accompagné, dans ses voyages, d'un juge juif (ouvidor), d'un chan- 
celier (chancelier), d'un secrétaire (escrivao) et d'un employé 
chargé de faire exécuter les arrêts de la justice (porteiro jurado). 
Sous ses ordres fonctionnaient, dans les sept provinces du royaume, 
sept rabbins de district (ouvidores), nommés par lui, dont chacun 
surveillait les communautés de son district et jugeait en appel. 
Les rabbins locaux étaient élus par les membres de la communauté, 
mais leur nomination devait être ratifiée, au nom du roi, par le 
grand-rabbin; ils exerçaient la juridiction civile et pénale. Les do- 
cuments officiels étaient rédigés dans la langue du pays. 

Le roi Fernand eut deux favoris juifs, Don Juda, son trésorier 
(tesoureiro-mor), et Don David Negro, son conseiller et confident. 
Quand il fut mort, les administrateurs de la ville de Lisbonne 
allèrent demander à la reine Léonore, qui avait pris la régence, 



DON JUDÀ ET DAVID NEGRO. 307 

rabolition de certaines mesures édictées par le roi défunt ; ils la 
prièreot, entre autres, de ne plus confier d*emplois publics à des 
juifs ou à des musulmans. Pour leur complaire, la rusée Léonore 
leur répondit que, déjà du vivant du roi, elle s'était eiTorcée, mais 
sans succès, d'écarter les Juifs de toute fonction, et qu'une fois le 
roi mort, elle avait aussitôt destitué Juda, David Negro, et tous les 
receveurs de contributions juifs. En réalité, elle conservait Juda 
dans son entourage, parce qu'elle savait qu'elle aurait souvent 
besoin de son argent et de ses conseils. 

Très ambitieuse, la reine Léonore cherchait à se maintenir comme 
régente avec son favori. Mais elle rencontra un adversaire acharné 
dans l'infant Don Joao, grand maître d'Avis, qui la contraignît à la 
fin à partir de Lisbonne. Elle fit alors appel au concours de son 
gendre^ le roi Juan de Castille, et provoqua ainsi la guerre civile. 
Elle avait pour elle la noblesse, mais les masses se groupèrent 
autour de Don Joâo d'Avis. Après une longue lutte, elle fut obligée 
de se retirer à Santarem, où elle fut rejointe par le roi Juan. Parmi 
les courtisans qui l'avaient accompagnée jusque dans cette ville, 
se trouvaient également ses ministres juifs Juda et David Negro. 

Dans l'espoir de tirer plus sûrement vengeance de ses ennemis, 
Léonore céda la régence à Juan et mit à sa disposition toute la no- 
blesse du Portugal, avec plusieurs forteresses. Pourréussir à battre 
Don Joâo et à annexer le Portugal à la Castille, il aurait fallu que le 
roi Juan marchât complètement d'accord avec Léonore. Mais lô 
gendre et la belle-mère se brouillèrent à l'occasion de la nomina*» 
tion du grand-rabbin de Castille. 

Les Juifs de Castille n'avaient alors pas de chef religieux (1384). 
La reine Léonore voulait placer à leur tête son favori Juda, tandis 
que Juan, sur le désir de Béatrice, sa femme, confia ce poste à 
David Negro. Furieuse de son échec, elle dit à son entourage : 
« Puisque le roi m'a refusé une faveur de si peu d'importance, la 
première que je lui aie demandée, nous ne pouvons rien attendre 
de lui 1 Certes, mon ennemi même, le grand maître d'Avis, n'au- 
rait pas agi ainsi à mon égard. Il me semble donc que, dans votre 
intérêt, vous devez abandonner Juan pour aller rejoindre votre 
maître légitime. » Elle alla plus loin : elle ourdit un complot contre 
la vie de Don Juan. David Negro, le nouveau grand-rabbin de Cas- 



308 HISTOIRE DES JUIFS. 

tille, en fut informé et fit échouer la conspiration. Léonore fut alors 
jetée en prison ainsi que son favori Juda. Celui-ci devait même être 
exécuté, il n'obtint sa grâce que sur la démarche que son ancien 
rival David Negro fit en sa faveur auprès du roi. Cette querelle eut 
pour effet de diviser les forces dont disposait Don Juan et de 
l'obliger à renoncer à la couronne de Portugal. 

S'il arrivait parfois que par vanité, par ambition, ou pour toute 
autre raison, des rabbins luttaient entre eux pour être nommés à 
un poste élevé, comme ce David Negrp et Juda, et, en France, 
Isaïc ben Abba Mari et Yohanan, il faut reconnaître que ces cas re- 
grettables étaient excessivement rares. Presque toujours, les fonc- 
tions rabbiniques étaient considérées comme un sacerdoce, que les 
titulaires exerçaient avec dévouement et désintéressement. Ils se 
distinguaient dans leur communauté non seulement par leur savoir 
et leur piété, mais aussi par la noblesse de leurs sentiments, la pu- 
reté de leurs mœurs et la scrupuleuse loyauté de leur conduite. On 
peut dire que les rabbins de ce temps présentaient un heureux 
contraste avec certains prêtres chréliens, surtout après qu'Avi- 
gnon fut devenu le siège de la papauté, que les cardinaux eurent 
JTormé deux collèges ennemis et que la chrétienté elle-même se 
fut divisée en deux camps opposés. 

Ce qui frappe surtout chez quelques ecclésiastiques, prêtres 
d'une religion de paix et d'amour, c'est leur haine implacable pour 
les Juifs, c'est leur aveugle fanatisme. Sous l'empereur Wenceslas, 
Jes excitations enflammées d'un prêtre chrétien provoquèrent à 
Prague le massacre de plusieurs milliers de Juifs ; leurs cadavres 
furent même profanés, les synagogues incendiées, les rouleaux 
de la Loi déchirés et foulés aux pieds (1389). Deux ans plus tard, 
iun autre prêtre fanatique, Ferran xMartinez, archidiacre de Séville, 
créa dans cette ville un mouvement contre les Juifs qui se pro- 
pagea dans toute l'Espagne et eut les plus désastreuses consé- 
quences. Dans ses prédications, il parlait tantôt contre leur obsti- 
nation aveugle à persister dans leurs croyances, tantôt contre leurs 
richesses et leur indomptable orgueil ; toujours, il les attaquait 
avec violence. A Séville, le terrain n'était que trop bien préparé 
pour faire fructifier ces germes malfaisants, car la population de 
cette ville détestait les Juifs à cause de la part qu'ils avaient prise 



ANÉANTISSEMENT DE LA COMMUNAUTÉ DE SÉVILLE. 309 

à la lutte de Doq Pedro et de Heari de Transtamare, et aussi à. 
cause de l'exécution de Joseph Pichon, si aime à Séville. 

Un jour (15 mars 1391), Marlinez alla même jusqu'à conseiller 
ouvertement à la foule réunie sur une place publique de tomber sur 
les Juifs. Ses conseils furent promptement suivis. Les autorités, 
sous la direction du chef de la police (alguacil mayor) et de deux 
juges, s'interposèrent en faveur des Juifs et firent châtier deux des 
meneurs. Cette intervention ne servit qu'à surexciter la colère de 
la populace, qui tua quelques Juifs et menaça même de mort le 
chef de la police. Dans la crainte de voir les désordres prendre un 
caractère plus grave encore, plusieurs Juifs implorèrent le Conseil 
de régence du jeune roi Henri III de prendre immédiatement des 
mesures très sévères. Sur l'ordre du souverain, toute la noblesse 
se leva pour défendre les Juifs; pour cette fois, l'émeute fut 
vaincue. i 

Ce ne fut malheureusement qu'un succès momentané. Fort de 
la désunion qui régnait parmi les conseillers du roi et de l'état 
troublé du pays, Martinez continua impunément ses dangereuses 
prédications. Elles portèrent de nouveau leurs fruits. Trois mois 
après ces premiers excès, la populace de Séville se rua sur le 
quartier juif, y mit le feu et accomplit en toute sécurité son œuvre 
de destruction. La belle communauté de Séville, qui comptait 
sept mille familles, disparut presque tout entière. Quatre mille 
personnes tombèrent sous les coups des émeuliers, le reste accepta 
le baptême. Des femmes et des enfants furent vendus à des maho- 
métans comme esclaves. Deux synagogues furent transformées 
en églises. 

De Séville, les massacres se propagèrent dans une grande partie 
de l'Espagne. On tuait les Juifs par fanatisme, mais surtout par 
cupidité. Après Séville, ce fut le tour de Cordoue, le berceau du 
judaïsme espagnol ; une partie de la communauté fut tuée, les 
autres se baptisèrent. A Tolède, parmi les nombreux martyrs juifs 
périrent également les descendants d'Ascheri. Juda ben Ascher II, 
arrière-petit-fils d'Ascheri, qui habitait Burgos mais se trouvait à 
Tolède au moment de celte explosion de fanatisme, égorgea d'abord 
sa femme et sa belle-mère et se tua ensuite lui-même. Là aussi, 
une partie de la communauté se convertit au christianisme. Près 



310 HISTOIRE DES JUIFS. 

de soixaate-dk communautés juives de la Castjlle devinreat le 
théâtre des plus odieux excès. 

Le3 ctirétieus voulaient infliger aux Maures de Sévllle le même 
traitement qu'aux Juifs. Mais on fit comprendre à la foule qu'en 
persécutant les musulmans de Séville, elle mettait en danger la vie 
des chrétiens du royaume musulman de Grenade et de ceux qui 
étaient esclaves parmi les Berbères. On ne se montrait implacable 
que pour les Juifs, parce qu'ils étaient faibles et ne pouvaient 
compter sur aucun secours. 

Dans le royaume d*Aragon également, qui était pourtant tou- 
jours en désaccord avec laCastilIe, les cfircliens suivirent l'exemple 
de ce dernier pays. Trois semaines après les massacres de Tolède, 
les mêmes scènes se renouvelèrent dans la province de Valence. 
A Valence, la capitale, il ne resta plus un seul Juif d'une com- 
munauté de cinq mille personnes. Plus de deux cents Juifs péri- 
rent, les autres cherchèrent le salut dans la f\iile ou Tabjuration. 
Dans toute la province, la seule communauté de Hurviedro échappa 
au massacre. A Palma, capitale de l'île de Mfgorque, un groupe de 
vagabonds et de matelots, précédés d'une croix, traversaient la 
rue juive de Montesion en criant : a Mort aux Juifs I », quand ud 
Juifvigoureux, attaqué par un de ces forcenés, étrangla son agres- 
seur. Ce fut le signal du massacre. Trois cents Juifs furent tués, 
entre autres le rabbin En-Vidal Ephraïm Gerundi. Beaucoup de 
Juifs abjurèrent. 

Trois jours plus tard, le carnage commença à Barcelone, capitale 
de la Catalogne, où se trouvaient tant de Juifs remarquables par 
leur intelligence, leurs richesses et leur noblesse de cœur. Un 
jour de sabbat, pendant la fête de la Vierge (15 août), on tomba sur 
les Juifs. Plus de deux cents périrent dans cette première émeute. 
Mais la plus grande partie de la communauté put se réfiig;ier dans 
un château fort, où le gouverneur de la ville leur offrit un asile, 
■'" échapper sa proie, la populace assiégea le fort, 
^ndre d'assaut, et finalement y mit le 
ut, une 
ipitè- 




MASSACRES DE JUIFS EN ESPAGNE.. 311 

Hasdaï Crescas. On dit que onze mille Juifs acceptèrent le baptême. 
Pas un seul Juif ne resta à Barcelone. Bientôt après, Lérida, Gi- 
rone, d'autres villes encore, devinrent le théâtre de scènes sem- 
blables. Parmi les Juifs, les uns se laissèrent tuer, les autres abju- 
rèrent. Pourtant à Girone, les abjurations furent très rares. Les 
rabbins donnaient partout Texemple du courage et de la piétés 

Dans certaines parties de TEspagne, cette terrible persécution 
se prolongea pendant trois mois. Presque toutes les communautés 
juives des provinces de Valence et de Catalogne furent anéanties ; 
ceux de leurs membres qui échappèrent aux massacres en furent 
redevables à la pitié de la noblesse, qui leur donna asile dans ses 
châteaux forts. Dans TAragon, les Juifs souffrirent moins, parce 
qu'ils avaient eu la prévoyance d'offrir tous leurs biens à la cour, 
pour obtenir en échange une protection efficace. L'impression fut, 
en général, si terrifiante que, plusieurs mois après la cessation 
de ces excès, les Juifs n'osèrent pas encore quitter les lieux de 
refuge où ils s'étaient retirés. Sur la demande de la communauté 
de Perpignan, qui avait été douloureusement émue à la nouvelle 
de ces sanglantes violences, Hasdaï Crescas lui en adressa le 
triste récit. 

Ainsi, cinquante ans après les épouvantables massacres pro- 
voqués par la peste noire, les Juifs d'Espagne étaient devenus 
aussi malheureux que leurs coreligionnaires d'Allemagne. Eux 
aussi pouvaient maintenant gémir sur leurs souffrances dans de 
sombres élégies. Mais pour ces fiers Castillans, les conséquences 
de la persécution furent plus désastreuses encore que les mas- 
sacres mêmes. Ils vécurent dorénavant dans des transes conti- 
nuelles, l'esprit assombri, l'intelligence troublée, tremblant de 
rencontrer un chrétien et prenant la fuite devant un enfant. Jus- 
qu'alors, ils avaient considéré l'Espagne comme une patrie. Cette 
persécution leur rappela qu'ils n'y jouissaient d'aucune sécurité 
€t qu'ils y étaient des étrangers. Qu'ils leur semblaient déjà loin 
ces temps héroïques où ils se battaient si vaillamment pour la 
cause de Don Pedro ! 

Pourtant, en Portugal, les Juifs ne furent pas trop maltraités. 
C'est que le roi de ce pays, Don Joao I°% maintenait énergique- 
ment l'ordre et châtiait les émeutiers avec une implacable sévérité. 



312 HISTOIRE DES JUIFS. 

Aussi de nombreux Juifs qui avaient abjuré en Espagne gagné* 
rent-ils le Portugal, où ils retournèrent au judaïsme. Irrité de ce 
qu'il considérait comme une trahison, le clergé demandait aux 
autorités de châtier ces relaps. Mais quand le grand-rabbin, Don 
Moïse Navarre, eut fait connaître au roi deux bulles des papes 
Clément VI et Boniface IX interdisant aux chrétiens d'user de vio- 
lence pour baptiser les Juifs, Don JoSo I^** promulgua un édit 
(17 juillet 1392) par lequel il défendit de punir les Juifs relaps. 
Ces bulles furent publiées dans toutes les villes du Portugal et 
érigées en lois d'État. Grâce à la libéralité de son roi^ le Portugal 
devint un asile pour les Juifs expulsés d'Espagne. 

Mais si le vent de la persécution épargna les Juifs du Portugal,, 
il traversa les cimes neigeuses des Pyrénées pour souffler avec 
violence sur la France. Dès que la population de ce pays eut appris 
les événements d'Espagne, elle se jeta, à son tour, sur les malheu- 
reux Juifs. On sait qu'à cette époque les Juifs n'étaient tolérés en 
France que pour un temps déterminé, et qu'à tout moment ils pou- 
vaient s'attendre à être expulsés. Comme leurs ancêtres d'Egypte» 
ils étaient alors condamnés en France à « avoir la ceinture aux 
reins et le bâton à la main », pour être prêts à prendre le chemin 
de l'exil. Quoiqu'il leur fût permis d'acquérir des terres, ils ne 
pouvaient s'adonner qu'à un commerce qui leur procurât des 
bénéfices considérables, et des bénéfices en argent liquide, pour 
le cas où on les bannirait. Ils se firent prêteurs d'argent par 
nécessité. Du reste, c'est le roi qui les contraignit à devenir 
usuriers et à prêter à un taux très élevé. Mais le peuple ne voyait 
que le fait brutal : le Juif prélevant de gros intérêts et faisant 
emprisonner les débiteurs qui ne voulaient pas le payer, et, par 
conséquent, le peuple haïssait le Juif. 

Un fait de peu d'importance fit éclater au grand jour cette 
colère qui grondait sourdement dans le cœur du peuple contre les 
Juifs. Denys Machault, un riche Juif de Villa-Parisis, s'était con- 
verti au christianisme et avait ensuite brusquement disparu. On 
répandit alors les bruits les plus étranges. Les uns disaient que 
les Juifs ravaient tué, d'autres, qu'ils l'avaient fait partir pour un 
pays étranger. Le cierge s'en mêlant, le tribunal de Paris ouvrit 
une enquête contre sept Juifs notables de la ville. Les inculpés, 



EXPULSION DES JUIFS DE FRANCE EN 1394. 3ia 

soumis à la question par une commission composée d'ecclésias- 
tiques et de juristes, déclarèrent, sous l'influence de la douleur, 
qu'ils avaient conseillé à Denys Machault de retourner au judaïsme. 
En punition de ce crime, ils furent condamnés à être brûlés vifs. Le 
Parlement apporta une certaine atténuation à cette sentence, en 
décrétant que les coupables seraient fouettés sur trois places pu- 
bliques de Paris et resteraient en prison tant qu'on n'aurait pas 
retrouvé Denys Machault. Celui-ci retrouvé, on confisquerait leurs 
biens et on les chasserait de France. 

Cette affaire, racontée partout, prit des proportions énormes 
aux yeux du peuple, qui en voulut encore plus aux Juifs. Ecclé- 
siastiques et laïques demandèrent alors avec insistance au faible 
Charles VI et à ses conseillers d'expulser les Juifs de France. 
Enfin Charles VI céda et prononça un arrêt d'exil contre tous les 
Juifs de son royaume (17 septembre 1394). Cet arrêt fut promulgué, 
peut-être avec intention, le jour de l'Expiation, pendant que les 
malheureux Juifs étaient au temple, priant et jeûnant. Pour jus- 
tifier cette expulsion, qui était contraire à une clause de la con- 
vention intervenue entre les Juifs et le roi, on les accusa d'avoir 
outragé le christianisme et outrepassé leurs privilèges, en d'autres 
termes, d'avoir engagé un Juif baptisé à revenir à son ancienne foi 
et prélevé de trop gros intérêts. Il leur était interdit dorénavant 
de résider ou de séjourner dans aucune partie de la France, soit 
dans les pays de langue d'oïl ou dans les pays de langue d'oc. 

Voilà donc les Juifs condamnés encore une fois à quitter la 
France, quatre-vingt-dix ans après qu'ils en avaient été proscrits 
par Philippe le Bel. Charles VI les traita cependant moins dure- 
ment que son aïeul, il leur accorda un délai pour faire rentrer 
leurs créances, donna ordre au prévôt de Paris et aux gouverneurs 
des provinces de les protéger dans leurs biens et leurs personnes, 
et chargea des officiers de les accompagner jusqu'à la frontière 
pour les défendre contre toute attaque. Ils ne partirent de France 
qu'à la fin de 1394 ou au commencement de 1395. 

Bien des seigneurs et des villes protestèrent contre TexpulsioD 
des Juifs. Le comte de Foix ne laissa partir les Juifs de Pa- 
miers que sur Tordre exprès des officiers royaux. A Toulouse, il 
resta douze familles juives, et sept aux environs ; elles ne purent 



314 HISTOIRE DES JUIFS. 

sans doute continuer à y demeurer que par autorisation spéciale, 
li en resta également dans les territoires qui ne dépendaient pas 
directement de la couronne de France, dans le Dauphiné, dans 
une partie de la Provence, et dans la région d* Arles. Les papes 
aussi leur permirent de séjourner dans le Comtat-Venaissin, à 
Avignon et à Carpentras. 

Ceux des proscrits qui ne purent pas s*établir en France même 
se réfugièrent en Allemagne et en Italie. Très peu d'entre eux se 
rendirent en Espagne. Depuis les massacres de 1391, ce dernier 
pays n^offrait plus que peu de sécurité aux Juifs. Des communautés 
françaises tout entières allèrent se fixer dans les villes piémon- 
taises d*Asti, de Fossano et de Moncalvo, où elles purent conserver 
le rite spécial de leurs synagogues. Mais à la plupart des mal- 
heureux exilés on pouvait appliquer ces paroles du prophète 
Amos : a II fuit devant un lion et il se heurte contre un ours, il 
se précipite dans sa maison, s*appuie contre un mur, et voici qu'il 
est mordu par un serpent. » Partout où ils s'établissaient, ils 
avaient à subir des persécutions, provoquées très souvent par 
des Juifs renégats. 



CHAPITRE XII 

CONSÉQUENCES DE LA PERSÉCUTION DE 1391 
MARRANES ET APOSTATS — NOUVELLES VIOLENCES 

(1391-1420) 

Pendant les terribles massacres de 1391, des milliers de Juifs 
avaient accepté le baptême pour sauver leur vie ou celle d'êtres 
qui leur étaient chers, mais leur conversion n'était qu'apparente. 
Une fois chrétiens, ils ressentaient pour le judaïsme un amour 
peut-être plus profond encore qu'auparavant. Ce n'étaient pas, en 
effet, les clameurs sauvages et les excès sanglants des persé- 
cuteurs et encore moins le râle plaintif des malheureuses victimes, 
égorgées en si grand nombre sous leurs yeux, qui pouvaient faire. 



LES MARRANES. 315 

aimer le christianisme aux nouveaux convertis. Aussi, beaucoup 
d'cnlre eux se rendirent dans les pays maures voisins ou pas- 
sèrent la mer pour aller s'établir à Alger, a Maroc ou à Fez, 
dont les habitants étaient alors plus tolérants et plus équitables 
à regard des Juifs que les chrétiens et comprenaient quels im- 
portants services les nouveaux arrivants rendraient au pays par 
leur activité et leurs richesses. 

Le plus grand nombre avait cependant dû rester en Espagne.. 
Mais s*ils professaient en apparence le catholicisme, ils conti- 
nuaient à pratiquer en cachette les rites juifs, avec Tassentiment 
tacite des souverains de Castille, d'Aragon et de File Majorque, 
qui n'avaient nullement approuvé les violences exercées envers 
les Juifs pour les amener au baptême. Les autorités ne voyaient 
rien ou faisaient semblant de ne rien voir, et l'Inquisition ne fonc- 
tionnait pas encore en Espagne. Mais le peuple ne se trompait pas 
sur les sentiments intimes de ces convertis, il savait qu'au fond 
du cœur ils étaient restés attachés aux croyances de leurs an- 
cêtres, et il appelait ces nouveaux chrétiens Marranes ou « excom- 
muniés, damnés » ; il les haïssait encore plus que les Juifs. 

Il témoignait la même aversion pour une autre catégorie de 
convertis, qui, eux, étaient, au contraire, très contents d'avoir 
abandonné le judaïsme, estimant, dans leur avidité de jouir, que 
les plaisirs, les richesses et les honneurs valaient mieux que 
toute religion, ou se sentant heureux, dans leur scepticisme 
d'hommes lettrés, d'être délivrés de ce qu'ils considéraient comme 
des entraves. Cette classe de renégats qui, déjà avant leur apos- 
tasie, n'avaient plus aucun attachement pour le judaïsme et 
n'étaient restés juifs que par une sorte de pudeur, ceux-là étaient 
loin d'en vouloir à leurs persécuteurs de leur avoir imposé le 
baptême. Ils se couvraient du masque du christianisme, prati- 
quaient môme parfois leur nouvelle religion avec un zèle exagéré, 
sans être devenus ni plus croyants, ni meilleurs. Il s'en trouvait 
même parmi eux qui étaient assez lâches pour essayer de rendre 
ridicules le judaïsme et ses adeptes, ou pour porter contre leurs 
anciens coreligionnaires les plus odieuses accusations. Les Juifs 
que les persécutions n'avaient pas pu détacher de leur foi étaient 
raillés et calomniés en prose et en vers. C'est ainsi que Don Pedro 



316 HISTOIRE DES JUIFS. 

Ferrus, Juif baptisé, lança des traits sans nombre contre le rabbin 
et la communauté d'Alkala. 

Ces satires, dont les conséquences étaient souvent fâcheuses 
pour les Juifs, rendirent un service signalé à la poésie espagnole. 
Grâce à l'esprit caustique de quelques nouveaux chrétiens, cette 
poésie, jusqu'alors raide et solennelle, devint plus vive, plus alerte, 
pétillant de bonne humeur et de gaieté, comme autrefois la poésie 
néo-hébraïque en son beau temps. Car les Juifs convertis trou- 
vèrent peu à peu des imitateurs parmi les poètes chrétiens, qui 
s'approprièrent la manière et quelquefois les mots plaisants et 
les traits acérés de leurs modèles. A l'exemple du moine Diego, 
de Valence, apostat juif, qui mêlait des mots hébreux à ses satires 
contre les Juifs, le satirique chrétien Alphonse Alvarez de Villa- 
sandino, surnommé le « prince des poètes », émaillait très habi- 
lement ses poésies de termes spécialement juifs. Il se passait donc 
ce fait singulier qu'au moment où l'Espagne persécutait les Juifs, 
sa poésie se Judaïsait. Ainsi, les Juifs, en se baptisant, ne four- 
nirent pas seulement à la chrétienté des hommes de talent de 
tout genre, des écrivains, des médecins et des poètes, ils l'enri- 
chirent également de leurs biens et de leur esprit. 

Parmi les Juifs convertis, il s'en rencontra qui déployèrent ua 
vrai zèle de dominicain à faire des prosélytes, comme s'ils se 
sentaient isolés au milieu de leurs nouveaux coreligionnaires et 
avaient besoin d'attirer leurs anciens amis au christianisme pour 
se créer une société. C'est ainsi que le médecin apostat Astrue 
Raimuch de Fraga, auparavant un des plus fermes appuis du ju- 
daïsme, faisait une propagande chrétienne très active, sous le 
nom de Francisco Dioscarne. Il désirait surtout avec ardeur l'abju- 
ration d'un de ses jeunes amis, auquel il adressa une lettre en 
hébreu pour lui montrer dans quel état d'abaissement se trouvait 
le judaïsme et pour lui prouver la vérité des dogmes chrétiens. On 
ressent une impression assez étrange en lisant cette épitre, où 
l'on voit l'auteur employer des contons bibliques pour parler de la 
Trinité, du péché originel, de la Rédemption et de la Gène. L'ami 
auquel cette lettre était adressée y répondit par des faux-fuyants 
et en termes très modérés. Il savait qu'aux attaques les plus vio- 
lentes, les Juifs ne pouvaient répliquer qu'avec douceur, pour ne 



L'APOSTAT PAUL DE SANTA-MARIA. 317 

pas froisser la très vive susceptibilité de TÉglise et de ses ser- 
viteurs. Le poète satirique Salomon ben Reuben Bonfed ne prit 
pourtant pas tant de précautions; il répondit sans ménagement à 
Astruc-Francisco, en prose rimée. Pour s'excuser de prendre part 
à cette discussion, il dit qu'il y est intéressé comme Juif et qu'il 
n'a pas le droit de se taire devant ce parti pris évident de rendre 
obscures les choses les plus claires. Après avoir fait ressortir les 
côtés un peu singuliers de certains dogmes chrétiens, Bonfed ter- 
mine par cette remarque : « Vous torturez le texte de la Bible 
pour lui faire proclamer le dogme de la Trinité. Si vous aviez à 
prouver l'existence d'une quadrinité^ vous arriveriez aussi à la 
trouver dans les Saintes Écritures. » 

• Mais aucun des renégats juifs ne fit tant de mal à ses anciens 
coreligionnaires que Salomon Lévi, de Burgos, connu, comme chré- 
tien, sous le nom de Paul de Santa-Maria (né vers 1351-52 et 
décédé en 1435). Avant son baptême, il exerçait les fonctions de 
rabbin; il connaissait donc la Bible, le Talmud et la littérature 
rabbinique^ et il était très considéré pour sa piété. Esprit prudent 
et avisé, il savait quand il était de son intérêt de parler ou de se 
taire. Il était surtout vaniteux et ambitieux, et se sentait à l'étroit 
entre les quatre murs de son école; il fallait à son orgueil un 
théâtre plus vaste. Désireux d'être reçu à la cour et d'y jouer un 
rôle, il déployait une activité bruyante et menait une vie de grand 
seigneur, sortant dans des carrosses luxueux, accompagné d'une 
nombreuse escorte. Surviennent les massacres de 1391. Salomon 
Lévi prévoit qu'après ces événements il lui sera impossible, s'il 
reste juif, d'être jamais nommé à quelque emploi élevé. Il se 
décide donc, à l'âge de quarante ans, à recevoir le baptême et à 
le faire recevoir avec lui à son frère et à ses quatre fils. Pour tirer 
plus de profit de son abjuration, il fit accroire que c'était par con- 
viction qu'il s'était converti au christianisme. 

A cette époque, en dehors de l'état militaire, une seule carrière 
pouvait conduire promptement à une situation élevée ; c'était l'état 
ecclésiastique. Salomon ou plutôt Paul de Santa-Maria se rendit 
donc à l'Université de Paris pour y étudier la théologie chrétienne. 
Ses connaissances hébraïques lui furent très utiles en cette occur- 
rence. Peu de temps après, le rabbin juif fut ordonné prêtre catho- 



318 HISTOIRE DES JUIFS. 

lique. Il alla ensuite à Avignon, où I*orgueiileux et entêté cardinal 
Pedro de Luna venait d'être élu antipape sous le nom de Benoit XIII 
et où la lutte des deux pontifes lui offrait une occasion favorable 
pour intriguer et obtenir de Tavancement. Gr&ce à son habileté, 
son zèle et sa facilité de parole, Paul gagna les bonnes grâces du 
pape, qui voyait en lui un instrument qui pouvait lui être très 
utile. Nommé archidiacre et chanoine, Paul aspira à devenir 
évêque et même cardinal. Du reste, les circonstances étaient pro- 
pices, et le rabbin converti savait en profiter. Pour se faire valoir, 
il assura qu'il n'était pas un prêtre ordinaire, ayant une origine 
plébéienne, mais qu'il descendait de l'ancienne noblesse juive, de 
la tribu de Lévi, d'où était également sortie la Vierge Marie, et 
que pour cette raison il avait pris le nom de a Santa-Maria ». Sur 
la recommandation du pape, le roi de Castille, Henri III, le combla 
de faveurs. Son ambition trouva donc satisfaction. 

Une fois converti, Paul voulait également convertir ses anciens 
coreligionnaires. Il ne craignit même pas de faire des tentatives 
de prosélytisme auprès de deux des personnages les plus consi- 
dérables du judaïsme espagnol, auprès de Joseph Orabuena, mé* 
decin à la cour du roi de Navarre Charles UI et grand-rabbin des 
communautés de ce pays, et de Méïr Alguadès, grand-rabbin de 
Castille et médecin du roi Henri III. Voyant que ses efforts restaient 
vains, il se mit à diriger toutes sortes d'accusations contre leÀ 
Juifs pour provoquer contre eux de nouvelles persécutions. Sa 
conduite indigna même le cardinal de Pampelune et d'autres 
prélats, au point qu'ils lui intimèrent l'ordre de cesser ses ca- 
lomnies. Aveuglé par sa haine contre ses anciens coreligionnaires, 
ou craignant peut-être que Tun d'eux ne le supplantât dans les 
bonnes grâces du roi, il conseilla à Don Henri III de défendre 
l'accès des emplois publics non seulement aux Juifs, mais aussi 
aux nouveaux chrétiens. Même dans ses explications de la Bible, 
il manifestait sa malveillance pour le judaïsme et les Juifs. 
Ces agissements montraient aux Juifs que cet apostat était leur 
plus implacable ennemi, et les plus intelligents d'entre eux se 
préparèrent à se défendre contre lui. Mais la lutte était bien 
inégale. Les représentants du christianisme avaient une liberté 
de parole absolue, et, de plus, ils disposaient de la prison et des 



JOSUA BEN JOSEPH LORQUI. 319 

tortures pour faire triompher leurs idées, tandis que les Juifs 
étaieot obligés de voiler en quelque sorte ce qu'ils voulaient dire 
et d'employer toute sorte de circonlocutions pour ne pas blesser 
leurs dangereux adversaires. Aussi faut-il accorder toute son 
admiration à ces quelques Juifs qui eurent le courage, malgré les 
périls qu'ils savaient suspendus sur eux, de plaider publiquement 
et avec énergie la cause de leur religion. 

Les hostilités contre Paul de Santa-Maria furent ouvertes par 
le médecin Josua ben Joseph Lorqui, de Canis, un de ses anciens 
disciples. Dans une lettre écrite avec une feinte humilité et le 
respect apparent d'un élève pour son maître, Josua Lorqui porta 
des coups sensibles à Paul de Santa-Maria, et, sous prétexte d'ex- 
poser simplement ses doutes, il s'attaqua aux dogmes chrétiens. 
Au début de son épitre, il déclare que l'abjuration de son maître 
bien-aimé, qui lui a enseigné les vérités du judaïsme, l'a forte- 
ment surpris et troublé dans sa quiétude de croyant. Il lui parait 
impossible d'admettre, ajoute-t-il, qu'il se soit converti par am- 
bition ou par cupidité, encore moins par suite de doutes, puisqu'il 
a accompli rigoureusement toutes les pratiques de sa religion 
jusqu'au moment de son baptême. Aura-t-il peut-être été mû par 
la crainte de voir ces sanglantes persécutions faire disparaître la 
race juive? Il doit pourtant savoir que la plus grande partie des 
Juifs sont établis en Asie, où ils jouissent d'une assez grande indé- 
pendance, et qu'en supposant même qu'il plaise à Dieu de laisser 
périr les communautés juives des pays chrétiens, la race juive 
n'en continuera pas moins à fleurir ailleurs. Ce ne peut donc être 
que par conviction, et après un examen attentif du christianisme, 
que Paul a embrassé cette dernière religion. Il le prie, par con- 
séquent, de^ lui faire partager ses croyances en l'aidant à com- 
battre les doutes que sa raison lui suggère contre les dogmes 
chrétiens. 

Lorqui développe alors ses doutes avec une grande vigueur, 
et, dans son exposition, il ne cesse d'accabler Paul de ses traits 
acérés. Celui-ci y répondit, mais d'une façon évasive, sans oser 
s'attaquer de front aux arguments de Lorqui. 

Hasdaï Crescas entra également en lice pour défendre le 
judaïsme. Dans un ouvrage qu'il composa vers 1396, à Tinsti- 



■ I 

•si 



320 HISTOIRE DES JUIFS. 

gation de quelques amis chrétiens, et qui s*adressait bien plus 
aux chrétiens qu*aux Juifs, il examine les dogmes du christia- 
nisme au point de vue philosophique et montre combien il est 
difflcile de comprendre le péché originel, la Rédemption, la 
Trinité, Tlncarnation, etc. Il étudie aussi dans son livre les 
rapports de l'Ancien et du Nouveau Testament avec une' calme 
sérénité, sans avoir Tair de se douter que c'étaient là des 
questions brûlantes dont l'examen pouvait lui coûter la vie. 

Bien plus vive et plus mordante était une autre œuvre de 
polémique, qu'un Juif converti, qui était revenu au judaïsme, 
publia à cette époque contre ceux des nouveaux chrétiens qui 
attaquaient lâchement leurs anciens coreligionnaires. Le nom juif 
de l'auteur de cette satire était Isaac ben Moïse, mais il est plutôt 
connu sous le nom de Profiat Duran et surtout sous celui 
diEfodi. Médecin, astronome, historien, ce savant fut contraint, 
pendant les. persécutions sanglantes de 1391, d'accepter le 
baptême, en môme temps que son ami David En-Bonet Buen 
Ciorn. Plus tard, tous deux résolurent de se rendre en Palestine 
pour y retourner au judaïsme et faire pénitence de leur apostasie. 
Après avoir mis ses affaires en ordre, Profiat Duran partit pour 
un port du sud de la France, aQn d'y attendre son ami. Mais celui- 
ci ne vint pas. Circonvenu par le renégat Paul de Santa-Maria, il 
écrivit à Profiat Duran qu'il était décidé de rester chrétien, engagea 
son ami à suivre son exemple, et célébra en termes enthousiastes 
la haute valeur du christianisme et les vertus de Paul de Santa- 
Maria. Profiat Duran lui adressa une réponse qui est un petit 
chef-d'œuvre de malice et de fine ironie. Il a l'air de lui donner 
raison sur tous les points, et à chaque paragraphe reviennent ces 
mots, comme un refrain : « N'imite pas tes aïeux » {Al tehi ha- 
aiotéka). Bien des chrétiens se sont trompés sur l'intention réelle 
de l'auteur et ont pris sa réplique, qu'ils citent sous le titre i'Alteca 
Boteca, pour une plaidoirie en faveur du christianisme. 

Sous prétexte de démontrer les erreurs de la religion juive, 
Profiat Ouran, dans sa réponse, met à nu avec une rigueur impi- 
toyable les points faibles du christianisme, accumulant en quel- 
ques lignes concises tous les arguments fournis par la logique, la 
philosophie et la Bible contre quelques-uns des dogmes chrétiens. 



PROFIAT DURAN. 321 

Il y prend également à partie Paul de Santa-Maria, dont En-Bouet 
lui avait fait un éloge pompeux : a  t*entendre parler de lui, lui 
dit-il, il me semble que Paul a des chances de devenir pape, mais 
tu ne m'annonces pas s'il sera nommé à Rome ou à Avignon » 
(allusion ironique à la rivalité des deux papes). 11 continue 
ainsi : « Tu le loues d'avoir fait exempter des femmes et des 
enfants juifs de Tobligation de porter des signes distinctifs. 
Annonce celte heureuse nouvelle aux femmes et aux enfants. Pour 
moi, j*ai entendu dire qu'il a dirigé d'odieuses accusations contre 
les Juifs et que le cardinal de Pampelune s'est vu forcé de lui 
imposer silence. Tu émets aussi l'espoir que ton cher maître Paul 
sera bientôt nommé évêque et aura le chapeau de cardinal. Je 
partage ta joie, car je prévois que, grâce à lui, toi aussi tu seras 
revêtu de dignités ecclésiastiques. » A la fin de la lettre, Profiat 
Duran quitte son ton sarcastique, pour parler avec une sévère 
gravité; il conseille à son ami de ne pas porter comme chrétien le 
nom de son père, qui, s'il était encore en vie, préférerait certaine- 
ment voir son fils mort plutôt que renégat. Cette satire, répandue 
à profusion, produisit une profonde sensation, à tel point que le 
clergé, une fois qu'il en eut reconnu le vrai caractère, en fit recher- 
cher tous les exemplaires pour les brûler. 

Sur les conseils de Hasdaï Crescas, qui lui avait confié autrefois 
l'instruction de ses enfants, Profiat Duran composa encore un autre 
ouvrage contre le christianisme, non plus sur le ton de l'ironie, 
mais avec le calme et la sérénité de l'historien. Comme il connais- 
sait le Nouveau Testament et l'histoire de l'Église, il put montrer 
combien le caractère de la religion chrétienne avait été dénaturé 
depuis sa fondation. 

Protégé par l'antipape Benoît XIII, d'Avignon, Paul de Santa- 
Maria s'éleva assez rapidement aux plus hautes dignités, il fut 
nommé évêque de Carthagène, chancelier de la Castille, et, enfin, 
conseiller intime du roi Don Henri III. Pourtant il ne réussit pas 
à irriter le roi contre les Juifs. Don Henri avait deux médecins 
juifs, auxquels il accordait une confiance absolue : Don Méïr 
Alguadès, qui était également versé dans la connaissance de i'astro- 
nomieet de la philosophie, et que le roi plaça comme grand-rabbin 
à la tête des communautés de la Castille, et Don Moïse Carçal, qui 
IV. 21 



322 HISTOIRE DES JUIFS. 

était poète et chanta en de beaux vers castillans la naissance, 
impatiemment attendue, de Tiiéritier du trône de Castille. Du 
reste, pendant le règne de Henri Ili, qui fut pour les Juifs comme 
une accalmie entre deux orages, la civilisation juive eut encore en 
Espagne quelques représentants remarquables. 

Profiat Duran réussit, on ne sait par quels moyens, à se faire 
pardonner son abjuration par ses anciens coreligionnaires et à se 
maintenir en Espagne ou à Perpignan ; il eut également la bonne 
fortune de n'être pas persécuté par les chrétiens pour son expo- 
sition ironique de leurs dogmes. Ses œuvres sont assez nom- 
breuses. Il commenta le « Guide » de Maïmonide et quelques tra- 
vaux d'ibn Ezra, composa des ouvrages sur les mathématiques et 
le calendrier, et écrivit Thistoire des persécutions subies par 
les Juifs depuis le xiii® siècle. Mais son meilleur livre est sa gram- 
maire hébraïque. 

Son contemporain Hasdaï Crescas avait une intelligence d'une 
envergure plus ample que la sienne. Penseur profond, il savait 
s'élever au-dessus des détails d'un problème pour n'en voir que 
l'ensemble. Déjà avancé en âge et le cœur torturé parle spectacle 
des violences commises envers les Juifs et par le chagrin d'avoir 
vu périr son fils dans un massacre, il résolut d'étudier dans un 
vaste ouvrage les différents côtés du judaïsme, ses pratiques 
comme ses doctrines, et de montrer que les divers éléments de 
cette religion, qui s'étaient peu à peu désagrégés, devaient rester 
réunis pour se compléter les uns les autres. Ce plan témoigne 
autant en faveur de sa remarquable érudition que de la netteté 
de son esprit. Il ne put malheureusement pas le réaliser, car 
la mort semble l'avoir surpris quand il eut achevé la partie phi- 
losophique ou l'introduction de cet immense travail. 

Dans cette introduction, Hasdaï Crescas étudie d'abord les fon- 
dements de la religion en général : l'existence de Dieu, son omni- 
science, la Providence, le libre arbitre, la raison d'être de l'uni- 
vers; puis il examine les doctrines particulières du judaïsme, ses 
enseignements relatifs à la création du monde, à l'immortaUté de 
rame et au Messie. Son esprit net et lucide lui fit découvrir rapi- 
dement les points faibles de la philosophie aristotélicienne, telle 
que la comprenait le moyen âge. Aussi l'admirait-il moins que ses 



IDÉES PHILOSOPHIQUES DE HASDAÏ CRESCAS. 323 

prédécesseurs, et il eut le courage de démolir Tédiflce consi- 
dérable élevé par Maïmonide d'après les principes d'Aristote. Il 
porta aussi des coups sensibles à la philosophie scolastique, dont 
il connaissait toutes les subtilités. 

Dans la pensée de Crescas, la philosophie de son temps était 
engagée dans une voie difficile et dangereuse, tandis que le ju- 
daïsme était établi sur des fondements inébranlables, et il défen-^ 
dait ardemment sa religion contre les objections des philosophes. 
Comme il attribuait à Dieu une omniscience sans limites, il fut 
amené à émettre une assertion assez téméraire, à savoir que 
Thomme n'est pas absolument libre dans ses actes, que tout ce 
qui arrive est Teffet nécessaire, fatal, d'une cause, et que chaque 
cause, y compris la cause première, a forcément ses consé- 
quences. Pour lui, la volonté de l'homme n'est pas libre, mais se 
trouve forcément influencée par un ensemble de causes et d'effets 
antérieurs. Et pourtant il admet que les hommes méritent des 
récompenses et des punitions, même s'ils ne sont pas tout à fait 
libres, parce que, selon lui, le mérite ou le démérite ne dépend 
pas de Yacte, mais de Yintention. Quoique le bien ou le mal que 
nous accomplissons soit la conséquence forcée d'un ensemble de 
circonstances indépendantes de la volonté humaine, nous mé- 
ritons quand même une récompense ou un châtiment, selon 
Crescas, pour la pensée que nous avons eue d'être bons ou 
méchants. 

Enfin, pour notre philosophe, le bien suprême que doit pour- 
suivre l'homme et qui est la raison d'être de la création, c'est la 
perfection morale ou la félicité éternelle, bien qu'il peut atteindre 
€n éprouvant pour Dieu uu amour sincère. Cet amour naît dans 
le cœur humain sous l'influence de toute religion, et surtout du 
judaïsme. Hasdaï Crescas qui, le premier, établit une distinction 
entre la religion en général et les religions particulières, comme 
le judaïsme et le christianisme, réduisit les treize articles de foi 
de Maïmonide à huit, prétendant avec raison que ce dernier a 
compté comme articles de foi spéciaux au judaïsme des vérités ' 
admises par toutes les religions. 

A côté de ProQat Duran et de Hasdaï Crescas, il faut encore 
mentionner un autre écrivain juif, Méïr Alguadès, grand-rabbin 



324 HISTOIRE DES JUIFS. 

de Castille. Entre deux persécutions, il traduisit en hébrea 
l'a Ethique » d*Âristote. II fit cette traduction d'après un texte latin, 
parce que les savants juifs de l'Espagne n'étaient plus très fami- 
liarisés, à cette époque, avec la langue arabe. Alguadès publia ce 
travail à l'instigation et peut-être avec la collaboration d'un per- 
sonnage considérable de Saragosse, Don Salomon Benveniste iba 
Labi de la Caballaria, dont le fils eut le courage, en un temps de 
sanglantes violences, de défendre le judaïsme avec une ardeur 
de conviction et une énergie inébranlables, et dont plusieurs 
parents abjurèrent le judaïsme et devinrent les adversaires im- 
placables de leurs anciens coreligionnaires. 

Les temps étaient, en effet, devenus durs pour les Juifs d'Es- 
pagne, et beaucoup d*entre eux n'eurent pas la force morale né- 
cessaire pour persister dans la foi de leurs pères. Tant que le 
jeune roi Don Henri III occupa le trône de Castille, la situation 
resta supportable. Mais elle empira après la mort de ce sou- 
verain (1406). L'héritier du trône, Juan II, avait deux ans, et la 
reine mère, Catalina (Catherine) de Lancastre, à qui fut confiée la 
régence, était une jeune femme capricieuse, hautaine, dévote, se 
laissant entièrement dominer par ses favorites. Elle avait pour 
co-régent l'infant Don Ferdinand (plus tard roi d'Aragon), qui était 
d'un caractère doux et prudent, mais obéissait aveuglément au 
clergé. Enfin, parmi les conseillers du royaume se trouvait Tapostat 
Paul de Santa-Maria, Tennemi acharné des Juifs. Nommé par le 
défunt roi. Don Henri III, exécuteur testamentaire et précepteur 
du jeune prince, Paul jouissait d'une très grande influence 
dans le conseil de régence. Belle perspective pour les Juifs de 
Castille! Leurs craintes ne se réalisèrent que trop vite. La cour 
ne tarda pas à leur témoigner de la malveillance et à faire prendre 
contre eux des mesures humiliantes. 

En effet, en 1408 parut, au nom du jeune roi, un édit qui re- 
mettait en vigueur tous les paragraphes du recueil des lois 
d'Alphonse le Sage qui étaient hostiles aux Juifs. « Comme l'accès 
des Juifs aux emplois publics, dit cet édit, fait du tort au chris- 
tianisme et à ses adeptes, il faut les en éloigner. » Aussi tout Juif 
qui acceptait une fonction de la part d'un noble ou d'une ville 
était-il passible d'une amende s'élevant au double de ce que cette 



MORT DE MÉIR ALGUADÈS. 325 

fonction lui rapportait, et si sa fortune ne suffisait pas pour payer 
Tamende, on confisquait d*abord tous ses biens et, de plus, il était 
condamné à recevoir cinquante coups de lanière. On reconnaît 
dans cette loi l'infiuence de Paul de Santa-Maria. Ce renégat con- 
naissait les points vulnérables des Juifs espagnols, il savait qu'il 
s*en trouverait parmi eux qui ne reculeraient pas devant Tapos- 
tasie pour conserver leurs dignités, et que ceux qui resteraient 
fidèles à leur foi ne tarderaient pas, une fois exclus de la société 
chrétienne et de toute participation à la vie publique, à déchoir 
6t à perdre tout crédit. 

Mais Paul de Santa-Maria poursuivait particulièrement de sa 
haine Méïr Alguadès, médecin du défunt roi, peut-être parce que 
ce savant avait servi de trait d'union entre les différents polé- 
mistes juifs qui avaient démasqué et raillé l'apostat. Pour perdre 
Alguadès, il le fit impliquer dans un procès criminel intenté à un 
Jui^ de Scgovie. Pendant que la reine mère séjournait avec son 
fils dans cette ville, un Juif fut, en effet, accusé d'avoir acheté une 
hostie pour la profaner. Terrifié par les miracles qu'elle opérait, 
il l'aurait rendue au prieur d'un couvent. L'évêque Juan Velasquez 
de Tordesillas, voulant donner une très grande importance à cette 
affaire, fit emprisonner plusieurs Juifs, et parmi eux Alguadès, 
comme complices du principal accusé. Sur Tordre de la régente, 
Alguadès et les autres inculpés furent mis à la question et avouè- 
rent le sacrilège qu'on leur imputait. On répandit même le bruit 
<iue, sous l'action de la torture, Alguadès aurait affirmé que Don 
Henri III n'était pas mort de mort naturelle, mais que lui l'avait 
empoisonné. Quoiqu'il fût de notoriété publique que le roi avait 
été débile et maladif dès son enfance, Alguadès, à qui les juges 
avaient sans doute posé cette question d'empoisonnement pendant 
qu'on le torturait, fut déclaré coupable du meurtre du roi et 
condamné à un horrible supplice : on lui arracha membre par 
membre. Ce tribunal ordonna d'infliger le même supplice à ses 
co-accusés et de transformer une synagogue en église. 

Les maux dont souffraient alors les Juifs d'Espagne, et qui 
n'étaient que le prélude des plus sombres événements, favorisèrent 
i'éclosion de nouvelles rêveries messianiques, qui, comme précé- 
demment . prirent naissance dans des esprits mystiques. En ce 



326 HISTOIKE DES JUIFS. 

temps, la Cabbale avait des adeptes actifs et convaincus, qui la 
propageaient avec succès parmi les Juifs. Trois surtout d'entre 
eux étaient particulièrement remuants : Abraham de Grenade, 
Schem Tob ben Joseph et Moïse Botarel. 

D'après Abraham de Grenade, qui florissait vers 1391-1409, 
quiconque n'adorait pas Dieu à la manière des cabbalistes n'était 
pas un vrai croyant et péchait par ignorance. Il affirmait aussi 
que si tant de Juifs instruits avaient accepté le baptême pendant 
les massacres de 1391, c'est parce qu'ils s'étaient occupés de 
science et avaient négligé la Cabbale. Du reste, il prétendait que 
ces nombreuses abjurations et les violences exercées contre les 
Juifs indiquaient l'arrivée des temps messianiques et annonçaient 
avec certitude une prochaine délivrance. 

Pour Schem Tob ben Joseph ibn Schem Tob (décédé en 1430), 
c'étaient les philosophes juifs, y compris Maïmonide etGersonide, 
qui avaient égaré les Juifs, les avaient écartés de la vraie foi 
et les avaient rendus incapables de supporter les épreuves pour 
leur religion. Dans un ouvrage intitulé Emounot, il attaque avec 
violence ces philosophes et, en général, Tétude de la philosophie» 
et il proclame gravement que pour Israël, le salut ne peut venir 
que de la Cabbale, qui seule enseigne la vérité et est dépo- 
sitaire des anciennes traditions juives. 

Si ces deux cabbalistes n'étaient pas de profonds penseurs, ils 
avaient, du moins, le mérite d'être honnêtes et convaincus. Tout 
autre était leur collègue. Moïse Botarel, de Cisneros, dans la Cas- 
tille. Il comptait sur la crédulité de ses coreligionnaires pour se 
faire accepter comme prophète et même comme Messie, annonçant 
avec fracas qu'au printemps (de l'année 1393) des miracles seraient 
opérés qui amèneraient la délivrance définitive d'Israël. Plus tard, 
il composa un ouvrage où Ton ne trouve que mensonges et im- 
posture. Orgueilleux et vantard, il publia des lettres adressées à 
tous les rabbins, où il se déclare prêt à résoudre toutes les diffi- 
cultés de la Bible et du Talmud et à éclaircir tous les doutes^ et où 
il prend le titre de chef du Grand Synhédrin. Il parait que Hasdaï 
Crescas lui-même, malgré sa haute et claire intelligence, eut foi 
dans les paroles de Botarel et parla de lui dans la synagogue 
comme d'un rédempteur. Celte agitation semble avoir pris fin 



L'APOSTAT JÉRÔME DE SANTA-FÉ. 327 

d'une façon si pitoyable que les écrivains juifs eurent honte d'en 
parler longuement. 

Du reste, les événements d'Espagne donnaient le plus cruel 
démenti à ces annonces de prochaine délivrance. La population 
juive avait déjà pour adversaires, dans ce pays, les bourgeois et les 
nobles, jaloux de son bien-être, les ecclésiastiques, désireux de 
faire montre de zèle religieux, les renégats, qui espéraient faire 
croire à la sincérité de leur conversion en manifestant leur haine 
pour leurs anciens coreligionnaires. A tous ces ennemis vinrent 
se joindre, au commencement du xv® siècle, trois autres persé- 
cuteurs, un Juif baptisé, un moine domin^Bain et un pape, qui 
firent aux Juifs le plus grand mal. Ces trois nouveaux adversaires, 
Josua Lorqui, Fray Vincent Ferrer et Pedro de Luna, connu 
comme antipape sous le nom de Benoît XIII, firent verser des 
larmes de sang aux malheureux Juifs d'Espagne. 

Josua Lorqui d'Alcafiiz, qui, après son abjuration, prit le nom 
de Jérôme de Santa-Fé et fut attaché comme médecin à la per- 
sonne du pape d'Avignon, Benoît XIII, n'épargna rien, à l'exemple 
de Paul de Santa-Maria, pour rendre suspects ses anciens coreli- 
gionnaires ou les attirer au christianisme. Vincent Ferrer, cano- 
nisé par l'Église, était un de ces moines ascétiques pour qui la 
terre est et doit être une vallée de pleurs. Par l'austérité de ses 
mœurs, son mépris pour les richesses et son humilité, il formait 
un contraste saisissant avec le clergé régulier et séculier de son 
époque. Comme il voyait régner dans la chrétienté, parmi les 
laïques comme parmi les ecclésiastiques, un certain relâchement 
dans les mœurs et de la tiédeur dans la foi, il pensait que la fln 
du monde était proche et qu'il ne restait qu'un seul moyen de 
sauver l'humanité : c'était de convertir tous les hommes sans 
exception au christianisme, et de leur faire mener à tous une vie 
de mortifications. Accompagné d'une troupe de fanatiques, il tra- 
versait les divers pays, se flagellant tout nu en pleine rue et exci- 
tant la foule à l'imiter. Plein de fougue, éloquent et doué d'une 
voix sympathique et vibrante, il savait remuer les masses. Qu'il 
racontât en sanglotant la Passion de Jésus ou qu'il annonçât 
la destruction prochaine de l'univers, il arrachait des larmes à 
tous les assistants et exerçait sur leur volonté une domination 



328 HISTOIRE DES JUIFS. 

absolue. Ce qui le graDdIssai.t eucore aux yeux de la foule, c*est 
qu*il avait abaDdonné une situation élevée à la cour papale pour 
parcourir le pays pieds nus, en simple moioe flagellant. Malheu- 
reusement, par une vraie aberration de Tesprit, Vincent Ferrer 
croyait sauver Thumanité en prêchant la violence et le meurtre. 

Au lieu de s'attaquer aux abus qui régnaient alors dans l'Église^ 
comme l'avaient fait Wiclef et d'autres réformateurs^ Ferrer tourna 
toute sa colère contre les Juifs et les hérétiques. Par la plume et 
la parole il entreprit une croisade implacable contre les Juifs, et 
la continua pendant de nombreuses années. Il dirigea d'abord ses 
attaques contre les nouveaux chrétiens, qu'il accusait de n'être 
pas assez fervents. Dans la crainte de se voir appliquer le terrible 
châtiment réservé aux relaps, peut-être aussi en partie sous 
l'impression de l'éloquence enflammée du dominicain, bien des 
Marranes firent publiquement pénitence. Encouragé par ce premier 
succès, qui lui apparaissait comme un triomphe sérieux pour 
rÉglise, Ferrer espérait réussir à amener tous les Juifs au chris- 
tianisme. Il jouissait d'une très grande influence auprès des rois 
d'Espagne, parce que plus d'une fois, pendant les temps de trou- 
bles et de guerres civiles, il était parvenu à apaiser des émeutes 
populaires par la seule action de l'autorité qu'il exerçait sur la 
foule. Il lui fut donc facile d'obtenir de la famille royale l'auto- 
risation de prêcher dans les synagogues et les mosquées, et de 
contraindre Juifs et musulmans à venir écouter ses prédications. 
La croix à la main et un rouleau de la Loi sur le bras, au milieu 
d'une escorte de flagellants et d'hommes d'épée, il invitait les 
Juifs, a d'une voix terrible », à accepter le baptême. 

Son action néfaste ne tarda pas à se faire sentir parmi les Juifs 
de Castille. Peu de temps après son apparition à la cour (1412), 
la régente Donna Catalina, d'accord avec l'infant Don Ferdinand et 
Paul de Santa-Maria, promulgua, au nom de Tenfant-roi Juan II, 
un édit en vingt-quatre articles destiné à appauvrir les Juifs, à 
les humilier et à les abaisser, et à provoquer ainsi leur conversion 
au christianisme. 

En vertu de cet édit, ils étaient dorénavant obligés de demeurer 
dans des quartiers spéciaux (juderias), qui ne pouvaient avoir 
qu'une seule porte pour l'entrée et la sortie; il leur était interdit 



LOIS RESTRICTIVES CONTRE LES JUIFS DE CASTILLE. 329 

d'exercer des professions manuelles, de pratiquer la médecine, 
d'avoir des relations d'affaires avec les chrétiens , de prendre 
des chrétiens à leur service, même pour le jour de sabbat, et 
d'occuper un emploi public quelconque. On leur enleva leur juri- 
diction particulière. Quelques articles de Tédit réglaient la façon 
dont ils devaient s'habiller. Ils ne pouvaient plus porter le cos- 
tume du pays ni se revêtir d'étoffes riches, sous peine d'une 
amende considérable; en cas de récidive, ils s'exposaient à un 
châtiment corporel et même à la confiscation de leurs biens. Le 
port des armes leur fut également défendu. Par contre, le port 
de la rouelle, en étoffe rouge, était très rigoureusement exigé. Un 
Juif se faisait-il enlever la barbe ou couper les cheveux un peu 
court, il était puni de cent coups de lanière. II lui était enfin in- 
terdit de se laisser donner par écrit ou verbalement le titre de 
Don (Monsieur), ou de quitter une ville pour aller s'établir dans 
une autre. Les malheureux Juifs n'avaient pas même la faculté 
de se dérober par l'émigration à ces humiliations. Ceux qu'on 
surprenait en train d'émigrer perdaient tous leurs biens et deve- 
naient serfs du roi. La noblesse et la bourgeoisie étaient menacées 
de sévères châtiments dans le cas où elles accorderaient leur pro- 
tection à un Juif. 

Cet édit, dont la cruauté rafQnée laisse deviner encore une fois 
l'intervention de l'apostat Paul de Santa-Maria, fut exécuté avec 
la plus stricte rigueur. Un contemporain, Salomon Alami, en décrit 
les effets désastreux : « Les riches habitants des palais, dit-il, 
^ont confinés dans des coins obscurs, dans de misérables huttes. 
On nous force de remplacer nos somptueux et élégants vêtements 
par des guenilles, pour nous vouer au mépris et à la raillerie. Nous 
ne pouvons plus nous faire couper la barbe, et nous avons l'air 
de gens en deuil. Les personnages considérables qui avaient la 
ferme des impôts sont réduits à la pauvreté, parce qu'ils ne con- 
naissent aucun métier qui leur permette de gagner leur vie. 
Les ouvriers eux-mêmes ne peuvent plus se nourrir. La misère 
est générale. Des enfants meurent sur le sein de leur mère, faute 
de nourriture. » 

Telle était la situation des Juifs quand Ferrer commença à prê- 
cher le christianisme dans les synagogues, affirmant à ses audî- 



330 HISTOIRE DES JUIFS. 

tours que d'un côté ils trouveraient sécurité, honneurs et di- 
gnités, et de l'autre des souffrances sur cette terre et la damnation 
dans l'autre monde. Fanatisée par ces prédications, la populace 
donnait souvent raison aux avertissements du farouche domini- 
cain en se ruant sur les Juifs. Les maux augmentaient pour ces 
malheureux et l'avenir leur apparaissait sous les couleurs les 
plus sombres. Que faire? Se rendre dans un autre pays? On a vu 
plus haut que Témigration leur était interdite sous les peines les 
plus sévères. Quoi d*étonnant alors que, pour échapper à ces 
souffrances, les plus faibles d'entre eux se convertissent? Aussi, 
dans de nombreuses communautés, partout où Vincent Ferrer 
était allé prêcher, bien des Juifs acceptèrent le baptême. Les 
nouveaux convertis de Salamanque prirent même le nom de Vin- 
centinois. Beaucoup de synagogues furent transformées en églises. 
Pendant les quatre mois que Vincent Ferrer séjourna en Castille 
(décembre 1412 — mars 1413), il fit tant de mal aux Juifs qu'ils 
ne purent plus s'en relever. 

Appelé en Aragon, où plusieurs prétendants se disputaient la 
couronne, il réussit à faire nommer roi de ce pays l'infant cas- 
tillan Don Ferdinand (juin 1414), qui, en récompense de ses ser- 
vices, s'empressa de le prendre pour confesseur et directeur de 
conscience et se mit à sa disposition pour réaliser ses désirs dans 
l'Aragon. Dn des vœux les plus chers de Vincent était naturelle- 
ment la conversion des Juifs aragonais. Ceux-ci aussi, comme 
leurs coreligionnaires de Castille, furent obligés d'aller entendre 
prêcher le moine dominicain, et dans bien des communautés, à 
Saragosse, Daroque, Tortose, Valence et Majorque, les abjurations 
furent nombreuses. On estime à vingt mille le nombre des Juifs 
de Castille et d'Aragon qui, plus par contrainte que de leur plein 
gré, acceptèrent le baptême à la suite des prédications de Vin- 
cent Ferrer. 

Jaloux, sans doute, du succès de Ferrer, l'antipape Benoît XIII 
entreprit, à son tour, avec le concours de l'apostat Josua Lorqui 
ou Jérôme de Santa-Fé, son médecin, de faire des prosélytes. 
Quoique déclaré schismatique, hérétique et parjure parle concile 
général de Pise, il était cependant reconnu comme pape dans la 
péninsule ibérique, et il espérait confondre ses ennemis et se 



LE COLLOQUE DE TORTOSE. 331 

relever avec éclat aux yeux de la chrétienté en amenant, par se» 
efforts, la conversion en masse des Juifs d'Espagne. 

Dans ce but, et de concert avec le roi Don Ferdinand, il fit con- 
voquer (fin de Tannée 1412) les plus savants rabbins et écrivains 
juifs d'Aragon à un colloque religieux, à Tortose. A cette réunion, 
Josua Lorqui devait leur démontrer par le Talmud que le Messie 
était déjà arrivé et qu'il s'était incarné dans Jésus. La cour papale 
voulait surtout convertir au christianisme les Juifs éminents 
de TAragon, persuadée que les chefs une fois convertis, la foule 
suivrait d'elle-même. Ce fut Jérôme de Santa-Fé qui dressa la liste 
des personnes qu'on devait convoquer; ceux qui s'abstenaient 
s'exposaient à être sévèrement punis par le pape ou le roi. Vingt- 
deux Juifs des plus considérables d'Aragon se. présentèrent à ce 
colloque, ayant à leur tête le poète et médecin Don Vidal Ben- 
veniste ibn Labi (Ferrer), de Saragosse, fils de Salomon de la 
Caballaria, et issu, par conséquent, d'une famille de vieille no- 
blesse juive. On trouvait encore parmi eux Joseph Albo, de Monreal, 
disciple de Hasdaï Crescas et philosophe très pieux; Zerahya 
Hallévi Saladin, de Saragosse^ traducteur d'un ouvrage de philo^ 
Sophie arabe; Astruc Lévi, de Daroque, homme très considéré de 
ses contemporains, et Bonastruc, de Girone, que le pape avait 
fait convoquer d'une manière particulièrement pressante. 

Ces représentants du judaïsme aragonais possédaient tous une 
culture générale assez grande, et leur chef. Don Vidal, parlait 
bien le latin. Mais il leur manquait cette fermeté de caractère et 
celte force d'âme qui en imposent à l'ennemi le plus acharné, et 
qui inspirèrent à Nahmani des accents si dignes et si fiers, quand 
il défendit seul la cause du judaïsme contre deux adversaires 
implacables, le dominicain de Penaforte et le renégat Pablo 
Christiani. C'est que les persécutions et les humiliations répétées 
avaient abattu le courage des plus vaillants. A l'heure des épreuves, 
cette élite du judaïsme aragonais ne sut pas s'élever à la hauteur 
de sa mission. Quoiqu'ils se fussent entendus entre eux, avant 
le colloque, pour s'exprimer avec modération mais avec fermeté, 
et pour marcher toujours d'accord, ils ne tardèrent pas à se 
diviser et à donner prise sur eux. 

Sur l'ordre du pape, Jérôme établit un programme pour ce 



332 HISTOIRE DES JUIFS. 

iîolloque. On devait d'abord essayer de prouver par le Talmud et 
d'autres écrits rabbiniques que le Messie était venu dans la per- 
sonne de Jésus. Si cette première argumentation n'amenait pas la 
M^onversion en masse des Juifs, comme on s'en flattait à la coar 
du pape, il faudrait attaquer violemment le Talmud, déclarer 
qu'il contient toute sorte d'abominations et que son enseignement 
«eul encourage les Juifs à persister dans leurs erreurs. Ce plan 
une fois arrêté, Jérôme de Santa-Fé composa un ouvrage pour dé- 
montrer, par des extraits de livres juifs, que Jésus est vraiment 
Je Messie. Cet ouvrage, où l'on reconnaît à la fois l'influence du 
Talmud et des Pères de l'Église, fut examiné et approuvé par le 
pape et les cardinaux, et utilisé pour diriger la discussion. 

Cette controverse, une des plus extraordinaires qu'on con- 
naisse, se prolongea, avec maintes interruptions, pendant vingt 
-et un mois (février 1413 — 12 novembre 1414) et occupa 
soixante-huit séances. Quand les notables juifs furent amenés 
devant le pape Benoît XIII (6 février 1413) et invités à faire con- 
signer leurs noms dans un procès- verbal, ils eurent peur; ils 
<jroyaient qu'il y allait de leur vie. Le pape les tranquillisa, leur 
disant que c'était une pure formalité. Du reste, à cette audience 
il les traita avec une certaine bonté, les rassurant et leur décla- 
rant qu'il ne les avait convoqués que pour savoir si réellement le 
Talmud reconnaissait Jésus comme Messie, et les autorisant à 
parler librement. Il désigna ensuite une demeure pour chacun 
•d'eux et ordonna qu'on eût soin d'eux. Agréablement surpris de 
<îet accueil bienveillant , plusieurs des notables étaient déjà tout 
rassurés sur le résultat final de ce colloque. Ils connaissaient 
mal leurs persécuteurs. 

Le lendemain de cette audience, on entama la controverse. 
A leur entrée dans la salle des séances, les notables juifs furent 
fortement impressionnés. Devant eux se tenait le pape dans ses 
magnifiques vêtements pontificaux, assis sur un trône élevé, et 
entouré des cardinaux et des hauts dignitaires de l'Église, et dans 
la salle, près de mille assistants, appartenant aux plus hautes 
<îlasses de la société. Au milieu de cette assistance imposante et 
sûre de sa force, ils se sentaient vaincus avant d'avoir lutté. Le 
pape, en ouvrant la séance, adressa une allocution aux Juifs pour 



LE COLLOQUE DE TORTOSE. 333 

leur déclarer qu'il ne s'agirait pas, dans ce colloque, d*examiner 
la vérité du judaïsme ou du christianisme. Pour lui, la supériorité 
de cette dernière religion était au-dessus de toute contestation. 
La controverse ne devait porter que sur un seul point, à savoir si 
vraiment le Talmud présente Jésus comme Messie. 

Quand Benoît XIII lui eut donné la parole, Jérôme, après avoir 
baisé le pied du pape, fit un discours prolixe où il entremêlait des 
subtilités juives, chrétiennes et même scolastiques. Don Vidal Ben- 
veniste, choisi par Içs notables pour être leur principal interprète, 
lui répondit par un discours latin qui lui attira les compliments- 
du pape, et où il fit ressortir la malveillance de Jérôme qui, avant 
tout examen, adressait des menaces à lui et à ses collègues. A la 
fin de cette première séance, les notables prièrent le pape de les- 
dispenser de continuer la controverse. Naturellement, le pape s'y 
refusa et les invita à revenir le lendemain. 

Le même jour encore, les notables juifs et toute la communauté 
de Tortose se rendirent anxieux à la synagogue, pour implorer 
Dieu de leur venir en aide, lui qui avait si souvent secouru leurs 
ancêtres, de leur inspirer des pensées justes et de ne leur faire- 
prononcer aucune parole qui pût froisser leurs adversaires. Dans 
un discours qu'il prononça à cette occasion, Zerahya Hallévi Sa- 
ladin se fit l'interprète des sentiments de crainte qui animaient 
toute l'assemblée. 

Au début, on discutait dans des termes presque amicaux. LeS' 
séances étaient fréquemment présidées par Benoit XIII. Mais 
quand les princes eurent convoqué un concile à Constance pour 
se prononcer au sujet des trois papes alors en fonctions, des préoc- 
cupations personnelles obligeaient souvent Benoit XIII à s'ab- 
senter. C'était alors le général des dominicains ou le chef de la 
cour papale qui présidait. 

Les arguments exposés par Jérôme de Santa-Fé n'étaient pas 
difficiles à réfuter. Mais quand cela était nécessaire à sa cause, 
il ne craignait pas de faire dire aux notables juifs, dans les pro- 
cès-verbaux, tout le contraire de ce qu'ils avaient dit en public. 
Pour échapper à ce piège, plusieurs d'entre eux prirent le parti 
de mettre leurs réponses par écrit. On ne se gênait pas plus pour 
y porter des modifications. Les représentants juifs voulaient-ils 



334 HISTOIRE DES JUIFS. 

examiner une question qui embarrassait Jérôme, il Técartaît 
comme étrangère au programme. 

La discussion traînait ainsi depuis soixante jours , sans qu'un 
seul des représentants juifs parût encore disposé à se convertir. 
Us s'affermissaient, au contraire, dans leurs convictions par la 
lutte même. Le pape, irrité, changea alors ses moyens d'attaque. 
Sur son ordre, Jérômes'en prit le soixante-troisième jour auTalmud, 
Taccusant de contenir des horreurs de toute sorte, des blasphèmes, 
des hérésies et des choses immorales, et demandant que ce livre 
fût condamné. Pour atteindre plus facilement son but, il fit un 
recueil de toutes les fantaisies et de toutes les singularités qu'il 
put découvrir dans l'immense « océan » du Talmud, ajoutant 
même, par ignorance ou par méchanceté, de prétendues citations 
qui ne se trouvent nullement dans l'ouvrage incriminé. Ainsi, il 
prétendit que, d'après le Talmud, il est permis de frapper ses 
parents, de blasphémer Dieu, d'adorer des idoles et d'être parjure, 
pourvu qu'on ait fait annuler d'avance, le jour de l'Expiation, les 
serments qu'on pourrait prêter dans le courant de l'année. Cette 
calomnie avait déjà été mise en avant par Nicolas Donin. Natu- 
rellement, Jérôme répéta aussi l'imputation absurde, inventée par 
Alphonse de Valladolid, que les prières journalières des Juifs con- 
tiennent des malédictions contre les chrétiens. Enfin il soutint 
que tous les passages du Talmud relatifs aux judéo-chrétiens 
c'est-à-dire à des renégats, s'appliquent aux chrétiens en général, 
mensonge qui fut répété ensuite à travers les siècles par tous les 
ennemis des Juifs et eut de terribles conséquences. 

A ces diverses accusations, les représentants du judaïsme oppo- 
sèrent d'abord des réfutations sans réplique pour tout esprit non 
prévenu. Mais on les harcela tellement de questions qu'à la fin 
ils se divisèrent en deux groupes. D'accord avec la majorité de 
ses collègues. Don Astruc Lévi déclara par écrit que les aggadot 
incriminées du Talmud n'ont aucune autorité et n'imposent 
nulle obligation religieuse. Pour sauver le corps, ils sacrifièrent 
un membre.^ Mais Joseph Albo et Don Vidal protestèrent contre 
cette déclaration. Eux, ils se soumettaient môme à l'autorité des 
aggadot, avec cette réserve que les passages cités par Jérôme ne 
devaient pas être pris à la lettre. Ainsi le, pape et ses acolytes 



PRÉDICATIONS DE VINCENT FERRER. 335 

avaient réussi à créer une scission parmi les notables juifs. Mais 
en dépit de tous leurs efforts, malgré leurs prévenances, malgré 
leurs menaces, malgré Toutrage et les calomnies qu'ils déversèrent 
sur les croyances juives, ils ne parvinrent pas à ébranler dans sa 
foi un seul des vingt-deux représentants du judaïsme. 

Avant de renoncer définitivement à Tespoir de convertir les 
notables juifs, le pape usa à leur égard d*un dernier moyen 
d'intimidation. Pendant qu'on discutait à Tortose, Vincent Ferrer 
avait continué sa campagne de prosélytisme avec Taide de sa 
troupe de flagellants, et sous l'action de la terreur qu'ils inspi- 
raient et des discours enflammés du dominicain, des milliers de 
Juifs s'étaient fait baptiser (février — juin 1414). Il n'y eut 
qu'un petit nombre de convertis dans les grandes communautés 
de Saragosse, Catalajud et Daroque, mais, par contre, plusieurs 
petites communautés, dont l'existence était menacée par les chré- 
tiens au milieu desquels elles se trouvaient isolées, passèrent 
tout entières au christianisme. Tous ces nouveaux convertis, la 
cour papale les fit venir par groupes à Tortose, où ils se présen- 
tèrent tous ensemble à la salle des séances et firent publiquement 
leur profession de foi de chrétiens. C'étaient là, pour TÉglise, des 
trophées vivants, et le pape pensait* qu'à leur vue les défenseurs 
du Judaïsme perdraient enfin courage et se déclareraient vaincus. 
Il fallait, en effet, une énergie à toute épreuve à Vidal Benve- 
niste, à Joseph Albo, à Astruc Lévi et à leurs collègues pour rester 
fidèles à leur religion au milieu de toutes ces défaillances et en 
dépit des souffrances physiques et morales qu'ils avaient à sup- 
porter. Car il paraît qu'un frère même de Vidal Benveniste, nommé 
Todros Benveniste, de Saragosse, ainsi que plusieurs membres de 
la célèbre famille Benveniste Caballeria avaient accepté le bap- 
tême. Un de ces nouveaux chrétiens, Bonafos, qui, après son 
abjuration, avait pris le nom de Micer Pedro de la Caballeria 
et arriva à une situation élevée comme jurisconsulte, devint en- 
nemi implacable de ses anciens coreligionnaires. Mais le pape 
fut déçu dans ses prévisions, les Juifs ne se convertirent pas 
en masse. A part quelques défaillances, les grandes communautés 
de l'Aragon et de la Catalogne demeurèrent inébranlables dans 
leur foi, et Benoît XIII n'eut pas la joie de se présenter en 



» . 



336 HISTOIRE DES JUIFS. 

triomphateur, comme il Tespérait, devant le prochain concile de 
Constance. 

Dans sa déconvenue, il s*en prit au Talmud et à la pauvre 
petite dose de liberté dont jouissaient encore les Juifs. A la der- 
nière séance du colloque de Tortose, il congédia les notables juifs 
avec une froideur où perçait la haine, et leur annonça que de 
nouvelles mesures de restriction seraient prises contre leurs 
coreligionnaires. Pour diverses raisons, ces mesures ne furent 
promulguées que six mois plus tard (11 mai 1415). Une bulle de 
treize articles défendit aux Juifs de lire ou d*enseigner le Talmud 
et autres ouvrages rabbiniques. Tous les exemplaires devaient 
être recherchés et anéantis. Ceux qui liraient les écrits de polé- 
mique antichrétienne, notamment un traité intitulé Mar Mar 
Téschu, seraient condamnés comme blasphémateurs. Nulle com- 
munauté, petite ou grande, ne pouvait posséder plus d'une syna- 
gogue. Il fut interdit aux Juifs de demeurer avec des chrétiens, 
de se baigner, manger, entretenir des relations commerciales 
avec eux, d'occuper un emploi public, d'exercer un métier ou de 
pratiquer la médecine. Une nouvelle fois on leur enjoignit de porter 
des signes distinctifs en étoffe rouge ou jaune. Enfin, il leur fut 
ordonné d'aller entendre des sermons chrétiens trois fois par an, 
et, après le sermon, la lecture de la bulle. Un fils de l'apostat 
Paul, Gonzalo de Santa-Maria, baptisé en même temps que son 
père, fut chargé de surveiller la stricte exécution de cet édit. Sans 
doute, cette bulle, dans la plupart de ses paragraphes, ne faisait 
que renouveler les dispositions prises récemment par la reine 
Catalina. Mais, tandis que celle-ci n'avait promulgué son édit que 
contre les Juifs de Castille, la bulle de Benoit XIII s'appliquait 
aux Juifs de tous les pays chrétiens. 

Heureusement, à ce moment, le pouvoir de ce pape était presque 
nul, car pendant qu'il persécutait les Juifs, il fut destitué par le 
concile de Constance, et les prédications fanatiques de Vincent 
Ferrer lui enlevèrent encore les derniers partisans qui lui res- 
taient. Le fanatique dominicain mit, en effet, le roi d'Aragon en 
demeure d'abandonner « ce pape hypocrite et pervers k), il prêchait 
dans les églises comme dans la rue a que tout chrétien sincère 
avait le droit de persécuter jusqu'au sang et de tuer un tel pape ». 



SITUATION SATISFAISANTE DES JUIFS DE PORTUGAL. 337 

Abandonné de ses protecteurs, de ses amis et de ses propres 
créatures, Pedro de Luna ne conserva bientôt plus de toute sa 
magnificence que la petite forteresse de Peûiscola. 

On ne sait ce que devint Josua Lorqui, autrement dit Jérôme 
de Santa-Fé, après la chute de son protecteur. Dans les milieux 
Juifs, ce renégat avait reçu le surnom bien mérité de Megaddéf 
(le blasphémateur). Ses deux &Is, qui s'étaient également con- 
vertis, furent élevés en Aragon à de hautes dignités. L*un des 
deux, Francisco de Santa-Fé, fut nommé membre du conseil 
d'État ; dans sa vieillesse, il fut brûlé sur le bûcher comme « hé- 
rétique judaïsant d. Les autres persécuteurs des Juifs, le roi Fer- 
dinand d'Aragon, la régente Catalina et leur mauvais génie, Vin- 
cent Ferrer, disparurent presque en même temps de la scène 
(1417-1419). Vincent eut même la douleur, avant sa mort, de voir 
le concile de Constance condamner son ardeur de flagellant, qui, 
auparavant, lui avait pourtant fait décerner le titre de a saint )>. 
Malheureusement, la situation faite aux Juifs par ces personnages 
leur survécut. En Castille, on continua d'appliquer les lois res- 
trictives de Catalina, et la bulle de Benoit XIII resta en vigueur 
dans l'Aragon. Vincent Ferrer surtout avait fait beaucoup de mal 
âux Juifs, non seulement en Espagne, mais dans d'autres pays 
encore, et ce mal ne pouvait pas être facilement réparé. 

En Portugal, cependant, les Juifs n'eurent pas à souffrir du 
fanatisme de Ferrer. Le souverain de ce pays, Don Joâo P^ avait 
alors des préoccupations plus sérieuses que celle d'aider à con- 
vertir des Juifs, il se préparait à faire en Afrique les premières 
<^onquêtes qui marquèrent le début de la puissance maritime des 
Portugais. Aussi, quand Ferrer lui demanda l'autorisation de venir 
flétrir également en Portugal les péchés des chrétiens et l'aveu- 
glement des Juifs, il lui fit dire a qu'il pouvait venir, mais la tête 
ceinte d'une couronne de fer incandescente ». Grâce à la tolé- 
rance du roi, les Juifs du Portugal jouissaient d'une complète 
sécurité, et bien des Juifs baptisés d'Espagne se réfugièrent dans 
ce pays. Du reste. Don Joao P' défendit expressément de mal- 
traiter les nouveaux convertis émigrés en Portugal ou de les 
livrer à l'Espagne. 

Mais il y eut beaucoup d'autres contrées en Europe où. Ferrer, 
IV. 22 



338 HISTOIRE DES JUIFS. 

soit par ses prédications, soit par la réputation de ses exploits, 
causa un mal considérable aux Juifs. Dans la Savoie, où il 
fit un court séjour, les Juifs furent obligés de se cacher dans des 
cavernes avec leurs livres sacrés. En Allemagne, où la haine 
contre les Juifs existait presque à Tétat endémique, elle se ma- 
nifesta avec un caractère particulier de violence pendant la pé- 
riode troublée du règne de l'empereur Sigismond et des délibé- 
rations du concile de Constance. Les communautés d*Italie aussi, 
dont la tranquillité fut pourtant à peine menacée, étaient quand 
même dans une anxiété continuelle, s*attendant sans cesse à être 
attaquées. Sous l'impression de cette crainte, elles organisèrent 
un grand synode, à Bologne d'abord, et ensuite à Forli (1416 
et 1418), pour examiner comment elles pourraient écarter les dan- 
gers qui les menaçaient et recueillir les fonds nécessaires pour 
acheter la protection du pape et du collège des cardinaux. 

Au milieu de leurs inquiétudes, les Juifs virent subitement 
luire pour eux un rayon d'espoir. Le concile de Constance venait, 
en effet, d'élire comme pape un homme qu'on disait animé de 
sentiments de justice et de tolérance. C'était Martin V. Le nou- 
veau pontife, il est vrai, fit un accueil peu aimable aux Juifs de 
Constance quand, dans son parcours en procession solennelle à 
travers la ville, ils allèrent au-devant de lui, flambeaux en mains, 
lui présenter un rouleau de la Loi et sollicitèrent son appui. 
« Vous possédez la Loi, leur dit-il, mais vous ne la comprenez 
pas; les vieilles choses ont disparu, remplacées par des choses 
nouvelles. » Mais, à l'occasion, il leur témoigna de la bien- 
veillance. Ainsi, sur la demande de l'empereur Sigismond, il con- 
firma les privilèges des Juifs d'Allemagne et de Savoie, concédés 
précédemment par l'empereur Robert, qui leur garantissaient la 
sécurité de leurs biens et de leurs personnes et le libre exercice 
de leur religion. A la suite de la promulgation de la bulle papale, 
Sigismond, qu'on pouvait accuser de légèreté et de cupidité, mais 
qui était ennemi de toute violence, ordonna à tous les princes 
allemands, à ses fonctionnaires, villes et sujets, de respecter les 
immunités accordées à ses « serfs de chambre » par Martin V 
(26 février 1418). 

Le synode italien aussi, lorsqu'il eut été informé des dispo- 



LE PAPE MARTIN V. a39 






••3 



sitions bienveillantes du nouveau pape, délégua auprès de lui 

plusieurs de ses membres pour lui demander sa protection. On 

dit même que les Juifs espagnols lui envoyèrent une députation 

chargée de plaider leur cause. Un des délégués était le très riche 

Samuel Abravalla, qui s'était fait baptiser lors des massacres de 

Valence. Comme les Juifs se plaignaient que leur vie fût sans 

cesse en danger, leur foi menacée et leurs sanctuaires profanés, 

le pape Martin promulgua une bulle (31 janvier 1419), qui -l 

débutait ainsi : « Puisque les Juifs sont faits à Timage de Dieu 

et que les débris de leur nation trouveront un jour le salut, nous 

décrétons, à l'exemple de nos prédécesseurs, qu'il est défendu 

de les troubler dans leurs synagogues, d'attaquer leurs lois, us et 

coutumes, de les baptiser par contrainte, de les forcer à célébrer 

les fêtes chrétiennes, de leur imposer le port de nouveaux signes 

distinctifs ou de mettre obstacle à leurs relations commerciales 

avec les chrétiens. » Cette bulle peut être considérée jusqu'à un 

certain point comme une protestation contre les mesures prises 

par Tantipape Benoit XIII. 

Il est permis de supposer que les riches cadeaux offerts par les 
différentes délégations juives à Martin V ne furent pas tout à fait 
sans influence sur les sentiments de bonté manifestés par le 
pontife à regard des Juifs. Il parait que sans monnaie trébu- 
chante et sonnante on n'obtenait rien de lui. « Ici, à la cour 
papale, dit l'ambassadeur de l'ordre teutonique, l'amitié s'évanouit 
quand l'argent disparaît. » L'empereur Sigismond aussi, pour se 
justifier de prélever des contributions extraordinaires sur les Juifs 
d'Allemagne et d'Italie, leur dit qu'il n'avait pu faire renouveler 
par le pape leurs anciens privilèges qu'au prix de sommes 
considérables. 



i 



340 HISTOIRE DES JUIFS. 



CHAPITRE XIII 



UNE LÉGÈRE ACCALMIE DANS LA TOURMENTE 



(1420-1472) 



Sous le pontiQcat de Martin V, TÉglise fut secouée par une assez 
forte commotion. Bien des chrétiens sincères et honnêtes étaient 
révoltés de Torgueil démesuré des papes, des mœurs corrompues 
du clergé séculier et des moines, et leur foi en était profondément 
atteinte. On sentait bien, parmi les catholiques, qu'il était néces- 
saire d'introduire des modifications dans TÉglise, et le concile de 
Constance, composé de prélats, de juristes et de diplomates, s'était 
réuni dans ce but. Mais au lieu d'appliquer des remèdes éner- 
giques, ils proposèrent un simple palliatif. Ils décidèrent que les 
pouvoirs étendus que possédaient les papes seraient confiés à 
une assemblée de hauts dignitaires ecclésiastiques. C'est alors 
qu'à l'exemple de l'Anglais Wiclef, un prêtre tchèque, Jean Huss, 
de Prague, attaqua hardiment l'institution même de la papauté et 
toute la constitution de l'Église catholique. Le concile de Cons- 
tance le condamna à être brûlé vif. Mais il laissa en Bohême 
de nombreux partisans, qui déclarèrent une guerre à mort au 
catholicisme. 

Il est à remarquer que toutes les fois qu'un parti s'est constitué 
dans la chrétienté pour combattre l'Église régnante, il a pris une 
couleur biblique, c'est-à-dire juive. Pour les hussites, les catho- 
liques étaient des païens, tandis qu'eux se considéraient comme 
le peuple d'Israël, chargé par Dieu de lutter contre les Philistins, 
les Moabites et les Ammonites, et ils détruisaient les églises et 
les couvents comme étant des lieux souillés par le culte des 
idoles. 

On aurait pu espérer que la lutte entre catholiques et hussites 
écarterait des Juifs, pour un peu de temps, les souffrances qu'on 



ACCUSATIONS DE MEURTRE RITUEL. 341 

ne cessait de leur infliger; elle les augmenta, au contraire. Les 
sauvages hussites ne manit'estèrent pourtant aucune haine pour 
les Juifs. Il leur arriva une seule fois, quand ils pillèrent des 
maisons catholiques, de piller en même temps des maisons juives, 
et ils se montrèrent sévères pour quelques usuriers juifs. Mais ce 
fut de la part des catholiques que les Juifs eurent à subir de 
nouvelles violences. Accusés d'avoir fourni des armes et de l'ar- 
gent aux hussites et de se montrer favorables à leurs hérésies, 
les Juifs des villes bavaroises voisines des forêts de la Bohême 
furent cruellement maltraités. Dans leurs prédications contre les 
hussites, les dominicains excitaient en même temps les peuples 
et les princes contre les Juifs, et, comme à Tépoque des croisades 
et de la lutte contre les Albigeois, ce furent les Juifs qu'on mas- 
sacra les premiers. 

Les désordres commencèrent en Autriche. Dans sa conduite à 
regard des Juifs, ce pays a un trait de ressemblance avec l'Es- 
pagne, avec laquelle il avait, du reste, assez d'affinité politique 
pour s'allier avec elle plus tard. Comme l'Espagne, l'Autriche traita 
d'abord la population juive avec une généreuse tolérance, pour lui 
faire endurer ensuite les plus sanglantes persécutions. On poussa 
littéralement à bout l'honnête et digne archiduc Albert pour qu'il 
se déclarât contre les « ennemis de Dieu ». On répandit contre les 
Juifs toute sorte de calomnies, qui n'avaient même pas le mérite 
de la nouveauté, mais avaient toujours produit leur effet et étaient 
bien faites pour impressionner un prince juste, incapable de soup- 
çonner chez des ecclésiastiques le mensonge et la duplicité. Un 
accident arriva à trois enfants chrétiens devienne qui, en patinant, 
tombèrent dans l'eau et se noyèrent. Quand les parents, qui igno- 
raient cet accident, firent part de la disparition de leurs enfants, 
on raconta immédiatement que les Juifs les avaient assassinés pour 
se servir de leur sang pendant Pâque. A cette première accu- 
sation vint s'en joindre bientôt une autre. Le bruit se répandit que 
la femme du sacristain d'Enns avait dérobé une hostie pour la 
vendre à un riche Juif du nom d'Israël, qui l'aurait fait présenter, 
pour la profaner, aux communautés juives de l'Autriche et d'autres 
pays. Au xv® siècle, ces accusations de meurtre d'enfants chrétiens 
et de profanation d'hostie étaient encore acceptées en toute con- 



342 HISTOIRE DES JUIFS. 

fiaoce. Sur Tordre de l*archiduc, la femme du sacristain et ses deux 
prétendus complices ou instigateurs du crime, Israël et sa femme, 
furent amenés à Vienne, emprisonnés et contraints de faire des 
aveux. On ne dit pas quels moyens furent employés pour faire 
avouer les coupables. Mais on connaît les procédés dont usaient 
les tribunaux chrétiens du moyen âge dans des affaires de ce 
genre. 

A la suite de ce prétendu crime, Tarchiduc Albert Gt arrêter, un 
matin, et incarcérer tous les Juifs de son royaume (1420). Les 
biens des riches furent confisqués, et les pauvres expulsés du 
pays. Dans les prisons, on avait séparé les femmes de leurs maris 
et les enfants de leurs parents. Quand on supposa que le décou- 
ragement et le désespoir avaient fait leur œuvre, les prêtres 
chrétiens se rendirent auprès des malheureux prisonniers pour 
les engager à se convertir. Les âmes faibles cédèrent naturelle- 
ment, mais beaucoup d'autres, inébranlables dans leurs con- 
victions religieuses, se tuèrent et donnèrent la mort à leurs 
proches en s'ouvrant les veines, en s*étranglant, en utilisant tous 
les moyens qu'ils pouvaient avoir à leur disposition. Les enfants 
furent enfermés dans des cloîtres. Parmi les survivants, ceux qui 
restèrent fidèles à leur Dieu en dépit des supplices et de Tempri- 
sonnement, furent livrés aux flammes. Plus de cent victimes péri- 
rent ainsi à Vienne même (mars 1421), brûlées dans une prairie, 
au bord du Danube. Un édit de Tarchiduc Albert interdite Tavenir 
le séjour de TAutriche à tous les Juifs. 

Quoique baptisés, les nouveaux convertis étaient restés atta- 
chés, au fond du cœur, aux croyances de leurs ancêtres, et, dès 
que les circonstances le leur permirent, ils quittèrent l'Autriche 
pour se réfugier soit en Pologne , au nord , soit en Italie , au 
sud, ou bien en Bohême. Mais ce dernier pays devint de moins en 
moins sûr pour eux. La lutte religieuse entre catholiques et hus- 
sites était devenue une lutte nationale entre Allemands et Tchè- 
ques. Des deux côtés on chercha et Ton trouva des alliés. L'em- 
pereur Siglsmond réunit des forces considérables, prenant à sa 
solde lansquenets, Brabançons et Hollandais. Des bandes armées 
accoururent de toutes parts pour pénétrer dans les vallées de 
la Bohème et marclxer sur Prague, où, malgré sa cécité, Thé- 



LES HUSSITES. 343 

roïque Ziska organisait avec une ardente activité la défende 
de son pays. Partout où ils passaient, les soldats allemands 
déployaient leur valeur contre les malheureux Juifs. « Nous 
allons au loin, disaient-ils comme autrefois les croisés, pour 
venger notre Dieu qu'on outrage, nous ne devons donc pas épar- 
gner ceux qui Tout tué. » Dans les provinces rhénanes, en Thu- 
ringe, dans la Bavière, ils tuaient tous les Juifs qu'ils rencon- 
traient et qui refusaient d'abjurer, menaçant d'exterminer toutes 
les communautés quand ils reviendraient en triomphateurs. Bien 
des pères de famille prenaient déjà leurs dispositions, pour faire 
égorger leurs enfants à la moindre alerte et les empêcher de 
♦tomber vivants entre les mains de ces meurtriers. 

Devant l'imminence du danger, de nombreuses communautés 
demandèrent conseil au rabbin le plus considéré de l'époque, Jacob 
ben Moïse Moellin Hallévi, de Mayence, plus connu sous le nom de 
Makaril{né vers 1365 et mort en 1427), et auteur de mélodies li- 
turgiques et de règlements synagogaux qui sont encore en usage 
aujourd'hui en Allemagne, en Pologne et en Hongrie. Maharil envoya 
des messagers dans les communautés voisines pour leur ordonner 
d'organiser des jeûnes publics; cet ordre devait être transmis de 
proche en proche par toutes les communautés. Après s'être réunis 
dans les synagogues pour prier et faire pénitence, et après avoir 
jeûné plusieurs jours (1421), on clôtura cette période de deuil par 
un jeûne d'une durée de trois jours consécutifs, qui fut observé 
avec la même rigueur que le jeûne du jour de l'Expiation. Dans 
l'intérêt de leur salut, ils demandèrent à Dieu de faire triompher 
les hussites. 

Leurs vœux semblèrent se réaliser, car, à l'annonce de l'ap- 
proche de Ziska, l'armée impériale et les hordes de mercenaires 
rassemblés près de Saaz furent pris d'une telle terreur, qu'ils 
s'enfuirent en débandade et retournèrent dans leurs pays. Épuisés 
de fatigue et affamés, plusieurs de ceux qui avaient juré la mort 
des Juifs venaient leur demander un morceau de pain. 

Mais les dominicains, qui prêchaient dans les églises contre les 
hussites, continuaient en même temps leurs excitations contre les 
Juifs. Ceux-ci, menacés encore une fois dans leur sécurité, im- 
plorèrent l'aide de Martin V, qui émit une nouvelle bulle en leur 



344 HISTOIRE DES JUIFS. 

(àvear (23 février 1422). Dans cette bulle, il rappelle que la 
religion chrétieDoe est issue du judaïsme, déclare Texisteuce des 
Juifs indispensable au christianisme et interdit aux moines prê- 
cheurs de chercher à isoler les Juilis des chrétiens. Il recommande 
à ces derniers d*entretenir des relations amicales avec les Juifs. 
Malheureusement, pas plus le pape que Tempereur Sigismond 
n'étaient obéis, quand ils plaidaient la cause des Juifs. Les moines 
continuaient d'accabler de leurs imprécations « la maudite nation 
juive 9, et le peuple continuait de les maltraiter et les tuer; les 
successeurs de Martin V eux-mêmes ne tenaient souvent pas 
compte de sa bulle. Ainsi, malgré les objurgations du pape et de 
Tempereur, la communauté juive de Cologne, probablement la 
plus ancienne de TAllemagne, fut expulsée tout entière; elle alla 
s*établir à Deutz (1426). Dans d'autres villes, à Ravensbourg, 
Ueberlingen et Lindau, les Juifs, accusés d'un meurtre rituel, 
furent brûlés (1430). 

Cette succession de violences et de persécutions amena forcé- 
ment rabaissement intellectuel des Juifs d'Allemagne. Même dans 
le domaine des études talmudiques, où ils brillaient autrefois, les 
rabbins allemands de cette époque se montraient assez médio- 
cres. Un autre inconvénient, c'est que les princes se mêlaient 
parfois de la nomination des rabbins. L'empereur Sigismond 
chargea Tun de ses agents juifs, Hayyim de Landshut, de nommer 
trois rabbins en Allemagne. C'est ainsi qu'en Espagne les grands- 
rabbins étaient nommés par les rois. Il est à supposer que l'em- 
pereur se laissa guider dans son choix par l'argent qu'il recevait 
plus que par le mérite des élus, car il ne perdait aucune occa- 
sion de se créer de nouvelles ressources. Quand une école eut 
été instituée pour y former des chefs religieux, chaque rabbin 
dut payer une taxe spéciale pour son entretien, quoique l'en- 
seignement y fût gratuit. Souvent aussi les rabbins proposés 
n'étaient pas acceptés ou avaient des attributions très limitées. 
Après Jacob Moellin, dont il a été question plus haut, le seul 
rabbin du temps qui ait laissé un nom fut Menahem de Mersebourg, 
considéré comme une autorité religieuse par ses coreligionnaires. 

En Espagne aussi, les Juifs d'alors brillaient peu par leur savoir. 
Leur situation matérielle s'était cependant améliorée sous le 



ABRAHAM BENVENISTE. 34^ 

règne du faible, mais généreux, roi Juan II, grâce à la bienveillance 
que leur témoignait le chancelier Alvaro de Luna, favori ou 
plutôt protecteur du souverain. Alvaro comptait beaucoup sur la 
prudence, l'activité et Thabileté financière des Juifs pour Taider 
à mettre fin aux dissensions intestines de la Castille, à réprimer 
la révolte de la haute noblesse contre le roi et à faire renaître le 
bien-être dans le pays. Parmi ses conseillers, un des plus écoutés 
était certainement Abraham Benveniste, Dès que le roi fut devenu 
majeur et se sentit délivré des intrigues du conseil de régence 
(1432), Alvaro rengagea à laisser tomber en désuétude toutes les 
lois restrictives édictées contre les Juifs. Abraham Benveniste, 
aussi remarquable par sa fortune que par son intelligence et 
rélévation de ses sentiments , fut placé par Juan II à la tète 
de ses coreligionnaires castillans en qualité de grand-rabbin et 
juge suprême ; il fut également autorisé à exercer la juridiction 
pénale à l'égard des membres indignes et des délateurs qui pour- 
raient se rencontrer dans les communautés. On sait que cette 
juridiction avait été enlevée aux tribunaux juifs, cinquante ans 
auparavant, par Juan P^ 

Appuyé par la faveur royale, Benveniste se mit immédiatement 
à Toeuvre pour mettre fin au désordre qui régnait dans les com- 
munautés, entièrement désorganisées à la suite des massacres et 
des conversions forcées. Avec Tautorisalion du souverain, il con- 
voqua à Valladolid des rabbins et des laïques notables, et rédigea 
avec leur concours, dans le palais du prince, un règlement (1432) 
qui fut ratifié par Juan II et acquit ainsi force de loi pour tous les 
Juifs de Castille. Dans ce règlement, il introduisit des articles 
relatifs à la restauration des écoles talmudiques ruinées par les 
persécutions, à la création d'écoles primaires et à la nomination 
de juges et de rabbins pour les diverses communautés. Il y énonce 
aussi les mesures à prendre contre Timmoralité et surtout la 
délation, y indique la façon de recueillir et de répartir les impôts 
dus par les communautés, et y interdit à ses coreligionnaires, 
surtout aux femmes, de porter des vêtements luxueux et de nom- 
breux bijoux, pour ne plus attirer sur eux, comme cela est arrivé 
maintes fois auparavant^ l'envie et la colère de la population 
chrétienne. 



346 HISTOIRE DES JUIFS. 

Abraham Benveniste réussit à relever les courages abattus, 
mais dans le domaine intellectuel, ses eiïorts demeurèrent en 
grande partie infructueux. Malgré tout son zèle, 11 ne parvint pas 
à revivifier les études talmudiques. La poésie néo-hébraïque éga- 
lement, qui avait fleuri avec tant d'éclat en Espagne^ resta fade 
et incolore. Elle n'eut, du reste, à cette époque que peu de repré- 
sentants, dont on connaît Salomon Dafiera, Don Vidal Benveniste, 
le principal orateur juif du colloque de Tortose, et Salomon Bonfed. 
Ce dernier qui, comme poète, était le mieux doué des trois, avait 
pris pour modèle Ibn Gabirol. Mais s'il était susceptible et se 
croyait victime de la destinée comme Ibn Gabirol, il ne possédait 
qu'une bien petite partie de son admirable talent poétique. 

En ce temps, l'activité littéraire des Juifs se concentrait presque 
tout entière sur un seul point, la défense du judaïsme contre les 
attaques de TÉglise. Pour raffermir la foi des faibles parmi les 
Juifs d'Espagne et d'autres pays, et pour les prémunir contre 
les arguments spécieux des convertisseurs, les penseurs juifs es- 
timaient de leur devoir de proclamer publiquement l'inébranlable 
fermeté de leurs convictions. Plus l'Église multipliait ses pièges 
«t faisait d'efi'orts pour prendre les Juifs dans ses filets, plus on 
s'armait d'énergie et de sage prudence dans le camp juif pour ne 
pas se laisser dérober par ruse l'ancien patrimoine des aïeux. Il 
fallait avant tout faire connaître aux ignorants et aux esprits peu 
clairvoyants les difl'érences existant entre les dogmes juifs et les 
dogmes chrétiens. Aussi les prédicateurs juifs développaient-ils 
bien plus souvent qu'auparavant, dans leurs sermons, le dogme 
de l'unité de Dieu, montrant que IVÉglise n'entendait nullement 
ce dogme de la même façon que la Synagogue. De là, la naissance 
de toute une littérature polémique ayant pour but de plaider la 
cause du judaïsme, d'appeler l'attention des Juifs sur les agisse- 
ments des agents de prosélytisme, peut-être aussi de réveiller et 
de maintenir le remords dans la conscience des nouveaux con- 
vertis qui ne s'étaient faits chrétiens que pour échapper à la mort. 

Ces écrits étaient consacrés, pour la plupart, à la réfutation de 
certaines attaques, venant surtout d'apostats, qui avaient l'odieux 
courage d'outrager leurs anciennes croyances et leurs anciens 
coreligionnaires. C'est ainsi qu'autrefois le parti juif a belle-. 



POLÉMISTES CHRÉTIENS ET JUIFS. 347 

nisant » avait travaillé à détacher ses coreligionnaires de leur 
culte et s'était fait aider par le bras séculier dans son œuvre 
de trahison. Le renégat Paul de Santa -Maria qui, de degré 
en degré, s'était élevé jusqu'à la dignité d'éveque de sa ville 
natale, avait quatre-vingt-deux ans (1434) quand, un an avant sa 
mort, il composa encore un libelle haineux contre les Juifs et le 
judaïsme, «Examen de TÉcriture sainte», sous la forme d'un dia- 
logue entre le mécréant Saiil et le converti Paul. S'il est vrai, 
comme l'affirmaient ses admirateurs chrétiens et juifs, que Paul 
de Santa-Maria avait de Tesprit, il n'en laisse rien paraître dans 
ce pamphlet, qui est très orthodoxe au point de vue catholique, 
mais manque absolument d'intérêt. Un autre rabbin que les pré- 
dications de Vincent Ferrer avaient attiré au catholicisme dans 
sa vieillesse, Juan de Espanya, connu encore sous le nom de 
Juan « l'ancien », de Tolède, publia également de violentes atta- 
ques contre le judaïsme. Il écrivit un mémoire sur sa conversion 
et un commentaire sur le 72® psaume. Dans ces deux travaux, il 
essaie de justifier son abjuration et engage ses coreligionnaires 
à l'imiter. Le réquisitoire dressé contre le Talmud par le re- 
négat Jérôme de Santa-Fé, spécialement pour le colloque de 
Tortose, fut aussi répandu par son auteur comme ouvrage de 
propagande catholique. Trompés par le zèle, sincère ou hypocrite, 
d'apostats de ce genre, qui étaient familiarisés avec la litté- 
rature rabbinique, bien des esprits faibles se laissèrent entraîner 
à accepter le baptême. 

Il faut d'autant plus admirer le mérite des savants courageux 
qui, sans crainte du danger, se placèrent devant la brèche pour 
repousser les assaillants et raffermir la foi ébranlée de leurs 
frères. Parmi ces vaillants défenseurs, on trouve au premier rang 
deux des champions énergiques du colloque de Tortose, Don Vidal 
(Ferrer) ibn Labi et Joseph Albo. Le premier réfuta, dans un ou- 
vrage hébreu, les accusations de Jérôme, et Joseph Albo publia en 
espagnol, à l'usage de ses coreligionnaires, une controverse reli- 
gieuse qu'il avait soutenue contre un haut dignitaire de l'Eglise. Un 
autre savant juif, Isaac Nathan ben Kalonymos, de Provence, dont le 
père était originaire d'Espagne, et qui, par suite de ses nombreuses 
relations avec les chrétiens, était souvent amené à discuter avec 



348 HISTOIRE DES JUIFS. 

eux sur des questions religieuses, publia également une réplique 
aux assertions de Jérôme, sous le titre de : « Réfutation du trom- 
peur ». De plus, il écrivit un ouvrage considérable pour permettre 
à chaque Juif de répondre aux objections dirigées contre sa reli- 
gion. Dans ses rapports avec les chrétiens, Isaac Nathan eut, en 
effet, l'occasion de remarquer que plus d'une objection faite au 
judaïsme et plus d'une preuve mise en avant en faveur du chris- 
tianisme reposaient sur une expression hébraïque mal comprise. 
Il espérait empêcher à l'avenir ces raisonnements erronés et aider 
les Jui& à défendre leurs croyances en composant une sorte de 
vocabulaire de la Bible qui indiquât le sens exact et précis des 
mots et des versets. Dans sa pensée, un simple coupd'œil jeté sur 
cet ouvrage suffirait pour faire savoir non seulement combien de 
fois chaque mot se trouve dans la Bible, mais aussi quelle est sa 
vraie signification dans tel ou tel passage. C'était là un travail de 
longue haleine^ auquel il consacra plusieurs années de sa vie 
(septembre 1437-1445). Cette « Concordance de la Bible » range 
ensemble tous les versets par ordre alphabétique, en tenant 
compte, pour établir cet ordre, de la racine du mot principal qui 
se trouve dans chaque verset. Bien que son travail fût en quelque 
sorte de nature purement mécanique, Isaac Nathan n'en a pas 
moins rendu un service important à l'étude de la Bible. Composée 
pour un besoin momentané, sa Concordance a été non seulement 
très utile à l'époque de ces polémiques, mais peut encore être 
considérée aujourd'hui comme une œuvre d'une réelle valeur. 

Un autre écrivain juif, Joseph ibn Schem Tob (né vers 1400 et 
mort martyr vers 1460), qui possédait des connaissances phi- 
losophiques, était un prédicateur aimé et avait des relations à 
la cour de Juan IL crut aussi de son devoir, pour défendre sa 
religion, de mettre en évidence les points faibles du christianisme. 
Par suite de ses rapports fréquents avec de hauts fonctionnaires 
chrétiens, ecclésiastiques et laïques, qui l'engageaient à abjurer, 
il s'était vu dans la nécessité d'étudier la théologie chrétienne pour 
se mettre en état de repousser victorieusement les tentatives de 
prosélytisme et combattre l'affirmation de la prétendue supériorité 
du christianisme sur le judaïsme. Il consigna les résultats de ses 
études dans un opuscule intitulé : « Objections contre la religion 



HAYYIM IBN MOUSA. 349 

de Jésus », où il critique les dogmes chrétiens dans un style mor- 
dant. Dans rintérêt de la foi juive et de ses adeptes, il commenta 
également la satire de Profiat Duran contre le christianisme, et il 
mit à la portée de ses coreligionnaires l'écrit polémique de Hasdaï 
Crescas contre le christianisme, en le traduisant de Tespagnol en 
hébreu. 

Parmi les polémistes juifs d'Espagne dont le nom mérite de 
passer à la postérité, il reste encore à mentionner un contempo- 
rain de Joseph ibn Schem Tob, Hayyim ibn Mousa (né vers 1390 
et mort vers 1460), qui est resté jusqu'à présent dans Toubli. 
Originaire de Bejar, dans la région de Salamanque, il était médecin, 
écrivain et versiflcateur. Comme sa réputation de médecin habile 
lui donnait accès à la cour et auprès des grands d'Espagne, il avait 
souvent l'occasion de s'entretenir de questions religieuses avec des 
prélats et des savants laïques. Une conversation qu'il rapporte 
dans un de ses ouvrages est très caractéristique, parce qu'elle 
fait connaître le ton qui régnait alors, en Espagne, dans ces 
controverses, avant que l'Inquisition eût rendu impossible toute 
libre discussion. « Si les Juifs possèdent réellement la vraie reli- 
gion, comme ils le prétendent, dit un jour un savant ecclésiastique 
à Hayyim ibn Mousa, pourquoi ne réussissent-ils pas à reconquérir 
la cité sainte et la Palestine? — Ils ont perdu ce pays, répliqua 
Ibn Mousa, parce que leurs aïeux ont péché envers Dieu, et ils ne 
pourront en reprendre possession qu'après avoir fait sincèrement 
pénitence. Mais, ajouta-t-il, pourquoi les chrétiens ne possèdent- 
ils plus le Saint-Sépulcre, ni les autres lieux où se sont passés 
les divers actes de la Passion, qui se trouvent tous entre les mains 
des musulmans ? Pourtant, les chrétiens peuvent se confesser et 
se faire donner à toute heure l'absolution de leurs péchés. » 
Comme l'ecclésiastique tardait un peu à répondre, un chevalier 
qui avait visité la Palestine et qui assistait à cette conversation, 
dit: « Les musulmans seuls méritent d'être les maîtres de l'em- 
placement du temple et des lieux saints, parce qu'ils témoignent 
pour leurs maisons de prières un respect bien plus grand que les 
chrétiens et les Juifs. Dans les nuits qui précèdent Pâques, les 
chrétiens tenaient une conduite scandaleuse dans les éghses de 
Jérusalem, y hébergeaient des voleurs et des assassins, s'y bat- 



3a0 HISTOIRE DES JUIFS. 

taient jusqu'au sang et y commettaient des actes obscènes. Les 
Juifs aussi avaient déshonoré autrefois leur temple. C*est pour- 
quoi Dieu, dans sa sagesse, a enlevé la ville sainte aux Juifis et 
aux chrétiens pour la placer sous la domination des musulmans; 
car ces derniers la préser\'eront sûrement de toute profanation. » 
Le prêtre chrétien et le médecin juif, confus, restèrent silencieux 
devant ces observations. 

Pour mettre fin aux attaques dirigées par les chrétiens contre 
le judaïsme, Uay^lm ibn Mousa essaya de leur fermer l'arsenal où 
ils puisaient leurs armes, c'est-à-dire les ouvrages du franciscain 
Nicolas de Lyre, en réfutant toutes les assertions émises dans ces 
écrits.- Il avait aussi remarqué que les plus laborieuses discus- 
sions ne donnaient aucun résultat certain et que chacun des deux 
adversaires s'attribuait sincèrement la victoire, parce qu'on er- 
gotait, d'habitude, sur des points secondaires et qu'on ne prenait 
jamais la précaution de s'entendre sur les prémisses qui devaient 
servir de fondement à l'argumentation. Il pensa donc qu'il serait 
utile pour ses coreligionnaires de se conformer, dans leurs con- 
troverses, à des lois données et de savoir défendre le judaïsme 
d'après des principes fixes, et^ dans ce but, il réunit un certain 
nombre de règles dans un ouvrage qu'il intitula : « Bouclier et 
glaive ». 

A Alger aussi, où pourtant l'Église ne faisait aucune propa- 
gande, la polémique antichrétienne eut deux représentants, 
Simon ben Cémah Duran et son fils Salomon Duran. Il est vrai 
que par leur origine, comme par leur éducation, ils appartenaient 
à l'Espagne. Dans son examen philosophique du judaïsme, Simon 
Duran (né en 1361 et mort en 1439) consacre à la religion chré- 
tienne un chapitre spécial intitulé : a Arc et Bouclier ». On voit 
par ce chapitre que Simon Duran connaissait parfaitement le 
Nouveau Testament et les dogmes chrétiens, et grâce à cette 
érudition spéciale, il lui fut possible d'emprunter à ses adver- 
saires mêmes les éléments de la critique acérée qu'il dirigea 
contre le christianisme. 

Salomon Duran I" (né vers 1400 et mort en 1467) avait succédé 
à son père comme rabbin d'Alger. .Tout en étant un talmudiste 
remarquable, il désirait voir prédominer l'influence de la raison 



/ JOSEPH ALBO. 351 

dans le domaine du judaïsme, et, fort différent en cela de son 
aïeul Nahmani et de son père, il était ennemi déclaré de la Cab- 
bale. Sous le titre de: « Lettre de combat », il publia un traité 
assez étendu contre les accusations de Jérôme de Santa-Fé. 

La philosophie religieuse, à laquelle des penseurs juifs d'Es* 
pagne avaient seuls imprimé un caractère scientifique, jeta pen- 
dant cette période ses dernières lueurs dans ce pays. Les mêmes 
hommes qui défendaient leur religion contre les attaques des 
chrétiens la protégeaient également contre les obscurantistes juifs 
que toute lumière gênait et qui, à Texemple des dominicains, exi- 
geaient une foi aveugle. Pour des zélateurs comme Schem Tob 
ibn Schem Tob, qui ne connaissaient que le Talmud et dont l'es- 
prit était troublé par les élucubrations de la Cabbale, les études 
scientifiques menaient à Thérésie. Frappés de ce fait que la plu- 
part des Juifs qui avaient abjuré sous Tinfluence des prédications 
de Vincent Ferrer et de la propagande du pape Benoit XIII étaient 
des gens cultivés, ces mystiques se sentaient affermis dans 
leur conviction que toute instruction profane, toute réflexion en 
matière religieuse était dangereuse pour la foi. Leur dédain 
pour la science et les spéculations philosophiques les conduisit 
tout naturellement à condamner Maïmonide et tous les penseurs 
juifs. Mais ils rencontrèrent un adversaire redoutable dans Jo- 
seph Albo, qui, sous le titre de Ikkarim^ « Principes », composa 
un traité de théologie, où il essaie de déterminer les vérités fon- 
damentales du judaïsme et de fixer les frontières indiquant où 
finit la foi et où commence l'hérésie. 

Joseph Albo (né vers 1380 et mort vers 1444), de Monreal, un 
des principaux représentants du judaïsme au colloque de Tortose, 
se vit probablement contraint, par Tintolérance du pape Benoît, 
d'émigrer à Soria. Comme il était médecin, il avait étudié les 
sciences naturelles, telles qu'elles étaient connues de son temps, 
et, en sa qualité de disciple de Hasdaï Crescas, il était familiarisé 
avec la philosophie contemporaine. Quoique sincèrement attaché 
au judaïsme talmudique, il aimait, comme son maître, les spécu- 
lations philosophiques. Mais il n'avait pas la pénétration d'esprit 
de Hasdaï Crescas et ne savait pas toujours conduire son argu- 
mentation avec une rigoureuse logique. Désireux de rechercher 



352 HISTOIRE DES JUIFS. 

jusqu'à quel point le judaïsme admet le libre examen dans les 
questions religieuses et si cette liberté de penser est limitée par 
des articles de foi, il fut amené à se demander si Ton ne peut 
rejeter aucun des treize articles de foi énumérés par Maïmonide 
sans être taxé d'hérésie. C'est ainsi qu'il se décida à composer 
un traité de théologie, le dernier qui ait été écrit en Espagne. 

Dans sa façon d'exposer son système, Albo diffère sensiblement 
-de ses prédécesseurs. Prédicateur habile et séduisant, il déploie 
dans son ouvrage les qualités qui distinguaient ses sermons, pré- 
sentant ses idées sous une forme claire, attrayante et accessible 
à la foule. II sait faire comprendre ses conceptions philosophiques 
par des images saisissantes; il les illustre par des versets bi- 
bliques et des sentences de TAggada. Mais il a le défaut de ses 
qualités. A force de vouloir être clair, il devient prolixe. 

Par une contradiction singulière et qui montre avec quelle 
puissance agit Tinfluence du milieu, Albo, qui tenait à créer son 
système de philosophie religieuse avec des éléments purement 
juifs, place en tête de ce système un principe d'origine chré- 
tienne. Il admet, en effet, que le but assigné par le judaïsme à 
ses adeptes est le salut de Vâme, Pour Albo, le bonheur suprême 
de l'homme ne consiste pas dans Télovation de Tâme, mais dans 
son salut, et ce bonheur ne peut être atteint que dans l'autre 
monde, ce monde-ci étant simplement une préparation à cette vie 
supérieure. Il existe, d'après Albo, trois sortes d'institutions qui 
font passer l'homme de l'état de barbarie à l'état civilisé : c'est 
d'abord le droit naturel, base de la société; ensuite, les lois 
de l'État, chargées de maintenir Tordre et les bonnes mœurs, et 
enfin les lois philosophiques, faites pour assurer a l'homme une 
félicité durable ou, du moins, pour lui en faciliter l'acquisition. 
Mais toutes ces institutions ne peuvent pas procurer à Thomme 
le bien suprême, c'est-à-dire le salut de l'âme ou la béatitude 
éternelle, parce qu'elles s'occupent seulement des actes^ et non 
pas du motif qui a inspiré les actes. 

Si donc le but suprême de l'homme doit être de mériter la féli- 
cité éternelle, il ne lui suffit plus d'obéir à des lois politiques ou 
philosophiques, mais il a besoin d'être dirigé par une législation 
divine, qui l'empêche d'errer dans les ténèbres et de s'écarter 



THÉOLOGIE D'ALBO. 353 

sans cesse de son but. Cette législation ne peut reposer que sur 
les trois vérités fondamentales suivantes : Inexistence d*un Dieu, 
la révélation de sa volonté, et la rémunération après la mort. 

Dans la pensée d*Albo, le judaïsme a été constitué par Dieu tel 
qu'il existe pour que ses adeptes puissent se rendre dignes de la 
béatitude future. Comme il contient une grande quantité de pres- 
criptions religieuses — elles sont au nombre de 613 d'après Ténu- 
mération usuelle — chaque Juif peut faire son salut, car il suffit 
d'accomplir une seule prescription avec sincérité et désintéres- 
sement pour mériter la félicité éternelle. Par conséquent, c'est 
dans l'intérêt des Juifs, et pour leur faciliter l'acquisition du 
bonheur suprême, que la Tora leur a imposé tant de pratiques, et 
non pas, comme le prétendent les docteurs chrétiens, pour les 
accabler sous la charge de ces pratiques et leur faire encourir 
un châtiment dans le cas où ils ne les observeraient pas toutes. 

Albo se demande aussi, dans son ouvrage, si la révélation du 
Sinaï ou le judaïsme peut jamais être changé. L'examen de cette 
question exigeait une prudence toute particulière, parce que les 
ecclésiastiques chrétiens objectaient souvent aux Juifs que la 
doctrine du Christ est aussi une révélation, et que cette « nou- 
velle alliance » a remplacé a l'ancienne », la Tora ayant fait place 
à l'Évangile. Pour ne pas fournir d'armes contre lui par sa propre 
argumentation, Albo établit une distinction entre les comman- 
dements révélés directement par Dieu lui-même et ceux qu'un 
prophète a ordonnés. Ce que Dieu a promulgué de sa propre 
bouche, comme le Décalogue, est immuable, et c'est dans le Déca- 
logue que sont contenus les trois principes fondamentaux de 
la Révélation. Mais les autres lois du judaïsme, prescrites au 
peuple d'Israël par l'intermédiaire de Moïse, peuvent être mo- 
difiées ou même abolies. En réalité, cette faculté de modifier une 
partie et même la majeure partie des prescriptions religieuses 
n'a qu'une valeur théorique; Albo veut simplement dire que ce 
changement est possible. Mais, dans la pratique, les Juifs sont 
obligés d'observer toutes les lois de la Tora, jusqu'à ce qu'il 
plaise à Dieu d'en donner d'autres par l'intermédiaire d'un pro- 
phète aussi grand que Moïse, et d'une façon aussi solennelle et 
aussi authentique que la Révélation du Sinaï. 

IV. 23 



354 HISTOIRE DES JUIFS. 

Au point de vue juif, la théologie d'Albo ne satisfait pas l'es- 
prit. Après avoir accepté comme point de départ la doctrine chré- 
tienne du salut, elle est amenée à exiger la foi, dans le sens 
chrétien du mot, comme condition principale de ce salut, et à 
faire jouer aux prescriptions du judaïsme le môme rôle que les 
sacrements, tels que le baptême, la communion, etc., jouent dans 
le christianisme. 

Quoique prédicateur comme Albo, son jeune contemporain Jo- 
seph ibn Schem Tob mettait plus de méthode dans son argumen- 
tation. Au grand regret, sans doute, de son père fanatique et par- 
tisan résolu de la Cabbale, qui regardait la philosophie comme 
une science pernicieuse, Joseph étudia avec ardeur la doctrine 
aristotélicienne telle que l'avait comprise Maïmonide. D'après lui, 
les connaissances philosophiques aident l'homme, et surtout l'Is- 
raélite, à accomplir sa vraie destinée; car, à son avis, le Juif qui, 
après s'être familiarisé avec la philosophie, pratique sincèrement 
sa religion, est plus apte à atteindre le but supérieur qui lui est 
assigné que celui qui accomplit machinalement les préceptes de 
son culte. Pour Joseph ibn Schem Tob, la doctrine du Sinaï est 
venue combler une lacune de la philosophie, à laquelle elle est, 
du reste, supérieure, parce qu'elle enseigne que la béatitude de 
l'homme consiste dans la faculté que possède l'àme de survivre 
au corps. Cette béatitude, le judaïsme dit que ses adeptes s'en 
rendent dignes en accomplissant strictement les pratiques de leur 
religion. Pour ce point particulier, Joseph ibn Schem Tob est, en 
partie, d'accord avec Albo. Lui aussi prétend que les lois reli- 
gieuses ont un caractère sacramentel, tout en insistant moins sur 
la doctrine du salut. Il affirme même que ces lois n'ont pas de 
but connu, et il leur attribue jusqu'à un certain point une 
signification mystique. 

Les auteurs de tous ces ouvrages polémiques et philosophiques 
de la première moitié du xv® siècle ne les écrivirent point parce 
qu'ils avaient des loisirs ou qu'ils y étaient poussés par leur ca- 
price; ils y furent contraints par la plus dure des nécessités, pour 
défendre leur patrimoine moral et religieux. Si le judaïsme ne 
s'était point fortifié en dedans et n'avait énergiquement repoussé 
les attaques injustes du dehors, il aurait risqué de périr. 



LA FAMILLE DE PAUL DE SANTA MARIA. 355 

A ce moment surtout, il était impérieusement commandé aux 
Juifs de s'armer de fermeté, car une nouvelle ère de luttes et de 
dangers allait s'ouvrir pour eux dans la péninsule ibérique, amenée 
par des calomniateurs sortis d'Israël même. De misérables renégats, 
parvenus aux plus hautes dignités, qui ressentaient pour les Juifs 
6t le judaïsme une haine plus violente encore que les chrétiens, 
voyaient avec colère leurs anciens coreligionnaires de Castille 
jouir de la faveur du roi et surtout du chancelier Alvarq de Luna. 
Des Juifs notables, tels que Joseph ibn Schem Tob, Abraham Ben- 
venîste, Joseph Naci, étaient accueillis avec bienveillance à 
la cour et chargés, comme au beau temps de leur splendeur, d'ad- 
ministrer les finances de l'État; des médecins juifs étaient con- 
sultés par des chrétiens, en dépit des défenses répétées des papes, 
des conciles et des princes, et Juifs et chrétiens entretenaient de 
nouveau entre eux de bonnes relations. Cette situation déplaisait 
aux apostats, et principalement aux fils de Paul de Santa Maria, 
qui avaient hérité de leur père son ambition, son astuce, son es- 
prit d'intrigue et sa haine des Juifs. Grâce à leur intelligence 
remarquable et aux emplois élevés qu'ils occupaient, ils formaient 
une vraie puissance avec leurs oncles et leurs cousins ; la famille 
était ordinairement désignée sous le nom de Cartagena, L'aîné 
des fils, Gonzalo de Cartagena, avait succédé à son père comme 
évèque de Burgos et fut envoyé comme délégué castillan au 
concile de Bâle. Le deuxième, Alfonso de Cartagena, était doyen 
de Santiago et Ségovie; le troisième^ Pedro, était chevalier 
de la garde royale et honoré de plusieurs distinctions mili- 
taires , et le plus jeune, Alvar Sanchez, était un magistrat in- 
fluent. Leurs oncles, Pedro Suarez et Alvar Garcia, qui avaient 
abjuré en même temps que leur père, occupaient également des 
postes importants. 

Cette coterie détestait cordialement le chancelier Alvaro de 
Luna, non seulement parce qu'il se montrait équitable pour les 
Juifs, mais aussi parce qu'il avait toujours réprimé avec la plus 
grande énergie les intrigues qu'elle n'avait cessé de fomenter contre 
le roi Don Juan en faveur des infants, du roi d'Aragon et de ses 
frères. Plus d'une fois, ils avaient essayé de faire tomber Alvaro 
du pouvoir. Comme ils ne réussirent pas dans leur propre pays à 



356 HISTOIRE DES JUIFS. 

nuire aux Juifs, ils tentèrent d'intéresser le concile de Bâle à 
leurs mauvais desseins. 

Pendant les treize ans qu'il resta réuni (juin 1431-mai 1443), 
ce concile délibéra sur toutes les grandes affaires européennes, 
s'efforçant de faire rentrer les hussites dans le giron de l'Église, 
de corriger les mœurs du clergé et des moines et de convertir les 
Juifs. Ces derniers surtout étaient Tobjet des préoccupations du 
concile. Comme il lui paraissait nécessaire de les humilier peur 
raffermir le christianisme, il renouvela contre eux toutes les an- 
ciennes mesures restrictives et en promulgua de nouvelles. C'est 
ainsi qu'il remit en vigueur les dispositions canoniques qui défen- 
daient aux Juifs d'avoir des relations avec les chrétiens, de les 
employer comme domestiques, d'être leurs médecins, d'occuper 
des emplois publics, et qui leur prescrivaient de porter des vête- 
ments distincts et de demeurer dans des quartiers spéciaux. A ces 
anciennes prohibitions, il ajouta un certain nombre de défenses 
qui étaient nouvelles ou qui, du moins, n'avaient pas été 
ratifiées jusqu'alors par Tautorité supérieure ecclésiastique. Les 
Juifs ne pouvaient obtenir aucun grade universitaire et devaient 
être contraints, même par la violence, d'aller écouter les prédi- 
cations des convertisseurs; on résolut également d'enseigner dans 
les écoles supérieures l'hébreu, le chaldéen(et l'arabe), pour faci- 
liter la conversion des Juifs. On voit par là que le concile de 
Bâle accepta tous les articles de la bulle de Benoit XIII, quoique 
ce pape fût mort en état d'hérésie. Ce concile s'occupa égale- 
ment des Juifs convertis. Il prescrivit de se montrer bienveillant 
à leur égard, mais aussi de les surveiller pour qu'ils ne pussent 
pas se marier entre eux. 

Il est probable que, dans ses délibérations, le concile de Bâle 
n'eût pas abordé la question juive, complètement étrangère à son 
ordre du jour, s'il n'y avait été incité par les apostats Gonzalo 
et Alfonso de Cartagena, que le roi Don Juan II avait délégués 
à cette assemblée, où Alfonso était très considéré comme théo- 
logien et jurisconsulte. On reconnaît, du reste, l'influence des deux 
frères dans plusieurs des résolutions votées par le concile, et qui 
n'avaient de raison d'être qu'autant qu'elles étaient dirigées contre 
les Juifs d'Espagne. Ainsi, on ne pensait certes pas à l'Allemagne 



LE PAPE EUGÈNE IV. 357 

quand on défendit aux Juifs d'occuper une chaire dans une école; 
les Juifs allemands n'osaient pas aspirer, à cette époque, à en- 
seigner dans une université. 

A la suite des résolutions prises par le concile contre les Juifs, 
les sentiments de malveillance que les masses leur manifestaient 
devinrent encore plus intenses, et prirent un caractère particulier 
de violence à la fin du xv« siècle. Dans les contrées mêmes où la 
population juive n'avait pas trop souffert jusqu'alors de la haine 
de l'Église, elle allait bientôt subir les plus douloureuses persé- 
cutions. Du reste, le destin paraissait réellement s'acharner contre 
les malheureux Juifs. A l'heure où les membres du concile de 
Baie forgeaient contre eux de nouvelles armes, survint en Alle- 
magne la mort de l'empereur Sigismond (1437). Non pas que ce 
prince fût pour eux un défenseur bien zélé; comme il avait de 
grands besoins d'argent, il les accablait d'impôts de toute sorte. 
Mais, du moins, ne permettait-il pas qu'on les maltraitât. Son 
successeur, le duc Albert d'Autriche, était un ennemi implacable 
des Juifs et des hérétiques, et il les aurait volontiers exterminés 
tous ensemble si les hussites n'avaient eu de bonnes armes pour 
se défendre et si les Juifs n'avaient été une source inépuisable de 
revenus. Mais, sous son règne, on pouvait impunément infliger 
aux Juifs les avanies les plus humiliantes, et quand le conseil 
d'Augsbourg décida d'expulser la communauté juive (1439), il 
s'empressa de ratifier cette résolution inique. On leur accorda un 
délai de deux ans pour vendre leurs maisons et leurs biens-fonds. 
Ils furent ensuite tous chassés, et on employa les pierres tumu- 
laires de leur cimetière comme matériaux de construction. Heu- 
reusement, Albert II ne régna que deux ans, laissant la couronne 
à Frédéric III. Ce souverain était bon et équitable, mais faible, et, 
quoique disposé à protéger les Juifs, il manquait de l'énergie né- 
cessaire pour les défendre efficacement. Ils auraient pourtant eu 
besoin d'un protecteur puissant à cette époque. Car, à côté de 
leurs nombreux adversaires, un nouvel ennemi se levait contre 
eux, plus cruel et plus acharné que tous les autres, le moine 
franciscain Jean de Capistrano. 

Au début de son pontificat, Eugène IV, qui était parvenu à se 
maintenir pape en dépit de l'hostilité du concile de Bâle, montra 



358 HISTOIRE DES JUIFS. 

des dispositions bienveillantes pour les Juifs. Ainsi, il confirma 
les privilèges que leur avait accordés son prédécesseur, Martin V, 
et défendit de les baptiser par contrainte ou de les maltraiter. 
Mais brusquement il changea à leur égard. Cette volte-face subite 
était certainement due à Tinfluence d*Alfonso de Cartagena, 
évéque de Burgos, qui, au concile de Bâle, avait plaidé avec cha- 
leur la cause du pape Eugène. Seul ce prélat d*origine juive, sur- 
nommé par le pape « la joie de TEspagne et Thonneur du clergé », 
était capable d'accuser les Juifs de Castille d'arrogance et de pré- 
somption. A la suite de cette intervention, Eugène IV adressa un 
bref aux évèques de Castille et de Léon (10 août 1442) pour leur 
dire que les Juifs abusaient, au détriment des croyants, des pré- 
rogatives octroyées par les papes, commettaient des actes cou- 
pables et contribuaient ainsi à nuire au christianisme. Il prétendait^ 
par conséquent, se trouver dans Tobligation de déclarer nuls et 
non avenus tous les privilèges qu'ils avaient obtenus de lui, de 
Martin V et d'autres papes. A cette occasion, Eugène IV remit en 
vigueur toutes les mesures restrictives promulguées contre les 
Juifs par le pape Benoit, et qui n'avaient jamais été prises en con- 
sidération sous le règne de Juan II. Ce bref fut publié dans plu- 
sieurs villes de la Castille, à l'insu du roi. C'était la un coup droit 
porté à Alvaro de Luna, le protecteur des Juifs. 

Mais Alvaro était homme à riposter. Il publia, au nom du roi, une 
pragmatique (du 6 avril 1443) datée d'Arevalo, qui annulait le bref 
papal. Dans ce document, il déclare que, d'après le droit canon 
et la législation royale, les Juifs sont autorisés à vivre parmi les 
chrétiens, et que le roi est vivement irrité des tentatives faites 
par des audacieux,, dans plusieurs villes, pour leur causer du mal, 
sous prétexte qu'ils forment une classe inférieure. Il est vrai 
que certaines dispositions canoniques leur interdisent l'accès des 
dignités et défendent aux chrétiens d'entretenir avec eux des 
relations amicales, mais on va beaucoup trop loin en cherchant 
à les isoler complètement et à les éloigner même des emplois sub- 
alternes. Il est permis aux [chrétiens de garder les troupeaux des 
Juifs, de labourer leurs champs et d'avoir avec eux des relations 
commerciales. A la fin de sa déclaration, le roi défend à tous ses 
sujets, sous les peines les plus sévères, d'édicter à son insu une 



VIOLENCES CONTRE LES MARRANES DE TOLÈDE. 3o9 

mesure quelconque contre les Juifs, et il exprime Tespoir que le 
pape fera connaitre d'une façon claire et précise la conduite que 
les chrétiens peuvent et doivent tenir à leur égard. 

Cette intervention habile d'Alvaro de Luna pour faire échouer 
leurs desseins irrita vivement le groupe des nouveaux chrétiens 
qui haïssaient les Juifs, et, dans leur colère, ils complotèrent la 
mort du ministre castillan. Les événements allaient leur prouver 
que, malgré leur conversion, eux aussi, comme leurs anciens core- 
ligionnaires, étaient sans cesse en danger. Grisés par leur si- 
tuation brillante ou leurs richesses, beaucoup d'entre eux mon- 
traient un orgueil de parvenu, s'attirant par leur arrogance pré- 
somptueuse l'envie et la haine des anciens chrétiens. Ce sentiment 
de malveillance se fil jour, pour la première fois, à Tolède, où, à la 
faveur de troubles,, plusieurs nouveaux chrétiens des plus considé- 
rables furent tués et attachés à une potence.(i449). Alvaro fit sem- 
blant de marcher sur Tolède avec le roi pour punir les promoteurs 
de rémeute, mais, en réalité, il ne châtia pas les coupables et ne 
prit aucune mesure pour mieux protéger les nouveaux chrétiens. 

Encouragés par la molle attitude d'Alvaro devant ces désordres, 
les notables chrétiens de Tolède formèrent une ligue pour exclure 
les nouveaux chrétiens de tout emploi laïque ou ecclésiastique. 
Non content de ce premier succès, remporté sur ceux qui n'avaient 
cessé de méditer sa chute, Alvaro dressa contre eux un réqui- 
sitoire qui servit à porter des coups terribles, non pas à ceux qui 
étaient personnellement visés dans cet acte d'accusation, mais à 
leurs descendants. A son instigation, le roi écrivit, en effet, au 
pape Nicolas V (1451) que bien des nouveaux chrétiens, laïques 
et.ecclésiastiques, moines et religieuses, pratiquaient en cachette 
les rites juifs et se moquaient de la religion chrétienne. Ému de 
ces dénonciations, le pape ordonna, par un bref (1451), à l'évêque 
d'Osma et aux professeurs dominicains de l'Université de Sala- 
manque, de faire comparaître devant un tribunal spécial les Mar- 
ranes soupçonnés de judaîser. Les inculpés, quelque haute que 
fût leur situation, fussent-ils mémeévêques, devaient comparaître 
devant ce tribunal, se justifier, et, s'ils étaient reconnus coupables, 
être dépouillés de leurs biens et de leurs dignités et livrés au bras 
séculier pour être mis à mort. 



360 HISTOIRE DES JUIFS. 

Grâce à ce bref, Alvaro de Luna était absolument mailre de la 
fortune et de la vie des nouveaux chrétiens. Il suffisait, pour les 
perdre, d'une apparence de preuve qu'ils avaient observé secrè- 
tement des pratiques juives. Le tribunal institué par Nicolas V 
pour juger les nouveaux chrétiens pouvait déjà faire prévoir 
rinquisition, qui allait soumettre, en Espagne, toute une gé* 
néralion de Marranes à des épreuves telles que jamais peuple ni 
race n'en avaient subies. Sous l'impulsion de l'effroyable danger 
qu'Âlvaro avait suspendu sur leur tête, les plus influents des 
Marranes firent un nouvel effort pour amener sa perte. Cette fois, 
ils réussirent. Le roi Don Juan fit comparaître Alvaro devant un 
conseil dont plusieurs membres étaient des Marranes. L'un de 
ceux-ci, Fernando Diaz de ïoledo, prononça la sentence de mort 
contre le chancelier; ses biens furent confisqués et il fut pendu 
(1453). C'est ainsi que succomba, sous les efforts réitérés des 
nouveaux chrétiens, un des protecteurs les plus zélés des Juifs de 
Castille, au moment où ceux-ci allaient être assaillis de nouveaux 
orages. 

A Eugène IV succéda, en effet, Nicolas V, qui haïssait profon- 
dément les Juifs. Il commença par enlever aux Juifs italiens 
leurs anciens privilèges, confirmés peu auparavant par Martin V, 
et auxquels le pape Eugène même n'avait pas touché, puis il les 
soumit, par une nouvelle bulle, à toutes les lois restrictives que 
son prédécesseur avait édictées contre les Juifs de Castille. Cette 
bulle, qui remettait en vigueur toutes les dispositions iniques 
d'Eugène IV, eut pour les Juifs des conséquences particulièrement 
funestes, parce qu'elle chargea Jean de Capistrano, ennemi im- 
placable des Juifs, ou, à son défaut, les moines franciscains, d'en 
surveiller la stricte exécution, et que Capistrano s'acquitta de sa 
lâche avec une férocité inouïe. 

La malveillance manifestée par les papes et le concile de Bâle à 
l'égard des Juifs servait naturellement d'encouragement à tous les 
ennemis du judaïsme. C'est ainsi que le duc bavarois de Landshut, 
Louis le Riche, fit arrêter en un seul jour (1450) tous les Juifs de 
son royaume, enfermant les hommes dans les prisons et les fem- 
mes dans les synagogues, et s'emparant de leur argent et de leurs 
bijoux. Il autorisa les débiteurs chrétiens à ne payer à leurs créan- 



LE CARDINAL NICOLAS DE CUSA. 361 

ciers juifs que le capital même qu'ils avaient emprunté, déduction 
faite des intérêts déjà versés. Après une détention d'un mois, les 
Juifs durent racheter leur vie au prix de 30,000 florins et pren- 
dre le chemin de Texil dans le plus grand dénuement. Le duc 
Louis aurait infligé volontiers le même traitement à la riche et 
importante communauté de Ratisbonne, placée sous sa domina- 
tion. Mais comme il n'avait qu'une autorité limitée sur les Juifs de 
cette ville, qui, en qualité de bourgeois de Ratisbonne, avaient 
droit à la protection du conseil de la cité, il dut se contenter de 
leur imposer une contribution. Il parait qu'à cette époque, bien 
des Juifs, par crainte ou par nécessité, embrassèrent le chris- 
tianisme. 

Quand on va au fond des choses, il semble qu'on peut expliquer 
jusqu'à un certain point l'excessive sévérité du droit canon à 
l'égard des Juifs par la crainte que TÉglise éprouvait de voir l'es- 
prit juif agir sur les populations chrétiennes. Ce sentiment, soi- 
gneusement dissimulé dans les bulles papales, apparaît clairement 
dans l'ouvrage d'un cardinal du temps. Ce dignitaire, appelé Nico- 
las de Cusa (originaire de Cuez, sur la Moselle), poursuivait la 
chimère de réunir toutes les religions sous la bannière de l'Église 
et d'en former une religion unique. Il était disposé à sacrifier, dans 
ce but, les cérémonies du culte chrétien et même à accepter la 
circoncision ; par contre, il voulait que l'on acceptât le dogme de 
la Trinité. Mais il craignait, comme il le dit explicitement, que 
l'attachement obstiné des Juifs au dogme de l'unité de Dieu ne fût 
un obstacle très grand à la réalisation de son plan. Il exprimait 
pourtant l'espoir qu'il réussirait à briser l'opposition de cette poi- 
gnée de récalcitrants, et, au concile provincial de Bamberg (1450- 
1451), où il assistait comme légat du pape, il proposa un certain 
nombre de mesures pour triompher de leur résistance. Quoiqu'il 
eût été déjà prescrit aux Juifs, à plusieurs reprises, de porter des 
signes distinctifs, il fit décréter une nouvelle fois, par le concile de 
Bamberg, que les hommes fussent contraints d'attacher un mor- 
ceau de drap rouge sur leur poitrine et les femmes une bande 
bleue à leur coiffure (mai 1451). Précaution indispensable, à son 
sens, pour empêcher tout commerce entre Juifs et chrétiens et 
soustraire ainsi ces derniers à l'influence des idées juives. 



564 HISTOIRE DES JUIFS. 

Quelques années plus tard, après les prédications de Capistraao, 
changement de ton complet ! « Ému des plaintes de ses ouailles >, 
dit cet évèque, il se voit contraint de prendre des mesures -contre 
les Juifs (1453). Il leur prescrit de vendre tous leurs biens-fonds 
avant le mois de janvier de Tannée suivante et d*émigrer quinze 
jours après, « de façon qu'il n*y ait plus un seul Juif dans son 
évêché ». Ordre était donné en même temps aux villes, aux com- 
tes, aux seigneurs et aux juges de faire partir les Juifs. 

Ce fut surtout en Silésie que Capistrano se montra digne du 
litre de a fléau des Hébreux » dont le qualifiaient ses admirateurs. 
Cette province, dont la moitié appartenait à la Pologne et Tautre 
moitié à la Bohème^ renfermait alors deux communautés impor- 
tantes, celles de Breslau et de Schweidnitz. Invité par Tévèque 
Pierre Nowak, de Breslau, à venir reprocher à son clergé sa con- 
duite scaudaleuse, Capistrano se rendit dans cette ville, réunit les 
ecclésiastiques dans Téglise, et là, toutes portes closes, il leur fit 
honte de leurs mœurs déréglées. Ce devoir accompli, il s'éleva 
avec sa violence habituelle contre les hussites et les Juifs. Sa 
guerre contre les Juifs lui fut rendue facile, grâce à un bruit qui 
se répandit à Breslau pendant qu'il y séjournait. 

Un des plus riches Juifs de cette ville, nommé Meyer, qui avait de 
nombreux débiteurs dans la bourgeoisie et la noblesse, fut accusé 
Savoir acheté à un paysan une hostie, qu'il aurait ensuite percée et 
profanée et dont il aurait envoyé une partie aux communautés de 
Schweidnitz et de Liegnitz. Naturellement, le sang coula de l'hos- 
tie ainsi perforée. Cette fable absurde trouva créance auprès des 
•conseillers de Breslau, qui firent incarcérer tous les Juifs de la 
ville, confisquèrent leurs biens et, ce qui importait surtout aux 
yeux des meneurs, mirent la main sur leurs titres de créance, 
d'une valeur d'environ 25,000 florins or de Hongrie (1453). 
Comme plusieurs de ces malheureux avaient essayé de prendre 
la fuite, le peuple crut avec plus de conviction encore à cette 
accusation. Sur Tordre de Capistrano, qui dirigeait le procès, 
plusieurs des inculpés furent mis à la question, et, pour échapper 
à de nouvelles tortures, avouèrent tout ce qu'on voulait. 

A cette accusation vint bientôt s'en ajouter une autre. Par haine 
<iontre ses anciens coreligionnaires, une Juive convertie déclara 



CAPISTRANO A BRESLAU. 365 

que les Juifs de Breslau avaient brûlé une fois une hostie, et 
qu'une autre fois ils avaient volé un garçon chrétien, Tavaient 
engraissé, enfermé et roulé dans un tonneau rempli de pointes 
acérées, jusqu'à ce qu'il eût rendu l'âme. Les meurtriers avaient 
alors pris de son sang pour en envoyer aux autres Juifs de la 
Silésie. Les autorités, encore qu'ils n'eussent fait aucune enquête, 
crurent à la réalité de ce crime. Trois cent dix-huit Juifs furent 
arrêtés dans diverses communautés de la Silésie, conduits à Bres- 
lau et jugés par Capistrano. De ces inculpés, quarante et un 
furent brûlés (2 juin 1453) sur le SaUring, aujourd'hui le BlU- 
cherplat^y où demeurait Capistrano. Le rabbin de la communauté 
conseilla à ses codétenus de se tuer ; lui-même se pendit. Toute 
la population juive fut expulsée de Breslau ; les enfants âgés de 
moins de sept ans avaient été arrachés à leurs parents, baptisés 
et confiés à des chrétiens pour être élevés dans la religion chré- 
tienne. 

Toutes ces violences avaient été ordonnées par Capistrano, qui 
prouva, dans un mémoire savant, au roi Ladislas qu'elles étaient 
conformes à l'esprit du christianisme. Telle ne paraissait pas être 
l'opinion de l'honnête greffier municipal Eschenlœr, qui, trop 
timoré pour se prononcer publiquement sur ces cruautés, con- 
signe cette remarque dans son journal : « De pareils excès sont-ils 
vraiment prescrits par Dieu? Je dois m'en rapporter au jugement 
des docteurs de l'Église. » Mais à ce moment, ces docteurs s'étaient 
changés en bourreaux. Les biens des Juifs brûlés et chassés furent 
consacrés à l'érection de l'église des Bernardins. Dans les autres 
villes de la Silésie, les Juifs subirent le même sort qu'à Breslau ; 
les uns furent livrés aux flammes, les autres pillés et.chassés. 

Sollicité par le conseil de la bourgeoisie de Breslau d'interdire, 
à l'avenir, l'établissement des Juifs dans cette ville, le jeune roi 
Ladislas ne se contenta pas de ratifier cette demande, « à la gloire 
de Dieu et de la foi chrétienne », mais, en digne fils du cruel 
Albert II, qui avait chassé les Juifs d'Autriche, il approuva le sup- 
plice infligé aux Juifs de Silésie par ces paroles iniques « qu'ils 
avaient été traités selon leur mérite ». A l'instigation, sans doute, 
de Capistrano, qui séjourna quelque temps à Olmutz, Ladislas 
expulsa les Juifs de cette ville ainsi que de Briinn. 



366 HISTOIRE DES JUIFS. 

Les excitations de Capistrano firent sentir leur action mal- 
faisante jusqu'en Pologne, où elles troublèrent la tranquillité dont 
les Juifs jouissaient dans ce pays depuis des siècles. La Pologne 
était devenue, en effet, depuis longtemps, un asile pour les Juifs 
persécutés d'Allemagne, d'Autriche et de Hongrie, qui y vi- 
valent en sécurité sous la protection des privilèges accordés par 
le duc Bolesias et ratifiés par le roi Casimir le Grand et ses suc- 
cesseurs. La présence des Juifs était, du reste, très utile à la 
Pologne, où ils formaient la classe intermédiaire entre la noblesse 
et les serfs, s'occupant de commerce, contribuant à la circu- 
lation du numéraire et faisant valoir les ressources du pays. 

Pendant que Casimir IV, peu de temps après son avènement au 
trône, résida à Posen, celte ville fut entièrement détruite par un 
incendie, sauf quelques maisons construites en pierre, et avec 
elle disparut la charte où se trouvaient énumérés les privilèges 
accordés aux Juifs un siècle auparavant par Casimir le Grand. 
Inquiets de la perte d'un document aussi important, des délégués 
de nombreuses communautés polonaises vinrent demander à Casi- 
mir IV de faire établir une nouvelle charte d'après les copies 
existantes, et, en général, de leur confirmer leurs anciennes pré- 
rogatives. Le roi, accédant à leur vœu, leur octroya les pri- 
vilèges qu'ils sollicitaient de lui (Cracovie, 14 août 1447). 

Grâce à ce nouveau statut, dont les dispositions étaient même 
plus favorables que celles de l'ancien et abolissaient plusieurs lois 
canoniques, les Juifs de Pologne avaient une situation bien plus 
satisfaisante que leurs coreligionnaires des autres pays d'Europe. 
Ainsi, ce statut défend de les citer devant un tribunal ecclésias- 
tique, et, s'ils sont cités, ils peuvent ne pas en tenir compte. 
Les palatins sont invités à les protéger efficacement contre le 
clergé et contre tout autre agresseur. Défense est faite de porter 
contre eux une accusation de meurtre rituel ou de profanation 
d'hostie, parce que « les Juifs ne commettent pas de tels crimes, 
qui sont interdits par leur religion ». Un chrétien les accuse-t-il 
d'un pareil acte, il n'est cru que s'il est appuyé par « d'honnêtes 
témoins juifs du pays et quatre témoins chrétiens, également 
honnêtes et indigènes ». En tout cas, on ne pourra punir que 
le coupable, mais nul autre de ses coreligionnaires. Si l'accu- 



CASIMIR IV ROI DE POLOGNE. 367 

saleur ne peut pas prouver son dire par le témoignage de per- 
sonnes véridiques, c'est lui qui sera condamné à mort. Casimir 
espérait ainsi mettre fin à ces odieuses calomnies de meurtre 
rituel, qui avaient déjà fait tant de victimes parmi les Juifs. Le 
roi laissait aussi aux Juifs leur juridiction spéciale. Les procès 
criminels entre Juifs seuls ou entre Juifs et chrétiens devaient 
être soumis, non pas aux tribunaux ordinaires, mais à un tribunal 
composé du palatin, ou de son suppléant, et de Juifs. Pour les 
affafres de peu d'importance, les « anciens » (rabbins) de la com- 
munauté seuls avaient à en connaître. Ils avaient également le 
droit de punir d'une amende le refus de comparaître. Ce fut avec 
l'assentiment des magnats polonais que Casimir accorda ces im- 
portants privilèges aux Juifs. Il confirma aussi (1446) les préro- 
gatives que les Garaïtes de Troki, Luzk et autres villes avaient 
obtenues, au xiii® siècle, de Witold, duc de Lilhuanie. 

Le clergé voyait d'un mauvais œil les Juifs jouir en Pologne 
d'une existence calme et heureuse, et il résolut d y faire mettre 
fin par le roi Casimir. Il y avait alors à la tête du clergé polo- 
nais le puissant évêque de Cracovie, le cardinal Zbigniew Oles- 
nizki. Invité par ce prélat à venir prêcher en Pologne contre les 
hussites, Capistrano se rendit à Cracovie, où il reçut un accueil 
triomphal du roi et des ecclésiastiques. Pendant toute la durée de 
son séjour dans cette ville (1453-1454), il ne^ cessa, avec le con- 
cours de l'évêque Zbigniew, d'exciter le roi contre les hussites et 
les Juifs. Il faisait des remontrances publiques à Casimir, le me- 
naçant de tous les supplices de l'enfer et lui prédisant finalement 
qu'il serait défait dans sa guerre contre l'ordre des chevaliers de 
Prusse, s'il ne se décidait à abolir les privilèges des Juifs et à 
abandonner les hérétiques hussites à la colère des ecclésiastiques. 

Dès que les chevaliers prussiens, aidés de leurs collègues d'Alle- 
magne, eurent, en effet, battu l'armée polonaise et obligé Casimir 
à s'enfuir honteusement du champ de bataille (septembre 1454), 
le clergé fut maître de la situation. Il répandit le bruit, en 
Pologne, que cette défaite était un châtiment envoyé par Dieu, 
pour punir Casimir de sa bienveillance à regard des Juifs et des 
hérétiques. Furieux de son échec, le roi était résolu à recommen- 
cer une vigoureuse campagne contre les Prussiens, mais il ne 



368 HISTOIRE DES JUIFS. : 

pouvait rien faire sans l'appui de l'évêque Zbigniew. Force lui fut 
donc de sacrifier les Juifs. Dans tout le pays, des crieurs publics 
annoncèrent que tous les privilèges des Juifs étaient abolis, « parce 
que les mécréants ne devaient pas être mieux traités que les 
adorateurs du Christ, ni les serviteurs plus honorés que les fils 
de la maison d. Capistrano avait enfin triomphé même en Pologne, 
où jusqu'alors les Juifô avaient pu vivre tranquilles. Ceux-ci in- 
formèrent leurs coreligionnaires d'Allemagne de cette calamité, 
se lamentant de ce que sur eux aussi le « moine d eût réussi à 
faire fondre le malheur, et cela dans cette Pologne qui, aupara- 
vant, offrait un refuge assuré aux persécutés des autres contrées. 
Les Juifs d'Allemagne ne pouvaient rien en leur faveur, mais il 
survint alors un événement qui eut pour eux des conséquences 
favorables. 

Cet événement, qui fit trembler toute la chrétienté, fut la prise 
de Constantinople (29 mai 1453) par le conquérant turc Mahomet II, 
et la destruction de Tempire byzantin. Le vainqueur infligea aux 
vaincus toute sorte d'humiliations, de tourments et de supplices. 
Hais si l'on songe que depuis Constantin, fondateur de l'em- 
pire byzantin, jusqu'au dernier monarque, Constantin Dragossès 
Paléologue, tous les souverains de Byzance, sauf l'apostat Julien, 
avaient manifesté un orgueil démesuré, des sentiments de dissi- 
mulation et d'ip'pocrisie, et une ardeur excessive de persécution; 
que le peuple et les dignitaires de l'Église et de l'État s'étaient 
montrés dignes de leurs maîtres; que c'est dans la législation 
byzantine que les peuples germains, romans et slaves et les 
.représentants de TEglise avaient puisé ce principe odieux qu'il 
fallait avilir et même exterminer les Juifs ; si l'on songe à toutes 
les iniquités accomplies dans cet empire pendant son existence 
de dix siècles, les souffrances qu'il eut à subir après la défaite 
peuvent être considérées comme un châtiment mérité. 

Après s'être emparé de Constantinople, Mahomet II se disposa 
à marcher contre d'autres pays européens. La chrétienté courait 
un grand danger. Le pape Nicolas V, comprenant bien la gravité 
de la situation, aurait voulu réunir tous les peuples et les 
princes chrétiens dans une action commune et énergique contre 
les Turcs. Mais, à ce moment, la papauté n'avait plus son près- 




MAHOMET II ET LES JUIFS. 369 

tige d'autrefois, et quand les légats du pontife parlèrent de croi- 
sade à la diète de Ratisbonne, on leur répliqua par ces dures 
paroles que le pape pas plus que Tempereur ne songeaient sérieu- 
sement à organiser une campagne contre les Turcs, mais qu'ils 
voulaient faire recueillir de l'argent pour le conserver. Capis- 
trano lui-même échoua, quand il prêcha une croisade contre les 
Turcs; il ne vit accourir à sa voix que des étudiants, des paysans, 
des moines mendiants et des gueux. 

Il semble vraiment que ce fut par une intervention spéciale de 
la Providence que se fonda l'empire turc, pour servir d'asile aux 
malheureux Juife, au moment même où les persécutions sévis- 
saient contre eux en Europe avec une intensité croissante. Car 
Mahomet II se montra équitable et bienveillant pour les Juifs, les 
autorisant à s'établir librement à Constantinople et dans les autres 
villes, mettant à leur disposition des emplacements particuliers 
pour y demeurer, et leur permettant d'élever des synagogues et 
des écoles. 

A la tête des communautés juives de Turquie, Mahomet II plaça 
Ain grand-rabbin. Ces fonctions furent confiées à un homme pieux, 
instruit et énergique. Moïse Capsali, que le souverain appela à 
faire partie du divan et honora de son estime, le faisant asseoir 
-à côté du mufti et lui donnant la préséance sur le patriarche 
grec. Moïse Capsali (né vers 1420 et mort vers 1495) était autorisé 
■par le sultan à exercer une sorte de souveraineté politique sur les 
Juifs de Turquie. Il faisait la répartition des impôts que les Juifs 
turcs devaient verser individuellement ou par groupes, diri- 
geait les encaissements et transmettait les sommes recueillies 
au Trésor impérial. Il possédait aussi le pouvoir d'infliger des 
punitions aux membres des communautés et de ratifier la nomi- 
nation des rabbins. En un mot, il était le chef et représentant 
officiel du judaïsme turc. 

Même le caraïsme se réveilla un instant de sa torpeur, dans 
Tenipire turc, au contact des rabbanites. Les communautés caraïtes 
de Constantinople et d'Andrinople reçurent de nouvelles recrues, 
venues de la Crimée, de l'Asie et de la Pologne méridionale. Mais 
l'ignorance des caraïtes de ce temps était déplorable. Eux à qui 
leur religion ordonnait d'observer seulement les prescriptions que 
IV. 24 



370 HISTOIRE DES JUIFS. 

leur interprétation personnelle leur faisait découvrir dans la 
Bible, ils accomplissaient maintenant des pratiques qui, à leurs 
yeux, ne pouvaient avoir d'autre valeur que celle d'avoir été éta- 
blies par des autorités religieuses du temps passé. Bien plus que 
les rabbanites, ils s'appuyaient sur la tradition. Les descendants 
des fiers maîtres des études bibliques n'étaient plus que des 
élèves médiocres, obligés de recourir au savoir des rabbanites 
pour comprendre l'Écriture Sainte. 

Un autre fait, survenu à cette époque dans la Turquie, montre 
également combien le caraïsme était resté immobile dans son 
engourdissement. Un collège caraïte avait déclaré qu'il est permis 
d'allumer dans la journée du vendredi des lumières pour le ven- 
dredi soir, pour que Ton ne soit pas obligé de passer cette soirée 
de fêle dans l'obscurité. Bien que, d'après le principe caraïte, tout 
particulier puisse s'autoriser de l'interprétation individuelle d'un 
verset pour abolir un ancien usage ou une ancienne pratique, 
cette réforme rencontra quand même (vers 1460) une sérieuse 
opposition. De là, des discussions et des anathèmes. Les caraîtes 
étaient également encore en désaccord, à cette époque, sur le 
moment précis où commencent les fêtes. Ces dissentiments étaient 
un mal héréditaire, pour lequel il n'existait aucun remède. Cons- 
cients de leur faiblesse et de leur ignorance, les caraîtes de Tur- 
quie eurent, du moins, le mérite de reconnaître la supériorité 
des rabbanites et de ne plus se déclarer adversaires irrécon- 
ciliables du judaïsme talmudique. 

Un phénomène qui est vraiment surprenant, c'est qu'en dépit 
de la situation précaire des Juifs d'Allemagne, en dépit « des an- 
goisses, des tourments et des persécutions qui ne leur laissaient 
pas un instant de répit », les études talmudiques reprirent dans 
ce pays un tel essor qu'elles attirèrent des disciples des plus 
lointaines communautés dans les écoles d'Erfurt, de Nuremberg, 
de Ratisbonne et de Prague, et que les rabbins formés dans ces 
établissements étaient partout estimés pour leur savoir. Capsali, 
chef religieux de la Turquie, avait également reçu son instruction 
en Allemagne. On retrouvait chez les talmudistes de ce pays la 
pénétrante perspicacité des tosafisles, jointe à l'érudition solide et 
étendue des écoles de Ramerupt, de Sens et de Paris, Parmi les 



LES JUIFS EN TURQUIE. 371 

représentants les plus éminents de la science talmudique de ce 
temps, se distinguaient surtout Jacob Weil (vers 1375-14S5) et 
Israël Isserlein (vers 1400-1460), qui, tous deux, jouirent d'une 
autorité incontestée auprès de leurs contemporains, et plus tard 
encore. Tous deux aussi combattirent avec énergie les prétentions 
exorbitantes de certains rabbins qui, à l'exemple des prêtres chré- 
tiens, voulaient exercer une sorte de domination spirituelle, au 
détriment de la liberté des communautés. 

Mais à côté de ce relèvement intellectuel, que de souffrances 
et de misères ! Aussi les Juifs d'Allemagne émigrés en Turquie pour 
échapper aux persécutions éprouvaient-ils un véritable enchan- 
tement à la vue de la situation si heureuse de leurs coreligion- 
. naires turcs. Dans ce pays, ni « denier d'or » à payer, ni taxes de la 
couronne, absorbant parfois le tiers de la fortune, mais liberté de 
circulation et liberté commerciale. Chacun pouvait disposer de ses 
biens à sa guise, s'habiller comme il l'entendait, se couvrir de 
vêtements de soie et d'or. La Turquie où, selon l'expression d*un 
enthousiaste^ a rien ne manquait », offrait un vaste champ a l'ac- 
tivité des Juifs, ce Si nos frères d'Allemagne connaissaient seule- 
ment la dixième partie de la prospérité de ce pays, disaient deux 
jeunes gens juifs, Kalmann et David, émigrés en Turquie, ils sur- 
monteraient toutes les difficultés pour venir ici en masse. » Un 
autre émigré, Isaac Çarfati, envoie aux Juifs de Souabe, des pro- 
vinces rhénanes, de la Styrie, de la Moravie et de la Hongrie une 
circulaire où il oppose la sécurité dont la population juive jouit 
sous la protection du croissant au joug pesant dont elle est acca- 
blée dans les pays chrétiens, et il les engage à émigrer en Turquie. 
Cette description, où l'ombre et la lumière ressortent avec un 
relief puissant, est faite (vers 1454) dans un style pittoresque et 
si pétillant de verve qu'il est parfois intraduisible : a On m'a 
raconté, dit-il dans ce document, que nos frères d'Allemagne ont 
à subir des souffrances plus amères que la mort, sont soumis à 
des lois iniques, baptisés par contrainte et expulsés. Quittent-ils 
un endroit pour échapper à leurs maux, ils sont atteints ailleurs' 
par des maux encore pires. J'entends les clameurs poussées par 
un peuple arrogant contre mes frères, je le vois lever la main sur 
eux. Ils souffrent au dedans et au dehors. Chaque jour, on invente 



372 HISTOIRE DES JUIFS. 

autre chose pour leur extorquer de Targent. Le clergé et les 
moines, tous ces faux prêtres lancent des imprécations contre ma 
malheureuse nation et disent : « Nous la persécuterons jusqu'à 
a complète extermination ; que le nom dlsraël disparaisse à 
c jamais I > Leur foi leur paraissait en danger, parce que les Juifs 
de Jérusalem pouvaient à la rigueur acheter Téglise du Saint- 
Sépulcre. Voilà pourquoi ils ont donné ordre de jeter dans les flots 
tout Juif embarque sur un navire chrétien qui fait voile vers 
rOrient. Que les saintes communautés d'Allemagne sont mal- 
traitées! qu'elles sont déchues! — I^les frères et mes maîtres, et 
vous tous, mes amis, moi, Isaac Çarfati, originaire de France et 
né en Allemagne, dont j'ai fréquenté les écoles, je vous annonce 
que la Turquie est un pays où l'on ne manque de rien. Chacun 
peut y vivre en sécurité, à l'ombre de son figuier et de sa vigne. 
Dans les pays chrétiens, si vous habillez vos enfants en bleu ou 
en rouge, vous exposez leurs corps à être rendus bleus ou rouges 
par les coups. On vous oblige à vous couvrir de misérables 
haillons. Pour vous, les jours de la semaine aussi bien que les 
jours de sabbat et de fête sont tous sombres. Des étrangers seuls 
jouissent de votre fortune. Quelle satisfaction le Juif riche a-t-il 
de ses trésors? Il ne les conserve que pour son malheur. Un beau 
jour, ses ennemis inventent une calomnie contre lui et les lui en- 
lèvent. Vous les appelez vôtres; en réalité, c'est à eux qu'ils appar- 
tiennent. Ils n'épargnent ni les savants ni les vieillards. Eussent-ils 
scellé leurs promesses de soixante sceaux, ils n'hésitent pas à les 
violer. Toujours prêts à vous infliger des amendes et des tortures, 
et à vous piller, ils ferment vos temples et vos écoles. Israël, 
pourquoi dors-tu? Lève-toi et abandonne ce pays maudit. » 

A la suite de l'appel de Çarfati, bien des Juifs se préparèrent à 
se, rendre en Palestine et en Turquie. Mais les chrétiens ne leur 
laissèrent même pas la liberté d'échapper à leurs maux; il leur 
fut défendu d'émigrer. 

L'interdiction qui leur fut faite de se rendre en Palestine avait 
été inspirée par un motif tout spécial. Un pacha avait autorisé les 
habitants juifs de Jérusalem à construire une synagogue sur une 
certaine partie de la montagne de Sion. Comme cet emplacement 
touchait une propriété des franciscains, ou que ceux-ci possédaient 



DERNIÈRES LUEURS DU JUDAÏSME ESPAGxNOL. 373 

sur cet emplacement une chapelle en ruine appelée « chapelle de 
David », ils s'en plaignirent au pape, lui disant qu*à la fin les 
Juifs s'empareraient encore de l'église du Saint-Sépulcre. Immé- 
diatement, le pape publia une bulle pour détendre à tout capi- 
taine de navire chrétien de recevoir des Juifs sur un vaisseau à 
destination de la Terre Sainte. Et comme c'étaient surtout des 
vaisseaux vénitiens qui se rendaient alors aux échelles du Levant, 
il insista auprès du doge pour qu'il recommandât, de son côté, 
aux navigateurs de Venise de tenir compte de cette bulle. Mais, 
quand les souverains chrétiens crurent avoir enfin fermé toute 
issue aux Juifs, comme à un fauve qu'on traque de toutes parts, 
la Turquie, ainsi qu'on l'a vu plus haut, leur offrit un asile. 
Avant qu'un demi-siêcle fût passé, cet asile dut s'ouvrir pour 
recevoir une partie des malheureux expulsés de la péninsule 
ibérique. 



. CHAPITRE XIV 

RECRUDESCENCE DE VIOLENCES A L'ÉGARD 
DES JUIFS ET DES MARRANES 

(1455-1485) 

L'Espagne devenait de moins en moins habitable pour les 
Juifs, en dépit des services considérables qu'ils avaient rendus 
à ce pays. De tous côtés s'élevaient contre eux d'implacables en- 
nemis. Leur situation paraissait pourtant satisfaisante sous le règne 
de Don Henri IV (1457-1474), roi de Castille, et de Don Juan II 
(1450-1479), roi d'Aragon; mais c'était là le calme trompeur qui 
précède la tempête. Henri IV, peut-être encore plus indolent que 

« 

son père, était bon et généreux jusqu'à la prodigalité, pas très 
soumis à l'Église et peu préoccupé de savoir si les lois canoniques 
concernant les Juifs leur étaient réellement appliquées. A l'exemple 
de son père, il abandonna la direction des affaires à un favori, 
Juan de Pacheco, qui, tout en descendant de la famille juive Ruy 



i • 



374 HISTOIRE DES JUIFS. 

CapoD, ne craignait pas de faire maltraiter les Juifs s'il y trouvait 
quelque avantage. Il était heureusement tenu d'entretenir de 
bonnes relations avec le riche Don Joseph Bcnveniste et ses fils 
Don Vidal et Don Abraham, qui, à Texemplede leur aïeul, nommé 
autrefois grand-rabbin par Juan II, se préoccupaient avec un zèle 
louable des intérêts matériels et moraux de leurs frères. Un autre 
descendant de Juifs, Diego Ârias Davila, ministre de la maison 
royale, qui n'était pas plus scrupuleux que Juan de Pacheco, se 
permettait même de nommer des Juifs comme sous-fermiers des 
impôts. Dans les dernières années de sou règne, Don Henri IV 
éleva à la dignité de grand-rabbin Jacob ibn Nunès, qui était 
sans doute son médecin ou son favori. 

Le roi d'Aragon pouvait encore bien moins se brouiller avec les 
Juifs riches de son pays, car, étant plus pauvre que sa noblesse, 
il avait besoin de leur concours. Du reste, il avait un faible pour 
l'astrologie, et avait appelé auprès de lui quelques astrologues 
juifs, entre autres le prédicateur Abraham Bibago. Il se faisait 
également soigner par des médecins juifs, et l'un d'eux, Don 
Abialar ibn Crescas Haccohen, le guérit d'une double cataracte. 
Ce qui prouve avec éclat qu'il se montra bienveillant pour les 
Juifs de son royaume, c'est qu'à sa mort, plusieurs communautés, 
en habits de deuil, se réunirent, sous la présidence du médecin 
Ibn Crescas, pour célébrer un service funèbre en son honneur. 
Hommes et femmes, cierge en main, chantèrent des psaumes 
hébreux et des élégies espagnoles. 

Encouragée par l'exemple des souverains, la haute noblesse 
non plus ne tenait nul compte des dispositions canoniques rela- 
tives aux Juifs. Elle continuait à employer des médecins juifs, 
qui avaient ainsi leurs entrées chez les grands et gagnaient leur 
confiance par leur habileté professionnelle. Comme il existait à 
cette époque peu de médecins chrétiens, les dignitaires de 
l'Église eux-mêmes recouraient à des Juifs, en cas de maladie, en 
dépit des bulles des papes Eugène, Nicolas et Calixte. Ils aimaient 
trop leur corps pour ne pas enfreindre une défense pontificale 
quand il s'agissait de leur santé. 

Mais les ennemis des Juifs espagnols ne restaient pas inactifs, 
surtout dans les grandes villes. Pour atteindre leur but, ils eurent 



ALFONSO DE ESPINA. 375 

recours à un moyen qu'ils avaient vu réussir dans d'autres pays, 
ils accusèrent les Juifs de meurtres rituels. C'est ainsi qu'ils ré- 
pandirent le bruit qu'aux environs de Salamanque un Juif avait 
arraché le cœur à un enfant chrétien, et que, dans une autre loca- 
lité, un Juif avait coupé des morceaux de chair sur le corps d'un 
enfant. Sous la pression de Topinion publique, les juges firent 
emprisonner les inculpés. A la suite d'une enquête sérieuse, or- 
donnée par le roi, qui connaissait la source et le mobile de ces 
accusations, le tribunal proclama l'innocence des Juifs. Mais leurs 
ennemis n'en persistèrent pas moins dans leur dire, accusant les 
juges de corruption, le roi de partialité, et dénonçant l'interven- 
tion des nouveaux chrétiens en faveur de leurs anciens coreli- 
gionnaires. 

Parmi ces ennemis, se distinguait, par sa violence et son achar- 
nement, un moine franciscain, Alfonso de Espina, prédicateur à 
Salamanque, qui avait acquis une certaine notoriété en accompa- 
gnant comme confesseur le tout-puissant ministre Alvaro de Luna 
jusqu'au lieu d'exécution. Ce moine attaquait avec virulence les 
Juifs et leurs protecteurs par la parole et la plume. D'abord, il 
tonna contre eux du haut de la chaire. Quand il vit que ses prédi- 
cations n'étaient pas suffisamment efficaces, il écrivit en latin, 
vers 1459, un libelle haineux contre les hérétiques, les Juifs et les 
musulmans, sous le titre de Fortalitium fidei, « Forteresse de la 
foi ». C'est un ramassis de toutes les absurdités, de toutes les 
calomnies, de toutes les fables inventées par les ennemis des 
Juifs. Dans ce réquisitoire, il demande l'extermination pure et 
simple des hérétiques et des musulmans. Il se montre plus clé- 
ment à l'égard des Juifs, exigeant seulement, à l'exemple de Duns 
Scot et de Capistrano, qu'on leur enlève les jeunes enfants pour 
les élever chrétiennement. Roi, noblesse, clergé, il reproche à 
tous, avec la plus amère véhémence, leur bienveillance pour les 
Juifs, et, pour produire une plus profonde impression sur la foule, 
il affirme que, grâce à la protection du souverain, les Juifs peu- 
vent impunément égorger des enfants chrétiens et profaner des 
hosties. Un apostat, Pedro de la Caballiera, de l'illustre famille 
juive Benveniste de la Caballiera, publia également un libelle de 
ce genre, sous le titre de « Colère du Christ contre les Juifs». 



376 HISTOIRE DES JUIFS. 

Ces excitations ne tardèrent pas à produire leur effet. Quand ua 
moine, la croix en main, engagea les habitants de Médina del 
Campo, près de Valladolid, à égorger la population juive, il fut 
immédiatement obéi. La foule se rua sur les Juifs, en brûla quel- 
ques-un^ avec les rouleaux de la Loi, et pilla leurs biens (1461). 

Ce fut surtout aux Marranes que s^attaquèrent à cette époque 
les fanatiques, parce que les nouveaux chrétiens étaient arrivés 
aux plus hautes situations politiques et ecclésiastiques, jouant un 
rôle prépondérant dans les certes et le conseil d*État et occupant 
des sièges épiscopaux. Alfonsode Espina les accusait d'être restés 
juifs en secret et de profaner la sainteté de TÉglise par leur con- 
duite. C'était là une exagération très grande, et probablement 
préméditée, que de déclarer que tous les Marranes étaient restés 
attachés aux croyances de leurs ancêtres et pratiquaient en ca- 
chette les rites juifs. Car précisément ceux des Marranes qui s'ef- 
forçaient d'arriver au premier rang éprouvaient, sinon de la haine, 
du moins une indifférence absolue pour le judaïsme, tandis que 
ceux qui, au fond du cœur, étaient encore fidèles au culte de 
leurs pères, vivaient dans une modeste réserve. Mais il importait 
aux ennemis des Marranes de les impliquer tous dans la même 
accusation, pour agir avec plus de force sur l'opinion publique et 
aussi sur le faible roi Henri IV. 

On sait que, pour avoir en main une arme contre les Marranes,. 
ses adversaires, Âlvaro de Luna avait sollicité du pape une 
bulle autorisant l'établissement d'un tribunal d'inquisition en 
Espagne et punissant de mort les nouveaux chrétiens convaincus 
de pratiquer le judaïsme. Cette bulle, les moines de Salamanque 
la possédaient, mais elle n'avait pas encore été mise en vigueur^ 
Il s'agissait maintenant d'obtenir du roi la permission de créer ce 
tribunal. Dans ce but, un prédicateur fanatique vint lancer du 
haut de la chaire les plus véhémentes imprécations contre les 
Marranes, reprochant à beaucoup d'entre eux d'avoir même fait 
circoncire leurs enfants. Pour calmer l'effervescence populaire 
produite à Madrid par ces prédications contre les Marranes, le roi 
se vit obligé de faire remplacer ce moine par un orateur plus 
modéré. A Tolède, le mécontentement public contre les nouveaux 
chrétiens se fit jour par des scènes sanglantes. A la faveur de 



MARIAGE DE FERDINAND ET D'ISABELLE. 377 

troubles populaires, la foule tua plus de cent trente Marranes ; 
ceux qui voulurent se défendre furent pendus. Six cents maisons 
de Marranes furent brûlées. 

Mais des maux plus grands encore atteignirent les Juifs et les 
Marranes après le mariage de Tinfante Isabelle, surnommée plus 
tard a la Catholique », avec l'infant Don Ferdinand d'Aragon. Les 
Juifs et les Marranes ne furent pas tout à fait étrangers à la con- 
clusion de cette union, qui eut des conséquences si malheureuses 
pour eux et pour l'Espagne. La vraie héritière du trône était l'in- 
fante Jeanne, fille du roi Henri IV. Mais, comme son vrai père était 
un certain Beltran , favori de la reine, le roi, qui avait d'abord 
reconnu Jeanne comme sa fille, se décida, sur les instances de 
son entourage, à la désavouer et à désigner sa sœur Isabelle pour 
lui succéder. Celle-ci, tout en ayant promis de ne se marier 
qu'avec le consentement de son frère, épousa quand même l'infant 
Ferdinand, pour qui Henri IV avait toujours ressenti une profonde 
antipathie. Elle avait été aidée dans l'accomplissement de son 
projet par un Juif habile et riche, Don Abraham Senior. 

Abraham Senior était intervenu dans cette affaire, parce qu'il 
pensait que le mariage de Ferdinand avec Isabelle aurait d'heu- 
reuses conséquences pour les Juifs. On racontait, en effet, que la 
bisaïeule de Tinfant Ferdinand était une Juive, Paloma, femme 
d'une grande beauté, que son bisaïeul Frédéric Henriquez, amiral 
de Castille, avait séduite et dont il avait eu un fils, qu'il avait 
reconnu, élevé et fait nommer plus tard à la dignité d'amiral. Ce 
fils lui-même, enfant d'une Juive, eut une fille, Jeanne Henriquez, 
qui devint la seconde femme du roi Juan II d'Aragon, et mit au 
monde l'infant Ferdinand. Comme ce prince avait du sang juif 
dans les veines, Abraham Senior espérait naturellement qu'il se 
montrerait bienveillant pour les Juifs. Un Marrane, Don Pedro de 
la Caballeria le jeune, qui s'appelait autrefois Salomon, aida éga- 
lement à aplanir les difficultés que rencontrait l'union de Ferdi- 
nand avec Isabelle, et il offrit à cette dernière, comme cadeau de 
fiançailles, un magnifique collier et une forte somme d'argent. 
Enfin, le mariage conclu. Don Abraham réussit à réconcilier lé 
roi avec sa sœur. Pour témoigner sa reconnaissance à Don Abra- 
ham, Isabelle lui assura un traitement annuel considérable à 



378 HISTOIRE DES JUIFS. 

prendre sur les revenus de ses propres biens. Les Juifs ne se 
doutaient pas alors que ce couple royal leur infligerait de si terri- 
bles épreuves. 

Au début même du règne de Ferdinand et d'Isabelle, des excès 
se produisirent contre les Juifs. Les habitants de Sepulveda, pe- 
tite \ille située près de Ségovie, accusèrent les Juifs de la localité 
d*avoir martyrisé et tué un enfant chrétien, pendant la semaine 
sainte (1471), à Tinstigation de leur rabbin, Salomon Pichon. Sur 
Tordre de Tévêque, Juan Arias Davila, fils du ministre marrane 
Diego Arias Davila , huit des accusés, ceux qu'on considérait 
comme les plus coupables, furent amenés à Ségovie et condamnés 
les uns à être brûlés, les autres à être pendus ou étranglés. Cette 
exécution ne parut pas un châtiment suffisant à la population de 
Sepulveda, qui se jeta sur les Juifs et les tua presque tous sans 
pitié. La légende de Tcnfant martyrisé par les Juifs se répandit 
rapidement à travers l'Espagne et trouva partout créance. 

A Cordoue, ce furent les Marranes qu'on massacra. Il s'était 
formé (en 1473) dans cette ville une confrérie pieuse, placée sous 
la protection de la Vierge, et d'où les Marranes étaient exclus. A 
Toccasion d'une procession organisée par cette confrérie, les mai- 
sons et les rues de Cordoue furent décorées de fleurs et de tapis, 
mais les Marranes ne prirent aucune part à cette fête. Cette abs- 
tention était déjà considérée comme outrageante pour la Vierge. 
Il y eut plus. Par un malheureux hasard, une jeune fille mar- 
rane répandit de l'eau dans la rue, pendant la procession, et quel- 
ques gouttes de cette eau atteignirent l'image de la Vierge. 
Aussitôt les xMarranes furent accusés d'avoir souillé l'image divine 
par un liquide malpropre, leurs maisons furent livrées aux flam- 
mes et la plupart d'entre eux tués; le reste s'enfuit de la ville. 

Les Juifs d'Espagne étaient assez perspicaces et avaient déjà 
acquis assez d'expérience pour se rendre promptement compte 
qu'avec le temps, leur situation deviendrait intolérable. Aussi tour- 
nèrent-ils leur pensée vers les pays d'Europe ou leurs coreligion- 
naires étaient alors traités avec le plus d'équité, vers l'Italie et la 
Turquie. En Italie, la population voyait de trop près les faiblesses 
de la papauté et du clergé pour s'émouvoir sérieusement des dé- 
fenses de l'Eglise et des prêtres. Du reste, les relations commerciales 



YEHIEL DE PISE. 379 

que les républiques de Venise, Florence, Gênes et Pise entrete- 
naient avec le monde entier avaient fait disparaître, en partie, 
toute étroitesse d'espi*it chez les habitants, et élargi les idées. On 
savait apprécier la fortune et Tintelligence de ceux même qui ne 
professaient pas le culte catholique. C'est que non seulement les ^ - 

marchands, mais aussi les princes, grands et petits, avaient 
besoin d'argent pour payer les condottieri et les mercenaires à 
leur solde. On se montrait donc très tolérant, en Italie, envers les y^ 

Juifs, qui possédaient de grands capitaux et étaient d'habiles con- "~t 

seillers. Aussi, quand la ville de Ravenne, désireuse d'être ratta- . ] 

'i 

chée à la république de Venise, lui soumit ses conditions, de- '; 

manda-t-elle, entre autres, qu'on lui envoyât des Juifs riches pour 
organiser un mont-de-pîété et aider ainsi à soulager la misère de 
la population. 

Dans bien des villes italiennes, les princes ou le sénat dirigeant 
autorisèrent des Juifs à ouvrir des banques et à faire le com- 
merce d'argent. En 1476, l'archevêque de Mantoue déclara, au 
nom du pape, qu'il était permis aux Juifs de prêter à intérêt. 
Yehiel, de Pise, possédait assez de capitaux pour être maître du 
marché d'argent de Toscane. Les écrivains ecclésiastiques le re- 
présentent comme un homme sans cœur, âpre au gain; c'est une 
calomnie. Yehiel avait des sentiments généreux et se montrait 
toujours disposé à venir en aide aux malheureux, en parole et en 
action. Quand, après s'être emparé des villes africaines d'Arcilla et 
de Tanger, Alphonse V, roi de Portugal, eut amené dans son royaume 
des prisonniers juifs parmi les captifs qu'il avait faits, les Juifs de 
Portugal s'empressèrent de racheter leurs coreligionnaires. Mais 
les communautés ne disposant pas de ressources suffisantes pour 
les entretenir jusqu'à ce qu'ils fussent en état de gagner eux- 
mêmes leur vie, Yehiel, sur la demande d'Abrabanel, recueillit 
des secours en Italie. D'ailleurs, Yehiel, qui était très versé dans 
la littérature hébraïque et s'y intéressait beaucoup, entretenait 
des relations amicales avec Isaac Abrabanel, le dernier homme 
d'Etat juif de la péninsule ibérique. 

Les médecins juifs étaient également très considérés en Italie; 
car on trouvait peu d'habiles médecins chrétiens dans ce pays, 
quoiqu'il y eût de longue date une école de médecine à Salerne, 



380 HISTOIRE DES JUIFS. 

et, en cas de maladie, les dignitaires de TÉglise comme les grands 
préféraient recourir aux soins de Juifs. Un célèbre médecin juif, 
Guglielmo (Benjamin) di Portaleone, de Mantoue, après avoir été 
attaché à la personne du roi Ferdinand, de Naples, et élevé par lui 
à la dignité de chevalier, entra ensuite au service de Galeazzo 
Sforza, duc de Milan, et plus tard (en 1479) à celui du duc Ludovic 
Gonzague. Il devint le chef, en Italie, d'une famille noble et d'une 
suite d'habiles médecins. Dans ce pays, Juifs et chrétiens entre- 
tenaient entre eux les meilleures relations. Ainsi, quand un Juif 
de Crema, Léon, célébra le mariage de son ûls par des fêtes qui 
se prolongèrent pendant huit jours, de nombreux chrétiens y pri- 
rent part, au grand émoi du clergé. On semblait avoir déjà com- 
plètement oublié la bulle par laquelle le pape Nicolas V venait 
d'interdire tout commerce avec les Juifs et défendait de recourir 
à des médecins juifs. Au lieu de porter les signes distinctifs pres- 
crits par l'Église, les médecins juifs revêtaient une sorte de cos- 
tume, comme leurs collègues chrétiens, et les Juifs qui fréquen- 
taient les cours portaient des chaînes d'or et d'autres Insignes 
d'honneur. 

A cette époque, se passa à la fois eu Italie et en Allemagne un 
fait presque identique, qui, par les conséquences bien différentes 
qu'il eut dans les deux pays, contre avec éclat combien la si- 
tuation des Juifs italiens était plus satisfaisante que celle de leurs 
autres coreligionnaires. A Pavie, une mère de famille, par aversion 
pour son mari, avait manifesté le désir de se faire baptiser. Elle 
entra alors dans un couvent, où elle fut catéchisée pour être prête 
à recevoir le baptême. Mais se repentant brusquement de sa réso- 
lution, elle demanda à rest^ juive. Loin de la punir de son chan- 
gement d'opinion ou de mettre obstacle à la réalisation de son 
vœu, l'évêque de Pavie plaida, au contraire, sa cause auprès de 
son mari et porta témoignage en faveur de sa bonne conduite, afin 
que le mari, qui était cohen^ ne fût pas contraint, conformément 
à la loi juive, de la répudier. 

Dans la même annéC; un chantre de Ratisbonne, du nom de 
Calmann, voulut aussi embrasser le christianisme. Il se rendait 
souvent à l'église, faisait de fréquentes retraites dans un couvent 
et alla enfin demeurer chez l'évêque, qui l'instruisit dans la reli- 



MESSER LEON. 381 

gioa chrétienne. Il eut même la pieuse pensée d'accuser ses core- 
ligionnaires de posséder des écrits injurieux pour le christianisme. 
Mais lui aussi regretta sa démarche, et il proflta un jour de 
l'absence de Tévêque pour s'enfuir de sa demeure et retourner 
chez les Juifs. Appelé à comparaître devant la cour prévôtale et 
accusé d'avoir voulu outrager l'Eglise, Dieu et la Vierge, il fut 
condamné à mort et noyé. 

Il est à remarquer que toutes les fois que les Juifs pouvaient 
jouir librement de l'air et de la lumière, ils manifestaient de l'in- 
térêt pour la science. En Italie particuUèrement, ils s'y sentaient 
encouragés par le souvenir, encore récent, d'Immanuel et de Leone 
Romano. Aussi prirent-ils une part active au réveil scientifique et 
littéraire qui illustra l'époque des Médicis. Des jeunes gens juifs 
fréquentaient les universités italiennes et montraient un zèle 
louable pour la haute culture. Ce furent des Juifs italiens qui uti- 
lisèrent les premiers l'invention de Gutenberg, établissant des 
imprimeries à Reggio, Mantoue, Ferrare, Pieva de Sacco, Bo- 
logne, Soncino, Iscion et Naples. Pour des motifs spéciaux, ils ne 
s'intéressaient pas aux arts de la peinture et de la sculpture. 
Mais plusieurs d'entre eux contribuèrent largement au dévelop- 
pement de la science. Deux surtout méritent d'être mentionnés : 
Messer Léon et Elia del Medigo. 

Messer Léon (vers 1450-1490), de Naples, appelé en hébreu 
Juda ben Yehiel, était à la fois médecin et rabbin à Mantoue. 
Familiarisé avec la littérature hébraïque, il connaissait également 
les ouvrages latins et savait apprécier les finesses de style de 
Cicéron et de Quintilien. Disciple d'Aristote, il commenta quelques 
écrits de ce philosophe si estimé par la Synagogue et l'Église, et 
composa une grammaire et un traité de logique, le tout en hébreu. 
Sa principale œuvre est un traité de rhétorique, Nofét Çouflm, 
où il indique les règles suivies par les grands écrivains pour 
donner à leur style de la grâce, de la chaleur et de la force, et où 
il montre que ces mêmes règles sont observées dans l'Ecriture 
Sainte. Il fut le premier Juif qui eut la témérité de comparer la 
langua des prophètes et des psaumes avec celle de Cicéron, à une 
époque où Juifs etiiîhrétiens considéraient une telle comparaison 
comme un blasphème. Messer Léon était, en général, assez libre 



■ -A 
i 



382 HISTOIRE DES JUIFS. 

dans ses idées, et il blâmait vivement les obscurantistes de vouloir 
défendre le judaïsme contre toute influence étrangère comme 
d'une profanation. 

Elia del Medigo uu Elia Crelensis (né en 1463 et mort 
en 1498) descendait d'une famille allemande émigrée dans l'ile de 
Crète ou Candie. C'est la première personnalité vraiment éminente 
que le judaïsme italien ait produite. D'une intelligence claire et 
nette, il formait un vif contraste avec les esprits un peu nébuleux 
de son temps. Ses connaissances étaient très étendues, il avait 
reçu une sérieuse culture classique, était familiarisé avec la phi- 
losophie et écrivait le latin avec une grande facilité. Son bon sens 
le préserva des exagérations néo-platoniciennes qui égarèrent 
alors tant d'esprits superficiels en Italie. Par ses traductions 
comme par ses travaux originaux et son enseignement, il fit con- 
naître à ses contemporains italiens les doctrines des philosophes 
grecs, juifs et arabes. Il eut comme élève^ ami et protecteur le 
célèbre comte Jean Pic de la Mirandole, à qui il enseigna l'hébreu 
et la philosophie arabo-aristotélicienne. Le maître juif aurait ^- 
lement pu enseigner à son élève à mettre de la clarté dans ses 
idées. 

Il arriva, à ce moment, qu'à propos d'une question scientifique, 
les maîtres et les élèves de l'université de Padoue se divisèrent 
en deux camps et cherchèrent, à la fin, à résoudre le point en 
litige à coups de rapière. Pour mettre un terme à ces querelles, 
l'université de Padoue, d'accord avec le sénat de Venise, demanda 
à Elia del Medigo de faire connaître son avis. Elle savait que des 
deux côtés on s'inclinerait devant l'érudition et l'impartialité du 
savant juif. Elia fit des conférences publiques à Padoue sur la 
question controversée, et ses conclusions furent, en effet, ac- 
ceptées par toute l'université. A la suite de cet incident, il fut 
chargé officiellement d'enseigner la philosophie à Padoue et à 
Florence. Ainsi, la papauté, qui avait promulgué tant de lois humi- 
liantes contre les Juifs d'Espagne, dut tolérer en Italie qu'un Juif 
réunit autour de sa chaire des élevés chrétiens. 

Après avoir acquis les connaissances les plus variées, Pic de la 
Mirandole, qui était plutôt un érudit qu'un penseur, désira éga- 
lement se faire initier aux mystères de la Cabbale. Il prit pour 



ÉLIA DEL MEDIGO. 383 

guide un Juif de Constâatinople émigré eu Italie, Yohanan Alemau, 
qui parvint à le convaincre de la haute antiquité et de la profonde 
sagesse de cette doctrine. Grâce à sa puissance d'assimilation, 
Pic de la Mirandole se familiarisa rapidement avec les théories 
cabbalistiques, où il crut même trouver une confirmation des 
vérités du christianisme. Persuadé que la Cabbale enseigne les 
dogmes de la Trinité, de l'incarnation, du péché originel, de la 
chute des anges, du purgatoire et de Tenfer, il traduisit de Thé- 
breu en latin plusieurs ouvrages cabbalistiques pour mettre cette 
merveilleuse doctrine à la portée des chrétiens. Parmi les neuf 
cents propositions qu'à l'âge de vingt-quatre ans, il s'engagea à 
défendre devant les savants du monde entier, invités par lui à se 
rendre à Rome à ses frais, se trouvait aussi l'affirmation qu'aucune 
science ne proclame avec plus d'évidence la divinité du Christ 
que la magie et la Cabbale. Le pape. Sixte IV (1471-1484) se prit 
alors d'un grand amour pour la Cabbale et, dans l'intérêt du chris- 
tianisme, déploya un zèle actif pour faire traduire en latin des 
écrits cabbalistiques. 

Loin de partager l'enthousiasme de son ancien élève pour la 
Cabbale, Elia del Medigo eut, au contraire, le courage de mani- 
fester ouvertement son dédain pour cette fausse science, d'en 
montrer l'inanité et d'affirmer qu'on n'en trouve aucune trace 
dans le Talmud, et que le Zohar, si vénéré par les cabbalistes, 
était l'œuvre, non pas de Simon ben Yohaï, mais d'un falsificateur. 
Tout en étant un fervent adepte du judaïsme rabbinique, Elia 
n'acceptait pourtant pas comme vraies toutes les assertions du 
Talmud. Sollicijé par un de ses disciples juifs, Saiil Cohen Asch- 
kenazi, de Candie, de montrer à quels signes on reconnaît, selon 
lui, qu'une religion est vraie, il composa un petit livre, très sub- 
stantiel, intitulé « Examen de la religion », Behinat Eaddat^ qui 
jette un jour lumineux sur l'ensemble de ses conceptions. 

Non pas qu'Elia ait exposé des idées neuves dans son « Examen 
de la religion ». Les Juifs italiens, en général, n'étaient pas assez 
vigoureux d'esprit pour pouvoir enrichir le judaïsme de notions 
nouvelles. Du reste, dans son ouvrage, Elia s'inspire bien plus de 
la foi que de la raison, et il y cherche plutôt à défendre sa religion 
qu'à créer du nouveau. Mais son époque est si stérile en pro- 



384 HISTOIRE DES JUIFS. 

ductions intellectuelles que les coaceptioDs saines de son esprit 
^apparaissent comme une oasis au milieu du désert. Il eut égale- 
ment le mérite de reconnaître et de dénoncer le caractère étranger 
des additions et des modifications par lesquelles les cabbalistes 
et les faux philosophes essayèrent de dénaturer la religion juive. 

Les idées d'Elia del Medigo, de Messer Léon et, en général, de 
tous les partisans des spéculations philosophiques, turent vive- 
ment combattues en Italie par les rabbins venus d'Allemagne. 
A cette époque, il se trouvait, en effet, de l'autre côté des Alpes 
plusieurs rabbins allemands que les persécutions avaient chassés 
de leur pays. L'empereur Frédéric lU, qui régnait alors en Alle- 
magne, ne manifestait pourtant aucune animosité à Tégard des 
Juifs; il édicta, au contraire, quelques décrets en leur faveur. 
Mais pendant les cinquante ans qu'il occupa le trône, il gouverna 
-avec une telle indolence qu'on s'habitua à ne tenir aucun compte 
de ses ordres, et que les ennemis des Juifs purent accomplir im- 
punément leurs sanglants exploits. De nombreuses villes ban- 
nirent leurs Juifs. Parmi les expulsés de Mayence, se trouvèrent 
deux talmudistes distingués, Juda Menz et Moïse Menz; le premier 
émigra à Padoue, où ses coreligionnaires, lui confièrent les fonctions 
de rabbin, et le second resta d'abord en Allemagne, puis se rendit 
à Posen. D'autres contrées encore de l'Allemagne partirent des 
rabbins qui allèrent s'établir en Italie, où leur réputation de 
savants talmudistes leur valut d'être placés comme chefs religieux 
à la tête des plus importantes communautés. Mais à côté de leur 
savoir, ils implantèrent en Italie une piété, sincère, il est vrai, 
mais étroite et quelque peu excessive, croyant de leur devoir de 
mettre obstacle aux efforts faits par les Juifs italiens pour sortir 
des entraves du moyen âge. Outre Juda Menz, le rabbin le plus 
considéré de l'Italie était Joseph Colon, qui s'associa à son collègue 
pour interdire toute spéculation philosophique et toute libre 
recherche dans le domaine du judaïsme. 

La sécurité dont les Juifs jouissaient en Italie et la situation 
honorable qu'ils y occupaient devaient forcément les signaler au 
fanatisme haineux des moines. Leur plus implacable ennemi était, 
à ce moment, le franciscain Bernardin de Feltre, digne élève 
de Capistrano. Dans ses prédications, il engageait sans cesse les 



BERNARDIN DE FELTRE. 385 

parents à veiller avec soin sur leurs enfants, aQn d'empêcher les 
Juifs de les voler, de les maltraiter ou de les crucifier. A ses yeux, 
Capistrano, qui avait fait massacrer tant de Juifs, était le modèle 
du vrai chrétien, tandis qu'il déclarait coupables envers TÉglise 
ceux qui entretiendraient des relations amicales avec la popu- 
lation juive. Il admettait bien que le christianisme ordonne de se 
montrer juste et humain à l'égard des Juifs, parce qu'eux aussi 
sont des hommes, mais, en réalité, il ne prenait en considération 
que les dispositions du droit canon interdisant tout commerce 
avec eux et défendant de prendre part à leurs repas ou de se 
faire soigner par des médecins juifs. 

Dans leur propre intérêt, les nobles et les grands soutenaient 
les Juifs. Pour se venger d'eux, Bernardin excita la populace contre 
leurs protégés. Comme il se trouvait parmi les Juifs de riches 
capitalistes, qui avaient amassé une fortune assez élevée, il qua- 
lifiait tous les Juifs, sans exception, de sangsues, a Moi, dit-il, qui 
vis d'aumônes et mange le même pain que les pauvres, je ne peux 
pas rester un chien silencieux, sans aboyer, quand je vois les 
Juifs dévorer la moelle des chrétiens. Pourquoi n'aboierais-je pas 
en l'honneur du Christ? » C'est là un échantillon de son style ora- 
toire. Si la population italienne n'avait pas été déjà douée, à celte 
époque, d'un robuste bon sens, les prédications violentes de Ber- 
nardin auraient eu pour les Juifs d'Italie les mômes conséquences 
funestes que celles de Vincent Ferrer, au commencement du 
siècle, pour les Juifs d'Espagne, et celles de Capistrano pour les 
communautés allemandes et slaves. 

Les souverains également contribuèrent, pour leur part, à 
rendre vaines les excitations de Bernardin et à faire échouer ses 
tentatives criminelles. Quand il vint prêcher à Bergame contre 
les Juifs, Galeazzo, duc de Milan, lui imposa silence. A Florence, 
et, en général, dans toute la Toscane, le prince et le sénat défen- 
dirent énergiquement les Juifs contre ses menées. Il accusa alors 
ces personnages de s'être laissé acheter pour des sommes consi- 
dérables par Yehiel, de Pise, et d'autres Juifs riches du pays. 
Dans sa colère, il alla jusqu'à fomenter des troubles, excitant 
surtout la jeunesse contre les Juifs; les autorités lui signifièrent 
alors l'ordre de quitter Florence et la contrée. 

IV. 25 



386 HISTOIRE DES JUIFS. 

A la fin, ce moine tenace réussit quand même à faire éclater 
contre les Juifs, sinon en Italie, du moins dans le T}to1, une per- 
sécution sanglante qui s'étendit jusqu'en Allemagne. Il avait re- 
marqué avec un vrai chagrin qu'à Trente les populations juive et 
chrétienne avaient ensemble les meilleurs rapports, et qu'un 
habile médecin juif, Tobias, et une Juive très intelligente, Bru- 
netta, étaient surtout très considérés dans les classes élevées de 
la société. Selon lui, une telle situation était scandaleuse, et il 
lui semblait indispensable d'y mettre fm. Bientôt les églises de 
Trente retentirent de ses imprécations contre les Juifs. Aux ob- 
jections de quelques chrétiens disant que les Juifs de Trente, 
tout en ne professant pas la vraie religion, étaient pourtant de 
braves gens, Bernardin répliqua : a Vous ne savez pas quel mal 
vous feront ces braves gens. Avant que le dimanche de Pâques 
soit passé, vous aurez une preuve manifeste de leur bonté à votre 
égard. » Il pouvait prophétiser à coup sûr, car, de concert avec 
d'autres moines, il forma un plan vraiment diabolique, qui n'amena 
pas seulement l'extermination de la communauté de Trente, mais 
eut aussi de terribles conséquences pour les Juifs d'autres pays. 
Dans cette circonstance, lui et ses complices furent admirable- 
ment servis par le hasard. 

Dans la semaine de Pâques (1475), un enfant chrétien d'en- 
viron trois ans, nommé Simon, de parents pauvres, se noya à 
Trente, dans l'Adige, et le cadavre, emporté par l'eau, fut retenu 
par un barrage, *tout juste devant la maison d'un Juif. Pour em- 
pêcher toute fausse supposition, le Juif s'empressa d'aller in- 
former révêque Hinderbach de cet accident. L'évêque, accompagné 
de deux personnes notables, se rendit à l'endroit indiqué et fit 
transporter le cadavre à Féglise. Dès qu'ils eurent appris cette 
nouvelle. Bernardin et d'autres prêtres fanatiques répandirent le 
bruit que les Juifs avaient martyrisé et tué cet enfant et l'avaient 
ensuite jeté dans le fleuve. Pour surexciter plus sûrement les 
passions populaires, ils exposèrent publiquement le corps de 
l'enfant. 

Sur Tordre de l'évêque Hinderbach, tous les Juifs de Trente 
furent incarcérés, et on commença aussitôt leur procès. Un mé- 
decin, Mathias Tiberinus, consentit à attester que l'enfant avait été 




ACCUSATION DE MEURTRE RITUEL A TRENTE. 387 

assassiné, et un Juif baptisé formula contre ses anciens coreli- 
gionnaires les plus odieuses accusations. On répandit aussi le 
bruit qu'on avait découvert chez un rabbin , Moïse , une lettre, 
adressée de Saxe, pour réclamer du sang chrétien pour la pro- 
chaine Pâque. Bien plus, les inculpés eux-mêmes, soumis à la 
torture, déclarèrent qu'ils avaient martyrisé Simon et employé 
son sang pour la fête de Pâque, ajoutant que Brunetta avait fourni 
les épingles pour percer le corps. La douleur leur faisait avouer 
tout ce qu'on leur demandait. Un seul des prisonniers, Moïse, sup- 
porta courageusement tous les supplices plutôt que de reconnaître 
ces calomnies comme vraies. Bernardin triompha. Tous les Juifs 
de Trente furent brûlés, et le séjour de celte ville fut interdit 
pour l'avenir aux Juifs. On dit que le médecin Tobias se donna 
lui-même la mort. Seuls quatre inculpés acceptèrent le baptême 
pour avoir la vie sauve. 

Encouragés par ce premier succès, l'évêque de Trente, Ber^ 
nardin et les moines de tout ordre eurent l'idée de se servir du 
cadavre de Simon pour nuire également aux Juifs des autres con- 
trées. Ils le firent embaumer et le recommandèrent comme une 
sainte relique à la piété des fidèles. Des milliers de pèlerins allè- 
rent le visiter ; il y en eut même qui virent une auréole rayonner 
autour de ces ossements. A force de le répéter aux autres, les 
inventeurs de cette lamentable histoire finirent par croire eux- 
mêmes au martyre de cet enfant, et de toutes les chaires de Trente 
les dominicains annoncèrent le nouveau miracle et s'élevèrent 
contre la perversité des Juifs. Deux jurisconsultes de Padoue, 
venus à Trente pour s'assurer par eux-mêmes de la réalité de 
l'auréole que tant de pèlerins voyaient briller autour du corps, 
furent presque tués par la foule, parce qu'ils prétendaient ne rien 
apercevoir. Dans tous les pays chrétiens informés de cet évé- 
nement, les Juifs furent de nouveau exposés aux plus grands 
dangers. En Italie même, ils ne pouvaient plus sortir hors des villes 
sans risquer d'être assommés par la populace. 

A la suite des plaintes des Juifs, menacés dans leurs biens et 
leurs personnes, le doge Pietro Mocenigo et le sénat de Venise 
invitèrent le podestat de Padoue à les défendre énergiquement 
contre toute agression et à interdire les prédications fanatiques 



388 HISTOIRE DES JUIFS. 

des moines. Le doge ajouta même que le prétendu meurtre de 
Teafant Simon n'était qu'une pure invention. Le pape Sixte IV, 
de son côté, refusa de canoniser cet enfant; il fit connaître son 
refus à toutes les villes dltalie (1475), et défendit aux chrétiens 
de considérer Simon comme un saint, avant que cette afîaire ne fût 
éclaircie par une enquête sérieuse. Malgré cette haute intervention, 
le clergé continua d'organiser des pèlerinages pour aller visiter 
les ossements du martyr. En Allemagne, surtout, la haine contre 
les Juifs s'en accrut. A Francfort-sur-le-Mein, près du pont qui 
conduit à Saxenhausen, les bourgeois élevèrent une statue repré- 
sentant un enfant martyrisé et d'horribles personnages juifs en 
conversation avec le diable. Sur le piédestal on grava ces deux 
mauvais vers : 

So lang Trient und das Kind wird genannt, 
Der Juden Schebnstàck bleibt hekannt (O- 

Mais nulle part cette histoire de Trente n'eut pour les Juifs des 
conséquences aussi terribles qu'à Ratisbonne. La communauté 
juive de cette ville, une des plus anciennes de l'Allemagne du Sud, 
se distinguait, non seulement par sa profonde piété, mais aussi 
par son austère moralité. On ne se rappelait pas, de mémoire 
d'homme, qu'un Juif indigène de Ratisbonne eût été cité devant 
la justice pour une action malhonnête. Les Juifs de Ratisbonne 
étaient, en général, très instruits et particulièrement estimés 
parmi leurs coreligionnaires d'Allemagne. Depuis de nombreux 
siècles ils possédaient des privilèges, garantis par lettres-patentes,, 
que chaque empereur confirmait à son avènement. On les consi- 
dérait presque comme bourgeois de la ville, et ils montaient la 
garde, comme miliciens, en même temps que les chrétiens. C'était 
à qui les réclamait, parmi les princes de Bavière et les diverses 
autorités, naturellement pour leur extorquer de l'argent, et il» 
étaient devenus pour ainsi dire une pomme de discorde entre 
Tempereur Frédéric III et le duc de Bavière-Landsberg. D'autres 
encore, la famille des Kamerauer, le conseil de la ville et natu^ 

(1) Tant qu'on parlera de Trente et de l'enfant, 

On conservera le souvenir de la coquinerie des Juifs. 




LA COMMUNAUTE JUIVE DE RATISBONNE. 389 

Tellement Tévêque préteiidaieirt avoir des droits sur eux, et très 
souvent le Conseil recevait Tordre, tantôt d*un côté, tantôt de 
Tautre, d^emprisonner les Juifs ou leurs administrateurs ou bien 
encore leur rabbin, — à cette époque c'était le malheureux Israël 
Bruna, -r- jusqu'à ce qu'ils se fussent décidés à payer les sommes 
exigées. Si le Conseil de la ville les protégeait, ce n'était qu'autant 
que par sa protection il ne faisait courir aucun danger aux bour- 
geois ou que les Juifs ne portaient pas ombrage, par leur concur- 
rence, aux corporations chrétiennes. 

Pour échapper aux vexations et aux exigences tyranniques de 
leurs différents maîtres, les Juifs de Ratisbonne songèrent alors à 
se placer sous l'égide de quelque noble ou de quelque guerrier hus- 
site, qui garantit leur sécurité plus efficacement que l'empereur. 
Car les Hussites, qui s'étaient battus avec une vaillance héroïque 
dans leur lutte contre les Allemands, inspiraient encore, à cette 
époque, une crainte salutaire aux catholiques, et surtout au clergé 
d'Allemagne. 

Et certes, à ce moment, les Juifs de Ratisbonne avaient besoin 
d'un protecteur puissant. De nouveau, un grave péril menaçait 
leur tranquillité. Un évêque récemment élu, Henri, d'une implacable 
intolérance, s'entendit avec le duc Louis, autre ennemi des Juifs, 
pour amener leur ruine ou leur conversion. Pour réaliser leur 
plan, ils s'assurèrent le concours du pape et de quelques mem- 
bres influents du Conseil de la bourgeoisie, et eurent recours aux 
services de deux misérables Juifs renégats. L'un d'eux, Peter 
Schwarz, publia contre ses anciens coreligionnaires d'odieux 
réquisitoires, et l'autre, Hans Bayol, dirigea les plus graves accu- 
sations contre le vieux rabbin Israël Bruna, affirmant que cet 
homme lui avait acheté et avait ensuite égorgé un enfant chrétien 
de sept ans. Cette accusation pouvait entraîner la peine capitale 
pour Bruna. Du reste, ce rabbin était un de ces malheureux que 
la destinée se plaît à accabler de ses coups. Quand l'empereur 
Frédéric réclama les impôts dus à la couronne par la commu- 
nauté de Ratisbonne, que le duc Louis les revendiqua, de son 
côté, et que le Conseil de la ville hésita à se prononcer entre les 
deux, l'empereur fit incarcérer Israël Bruna pour qu'il contraignît 
la communauté, sous peine d'excommunication, à donner au sou- 



i 



390 HISTOIRE DES JUIFS. 

vcruiii le tiers do ses biens. A j^eine échappé à ce danger, le 
pauvre rabbin se voit accusé du meurtre d*un enfant chrétien et 
d*autrcs forraits. 

A Ualisbonne, le peuple croyait, en général, à sa culpabilité, et 
on était tout prol, sur Tordre du clergé, à le mettre à mort. Mais -1 

In Conseil de la ville craignit d'être rendu responsable de cette 
exécution, et, pour soustraire Israël Bruna à la fureur populaire, 
il lo fil mettre on prison. i 

Très inquiète au sujet du dénouement de cette affaire, la com- 
munauté juive s'adressa, non seulement à Tempereur, mais aussi 
à Ladislas, roi de Bohème. Les deux souverains demandèrent 
avec instance (juc Bruna fût relâché sans payer aucune amende. 
Le Conseil était tout disposé à se conformer à leurs ordres, mais 
il craignait d*irriter Tévèque et la foule. 11 eut donc recours au 
subterfuge suivant. Il fit amener Hans Bayol sur le pont de pierre, 
où Tatlendait le bourreau, et là on rengagea à dire la vérité avant 
de mourir. Bayol maintint ses accusations contre les Juifs en gé- 
néral, mais reconnut que Bruna était absolument innocent du 
meurtre de l'enfant, dont il Tavait incriminé. A la suite de celte 
rétractation et d'une nouvelle lettre de Tempereur, Bayol fut 
brûlé et Israël Bruna remis en liberté. Mais Bruna dut prêter ser- 
ment qu'il ne tirerait jamais vengeance des souffrances qu'on lui 
avait infligées. Le malheureux vieillard ne songeait certes pas à se 
venger ! «^ 

Sur ces entrefaites parvint à Ralisbonne la nouvelle du pré- 
tendu meurtre de l'enfant de Trente. L'évoque Henri, tout joyeux 
qu'une si bonne occasion s'offrît à lui pour persécuter impu- 
nément les Juifs et les faire souffrir pour la plus grande gloire 
du christianisme, demanda instamment au Conseil de Ratisbonne 
d'intenter un procès criminel à un certain nombre de Juifs de la 
ville. A la suite d'aveux arrachés par la torture, toute la commu- 
nauté fut déclarée prisonnière. Jour et nuit, des gardes se tinrent 
près des quatre portes du quartier juif, ne permettant à personne 
d'entrer ou de sortir. Les biens de la communauté entière furent 
confisqués. 

L'issue du procès qui, en son temps, causa une profonde sen- 
sation, fut aussi désastreuse pour la ville que pour les Juifs, car, 



i 



FRÉDÉRIC III ET LES JUIFS DE RATISBONNE. 3M 

dans cette circonstance, Feirfpereur Frédéric sortit de son indo- 
lence habituelle pour prendre avec énergie la défense des Juifs. 
Absolument convaincu de la fausseté de Taccusation dirigée contre 
eux, il fit adresser lettres sur lettres au Conseil de Ratisbonne, 
lui intimant Tordre de faire sortir de prison les Juifs incarcérés, 
de laisser circuler librement les habitants du quartier juif et de 
rendre à leurs propriétaires les biens confisqués. Et comme le 
Conseil, par crainte des représailles de Tévêque et du duc, hésitait 
à obéir à Tempereur, et que, de plus, il fut accusé auprès de ce 
souverain d'avoir transgressé ses ordres en faisant mettre à mort 
plusieurs Juifs, Frédéric entra dans une violente colère. Il mit la 
ville de Ratisbonne au ban de Tempire pour cause de rébellion, 
et invita les conseillers à venir se justifier devant lui. En même 
temps, il délégua à Ratisbonne un fonctionnaire impérial pour 
enlever à la ville la juridiction criminelle et la menacer encore 
d'autres châtiments. 

Déconcerté un instant par l'attitude résolue de Frédéric, le 
clergé de Ratisbonne espéra modifier les sentiments de Tempereur 
à regard de la population juive en l'impliquant dans de nouvelles 
inculpations. A ce moment, des Juifs de Passau, accusés d'avoir 
acheté et profané des hoslies, avaient été exécutés sur l'ordre de 
révêque de cette ville. Les uns avaient été condamnés à mourir 
par le glaive, les autres à être brûlés sur le bûcher, d'autres enfin 
à avoir les chairs arrachées par des tenailles rougies au feu. « En 
l'honneur de Dieu » et de ces exécutions sanglantes, on construisit 
une nouvelle église au printemps de 1478. Comme un Juif et une 
Juive de Ratisbonne avaient été également inculpés d'avoir pris part 
à cette profanation d'hosties et incarcérés, le clergé en informa 
l'empereur, dans l'espoir d'exciter sa colère contre les Juifs. Mais 
Frédéric persista dans l'opinion que les Juifs de Ratisbonne étaient 
innocents, et il défendit de torturer ou de tuer les Juifs détenus 
pour profanation d'hosties. Il ajouta : « Il est de mon droit et de 
mon honneur de ne plus laisser massacrer la population juive, et 
comme les bourgeois de Ratisbonne se sont montrés longtemps 
rebelles à mes ordres, je leur défends de juger dorénavant les 
Juifs. » 

A la fin, après de longues résistances, le Conseil dut promettre 



392 HISTOIRE DES JUIFS. 

par écrit de remettre ea liberté les Juifs emprisonnés et de 
n'expulser aucun Juif de la ville à cause de ce procès. En outre, 
la ville fut condamnée à verser au trésor impérial une amende de 
huit mille florins et à donner caution pour une amende de dix mille 
florins, due, on ne sait pourquoi, par les Juifs de Ratisbonne. Par 
prudence, le Conseil n'en appela pas au pape, parce qu'il savait 
< qu*on était encore plus rapace à la cour pontificale qu'à la cour 
impériale ». 

Quand la communauté de Ratisbonne fut informée qu'elle rede- 
viendrait libre si, outre son amende, elle consentait à payer celle 
de la ville et les frais du procès, elle refusa de souscrire à ces 
conditions. Comme le faisaient remarquer ses représentants, toute 
sa fortune n'y suffirait pas. Il faut ajouter que depuis trois ans 
ils étaient privés de liberté et, par conséquent, n'avaient pu rien 
faire pour gagner leur vie. Plutôt que d'être complètement réduits 
à la mendicité, ils préféraient continuer de supporter la détention. 
Us restèrent donc encore incarcérés pendant deux ans, et ne rede- 
vinrent libres qu'après avoir juré qu'eux et leurs biens demeu- 
reraient à Ratisbonne (1480). 

A cette époque, tous les Juifs de Souabe furent expulsés, très 
probablement à cause du meurtre de l'enfant de Trente. Cet odieux 
mensonge fut répété jusqu'au xvni* siècle, engendrant dans plu- 
sieurs contrées des explosions de violences contre les Juifs. Mais 
nulle part la persécution des Juifs ne présenta, en ce temps, un 
caractère aussi tragique que dans la péninsule ibérique. 



CHAPITRE XV 

ÉTABLISSEMENT DE TRIBUNAUX D'INQUISITION 

EN ESPAGNE. 

(1481-1485) 

Le mariage d'Isabelle et de Ferdinand avait réalisé un des 
vœux les plus chers des Espagnols, en réunissant sous un même 
sceptre les trois pays de Castille, d'Aragon et de Catalogne. Mais 




LES MARRANES EN ESPAGNE. 393 

leur satisfaction n'était pas complète. Ils étaient troublés dans 
leur quiétude par la présence des Marranes, fils et petits-flls de 
Juifs qui, pour sauver leur vie, avaient dû se couvrir du masque 
du christianisme. Ces Marranes ou nouveaux chrétiens, arrivés 
aux plus hautes situations dans TÉlat et TÉglise et devenus riches 
et puissants, avaient contre eux, d'une part, les vrais chrétiens, 
qui enviaient leur prospérité et leur influence, et, de l'autre, les 
dominicains, qui ne croyaient pas à la sincérité de leurs con- 
victions et leur reprochaient de saper les fondements de l'Église. 
Des deux côtés on s'efforçait d'humilier, sinon d'exterminer ces 
Juifs déguisés. On avait bien essayé, déjà, de les perdre sous le 
règne du faible Henri IV, mais sans y réussir. Maintenant, avec 
une reine dévote et fanatique comme Isabelle, le succès paraissait 
plus assuré. 

A Séville, quand le couple royal reçut les hommages de ses 
sujets, les adversaires des Marranes remarquèrent avec un pro- 
fond dépit que, malgré les massacres de Tolède, de Cordoue et 
d'autres villes, les nouveaux chrétiens occupaient encore, en 
grand nombre, de très hautes charges, et que plusieurs d'entre 
eux étaient évêques. Il leur semblait que toute la cour fût d'ori- 
gine juive. Les dominicains recommencèrent donc avec une nou- 
velle ardeur leurs excitations contre les hérétiques. L'un d'eux, 
Alfonso de Ojeda, prieur du couvent Saint-Paul de Séville, parla 
avec horreur à la reine de la perversité des nouveaux chrétiens 
et de leurs blasphèmes contre le christianisme. Isabelle ajouta foi 
à toutes ces accusations. On put môme lui faire accroire que Dieu 
ne lui avait donné le pouvoir que pour lui permettre de guérir 
l'Espagne chrétienne de la lèpre juive. On racontait aussi qu'étant 
infante, elle avait fait vœu, sous la pression de Thomas de Tor- 
quemada, son confesseur, de consacrer sa vie, une fois montée 
sur le trône, à l'extermination des hérétiques. Le moment était 
donc favorable pour réaliser l'idée, qui hantait depuis quelque 
temps l'esprit du clergé, de créer un tribunal chargé de juger les 
chrétiens « judaïsants » et de faire exécuter les condamnés. Sur 
les instances de Ferdinand et d'Isabelle, le pape Sixte IV pro- 
mulgua une bulle (1478) autorisant le couple royal à nommer 
comme inquisiteurs des ecclésiastiques, qui auraient le pouvoir de 



yj\ UlriTOIFîE DES JUIFS. 

jijîj';r les Ip-rrliqii^s et les relaps ainsi que leurs protecleurs 
Holon la-, us i:l Ciiiitume.-; de la vieille Inquisition, et, ce qui im- 
portait .-jirtoiit ;iu souverain, de coûfisquer les biens des coupables. 
Ali (If'rhut, Isabelle essaya d'obtenir des conversions par la 
dourciir. Sur son invitation, l*archevùque de Séville composa un 
(wil(M;liisrnr; à l*usa^e des Marranes de son diocèse et destiné a 

m 

leur (;risei(;nor les doj^es, usages et sacrements de l'Eglise, 
(rétait, tout au moins, une naïveté de croire que TexpositioD aride 
d'un catécJiistnr; aurait raison de l'aversion des Juifs convertis 
pour le clirisliani.'^me. Aussi de nombreux Marranes persistèrent- 
ils, selon Tcxpression ecclésiastique, dans leur aveuglement, 
c'est-u-dirc dans leur fldélité aux croyances de leurs aïeux. Lors- 
qu'à celto première déception vint s'ajouter, chez la reine, la 
culèro do voir attaquer les pratiques idolâtres du catholicisme et 
lo carar.lrrc. duspolique du gouvernement dans un opuscule publié 
par un Juif ou un Marrano, elle se montra beaucoup plus disposée 
(\ laiss(^r lonctionnor un tribunal dMnquisition. 

Avant tout, il Tallait réfuter le pamphlet, qui avait produit beau- 
cou p crolVol ; c'ost co que flt((îii 1 >îH()), par ordre supérieur. Fernando 
do Talavora, confosscur do la reine. Ensuite, après que la com- 
mission nommée par Ferdinand et Isabelle pour rendre compte 
dos dispositions rolifçieusos des Marranes eut déclaré qu'ils 
s*obslinni(Mil dans leurs erreurs, elle fut chargée de rédiger le 
nV^Mnont du nouveau tribunal. Si des démons s'étaient coalisés 
pour ohorohor à lourmonlor los hommes et a faire de leur vie une 
lon^uo suito do soutTranoos, ils n'auraient pas pu inventer un 
instrumont do torture plus porfectionné que celui que les moines 
fal^riquorout oonlro los Marranos. Cet instrument, sous forme de 
statuts, fut airrôô par lo couplo royal, et le tribunal d'inquisition 
otaii orôo \liSO\ Il se composa do doux moines dominicains, 
.MiiTUol Morillo ol Juan do San Martino, et d'assesseurs laïques. 
Uoooiinu par lo papoSixto IV, il oommouf^a à fonctionnera Séville 
ot aux oa\ irons, p;uvo quo collo roiîion ôtail directement gou- 
xorn.o psir îo souverain, sans rinlormôdiaire de cortès. et qu'elle 
rou:Vr:v..\.; /..^i^v.is prôs v:\:n s;C\*lo i:u cranJ nombre de Marranes. 
V;, 5 '.:> :V.:: v^-.y.u\:;o< :.:v:^:^.: r.wi'.os par une ordonnance royale 



il 



i 



L'INQUISITION A SÉVILLE. 395 

Devant Timminence du danger, les plus influents des Marranes 
formèrent un complot pour empêcher le fonctionnement de l'In- 
quisition. On compta parmi les conspirateurs un homme exces- 
sivement riche, nommé Diego de Souson, un savant, Juan Fer- 
nando Aboulafla, et plusieurs personnes qui étaient à la tête de la 
police de Séville. Ce complot fut dénoncé par une fille de Souson, 
qui entretenait secrètement des relations amoureuses avec un 
chevalier chrétien. A la suite de cette trahison, plusieurs conjurés 
furent jetés en prison. D'autres arrestations suivirent, et il y eut 
bientôt tant de Marranes arrêtés que les cachots du couvent Saint- 
Paul en étaient complètement remplis. 

Quand Tlnquisition eut été organisée à Séville, bien des nou- 
veaux chrétiens de celte ville se réfugièrent sur le territoire 
de Medina-Sidonia et de Cadix pour échapper à la persécution, 
mais là non plus ils ne se trouvèrent pas en sécurité. Car, dès 
qu'il lut constitué (2 janvier 1481), le tribunal d'inquisition pres- 
crivit, par un édit, à tous les fonctionnaires de livrer les Marranes 
fugitifs et de mettre leurs biens sous séquestre, menaçant ceux 
qui ne se conformeraient pas à ses ordres, non seulement de l'ex- 
communication, mais du châtiment même réservé aux hérétiques. 
Les arrestations furent si nombreuses que le tribunal dut choisir 
un autre local, plus vaste, pour y juger tous les inculpés. Il alla 
siéger dans un château du faubourg de Séville appelé « la Ta- 
Uada ». Plus tard, on inscrivit au portail de cet édifice des ver- 
sets de la Bible dont le choix seul suffit pour montrer la cruauté 
des juges : « Lève-toi, Éternel, rends ton jugement ! » — « Saisissez 
pour nous des renards. » Tous les fugitifs qu'on arrêtait étaient 
considérés, sans autre examen, comitie des hérétiques. 

La chasse aux Marranes fut fructueuse, et le tribunal put 
ouvrir sa première séance; le gibier ne manquait pas. Six Mar- 
ranes, qui proclamèrent devant leurs juges leur fidélité au ju- 
daïsme ou firent des aveux sous l'action de la torture, furent con- 
damnés à mort et brûlés. A cette première exécution, le prieur 
Alfonso de Ojeda prononça un sermon plein d'onction. Puis vint 
le tour des conjurés, et, à leur tête, le riche Souson. Il y eut en- 
suite, chaque jour, tant de victimes que la ville de Séville fut 
obligée de mettre à la disposition du tribunal une de ses places 



396 HISTOIRE DES JUIFS. 

pour y entretenir un bûcher en permanence. Cette place reçut le 
nom de Qîcemadero (fournaise). Ornée de quatre monstrueuses 
statues de prophètes, elle s*est conservée jusqu*à nos jours, à la 
honte de FEspagne et de la chrétienté. Que d'innocentes victimes 
y furent livrées aux flammes pendant trois siècles I 

Avec des paroles mielleuses, qui, sous leur apparente douceur, 
cachaient la plus méchante hypocrisie, Miguel Morille et ses col- 
lègues engagèrent les Marranes coupables d'avoir « judaïsé» à se 
présenter spontanément devant le tribunal, dans un délai donné, 
et à faire sincèrement pénitence de leur faute; Us auraient alors 
Tabsolution et conserveraient leurs biens. C'était là « Tédit de 
^râce ». Mais à ceux qui laisseraient passer ce délai sans se dé- 
iioncer eux-mêmes, ou qui seraient dénoncés par d'autres comme 
relaps, on appliquerait dans toute sa rigueur le châtiment réservé 
aux hérétiques par le droit canon. Bien des Marranes, naïvement 
confiants dans les promesses des inquisiteurs, allèrent tout contrits 
leur avouer qu'ils étaient restés secrètement attachés à leur an- 
cienne religion. Mais avant de leur accorder leur pardon, le tri- 
bunal exigea que chacun d'eux signalât par leur nom, leur état, 
leur demeure et d'autres renseignements, les relaps dont il avait 
connaissance, et qu'il fit ses déclarations sous la foi du serment. 
C'était les contraindre, au nom de la religion, à se faire délateurs 
^t traîtres; l'ami devait dénoncer son ami, le frère son frère, le 
fils son père. Avec de tels procédés, le tribunal était sûr de pouvoir 
toujours dresser des listes d'hérétiques et alimenter les bûchers. 

Après les Marranes, tous les chrétiens espagnols, sans exception, 
furent invités par les inquisiteurs, sous peine d'excommunication, 
à leur désigner les hérétiques « judaïsants » qu'ils connaîtraient. 
Le tribunal faisait ainsi appel aux plus mauvaises passions pour 
trouver des collaborateurs zélés. La méchanceté, la haine, les 
vengeances particulières pouvaient facilement se satisfaire grâce 
à ce système de délations; les gens cupides dénonçaient pour 
acquérir des richesses, et les dévots fanatiques pour acquérir 
leur salut. Pour faciliter ces dénonciations, l'Inquisition énuméra 
les faits qui constituaient le crime d'hérésie ou d'apostasie. Un 
Juif converti devenait relaps s'il se permettait de célébrer le sabbat 
ou un autre jour de fête juive, de circoncire ses enfants, d'observer 



LES AUTODAFES EN ESPAGNE. 397 

les lois alimentaires, de couvrir sa table d'un tapis le sabbat, de^ 
mettre en ce jour une chemise blanche ou des vêlements plua 
beaux que d'habitude, ou de s'y abstenir d'allumer du feu. Il était 
également taxé d'apostasie si on le voyait sortir déchaussé ou 
demander pardon à un ami le jour de l'Expiation, ou bénir ses 
enfants en leur imposant les mains sur la tête sans faire le signe- 
de la croix, ou prononcer une formule de bénédiction [Barahay 
Berakha) sur une coupe de vin et en faire boire aux convives. 
On devenait surtout suspect en s'abslenant de suivre les usages- 
chrétiens, comme de terminer un psaume sans ajouter : « Gloire 
au Père, au Fils, etc. », ou de manger de la viande pendant le 
carême. Les pratiques les plus innocentes, du moment qu'elles^ 
étaient également prescrites par le culte juif, pouvaient être décla- 
rées criminelles. Quelqu'un envoyait-il à un Juif ou recevait-il de 
lui des cadeaux pendant la fête des Cabanes, ou un mourant sa 
tournait-il du côté du mur au moment d'expirer, ils étaient accusés- 
de judaïser. On voit donc que pour des personnes peu scrupu- 
leuses, il n'était pas difficile d'inculper des Marranes, et le tribunal 
trouvait toujours quelque prétexte pour condamner pour hérésie les 
nouveaux chrétiens les plus fermement attachés au christianisme, 
s'il voulait détruire leur influence ou s'emparer de leurs richesses. 
Aussi les prisons de l'Inquisition se remplirent-elles rapidement, 
car dès les premiers jours il y eut quinze mille arrestations. 

Au premier « acte de foi » ou autodafé, les prêtres miséricordieux- 
du Christ inaugurèrent le bûcher par une procession solennelle,, 
qu'ils eurent l'occasion de renouveler des milliers de fois pendant 
trois siècles. Voici comment on procédait : revêtus d'une robe de 
bure [san ienito), sur laquelle était peinte une croix rouge, les 
condamnés s'avançaient vers le lieu d'exécution, accompagnés d'ec- 
clésiastiques couverts de leurs somptueux ornements, de nobles 
habillés de noir et portant des bannières, et au milieu des chants 
d'une foule considérable. Quand ils étaient arrivés près du bûcher, 
les inquisiteurs leur donnaient lecture de l'arrêt. Joignant l'hypo* 
crisie à la cruauté, le tribunal, pour l'exécution de la sentence, 
remettait le coupable au juge royal, sous prétexte que l'Église « ne 
veut pas la mort du pécheur ». 

Sur le lieu du supplice, les hérétiques étaient immédiatement 



398 HISTOIRE DES JUIFS. 

livrés aux (lammcs, ou, s^ils montraient quelque repentir, étran- 
glés au préalable. Le 26 mars, dix-sept victimes furent brûlées 
sur le Quemadero. Depuis ce jour jusqu^en novembre, on fit 
monter sur le bûcher, dans le seul district de Séville, près de 
trois cents personnes. Les morts mêmes n'étaient pas à Tabri de 
la fureur du Saint-Office. Si des Marranes décédés étaient con- 
vaincus d*avoir judaïsé, leurs ossements étaient déterrés et brûles, 
et leurs biens enlevés à leurs héritiers et confisqués. C'était le 
roi qui s'en emparait. 

Après avoir été seulement dirigée contre les Marranes, la per- 
sécution ne tarda pas à atteindre également les Juifs. On pré- 
tendait que c'étaient les Juifs qui, par leur influence, empê- 
chaient les nouveaux chrétiens de professer sincèrement le catho- 
licisme. Aussi le général de Tordre des Hiéronymites, Alfonso 
de Oropesa, qui était pourtant loin d'approuver la cruauté des 
inquisiteurs, affirmait-il par la parole et la plume que les Juifs 
encourageaient les Marranes à s'obstiner dans leurs hérésies et 
essayaient même d'attirer d'anciens chrétiens au judaïsme. De 
difl'érenls côtés on exprima alors l'avis d'isoler complètement les 
Marranes des Juifs. Se conformant à ce désir, le couple royal or- 
donna que dans l'Andalousie, et particulièrement dans les diocèses 
de Séville et de Cordoue, où les nouveaux chrétiens se trouvaient 
en grand nombre, les Juifs fussent expulsés. 
* A la suite de cet ordre, plusieurs milliers de Juifs, dont les 
aïeux habitaient peut-être déjà cette région avant l'arrivée des 
Visigoths et leur conversion au christianisme, en furent impla- 
cablement chassés (1482). Plus de quatre mille maisons ayant 
appartenu à des Juifs restèrent en partie inhabitées. Hors de 
l'Andalousie môme, dans les villes où ils pouvaient s'établir, on 
leur appliquait avec la dernière rigueur les lois qui leur inter- 
disaient tout commerce avec les chrétiens et les obligeaient à 
porter des signes distinctifs. Exception n'était faite que pour les 
médecins juifs, que la population espagnole continuait d'appeler 
auprès des malades en dépit de toutes les prohibitions. Le temps 
n'était plus où des Juifs influents pouvaient faire intervenir la 
cour en faveur de leurs coreligionnaires et adoucir l'effet des lois 
restrictives. 



LE PAPE SIXTE IV ET L'INQUISITION. 399 

Pourtant, à cette époque, il y avait à la cour un Juif, Don 
Abraham Senior, très considéré pour son esprit prudent et 
fertile en ressources et pour ses richesses, à qui la reine Isabelle, 
en reconnaissance de ses services, avait accordé une pension 
viagère. Don Abraham avait, en effet, aidé les souverains catho- 
liques à chasser l'islamisme des territoires qu'il possédait encore 
dans TEspagne méridionale en leur procurant les ressources né- 
cessaires à l'entretien de l'armée. Pour récompenser son habileté 
et son dévouement, et sans tenir compte des défenses du droit 
canon et de leurs propres ordonnances, Ferdinand et Isabelle le 
chargèrent d'administrer les finances de l'État et le nommèrent, 
comme successeur de Jacob Nunès, grand-rabbin des commu- 
nautés espagnoles. En mainte circonstance, Don Abraham avait 
montré avec quelle ardeur il s'intéressait au sort de ses coreli- 
gionnaires. Mais il ne réussit pas à triompher des sentiments 
d'intolérance qui animaient la cour, sous l'inspiration de Ferdinand 
et d'Isabelle. 

Les Marranes réfugiés à Rome se plaignirent alors auprès de 
Sixte IV des procédés arbitraires et horriblement cruels du tri- 
bunal d'inquisition. Le pape exprima son mécontentement au 
couple royal et blâma en termes très sévères la conduite des in- 
quisiteurs. Après avoir déclaré qu'il avait agi sans réflexion en 
autorisant l'institution d'un tribunal d'inquisition, il ajouta qu'oh 
lui avait rapporté que ce tribunal ne se conformait pas aux règles 
judiciaires, faisait incarcérer des innocents, appliquait la torture 
avec une impitoyable férocité, condamnait de bons chrétiens 
comme hérétiques et s'emparait des biens de leurs héritiers. Par 
condescendance pour les souverains, faisait-il remarquer, il ne 
révoquait pas encore les inquisiteurs Morille et San Martine, mais 
il était bien résolu, dans le cas où de nouvelles plaintes lui se- 
raient adressées, à les priver de leurs fonctions et à confier le 
pouvoir inquisitorial aux évêques, comme l'exigeait, du reste, la 
justice. Sixte IV repoussa également la requête de Ferdinand, qui 
lui demandait d'autoriser la création de tribunaux d'inquisition 
dans les autres districts de l'Espagne. 

Mais comme le roi connaissait les besoins d'argent du pape, il 
sut en profiter pour obtenir de lui la permission d'introduire Tin- 



400 HISTOIRE DES JUIFS. 

quisition dans les provinces aragonaises et de nommer comme 
juge suprême le dominicain Ttiomas de Torquemada, à qui son 
fanatisme impitoyable a valu une triste célébrité. Sixte IV, qui 
était alors particulièrement intéressé à entretenir des relations 
amicales avec la cour d'Espagne, accorda encore au souverain 
une autre concession importante. Il arrivait souvent que des Mar- 
ranes, condamnés comme hérétiques en Espagne, réussissaient 
à se réfugier à Rome, où la cour pontificale leur accordait Tabso- 
lulion contre une somme d'argent, en se contentant de leur imposer 
secrètement une légère pénitence. De cette façon, Ferdinand et 
Isabelle voyaient échouer les efiTorts qu'ils faisaient pour exter- 
miner les Marranes, purifier la foi chrétienne et s'approprier la 
fortune des coupables. Us demandèrent donc au pape de nommer 
en Espagne môme un juge d'appel pour les procès d'hérésie, afin 
que les arrêts prononcés par les tribunaux d'inquisition ne pus- 
sent plus être mis en discussion en dehors du pays et battus en 
brèche par toute sorte d'influences. Sixte IV obtempéra à leur 
désir. 

Depuis trois ans que l'Inquisition fonctionnait, plusieurs mil- 
liers de Marranes avaient disparu de l'Espagne, brûlés sur les 
bûchers, oubliés dans les prisons ou échappés du pays. Mais la 
persécution ne prit un caractère de sauvage férocité qu'à partir 
du moment où l'Inquisition eut à sa tête un prêtre dont le cœur 
était fermé à toute compassion et dont chaque parole était un 
ordre de mort. Il se rencontre parfois des hommes qui vont jus- 
qu'aux conséquences extrêmes d'un principe, bon ou mauvais, et 
deviennent en quelque sorte la personnification même de ce prin- 
cipe. Torquemada, lui, personnifie l'Inquisition avec son infernale 
méchanceté, sa sévérité inexorable et sa cruauté sanguinaire. 
Jusqu'alors, l'action de l'Inquisition avait été limitée à l'Espagne 
méridionale, aux districts de Séville et de Cadix, à l'Andalousie 
proprement chrétienne, mais elle n'avait pas pu s'étendre dans les 
autres provinces de l'Espagne à cause de l'opposition des certes. 
Par suite de la cupidité de Ferdinand, qui recevait en partage le 
patrimoine des victimes, et de la piété fanatique d'Isabelle, cette 
situation changea. Les souverains nommèrent un inquisiteur 
général chargé d'instituer des tribunaux partout où il le jugerait 




LE GRAND INQUISITEUR TORQUEMADA. 401 

nécessaire, de les diriger et de les surveiller, de façon qu'aucun 
Marrane suspect ne pût se soustraire à son sort et que la popu- 
lation terrorisée renonçât à toute résistance. Ce poste échut à 
Torquemada. Immédiatement après sa nomination, Torquemada 
établit trois nouveaux tribunaux dans les villes de Cordoue, Jaën 
et Villareal, et un autre, un peu plus tard, à Tolède. Dans tous 
les tribunaux il plaça des dominicains zélés et fanatiques, com- 
plètement soumis à sa volonté, et prêts à accomplir, sur son ordre, 
les plus horribles forfaits avec une parfaite sérénité. C'est surtout 
sur les bâtiments de l'Inquisition, élevés par Torquemada dans 
presque toutes les grandes villes de l'Espagne, qu'on aurait pu 
graver cette inscription placée par Dante à l'entrée de son Enfer : 
« Vous qui pénétrez ici, laissez dehors toute espérance. » L'Es- 
pagne tout entière se remplit d'une affreuse odeur de prisonniers 
pourrissant au fond des cachots, de cadavres déterrés et de corps 
carbonisés; d'un bout du pays à l'autre retentirent les cris d'an- 
goisse des martyrs. Bien des chrétiens, émus d'une profonde pitié, 
auraient voulu faire cesser ces atrocités, mais les souverains 
couvraient les bourreaux de leur protection. 

Pour affermir le pouvoir de l'Inquisition dans le royaume 
d'Aragon et avoir le droit de s'approprier, là aussi, les biens des 
victimes, Ferdinand ne craignit pas d'abolir les privilèges garantis 
au pays par lettres patentes depuis un temps immémorial, et en 
vertu desquels il était défendu de confisquer la fortune d'un Ara- 
gonais pour quelque crime que ce fût. Torquemada plaça alors 
le diocèse de Saragosse sous la surveillance de deux inqui- 
siteurs, aussi fanatiques que lui, le chanoine Pedro Arbues de 
Epila et le moine dominicain Gaspard Jouglar. Il rédigea égale- 
ment une sorte de code pour servir de règle aux juges dans les 
procès d'hérésie et leur permettre de serrer assez le filet tendu à 
travers toute l'Espagne pour que nul suspect ne pût en échapper. 

Un « délai de grâce » d'un mois était accordé à ceux qui se 
dénonceraient spontanément comme « judaïsants », mais ils de- 
vaient mettre leurs aveux par écrit, répondre en toute franchise 
aux questions qui leur seraient adressées et désigner les noms de 
leurs complices et même de ceux qui leur paraîtraient simplement 
suspects. Les coupables qui ne se feraient connaître qu'après le 
IV. 26 



402 HISTOIKE DES JUIFS. 

a délai de grâce » perdraient leurs biens. On leur donnerait Tab- 
solution, mais ils resteraient flétris, ne pourraient jamais occuper 
un emploi public, ni eux ni leurs descendants, ni porter des vête- 
ments de quelque prix. 

Dans sa fureur de persécution, Tlnquisition s*attaquait même 
à des dignitaires ecclésiastiques. Ainsi, elle cita devant son tri- 
bunal un chanoine, Pedro Fernandez de Alcandete, né et élevé 
dans la religion catholique, qui remplissait les fonctions de tré- 
sorier à la cathédrale de Cordoue. Le crime commis par ce cha- 
noine méritait un châtiment exemplaire. D*après laccusation, il 
aurait, en effet, porté en secret un nom juif, observé les fêtes 
juives et mangé du pain azyme pendant Pâque. On lui repro- 
chait aussi d*avoir encouragé des Marranes à rester fidèles au 
judaïsme. Vraies ou non, ces accusations valurent au chanoine 
d'être condamné à mort par le tribunal de Cordoue. Il fut brûlé. 

Au mois de mai 1485 s'ouvrit le tribunal d'inquisition de Tolède. 
A la séance d'inauguration, un licencié exalta, dans un sermon, 
la pieuse entreprise de l'Inquisition, puis on lut la bulle de Sixte IV 
donnant aux inquisiteurs droit de vie et de mort sur les Espagnols, 
et on annonça que l'Eglise punirait de l'excommunication majeure 
tous ceux qui, en parole ou en acte, manqueraient de respect à 
l'Inquisition. Ensuite, tous les fonctionnaires royaux promirent 
par serment leur concours absolu aux pieux tribunaux, puis, 
pour clore la cérémonie, on adressa un appel à tous les Mar- 
ranes pour les engager à venir divulguer eux-mêmes leur retour 
au judaïsme et à faire pénitence de leur péché. On leur accorda 
un délai de quarante jours pour se dénoncer. Quinze jours se pas- 
sèrent sans qu'un seul Marrane se présentât. 

Tout à coup, le bruit se répandit que les Marranes avaient formé 
un complot pour tomber sur les inquisiteurs, pendant une pro- 
cession, et les tuer avec leur suite, composée de nobles et de 
chevaliers. On ajouta même plus tard que les conjurés étaient 
résolus à exterminer toute la population chrétienne de Tolède. Il y 
a là une exagération évidente. Cette conspiration n'était dirigée 
par aucune personnalité de marque, tous les Marranes influents de * 
Tolède ayant été tués ou réduits à s'enfuir vingt ans auparavant ; 
elle ne pouvait donc pas être bien dangereuse. Un des chefs du 



^ 



LINQUÏSITION A TOLÈDE. 403 

complot était un jeune savant, de la Torre, et ses complices 
étaient des ouvriers. Quand le gouverneur de la ville, Gomez Man- 
rique, en eut connaissance, il fit arrêter et pendre quatre ou cinq 
des plus coupables. Bien des conjurés parvinrent probablement 
à s'enfuir. Si le gouverneur avait agi avec rigueur envers tous les 
Marranes suspects, il eût certainement dépeuplé la ville; il se 
contenta de leur imposer une taxe pour contribuer aux frais de 
la campagne entreprise contre le royaume maure de Grenade. 

Leur complot découvert, les Marranes de Tolède furent con- 
traints de se soumettre, c'est-à-dire de se reconnaître coupables 
d'avoir plus ou moins « judaïsé », et de demander Tabsolution. 
Pour se rendre compte si leurs aveux et leur repentir étaient sin- 
cères, les inquisiteurs exigèrent de chacun d'eux, sous peine 
d'excommunication, qu'il désignât dans un délai donné les Mar- 
ranes judaïsants qu'il connaîtrait. Ils convoquèrent également 
les rabbins du district de Tolède et leur firent jurer devant la Tora 
que, dans les synagogues, ils engageraient tous les Juifs, sous 
menace d'anathème, à dénoncer les nouveaux chrétiens pratiquant 
les rites juifs. Les Marranes qui ne se dénonçaient pas eux-mêmes 
dans le délai prescrit ou donnaient de fausses indications étaient 
jetés dans des cachots, où ils restaient jusqu'à ce que le tribunal 
les appelât à comparaître devant lui. 

Les premières victimes de l'Inquisition, à Tolède, furent trois 
hommes et trois femmes qu'un malheureux hasard avait fait tomber 
en son pouvoir. Craignant d'être arrêtés par le tribunal et con- 
damnés à être livrés aux flammes, Sancho de Ciudad, sa femme 
Marie Diaz, son fils et sa bru, ainsi que Gonzalez de Téba et sa 
femme, tous Marranes de Villareal qui avaient pratiqué secrè- 
tement le judaïsme, s'étaient enfuis à Valence et s'y étaient em- 
barqués pour émigrer. Poussés par une tempête dans un port 
espagnol, ils furent pris, conduits à Tolède et brûlés. 

Cette exécution fut suivie, à Tolède, de beaucoup d'autres. 
Parmi les nouveaux chrétiens enfermés dans des cachots, à la 
suite de dénonciations, et soumis à la torture, la plupart se sen- 
taient tellement las de vivre qu'ils déposaient coptre eux-mêmes, 
contre leurs amis et même leurs voisins. Un procès en amenait 
donc un autre, qui, à son tour, en engendrait de nouveaux, et ainsi 



404 HISTOIRE DES JUIFS. 

les arrestations se multipliaient et les victimes montaient de plus 
pn plus nombreuses sur les bûchers. 

Pourtant, dans les royaumes d'Aragon et de Valence, l'Inquisition 
rencontra au début une sérieuse résistance. Dans TAragon sur-* 
tout, la population, qui tenait à ses privilèges, ne pouvait admettre 
que les inquisiteurs fussent les maîtres absolus de toutes les vies 
et de toutes les fortunes. Naturellement, les Marranes haut 
placés usaient de leur influence pour entretenir le mécontente- 
ment des Aragonais. Aussi, quand l'Inquisition fut introduite dans 
le pays (1485), des émeutes se produisirent; on les étouffa dans 
le sang. 

Nullement découragés par ce premier échec, les Marranes, 
appuyés par de hauts fonctionnaires chrétiens, essayèrent d'un 
autre moyen pour paralyser l'action de l'Inquisition. Dès que 
celle-ci eut fait exécuter ses premières victimes à Saragosse, ils 
poussèrent les certes à protester énergiquement auprès du pape 
et du roi contre l'institution des tribunaux d'inquisition. A Rome, 
le succès était presque sûr, car, en y mettant le prix, on pouvait 
obtenir l'intervention favorable de la cour pontificale. Mais il 
paraissait plus difficile de convaincre le roi Ferdinand. Et de fait, 
celui-ci refusa énergiquement de supprimer ces tribunaux. On se 
décida alors à ourdir une conspiration pour faire disparaître 
Arbues, grand inquisiteur dans le royaume d'Aragon et digne 
collègue de Torquemada. Par le meurtre d'Arbues on espérait 
effrayer l'Inquisition. 

A la tête du complot se trouvaient Juan Pedro Sanchez, très 
considéré, avec ses frères, à la cour royale, un jurisconsulte du 
nom de Jaime de Montesa, et deux Marranes, Sancho de Paternoy 
et Louis de Sant-Angel. D'autres hommes influents s'associèrent 
aux efforts des conjurés, même des fonctionnaires qui avaient 
prêté serment d'accorder leur concours à l'Inquisition, notam- 
ment Francisco de Santa-Fé, fils de l'apostat Lorqui. Un noble, 
Blasco de Alagan, recueillit les fonds nécessaires à l'entreprise, 
et Juan de Abadia fut chargé de trouver des hommes disposés à 
tuer Arbues. Les conspirateurs étaient également soutenus par 
des personnes notables, d'origine juive, des villes de Saragosse, 
Tarragone, Calatayud, Huesca et Barbastro. 



MEURTRE DU GRAND INQUISITEUR ARDUES. 405 

Un jour qu'avant l'aube (15 sept. 1485) Arbues, une lanterne 
à la main, se rendait à l'église pour entendre la messe du matin, 
les conjurés se glissèrent derrière lui et, quand il fut agenouillé, 
le blessèrent grièvement. On le porta hors de l'église, couvert de 
sang, et deux jours après il mourut. La nouvelle de cet attentat 
produisit une profonde émotion à Saragosse. a Au feu les chré- 
tiens judaïsants qui ont assassiné le grand inquisiteur I » criait-on 
de toutes parts. Tous les Marranes auraient été massacrés sans 
l'intervention de l'archevêque Alfonso de Aragon, qui parcourut 
la ville à cheval et conseilla le calme à la population, en lui pro- 
mettant que les coupables seraient sévèrement châtiés. 

Cette conspiration manquée eut pour effet de consolider l'In- 
quisition en Aragon. Pour Ferdinand et Isabelle, le grand inqui^ 
siteur Arbues devint presque un dieu, et plus que jamais ils lais- 
sèrent persécuter hérétiques et Marranes. Les dominicains aussi, 
surent exploiter au profit de leur pouvoir le meurtre d'Arbues^ 
qui était venu à propos pour entourer le tribunal d'inquisition 
de l'auréole du martyre. Tous leurs efforts tendaient maintenant 
à faire de Pedro Arbues un saint. 

Le meurtre d' Arbues fut cruellement vengé. Grâce aux aveux 
publics faits par un des conspirateurs, Vidal de Uranso, les inqui- 
siteurs connurent les noms de tous ceux qui avaient pris part au 
complot, et ils les persécutèrent avec un double acharnement, 
comme hérétiques et comme ennemis du Saint-Offlce. Une fois 
arrêtés, les principaux coupables furent traînés à travers les rues 
de Saragosse, eurent les mains coupées et furent pendus. Plus de 
trois cents Marranes furent condamnés à être brûlés, et, parmi 
eux, près de trente hommes et femmes des meilleures familles de 
la ville. Francisco de Santa-Fé, fils du renégat Jérôme de Santa-Fé, 
mourut également sur le bûcher. 

Le fait suivant montre avec quelle cruauté inexorable et raf- 
finée l'Inquisition poursuivait son œuvre de vengeance. Gaspar 
de Santa-Cruz, un des conjurés, avait réussi à s'enfuir à Toulouse 
et y était mort. Après l'avoir brûlé en effigie, les inquisiteurs 
emprisonnèrent son fils, à qui ils reprochaient d'avoir aidé son 
père à s'échapper, puis le condamnèrent à se rendre à Toulouse 
et à faire déterrer et brûler le cadavre de son père par les demi- 



406 HISTOIRE DES JUIFS. 

nicaîDs de cette ville. Le fils fat assez faible pour exécater en 
tout point leurs ordres. 

Dans TEspagne septentrionale aussi, à Lérida, à Barcelone et 
dans d'autres localités, la population s'opposa vivement à Tintro- 
duction de llnquisition. Mais la volonté obstinée du roi Ferdinand 
et le fanatisme implacable de Torquemada eurent raison de toutes 
les résistances. Dans Tannée qui suivit la mort d'Ârbues, les in- 
quisiteurs firent leurs débuts à Barcelone et dans File de Msgorque 
en livrant deux cents Marranes aux flammes. « La fumée des bû- 
chers, dit un contemporain juif (Isaac Ârama), monte vers le ciel 
dans toutes les r^ons de FEspagne et jusque dans ses iles. Un 
tiers des Marranes a été brûlé, un autre tiers est en fuite, errant 
partout et cherchant à se cacher, et le reste vit dans des transes 
continuelles, tremblant sans cesse d*être arrêté par FInquisilion. »• 
Sous Fimpulsion puissante des onze tribunaux qui fonctionnaient 
en Espagne, le nombre des victimes s'accroissait d*année en 
année, et bientôt ce beau pays ne fut plus qu'un immense brasier, 
dont les flammes ne tardèrent pas à consumer même de bons et 
sincères chrétiens. Pendant les treize années où Torquemada r^na 
en maître absolu^ plus de deux mille Marranes montèrent sur 
le bûcher. On estime à dix-sept mille le nombre de ceux qui 
furent bannis après avoir fait acte de contrition. 



CHAPITRE XVI 



EXPULSION DES JUIFS D'ESPAGNE 
ET DE PORTUGAL. 



(1485-1497) 

Après s'être attaquée aux Marranes, llnquisition devait forcé-» 
ment étendre ses persécutions jusqu'aux Juifs. Ceux-ci vivaient, 
en effet, en rapports trop étroits avec les Marranes pour ne pas 
être atteints également par les coups qui frappaient leurs anciens 



RELATIONS ÉTROITES ENTRE MARRANES ET JUIFS. 407 

coreligionnaires. Leur sympathie était profonde pour ces convertis 
qui n'étaient chrétiens que de nom, et ils s'efTorçaient d^entretenir 
dans leur cœur Tamour du judaïsme. Même les Marranes nés dans 
le christianisme étaient instruits dans les rites de leurs pères par 
les Juifs, qui les convoquaient secrètement aux offices divins, 
leur remettaient des livres religieux, leur indiquaient les dates 
,des fêtes et des jeûnes, pratiquaient la circoncision sur leurs 
enfants, leur fournissaient du pain azyme pour Pàque et, pen- 
dant toute Tannée, de la viande préparée selon la loi juive. 

Pour triompher de l'aversion obstinée des Marranes pour le 
christianisme, Ferdinand et Isabelle prirent le parti de leur inter- 
dire rigoureusement tout commerce avec les Juifs, d'abord à 
Séville, et ensuite dans toute l'Andalousie, où les nouveaux 
chrétiens se trouvaient en très grand nombre. Mais cette défense 
n'eut aucun résultat. Au contraire, Juifs et Marranes se sentirent 
stimulés, par la certitude même du danger qu'ils couraient, à 
resserrer encore les liens qui les unissaient; leurs relations étaient 
seulement devenues plus secrètes et entourées de plus de pré- 
cautions. Pourtant Torquemada ne recula devant aucun moyen 
pour rompre ces liens si étroits. Ainsi, il ne craignit pas d'exiger 
des rabbins de l'aider à tenir éloignés du judaïsme les Marranes 
qui tenaient absolument à pratiquer cette religion, et de les livrer 
par leurs délations aux prêtres catholiques, c'est-à-dire au bûcher. 
11 est bien improbable que les rabbins aient prêté leur concours 
au grand inquisiteur dans cette circonstance. Une fois que l'In- 
quisition fut bien convaincue que non seulement les Juifs ne 
dénonceraient pas les Marranes , mais continueraient à entretenir 
secrètement des relations avec eux, elle sollicita des rois catho- 
liques l'expulsion de tous les Juifs d'Espagne. 

Bien des symptômes faisaient prévoir depuis quelque temps 
cette expulsion aux Juifs de Castille et d'Aragon. Mais ils éprou- 
vaient pour l'Espagne un amour trop profond pour se décider à 
s'en séparer sans y être absolument contraints. Du reste, ils ne 
croyaient pas que la catastrophe fût si proche, car, à plusieurs 
reprises, Ferdinand et Isabelle les avaient protégés contre des 
émeutes. Ils pensaient aussi que jamais les chrétiens ne pour- 
raient se passer de leurs services, et enfin ils avaient une con- 



408 HISTOIRE DES JUIFS. 

fiance saos bornes dans Tinfluence des favoris juifis sur la coor» 
Outre Abraham Senior, qui avait aidé efficacement au mariage de 
Ferdinand et d*lsabelle et jouissait auprès d*eux d*une grande 
considération, une autre personnalité juive occupait, précisément 
à cette époque, une haute situation à la cour de Castille : c'était 
le célèbre Don Isaac Abrabanel. 

Avec Isaac Âbrabanel (né à Lisbonne en 1437 et mort à Venise 
en 1509) se clôt en Espagne la série des hommes d'État juils qui 
usèrent de leur crédit pour le bien de leurs coreligionnaires. Cette 
série avait commencé avec Hasdaî ibn Schaprout. Don Isaac Âbra- 
banel, qui prétendait descendre de la famille royale de David, se 
distinguait par la noblesse de ses sentiments, la précocité et la 
clarté de son intelligence, mais son esprit n'avait ni profondeur» 
ni ampleur. Sachant juger avec une grande justesse et infini- 
ment de bon sens les événements présents, il n'était pas assez 
perspicace pour se rendre suffisamment compte de certaines 
éventualités. Dès sa jeunesse, Abrabanel étudia avec passion le 
judaïsme, son passé brillant, sa conception de la divinité, et^ 
arrivé à peine à l'âge d'homme, il écrivit un ouvrage pour mettre 
en lumière la protection spéciale accordée par Dieu à Israël. Mais 
ses notions philosophiques, il les devait plus à ses lectures qu'à 
ses méditations. 

Ce qu'il possédait surtout à un degré éminent, c'était la con« 
naissance et l'expérience des affaires; il était financier habile et 
politique avisé. Alphonse V, roi de Portugal, qui savait apprécier 
son grand mérite, l'appela auprès de lui pour lui confier la di- 
rection des finances et lui demander conseil dans les circonstances 
graves. Par son caractère élevé, sa piété sincère, sa modestie et 
son désintéressement, Abrabanel conquit Testime et la sympathie 
des plus grands seigneurs du royaume. Il entretenait des relations 
amicales avec le puissant et gracieux duc Fernando de Bragance» 
qui commandait à une agglomération de plus de cinquante villes, 
hameaux, forts et châteaux, et disposait de 10,000 fantassins et 
de 3,000 cavaliers, ainsi qu'avec ses frères, le marquis de Mon- 
temar, connétable de Portugal, et le comte de Faro. II était aussi 
très lié avec le savant Jouo Sezira, pour qui la cour avait une 
grande considération, et qui aimait les Juifs. 




DON ISAAG ABRABANEL. 409^ 

Abrabanel décrit lui-même Texistence heureuse qu'il menait 
en Portugal. « Je vivais tranquille, dit-il, dans la maison que 
j'avais eue en héritage, dans la belle ville de Lisbonne, où Dieu 
me combla de ses bénédictions en me rendant riche et honoré. Je 
disposais de vastes bâtiments et avais arrangé des salles spa* 
cieuses. Ma maison était devenue le rendez-vous de sages et de 
savants. On m'aimait à la cour d'Alphonse, souverain puissant et 
juste, sous le règne duquel les Juifs étaient libres et heureux. l\ 
m'honorait de son estime, faisait souvent appel à mes services, 
et, tant qu'il vécut, je fus un des familiers du palais. » 

Ce furent les derniers beaux jours des Juifs du Portugal. On* 
codifia bien, sous Alphonse V, pour les appliquer plus facilement, 
les diverses lois portugaises, qui comprenaient aussi des ordon- 
nances hostiles aux Juifs, d'origine byzantine et visigothe. Mais^ 
le roi, encore mineur au moment où ce recueil fut achevé, n'avait 
pris aucune part à ce travail, et, de plus, il ne mit en vigueur 
aucun de ces édits restrictifs. Sous son règne, les Juifs ne por- 
taient aucun signe distinctif en Portugal. Comme les chrétiens, ils 
sortaient en pourpoint de soie, la dague dorée au côté, montés sur 
des chevaux ou des mulets magnifiquement harnachés. La plupart 
des fermiers d'impôts étaient Juifs. Même des dignitaires de 
l'Église, à en croire les plaintes formulées à ce sujet par les^ 
cortès de Lisbonne, chargeaient des Juifs de recueillir les taxes 
ecclésiastiques. L'organisation autonome des communautés juives, 
sous la direction d'un grand-rabbin et de sept rabbins provinciaux, 
fut maintenue par Alphonse V et décrite dans le recueil des lois. 
On inscrivit également dans ce code que les Juifs ne seraient plus 
obligés d'écrire leurs documents spéciaux exclusivement en por- 
tugais, comme ils devaient le faire jusqu'alors, mais pourraient 
aussi les rédiger en hébreu. 

A la cour d'Alphonse V, il y eut encore, à côté d'Abrabanel,- 
deux autres favoris juifs, les frères ibn Yahya Negro, fils d'un 
certain Don David. On rapporte qu'avant de mourir, ce Don David 
aurait recommandé à ses enfants de transformer la succession 
qu'il leur laissait en valeurs mobilières, parce que les Juifs du 
Portugal étaient menacés d'une expulsion prochaine. 

A ce moment, un tel événement paraissait encore lointain. 



410 HISTOIRE DES JUIFS. 

Comblé d'honneurs par Alphonse V, Isaac Abrabanel, selon les 
termes de son fils Juda Léon, « servait à ses coreligionnaires de 
bouclier et de rempart, protégeant les faibles contre les violences 
de leurs adversaires, réparant les brèches et détournant la fureur 
des féroces lions ». Plein de pitié pour toutes les souffrances, 
il se montrait surtout compatissant pour ses malheureux core- 
ligionnaires. Quand, après la prise de la ville africaine d*Ar- 
zilla, les soldats d'Alphonse V amenèrent en Espagne, parmi leurs 
nombreux captifs maures, deux cent cinquante Juifs qui furent 
vendus et dispersés à travers le pays, Abrabanel organisa à Lis- 
bonne un comité de douze membres pour recueillir Targent néces- 
saire au rachat de ces prisonniers. Accompagné d'un de ses collè- 
gues, il parcourut alors tout le Portugal pour faire affranchir, parfois 
contre des sommes élevées, tous les esclaves juifs. Une fois libres, 
ces Juifs et ces Juives de tout âge furent habillés, logés et entre- 
tenus jusqu'à ce qu'ils connussent la langue du pays et fussent 
en état de gagner leur vie. 

Dans une autre circonstance encore, Abrabanel montra combien 
il s'intéressait au sort de ses coreligionnaires. Parmi les délégués 
envoyés par Alphonse V auprès de Sixte IV pour le féliciter de 
son élévation au trône pontifical et l'informer de la victoire que le 
souverain portugais venait de remporter sur les Maures d'Afrique, 
se trouvait le médecin Joao Sezira, ami intime d* Abrabanel. 
Celui-ci fit promettre à Sezira de parler au pape en faveur des 
Juifs. En même temps il recommanda à son ami italien Yehiel, de 
Pise, de faire un accueil cordial à Joao Sezira ainsi qu'à Lopo 
de Almeida, chef de l'ambassade, et de leur dire que les Juifs ita- 
liens étaient reconnaissants à Alphonse V de sa bienveillance 
pour leurs coreligionnaires du Portugal. Il pensait que de telles 
paroles flatteraient Alphonse et ses ministres et les engage- 
raient à persister dans leurs sentiments d'équité envers les Juifs 
portugais. 

Abrabanel vivait ainsi heureux avec sa pieuse et vertueuse 
compagne et ses trois fils bien-aimés, Juda Léon, Isaac et Samuel, 
quand survinrent des événements politiques qui détruisirent com- 
plètement ce bonheur. Alphonse V, son prolecteur, mourut et eut 
pour successeur son fils Joao II (1481-1495). Celui-ci, plus éner- 




FUITE D'ISAAG ABRABANEL EN ESPAGNE. 411' 

gique que son père, était dur et dissimulé. Séduit par la politique 
de son contemporain Louis XI, roi de France, il essaya, lui aussi, 
de créer une monarchie absolue en abattant les grands du Por« 
tugal. Il commença par le duc Fernando de Bragance, qui, issu de 
sang royal, était peut-être aussi puissant et certainement plus 
aimé que le roi. 

Pendant qu'il accablait le duc de Bragance de protestations 
d'amitié, il faisait dresser en secret un réquisitoire ou il Taccusait 
d'avoir conspiré contre lui avec le couple royal d'Espagne, accu- 
sation dont aujourd'hui encore on n'a pas pu prouver la réalité. 
Le duc de Bragance fut emprisonné, jugé comme traître et exé- 
cuté (juin 1483), et ses possessions furent ajoutées au domaine 
royal. Ses frères prirent la fuite. En sa qualité d'ami du duc de 
Bragance et de ses frères, Isaac Abrabanel fut également impliqué 
dans l'accusation de trahison, et un jour le roi Joâo lui fit dire de 
venir se présenter devant lui. Sans rien soupçonner, Abrabanel 
se rendait à la cour quand un ami inconnu l'accosta, l'informa du 
danger qu'il courait et lui conseilla de s'enfuir. 

Abrabanel suivit ce conseil et, quoique poursuivi par de nom- 
breux cavaliers, arriva sain et sauf en Espagne. De là il écrivit 
au roi Joâo II en termes très respectueux, mais très fermes, pour 
prolester de son innocence et repousser en même temps les 
accusations dirigées contre le duc de Bragance. Mais le souverain 
portugais ne tint nul compte des protestations d'Abrabanel et fit 
confisquer ses biens ainsi que ceux de son fils Juda Léon, quoique 
ce dernier, qui était médecin, possédât une fortune toute person- 
nelle. Il permit pourtant à sa femme et à ses enfants d'aller le 
rejoindre en Castille. 

Accueilli par ses coreligionnaires d'Espagne avec des démons- 
trations de respectueuse estime, Abrabanel eut bientôt réuni 
autour de lui un grand nombre de savants et de disciples. Il se 
lia surtout avec le rabbin Isaac Aboab et le fermier général des 
impôts, Abraham Senior, qui parait même l'avoir associé à ses 
fonctions dès son arrivée en Espagne. Dans ce pays, il fut pris de 
scrupule d'avoir délaissé l'étude de la Loi pour les aiïaires poli- 
tiques, et, à ses yeux, son malheur était un juste châtiment que 
lui envoyait la Providence. Aussi s'empressa- t-il, sur les instances 



412 HISTOIRE DES JUIFS. 

de ses nouveaux amis, de se consacrer à l'explication des pro- 
phètes historiques, que les commentateurs avaient négligés jus- 
qu'alors sous prétexte qu'ils étaient clairs et faciles à comprendre. 
Comme il s'en était déjà occupé auparavant, il acheva assez rapi^ 
dément ce travail. 

Personne mieux qu'Abrabancl n'était préparé pour expliquer 
ces parties historiques de la Bible. Outre qu'il était familiarisé 
avec la langue hébraïque, il avait l'expérience des affaires et 
savait l'art compliqué de la politique, connaissances qui sont néces- 
saires pour bien se rendre compte de la fondation, du dévelop- 
pement et de la décadence du royaume d*Israël. Une autre supé- 
riorité qu'il avait, c'est qu'il était en état de pouvoir utiliser égale- 
ment les ouvrages des commentateurs chrétiens et qu'il sut en tirer 
la quintessence. Aussi réussit-il, dans ses commentaires, à éclairer 
plus d'un point obscur des prophètes historiques. Il sut, en général, 
donner à son travail un caractère scientifique, mettant de l'ordre 
dans ces récits et faisant précéder chaque livre d'une introduction 
lumineuse et d'un sommaire, comme il l'avait vu faire par des 
auteurs chrétiens. Ses commentaires seraient certainement de- 
venus populaires ou auraient, du moins, mérité de l'être, s'il 
s'était montré moins prolixe et s'il n'avait pas traité avant chaque 
chapitre une série de questions souvent inutiles. Il a également 
le tort de disserter à perte de vue sur des problèmes philoso- 
phiques, qu'il expose d'autant plus longuement qu'il les comprend 
moins. 

Dans le domaine de la foi, Abrabanel marcha sur les traces des 
Nahmanide et des Hasdaï. Jugeant avec sévérité tous ceux qui 
s'étaient permis de parler librement du judaïsme et de ses dogmes, 
il déclare hérétiques les recherches d'Albalag et de Narboni et 
fait l'injure à ces savants de les placer sur le même rang que le 
peu scrupuleux apostat Alphonse de Valladolid. 11 en veut aussi 
à Lévi ben Gerson, parce que celui-ci n'accepte pas tous les mi^ 
racles sans examen, A l'exemple de Joseph Yaabéç et des obscu-» 
rantistes de son temps, il est convaincu que c'est en punition des 
tendances rationalistes de certains penseurs juifs que ses coreli- 
gionnaires d'Espagne sont si durement frappés. Il oublie que les 
Juifs d'Allemagne, d'une piété presque outrée, et qui ignoraient 




FIN DU ROYAUME MAURE DE GRENADE. 413 

les spéculations philosophiques, Q*oQt pas moins souffert que 
leurs coreligionnaires d'Espagne. 

Abrabanei ne put s'adonner que pendant un temps très court 
à ses travaux littéraires, car bien vite Técrivain dut de nouveau 
céder la place à Thomme d'État. Il allait commencer à mettre en 
lumière le rôle joué par les divers rois de Juda et d'Israël, quand 
Ferdinand et Isabelle lui confièrent l'administration des finances 
espagnoles. Pendant les huit ans qu'il occupa ces fonctions (mars 
1484-1492), il sut justifier la confiance royale, car pas une seule 
fois il ne s'attira un reproche. Il est vrai qu'il s'acquitta de sa 
lourde tâche avec prudence et habileté. Lui-même raconte que 
ses services lui rapportèrent richesses et honneurs, et qu'il était 
très estimé à la cour et auprès de la haute noblesse castillane. 

Il fallait que le concours d'Abrabanel fût bien nécessaire à 
l'État pour que les souverains catholiques pussent le garder si 
longtemps comme trésorier sous les yeux du terrible Torquemada, 
en dépit des prohibitions canoniques et malgré la défense, fré- 
quemment renouvelée par les certes, de confier un emploi quel- 
conque à un Juif. Comme à Lisbonne, il fit profiter ses coreligion- 
naires de sa haute situation, leur servant de « rempart » et les 
protégeant contre les violences des dominicains. Ce fut certai- 
nement à Abrabanei que les Juifs de Castille furent redevables 
d'avoir été préservés, à ce moment, du châtiment que les inqui- 
siteurs voulurent leur infliger pour l'appui qu'ils avaient prêté 
aux Marranes. 

Mais bientôt un événement survint qui rendit inévitable pour 
les Juifs d'Espagne la catastrophe finale : ce fut la conquête de 
Grenade. Pendant dix ans, avec des interruptions plus ou moins 
longues, les Castillans avaient tenu la campagne contre les Maures 
de Grenade. Ce pays était habité par un assez grand nombre de Juifs, 
auxquels étaient venus se joindre beaucoup de Marranes quand 
l'Inquisition avait commencé d'allumer les bûchers en Espagne. 
Non pas que leur sort fût bien enviable dans le royaume de Gre- 
nade, car là aussi sévissait la haine des Juifs. Mais ils pou- 
vaient, du moins, pratiquer librement leur religion et ne cou- 
raient pas continuellement le risque de se voir arrêter et con- 
damner à mort. Un des derniers rois de Grenade eut pour médecin 



414 HISTOIRE DES JUIFS. 

le Juif Isaac llamon, qui fut influent à la cour et que le peuple 
estimait beaucoup, comme le prouve le fait suivant. Un jour qu'une 
querelle s'était élevée entre Maures dans les rues de Grenade, 
des assistants adjurèrent les combattants, au nom de Mahomet, de 
se séparer, mais sans succès. Par contre, ils furent écoutés quand 
ils les prièrent au nom d'Isaac Hamon. Irrités de ce que le nom 
du médecin juif eût produit plus d'effet sur la foule que celui de 
Mahomet, des musulmans fanatiques se ruèrent sur les Juifs de 
Grenade. Ceux-là seuls échappèrent au massacre qui purent se 
réfugier dans le château fort royal. Pour ne plus exciter la jalousie 
de la population musulmane, les médecins juifs de Grenade réso- 
lurent, après cet événement, de ne plus porter de vêtements de 
soie et de ne plus sortir à cheval. 

Enfin, après une guerre longue et sanglante, le beau royaume 
de Grenade tomba au pouvoir des Espagnols. Par une convention 
secrète, signée le 25 novembre 1491, le dernier roi maure, Tin- 
souciant Muley Abou Abdallah (Boabdil) s'engagea envers Fer- 
dinand et Isabelle à leur livrer, dans un délai de deux mois, la 
ville et le district de Grenade. Abstraction faite de la perte de leur 
indépendance, les Maures n'eurent pas à subir des conditions bien 
dures. Ils pouvaient continuer à pratiquer leur religion, à se faire 
juger par leurs tribunaux spéciaux et à conserver leurs us et cou- 
tumes, avaient le droit d'émigrer et n'étaient assujettis qu'aux 
impôts qu'ils avaient payés jusqu'alors aux princes maures. On 
garantissait toute sécurité aux relaps, c'est-à-dire aux Maures 
convertis (Modejaresj qui^ par crainte de l'Inquisition, s'étaient 
enfuis d'Espagne dans le royaume de Grenade et y étaient re- 
tournés à l'islamisme. Mêmes garanties pour les Juifs de la ville 
de Grenade, du quartier Albaicin, des faubourgs et des environs; 
rinquisition ne devait avoir aucun pouvoir sur eux. Les Marranes 
étaient libres d'émigrer pendant le premier mois qui suivrait la 
reddition de la ville; passé ce délai, ceux qui resteraient pour- 
raient être arrêtés par les inquisiteurs. 

Le 2 janvier 1492, Ferdinand et Isabelle, entourés de leurs 
troupes, firent leur entrée solennelle dans la ville de Grenade, au 
son des cloches, et la puissance musulmane disparut ainsi à jamais 
de la péninsule ibérique. Après avoir jeté un triste regard d'adieu, 



ÉDIT D'EXPULSION CONTRE LES JUIFS D'ESPAGNE. 415 

a avec son dernier soupir », sur son beau royaume, qu'il venait 
de perdre, Muley Abou Abdallah se retira dans le domaine qu'on 
lui avait abandonné dans les monts ÂIpuxarres. Mais, ne pouvant 
surmonter sa douleur, il partit pour TAfrique. 

Après un laps de temps d'environ huit siècles, TEspagne tout 
entière était donc redevenue chrétienne, comme du temps des 
Visigoths. Ce triomphe du christianisme ne servit en rien l'huma- 
nité, mais fut, au contraire, le signal d'atrocités inouïes. Les Juifs 
furent les premières victimes de la victoire des Espagnols sur les 
Maures. 

C'est que la lutte contre les musulmans de Grenade avait pris 
peu à peu le caractère d'une vraie guerre sainte, entreprise pour 
la propagation du christianisme. Aussi la défaite des Maures sur- 
excita-t-elle à un degré élevé le fanatisme des Espagnols, qui ne 
pouvaient pas comprendre qu'après avoir vaincu les mécréants 
musulmans, on permit aux Juifs, encore beaucoup plus coupables, 
de circuler librement en Espagne. Torquemada et ses acolytes 
s'empressèrent naturellement de profiler de ces dispositions, si 
propices à leurs desseins, pour multiplier leurs attaques contre 
les Juifs. Cette fois, leurs accusations furent accueillies avec plus 
de faveur. Du reste, l'énorme bu lin que les Espagnols avaient ra- 
massé dans les riches cités du royaume conquis semblait rendre 
la présence des habiles capitalistes juifs moins indispensable à la 
prospérité de l'État. 

Avant même d'avoir pris complètement possession de Grenade, 
Ferdinand et Isabelle songèrent déjà à expulser les Juifs d'Es- 
pagne. Ils envoyèrent une délégation au pape Innocent VIII pour lui 
faire connaître leur résolution et lui demander de les appuyer de 
son exemple en commençant par chasser les Juifs de ses États. 
Le pape se refusa à donner un tel exemple, et Meschoullam, de 
Rome, informé de la décision d'Innocent VIII, se hâta d'annoncer 
cette joyeuse nouvelle aux communautés d'Italie et de Naples. 
Mais les souverains d'Espagne persistèrent quand même dans leur 
détermination. 

Ce fut par un édit daté du palais de l'Alh ambra, du 31 mars 1492, 
que les « rois catholiques », Ferdinand et Isabelle, ordonnèrent 
l'exil de tous les Juifs d'Espagne. Il fut prescrit à ces derniers, 



416 HISTOIRE DES JUIFS. 

sous peine de mort, de quitter dans un délai de quatre mois les 
territoires de Castille, d'Aragon, de Sicile et de Sardaigne. On leur 
permettait d'emporter leur avoir, sauf les métaux précieux, le 
numéraire et certaines marchandises dont Texportation était pro- 
hibée. Dans les considérants de leur édit, Ferdinand et Isabelle ne 
reprochaient nullement aux Juifs d'avoir fait de l'usure, ou acquis 
leurs richesses par des moyens illicites, ou causé des dommages 
aux chrétiens; ils invoquaient seulement les efforts incessants des 
Juifs pour faire revenir les Marranes au judaïsme. Les souverains 
ajoutaient qu'ils auraient dû proscrire plus tôt les Juifs pour leurs 
menées insidieuses, mais qu'ils espéraient d'abord pouvoir les 
amènera résipiscence par la douceur, en n'expulsant que les 
Juifs d'Andalousie et en ne châtiant que les plus coupables d'entre 
^ux. Ils ne s'étaient décidés à les bannir tous d'Espagne qu'après 
s'être convaincus que, malgré toutes les remontrances, ils conti- 
nuaient à détourner les Marranes du christianisme et à les entre- 
tenir dans les « hérésies juives ». C'était donc pour couper le mal 
dans sa racine que, d'accord avec les dignitaires de l'Église, les 
«grands et les savants, ils avaient décrété le bannissement de tous 
les Juifs de leurs États. Le délai de quatre mois écoulé, on confis- 
querait les biens de tout chrétien qui protégerait ou accueillerait 
Ain Juif. 

Elle avait donc enfin éclaté, cette effroyable catastrophe, que 
des esprits clairvoyants avaient prévue depuis longtemps! Les 
Juifs d'Espagne étaient donc définitivement condamnés à fuir le 
pays auquel ils étaient attachés par toutes les fibres de leur cœur, 
où reposaient leurs aïeux depuis quinze siècles, et dont ils avaient 
tant contribué à rehausser la grandeur, à augmenter les riches- 
ses et à relever la civilisation 1 Ils étaient tout étourdis du coup 
qui les frappait. Abrabanel espérait encore pouvoir détourner ce 
malheur de ses coreligionnaires. Il se rendit auprès de Ferdinand 
et d'Isabelle et leur offrit des sommes considérables pour obtenir 
la révocation de l'arrêt d'exil. Sa demande fut appuyée par des 
grands d'Espagne, ses amis. 

Peut-être Ferdinand, qui avait plus à cœur les intérêts de son 
trésor que ceux de sa foi, aurait-il accepté la proposition d'Abra- 
ianel. Mais, dès que Torquemada eut appris au palais la démarche 



PRÉPARATIFS DE DÉPART DES JUIFS D'ESPAGNE. 417 

du ministre juif, il accourut, à ce qu'on raconte, auprès des rois 
catholiques, un cruciHx à la main, et leur adressa ces paroles 
véhémentes : « Judas Iscariote vendit le Christ pour trente pièces 
d'argent. Vos Majestés veulent le vendre pour trois cent mille du- 
cats. Eh bien, le voici, vendez-le. » Impressionnée par ces paroles, 
peut-être aussi influencée par les conseils de prêtres fanatiques, 
Isabelle résolut de maintenir l'édit d'expulsion, et, comme elle 
avait beaucoup d'énergie et de ténacité, elle réussit à faire par- 
tager son opinion à son époux. Don Abraham Senior, grand favori 
de la reine, essaya, après Abrabanel, de s'entremettre auprès d'elle 
en faveur de ses coreligionnaires, mais en vain. Un membre du 
conseil royal d'Aragon, Juan de Lucena^ dont la dignité équi- 
valait à celle de ministre, insista sur la nécessité de faire exé- 
cuter l'arrêt d'exil. 

A la fm d'avril (1492), on proclama dans tout le pays, à son de 
trompe, que les Juifs n'étaient plus autorisés à rester en Espagne 
que jusqu'à la fin du mois de juillet, pour liquider leurs affaires, 
et que ceux qui y prolongeraient leur séjour au delà de ce délai 
seraient passibles de la peine de mort. Malgré leur désespoir de 
quitter leur chère patrie et les tombes de leurs aïeux, pour aller au- 
devant d'un avenir incertain, dans des pays dont ils ne compre- 
naient pas la langue et dont les habitants se montreraient peut- 
être à leur égard plus malveillants encore que les Espagnols, les 
malheureux Juifs étaient bien obligés de s'habituer à la doulou- 
reuse pensée de leur prochain exil et de faire leurs préparatifs de 
départ. 

Ils s'aperçurent alors de plus en plus combien était terrible 
la calamité qui les atteignait. S'ils avaient pu partir avec leurs 
richesses, comme les Juifs anglais vers la fin du xm* siècle et 
les Juifs français un siècle plus tard, il leur eût été possible de 
triompher en partie des difficultés qui les attendaient à l'étranger. 
Mais obligés de transformer leur numéraire en lettres de change, 
puisqu'il leur était défendu de l'emporter, ils ne purent pas 
se procurer assez de traites en Espagne^ où prédominaient la no- 
blesse et le clergé, et qui, par conséquent, n'avait pas, comme 
l'Italie, des relations commerciales étendues. Le commerce avait 
été surtout entre les mains des Juifs et des Marranes, et ceux-ci 
IV. . 27 

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418 HISTOIRE DES JUIFS. 

craignaient, en obligeant leurs anciens coreligionnaires^ de s'ex- 
poser à la colère de Tlnquisition. 

Faute d'acheteurs, les biens-fonds des proscrits se vendaient à 
des prix dérisoires. A en croire le témoignage d*un contemporain, 
André Bernaldez, curé de Los Palacios, une maison s'échangeait 
contre un âne, et un vignoble contre une pièce de drap ou de 
toile. Pour rendre encore plus difficile aux Juifs la vente de leurs 
immeubles, Torquemada interdit aux chrétiens tout commerce 
avec eux. De plus, le roi Ferdinand fit mettre sous séquestre, dans 
ses États, une partie des propriétés des expulsés pour couvrir 
leurs dettes et aussi pour donner satisfaction, le cas échéant, aux 
réclamations des couvents qui prétendraient avoir des droits sur 
ces biens. C'est ainsi que s'évanouirent en quelque sorte en fumée 
les richesses considérables des Juifs d'Espagne, qui auraient pu 
leur être si utiles dans leur détresse. 

Quand il vit les Juifs réduits au désespoir, Torquemada ordonna 
aux dominicains de leur prêcher le christianisme en faisant mi- 
roiter devant eux la promesse qu'après leur conversion ils pour- 
raient rester en Espagne. Mais, grâce aux exhortations des rabbins 
et à la fermeté de leurs propres convictions, les Juifs demeurèrent 
inébranlables dans leur foi, acceptant leurs souffrances comme 
une épreuve et se confiant tout entiers en ce Dieu qui, si fréquem- 
ment, avait secouru leurs ancêtres. « En face de nos ennemis et 
de ceux qui nous outragent, disaient-ils l'un à Tautre, supportons 
tout avec courage pour notre religion et la doctrine de nos aïeux. 
Sachons accepter notre sort avec une vaillante résignation, qu'on 
nous laisse la vie ou qu'on nous Tôle, et ne profanons pas l'alliance 
de notre Dieu. Ne nous laissons pas effrayer, mais marchons 
sans cesse dans la voie tracée par l'Éternel. » 

D'ailleurs, ils savaient bien que le baptême non plus ne les 
aurait pas protégés contre la fureur sanguinaire des inquisiteurs. 
Les plus tièdes d'entre les Juifs ne songeaient plus à embrasser le 
Christianisme depuis qu'ils avaient vu pour quels motifs futiles les 
convertis étaient condamnés au bûcher. Ainsi, une année avant la 
promulgation de l'édit d'expulsion, dans la seule ville de Séville, 
trente-deux nouveaux chrétiens avaient été brûlés vivants et seize 
en effigie, et six cent vingt-cinq avaient été condamnés à une 



SOLIDARITÉ DES PROSCRITS D'ESPAGNE. 419 

humiliante pénitence. Les Juifs avaient aussi remarqué avec 
quelle habileté Torquemada dressait ses pièges pour capturer ses 
victimes. De nombreux Marranes de Séville, de Cordoue et de 
Jaën s'étaient enfuis dans le royaume de Grenade et y étaient re- 
tournés au judaïsme. Après la prise de Grenade, Torquemada leur 
adressa un appel pressant pour les engager à revenir à TÉglise, 
« toujours indulgente et toujours prête à recevoir dans son giron 
ceux qui s'adressaient à elle contrits et repentants », et il leur 
promit qu'ils seraient traités avec douceur et qu'ils recevraient 
secrètement l'absolution. Se fiant aux paroles de Torquemada, 
plusieurs de ces Marranes se rendirent à Tolède, où on leur fit la 
grâce de les livrer aux flammes. 

Aussi, malgré les incitations fallacieuses des dominicains, mal- 
gré la grandeur de la calamité qui les atteignait, les Juifs d'Es- 
pagne restèrent presque tous fidèles à leur religion. Il n'y eut que 
quelques rares conversions, principalement dans les familles ri- 
ches et cultivées, entre autres celles du fermier d'impôts et grand 
rabbin Abraham Senior, de ses fils et de son gendre. On raconte 
qu'Abraham Senior ne se décida à accepter le baptême que le 
désespoir au cœur et devant la menace faite par la reine, très 
attachée à son trésorier, qu'elle infligerait encore de plus grands 
maux aux proscrits s'il ne se faisait pas chrétien. De fait, la joie 
fut grande à la cour quand on apprit la résolution d'Abraham Se- 
nior et de sa famille, et le couple royal lui-même ainsi qu'un car- 
dinal leur servirent de parrains et de marraine. Les convertis 
prirent le nom de Coronel^ et leurs descendants furent élevés plus 
tard aux plus hautes fonctions de TÉtat. 

Frappés par le même malheur et soumis aux mêmes souffran- 
ces, les Juifs d'Espagne manifestèrent les uns pour les autres, au 
moment de leur expulsion, les plus admirables sentiments de 
solidarité. Quoique leur fortune fût considérablement diminuée, 
les plus riches partagèrent fraternellement avec les pauvres, qu'ils 
empêchèrent ainsi de se laisser séduire par les promesses des 
convertisseurs, et subvinrent à leurs frais de départ. Accompagné 
de trente notables, le vieux rabbin Isaac Aboab, ami d'Abrabanel, 
prit les devants pour aller engager des pourparlers avec Joao II, 
roi de Portugal, afin qu'il autorisât l'établissement des exilés es- 



420 HISTOIRE DES JUIFS. 

pagDols dans son pays ou leur permit de le'Jraverser; il réussit en 
partie dans ses négociations. 

A mesure que s'approchait la date fatale, les Juifs ressentaient 
plus profondément la douleur d*être contraints de quitter un pays 
qu'ils aimaient d'un si ardent amour. Ils déploraient surtout 
amèrement la nécessité de se séparer à tout jamais des chères 
tombes de leurs parents. A Ségovie, la communauté juive tout 
entière passa les trois derniers jours de son séjour en Espagne 
dans le cimetière, émouvant les chrétiens mêmes par leurs navran- 
tes lamentations. A la fin, ils enlevèrent les pierres tombales, les 
emportant comme des reliques sacrées ou les confiant à la garde 
des Marranes. 

Au lieu de faire partir les Juifs le 31 juillet, comme ils l'avaient 
décidé à Torigine, Ferdinand et Isabelle les autorisèrent à rester 
jusqu'au surlendemain. Par une coïncidence saisissante, leur 
^xode définitif de TEspagne eut lieu le 9 du mois d'Ab, date dou- 
loureuse entre toutes dans Thistoire juive, puisqu'elle rappelait 
déjà à Israël, entre autres tristes événements, la destruction du 
temple de Jérusalem. On évalue à trois cent mille le nombre des 
exilés, qui se dirigèrent, les uns du côté du nord, vers le royaume 
voisin de Navarre, les autres au sud, pour se rendre en Italie, en 
Turquie ou en Afrique ; la plus grande partie gagna le Portugal. De 
crainte que l'un ou l'autre des proscrits, au moment de partir, fût 
trop épouvanté à l'idée de quitter pour toujours sa patrie et 
résolût d'acheter au prix d'une apostasie l'autorisation de de- 
meurer en Espagne, plusieurs rabbins, dans l'intention d'étourdir 
le chagrin des expulsés, prirent avec eux le chemin de l'exil au 
-son du fifre et du tambourin. 

Par suite du départ des Juifs, l'Espagne perdit la vingtième 
partie de ses habitants, et certes la partie la plus industrieuse, la 
plus laborieuse et la plus cultivée, qui formait la classe moyenne 
de la population. Grâce à leur activité, les richesses qu'ils créaient 
circulaient sans cesse à travers le pays, comme le sang dans le 
corps, pour lui donner la vie. On ne trouvait pas seulement, parmii 
eux, des capitalistes, des marchands, des laboureurs, des médecins 
et des savants, mais aussi des ouvriers de tout genre, armuriers, 
métallurgistes, etc. Us auraient certainement fait de l'Espagne^ 



CONSÉQUENCES DE L'EXPULSION DES JUIFS D'ESPAGNE. 421 

après la découverte de l'Amérique, TÉtat le plus riche, le plus flo- 
rissant et le plus solide, qui, par suite de son unité, aurait facile- 
ment rivalisé avec rilalie. Torquemada préféra en faire un centre 
d'atroces cruautés et d'exécutions sanglantes. 

Du reste, les chrétiens espagnols ne tardèrent pas à s'apercevoir 
des effets désastreux de l'expulsion des Juifs. Les petites villes, 
auxquelles la présence des Juifs donnait auparavant quelque ani- 
mation, déclinèrent rapidement, au point de devenir de simples 
hameaux, n'ayant plus le sens de la liberté et subissant sans résis- 
tance le joug de plus en plus lourd du despotisme royal et de 
la tyrannie ecclésiastique. Les nobles, de leur côté, se plai- 
gnaient que leurs villes et leurs domaines eussent perdu toute 
importance, et déclaraient bien haut qu'ils se seraient opposés 
de toutes leurs forces à l'exécution de l'arrêt d'exil s'ils en avaient 
pu prévoir les conséquences. Immédiatement après le départ des 
Juifs, on souffrit surtout du manque de médecins. Pour empê- 
cher les habitants de Vitoria et des environs de devenir la proie 
des charlatans, des rebouteurs et des exorcistes, les autorités de 
la ville durent faire venir un médecin de loin et lui assurer un 
traitement annuel considérable. La proscription des Juifs eut 
encore bien d'autres inconvénients pour l'Espagne, et tout l'or 
qu'elle tirait de ses nouvelles possessions américaines ne pouvait 
pas remplacer l'activité commerciale et industrielle de ceux qu'elle 
venait de chasser. La foule oublia peu à peu le nom même de ces 
Juifs qui avaient tant contribué à la grandeur de leur patrie 
d*adoption, mais ce nom devait forcément se présenter pendant 
longtemps encore à l'esprit des savants, à cause des nombreux 
éléments juifs contenus dans la littérature espagnole. 

En vertu d'un ordre royal, les écoles, les hôpitaux, et, en 
générai, tous les biens que les Juifs étaient obligés de laisser en 
Espagne devinrent la propriété du fisc; les synagogues furent 
changées en églises ou en couvents. Ainsi, la magnifique syna- 
gogue de Tolède, construite aux frais de l'homme d'État juif Don 
Samuel Allavi, d.evint une église [de nuestra Senora de san Benito) 
et forme aujourd'hui encore, avec son style mauresque et ses 
admirables colonnes, un des ornements de la ville. 

Il restait pourtant des Juifs en Espagne, mais couverts du 






422 HISTOIRE DES JUIFS. 

masque du christianisme et cachés sous le nom de « nouveaux 
chrétiens ». Ils prêtèrent leur aide, dans la mesure de leurs moyens, 
à leurs frères bannis, acceptant d*eux en dépôt de Tor et de Tar* 
gent et leur envoyant, à Toccasion, ces métaux précieux par des 
personnes de confiance, ou leur donnant en compensation des 
lettres de change sur des places étrangères. Quand le roi en fut 
informé, il fit rechercher et confisquer ces richesses en dépôt ; 
il empêchait aussi par tous les moyens le payement des lettres de 
change. Mais, malgré les difficultés et les dangers, bien des Mar- 
ranes persistaient dans leur sympathie pour les Juifs et poursui- 
vaient de leur rancune, avec une impitoyable rigueur, ceux qui 
s'étaient montrés durs pour les malheureux proscrits; ils les accu- 
saient d'hérésie et les livraient aux inquisiteurs, les frappant ainsi 
de leurs propres armes. Par contre, ils étaient obligés, eux, pour 
ne pas trahir leur attachement secret au judaïsme, de manifester 
extérieurement un zèle plus vif pour la religion chrétienne, pro- 
diguer en toute circonstance les signes de croix, égrener force 
chapelets et marmotter force patenôtres. 

Parfois, devant cette nécessité constante de dissimuler, les sen- 
timents secrets des Marranes faisaient explosion malgré eux, triom- 
phant de leur volonté et se manifestant par des paroles imprudentes. 
C'est ainsi qu'à Séville, à la vue d'une statue qui devait repré- 
senter Jésus et qu'on offrait à l'adoration des fidèles, un Marrane 
s'écria : « Qu'ils sont malheureux ceux qui se voient condamnés 
à voir de pareilles choses et à y croire 1 » De telles manifestations 
fournissaient à Tlnquisition d'excellents prétextes pour arrêter et 
juger non seulement le coupable, mais aussi ses proches, ses amis 
et tous les Marranes qui possédaient quelque fortune. Par la même 
occaision, on donnait également satisfaction à la foule, dont le 
spectacle fréquent des exécutions avait émoussé la sensibilité, et 
qui tenait à assister de temps à autre à ces solennels autodafés. 
Il n'est donc pas étonnant que dans l'espace de quatorze ans, sous 
la direction de l'inquisiteur général Thomas de Torquemada (1485- 
1498), les tribunaux d'inquisition aient livré au moins deux mille 
Juifs aux flammes. 

Torquemada n'ignorait pas que sa cruauté lui avait attiré de nom- 
breuses haines, et il craignait sans cesse pour sa vie. Sur sa table 



LES PROSCRITS ESPAGNOLS EN NAVARRE. 423 

se trouvait une licorne, qui, d'après les croyances superstitieuses 
du temps, avait le pouvoir d'annuler TeiTet des poisons. Quand il 
sortait, il était escorté d'une garde (familares) composée de cin- 
quante cavaliers et de deux cents fantassins. 

Il eut pour successeur Deza. Cet inquisiteur général renchérit 
sur Torquemada, car sous lui, les bûchers s'élevèrent encore 
en plus grand nombre. Aux exécutions des Marranes vinrent 
s'ajouter celles des Morisques restés en Espagne, et, un peu plus 
tard, celles des partisans du réformateur allemand Luther. Grâce 
à la férocité sanguinaire du Saint-Office, l'Espagne prit l'aspect 
d'une grande boucherie humaine. Il arriva alors, ce qui était iné- 
vitable, qu'à force de voir partout des suspects, les bourreaux se 
méfiaient les uns des autres. Deza lui-même fut accusé^ à la fin, 
de pratiquer secrètement les rites juifs. 

L'expulsion des Juifs d'Espagne produisit une impression pénible 
sur presque tous les princes d'Europe, et le Parlement de Paris 
blâma sévèrement Ferdinand et Isabelle d'avoir proscrit de leur 
pays une classe de citoyens aussi utiles. Le sultan Bajazet fit cette 
remarque : « Vous appelez Ferdinand un monarque avisé, lui qui 
a appauvri son empire et enrichi le mien I » 

Parmi les exilés, ceux qui avaient habité la Catalogne et TAragon 
furent relativement plus heureux que leurs compagnons de souf- 
france, parce qu'ils purent s'établir, au moins pour quelque 
temps, dans un État voisin, la Navarre. Ils eurent ainsi le temps 
d'examiner dans quelle contrée ils se rendraient définitivement. 
C'est que, jusqu'alors, le prince et le peuple de Navarre s'étaient 
opposés à l'établissement de l'Inquisition dans leur pays. Quand, 
après le meurtre de l'inquisiteur Arbues, plusieurs Marranes, com- 
plices de ce crime, se furent réfugiés en Navarre et furent réclamés 
parle tribunal d'inquisition, la ville de Tudèle déclara aux émis- 
saires chargés d'arrêter les coupables qu'elle ne permettrait pas 
à l'Inquisition de s'emparer de personnes à qui elle avait donné 
asile; elle ne céda même pas aux menaces de Ferdinand. Il est 
vrai que d'autres villes de la Navarre se refusèrent à recevoir des 
proscrits juifs d'Espagne. Le nombre des exilés qui s'établirent en 
Navarre peut être évalué à douze mille, dont le comte de Lérin 
accueillit probablement la plus grande partie. Mais ils ne séjour- 



424 HISTOIRE DES JUIFS. 

nèrent que peu d*anaées dans ce pays, où ils furent relancés par 
la haine de Ferdinand. Sur les instances de ce dernier, le roi de 
Navarre les contraignit à choisir entre rémigration et le baptême. 
La plupart se convertirent, parce qu'on ne leur laissa qu*un délai 
très court pour se décider. Même dans la communauté de Tudèle, 
si connue pour sa piété, cent quatre-vingts familles acceptèrent le 
baptême. 

D'autres proscrits encore n'eurent pas trop à souffrir de l'arrêt 
d'expulsion : ce furent ceux qui, considérant dès l'abord la décision 
du couple royal comme irrévocable, partirent avant l'expiration du 
délai qu'on leur avait accordé, pour se rendre en Italie, en Afrique 
ou en Turquie. A ce moment, l'émigration était encore facile, car 
les Juifs d'Espagne avaient une renommée si grande et la sentence 
de bannissement avait produit dans TEurope une telle sensation 
que les navires affluèrent dans les ports d'Espagne, venus du 
pays même ou de l'Italie, surtout de Gênes et de Venise, pour se 
mettre à la disposition des exilés. 

Avant leur départ, de nombreux Juifs d'Aragon, de Catalogne 
et de Valence avaient envoyé des délégués auprès de Ferdinand 1°', 
roi de Naples, pour lui demander l'autorisation de s'établir dans 
son pays. Libre de préjugés à l'égard des Juifs et ému de compas- 
sion devant la catastrophe qui les frappait, ce souverain leur ouvrit 
toutes larges les portes de son État. Peut-être aussi espérait-il que 
leur présence servirait les intérêts matériels et intellectuels de son 
royaume. Plusieurs milliers de Juifs espagnols débarquèrent donc 
à Naples et y reçurent un excellent accueil. Leurs coreligionnaires 
italiens les reçurent en frères, secourant les pauvres qui ne pou- 
vaient pas s'acquitter de leurs frais de voyage et subvenant 
provisoirement à tous leurs besoins. 

Parmi les proscrits espagnols réfugiés à Naples se trouvait 
également Abrabanel avec sa famille. Dans les premiers temps 
de son séjour, il vécut retiré, uniquement occupé à commenter 
les livres historiques de la Bible, travail qu'il avait dû inter- 
rompre en Espagne pour se mettre au service de l'État. Mais quand 
Ferdinand P' eut appris sa présence à Naples, il le fit appeler 
pour lui confier un emploi élevé, probablement la direction des 
finances. 



LES PROSCRITS ESPAGNOLS EN ITALIE. 425 

Qu'il le fit de sa propre initiative ou sur les instances d'Abra- 
banel, le roi de Naples se montra très humain envers les pauvres 
réfugiés. Ces malheureux étaient frappés sans relâche par la 
destinée, car ils étaient à peine dans le royaume de Naples depuis 
six mois, quand la peste éclata parmi eux. Craignant que la foule, 
affolée, ne les attaquât, le roi les engagea à enterrer leurs morts 
secrètement, pendant la nuit. Mais lorsque Tépidémie eut redoublé 
de violence et qu'il ne fut plus possible de tenir la chose cachée, 
le peuple et la noblesse sollicitèrent de Ferdinand l'expulsion des 
Juifs. Le roi s'y refusa. Go raconte même qu'il menaça d'abdiquer 
dans le cas où on leur ferait le moindre mal. R fit établir des 
baraquements, en dehors de la ville, pour les malades, leur envoya 
des médecins, et, pendant une année entière, leur prodigua libé- 
ralement des secours. 

A Pise aussi, les réfugiés espagnols furent accueillis par leurs 
coreligionnaires avec une grande cordialité. Les fils de Yehiel, de 
Pise, le vieil ami d'Abrabanel, s'étaient installés au port pour 
recevoir les émigrants, aider à leur établissement dans la ville 
même ou les envoyer dans d'autres localités. 

Mais tous les autres proscrits, d'après le témoignage même des 
contemporains, eurent à subir des épreuves inouïes. Ceux qui 
furent épargnés par la famine et la peste périrent par la main des 
hommes. Comme le bruit s'était répandu que les proscrits, pour 
emporter de l'or et de l'argent en dépit de la défense qui leur en 
était faite, en avaient avalé de grandes quantités, des cannibales 
les éventraient pour chercher dans leurs entrailles ces trésors 
cachés. Les capitaines des navires génois, surtout, traitèrent avec 
une férocité sauvage les malheureux exilés qui s'étaient confiés à 
leur loyauté. Par cupidité, ou par simple caprice, pour se repaître 
des souffrances et des cris désespérés des Juifs, ils en précipi- 
tèrent un grand nombre dans les flots. Sur les côtes de l'Afrique, 
ils furent torturés et tués par les Rerbères, ou persécutés par les 
convertisseurs chrétiens. 

Dans le port de Gênes aussi, ils furent assaillis de maux sans 
nombre. Il existait alors une loi qui défendait aux Juifs de séjour- 
ner dans cette ville pendant plus de trois jours. Or, il arriva que 
des navires sur lesquels étaient embarqués des exilés espagnols 



426 HISTOIRE DES JUIFS. 

furent coatraiats de faire escale dans le port de Gênes, pour des 
réparations urgentes. Les autorités permirent aux Juifs de des- 
cendre à terre el de séjourner, non pas dans la ville même, mais 
près du môle, jusqu'à ce que les navires pussent reprendre la mer. 
On vit alors débarquer les malheureux Juifs d'Espagne , hâves, 
décharnés, les yeux profondément enfoncés dans les orbites, plus 
semblables à des cadavres qu*à des êtres vivants. Poussés par la 
faim, les enfants se rendaient dans les églises et se faisaient bap- 
tiser pour un morceau de pain, et des chrétiens étaient assez durs, 
non seulement pour accepter de pareilles conversions, mais 
encore pour se promener parmi les Juifs, la croix dans une main 
et du pain dans Tautre, et amener, par ce moyen, de nouvelles 
recrues au christianisme ! Par suite de la difficulté des répara- 
tions, le séjour des Juifs se prolongea à Gênes jusque dans le 
cœur de 1* hiver; les conversions et les souffrances de toute sorte 
éclaircirent alors de plus en plus leurs rangs. Dans d'autres ports 
italiens, les exilés ne furent même pas autorisés à descendre quel* 
ques heures à terre, soit parce que cette année était précisément 
une année de disette, soit parce que la peste sévissait parmi eux. 

Quand ceux des exilés qui s'étaient arrêtés à Gênes en purent 
repartir, leur nombre était fortement réduit. Ils se rendirent à 
Rome. Là, une nouvelle déception, plusamère encore, les attendait. 
Leurs propres coreligionnaires, par crainte de la concurrence, 
essayèrent de s'opposer à leur établissement à Rome; ils offrirent 
i ,000 ducats au pape Alexandre VI, pour qu'il refusât de recevoir 
les nouveaux arrivants. Bien qu'en général ce pontife ne péchât 
pas par excès de scrupules, il fut quand même tellement outré de la 
dureté des Juifs de Rome pour leurs malheureux coreligionnaires 
d*Espagne qu'il ordonna de les chasser. La communauté de Rome 
fut obligée de verser 2,000 ducats pour faire annuler le décret 
d'expulsion et de laisser les fugitifs espagnols s'établir librement 
à Rome. 

Corfou, Candie, et d'autres îles grecques encore reçurent ^- 
lement un fort contingent de proscrits juifs d'Espagne. Les uns 
y vinrent de leur plein gré, les autres y furent amenés comme 
esclaves. Dans la plupart des communautés de ces îles, on fit les 
plus louables efforts pour secourir les nécessiteux et racheter les 




LES PROSCRITS ESPAGNOLS EN PORTUGAL. 427 

esclaves. Pour se procurer les ressources nécessaires, on alla jus- 
qu'à vendre les ornements des synagogues. Elkana Capsali, chef 
de la communauté de Candie, recueillit avec un zèle infatigable 
des subsides en faveur de ces malheureux. Des Persans, qui se 
trouvaient à Corfou lors de l'arrivée des proscrits espagnols, en 
achetèrent un certain nombre, dans Tespoir que les Juifs de leur 
pays leur payeraient une forte rançon. 

De tous les exilés juifs d'Espagne, les plus heureux furent sans 
contredit ceux qui purent arriver en Turquie. Le sultan Bajazet II 
se montra à Tégard des Juifs bien plus humain et plus avisé que 
tous les princes chrétiens; il comprenait de quelle utilité seraient 
pour son pays Tintelligence et l'activité des proscrits espagnols. 
Aussi invita-t-il les fonctionnaires des provinces européennes de 
son empire à faire bon accueil aux émigranls juifs, leur défen- 
dant, sous peine de mort, de les persécuter ou de les molester. 
Comme la plupart des expulsés arrivaient en Turquie dans un 
lamentable dénûment, Moïse Capsali, le grand-rabbin de Constan- 
tinople, parcourut les communautés pour recueillir des secours ; 
il imposa à tous les membres aisés une taxe « pour le rachat des 
captifs espagnols ». Il faut ajouter que les Juifs turcs entrèrent 
avec empressement dans la voie indiquée par leur chef religieux, et 
vinrent tous, dans la mesure de leurs ressources, au secours de 
leurs frères d'Espagne. Ceux-ci s'établirent par milliers dans la 
Turquie, et, avant qu'une génération eût disparu, ils eurent con- 
quis la direction du judaïsme turc et purent faire prévaloir leurs 
idées, leurs usages et leurs traditions. 

En Portugal aussi, les bannis trouvèrent, au début, le calme et 
la sécurité. Un grand nombre d'entre eux s'étaient décidés à se 
diriger vers ce pays, voisin de l'Espagne, parce qu'ils espéraient 
qu'après leur départ la population espagnole apprécierait mieux 
les services qu'ils avaient rendus et qu'ils pourraient encore 
rendre à leur patrie, et que Ferdinand et Isabelle ne tarderaient 
pas à les rappeler. Au pis aller, se disaient-ils, ils pourraient tou- 
jours s'embarquer en Portugal, pour gagner soit l'Afrique, soit 
ritalie. On sait qu'Isaac Aboab et d'autres délégués étaient allés 
demander au roi Jo5o II l'autorisation pour leurs coreligion- 
naires de s'établir dans ses États. Tout en étant d'avis de les rece- 



428 HISTOIRE DES JUIFS. 

voir contre de Targent, le souverain consulta quand même les 
membres de son Conseil. Les uns, par pitié pour les Juifs ou par 
flatterie pour le roi, se montrèrent favorables aux exilés espa- 
gnols, mais d'autres protestèrent énergiquement contre leur 
venue en Portugal. Comme le roi comptait sur les sommes que 
lui verseraient les émigrants pour pousser avec vigueur la guerre 
en Afrique, il ne tint nul compte des objections. 

Dans leurs pourparlers avec Joâo II, les délégués des exilés 
espagnols s'étaient d'abord proposé de demander la permission 
de s'établir déflnitivement en Portugal. Mais les Juifs portugais 
eux-mêmes jugèrent que si pareille faveur était accordée à leurs 
coreligionnaires d'Espagne, elle aurait très probablement des 
<5onséquences funestes. Car il y aurait alors en Portugal trop de 
Juifs, en proportion du nombre d'habitants du pays, et il faudrait 
craindre que le roi, qui n'était pas bon et n'aimait pas les Juifs, 
s'avisât un jour d'expulser de son royaume la population juive 
tout entière. Dans la réunion des notables juifs portugais qui 
délibérèrent sur cette question, un généreux vieillard, Joseph, de 
la famille Ibn Yahya, plaida avec une éloquence chaleureuse la 
cause des exilés espagnols. Mais la majorité était d'avis que ces 
exilés mettraient en danger tous les Juifs du royaume en restant 
déFmitivement dans le pays. II ne fut donc question, dans l'entrevue 
des délégués espagnols avec le souverain portugais, que d'un séjour 
provisoire ; au bout d'un certain temps, les proscrits devaient de 
nouveau quitter le Portugal pour se rendre dans une autre 
contrée. 

On s'arrêta de part et d'autre aux stipulations suivantes. Tout 
juif espagnol, riche ou pauvre, à l'exception des nourrissons, 
payera, comme droit d'entrée en Portugal, une capitation de 
8 cpuzados or (environ 25 francs), en quatre termes, pour un 
séjour de huit mois. Les ouvriers seuls, tels que métallurgistes et 
armuriers, étaient autorisés à s'établir défmitivement dans le pays 
et ne payaient, dans ce cas, que la moitié de la somme imposée aux 
autres réfugiés. Le roi s'engageait, le délai expiré, à mettre à la 
disposition des proscrits des navires qui les transporteraient, pour 
un prix modéré, dans le pays où ils voudraient se rendre. Ceux qui 
ne pourraient pas prouver qu'ils ont acquitté la taxe décapitation 



SAVANTS JUIFS EN PORTUGAL. 429- 

OU seraient trouvés en Portugal, les huit mois écoulés, seraient 
réduits en esclavage. 

Ces conditions arrêtées, un groupe considérable de Juifs espa- 
gnols, au nombre d'environ 95,000, passèrent les frontières por« 
tugaises et gagnèrent les villes que le souverain leur avait dési- 
gnées pour leur séjour provisoire. Outre la taxe qu'ils versaient 
au trésor royal, ils avaient encore à payer un impôt aux bourgeois 
de ces villes. 

Quoique les Juifs fussent relativement peu nombreux dans le 
petit pays du Portugal avant l'arrivée de leurs coreligionnaires 
d'Espagne, plusieurs d'entre eux s'y distinguèrent pourtant par 
leur savoir. Joâo II eut à son service plusieurs médecins juifs. 
D'autres Juifs étaient d'habiles mathématiciens et d'excellents 
astronomes. A cette époque, où le Portugal brûlait d'une sorte de 
fièvre pour aller à la découverte de nouvelles contrées et nouer 
avec elles des relations commerciales, les mathématiques et> 
l'astronomie, considérées jusqu'alors presque comme des sciences 
d'amateur, avaient une grande valeur pratique. Pour trouver le 
chemin des Indes, ce pays de l'or et des épices dont les Portugais, 
rêvaient sans cesse, il fallait, en effet, renoncer au simple cabo- 
tage et gagner la haute mer. Mais il n'était pas possible de se 
lancer en plein Océan, à moins de risquer de s'égarer, si Ton 
n'avait pas des points de repère sur l'immensité des eaux, et si 
l'on ne pouvait pas se rendre compte, par la hauteur du soleil et 
des étoiles, de la direction qu'on suivait. Les hardis navigateurs 
qui partaient pour la découverte de nouveaux mondes avaient donc 
besoin de tables astronomiques. On sait que précisément l'astro- 
nomie avait été cultivée avec succès par quelques Juifs d'Espagne, 
et qu'au xm^ siècle un chantre de Tolède, Isaac (Zag) ibn Sid, 
avait établi des tables astronomiques, connues sous le nom de 
« Tables alphonsines » , et adoptées, avec des modifications peu im- 
portantes, par les savants compétents de l'Allemagne, de la France, 
de l'Angleterre et de l'Italie. 

Quand le roi Joâo II eut résolu de faire partir du Portugal des 
navires pour aller à la découverte des Indes par l'océan Atlantique, 
il convoqua une sorte de congrès astronomique pour rédiger des 
tables pour les navigateurs. A côté du célèbre astronome aile- 



430 HISTOIRE DES JUIFS. 

mand Martin deBehaim et du médecin chrétien Rodrigo, siégeaient 
également à ce congrès deux Juifs, un certain Moïse et Joseph 
(José) Vecinho ou de Viseu, médecin du roi. Celui-ci utilisa, 
comme base de ses travaux astronomiques, le calendrier perpé- 
tuel ou « les Tables des sept planètes », ouvrage qu'Abraham 
Zacuto avait composé pour un évêque de Salamanque. Joseph 
Vecinho perfectionna également, en collaboration avec deux spé- 
cialistes chrétiens, l'instrument servant à mesurer la hauteur 
des astres (l'astrolabe), et si nécessaire à la navigation. Ce fut 
cet instrument ainsi perfectionné qui aida Vasco de Gama à 
découvrir la route maritime des Indes par le cap de Bonne- 
Espérance. 

Joâo II prit encore à son service deux autres Juifs, Rabbi 
Abraham de Béja et Joseph Çapateiro de Lamégo, dont il mit à 
profit les connaissances géographiques et l'esprit délié pour les 
envoyer en Asie, où ils devaient transmettre ses communications 
aux explorateurs qu'il avait chargés de rechercher le pays fabu- 
leux du prêtre Jean. Mais, au fond, il n'avait aucune sympathie 
pour les Juifs, car dans l'année même où il envoya Joseph Çapa- 
teiro et Abraham de Béja en Asie, il nomma une commission 
d'inquisition, à l'instigation du pape Innocent VIII, pour arrêter les 
Marranes relaps venus d'Espagne et les condamner au feu ou à la 
prison perpétuelle. Le sort de ces milliers de Juifs espagnols réfu- 
giés en Portugal était donc bien incertain, puisqu'il dépendait de 
la bonne volonté d'un monarque, qui était plutôt, pour eux, un 
ennemi qu'un protecteur. 

Mais ces malheureux n'avaient pas seulement les hommes 
contre eux, la nature aussi leur était contraire. Dès leur arrivée 
en Portugal, la peste éclata parmi eux et les décima. Comme elle 
exerça également des ravages parmi les Portugais, ceux-ci accu- 
sèrent les Juifs espagnols de l'avoir introduite dans le pays et, 
par conséquent, reprochèrent au roi d'avoir fait accueil à ces 
exilés. Joâo II se vit donc obligé d'exiger rigoureusement que tous 
les réfugiés eussent quitté le Portugal dans le délai fixé. 

Conformément aux stipulations, le souverain mit des navires à 
leur disposition, à des prix modérés, et recommanda aux capitaines 
de les traiter avec douceur et de les conduire dans les ports 



SOUFFRANCES DES PROSCRITS ESPAGNOLS. 431 

qu'eux-mêmes leur désigneraient. Mais une fois en mer, lés 
capitaines des vaisseaux ne se préoccupèrent plus des ordres du 
roi, et, soit , par haine, soit par cupidité, ils réclamèrent des 
sommes bien supérieures aux prix de transport convenu. En cas 
de refus, ils promenaient ces malheureux à travers TOcéan jusqu'à 
ce qu'ils eussent épuisé leurs provisions et fussent obligés d'en 
acheter auprès des capitaines, qui, naturellement, ne leur en 
livraient que contre de fortes sommes d'argent. Il y en eut qui 
furent réduits à donner leurs vêtements en échange d'un morceau 
de pain. Des femmes et des jeunes filles furent violées par ces 
bandits sous les yeux de leurs maris et de leurs parents. Plusieurs 
capitaines jetèrent les pauvres Juifs sur des côtes désertes ou 
inhospitalières, où ils devinrent la proie de la faim et du déses^ 
poir, ou furent emmenés comme esclaves par des Maures. 

Un témoin oculaire, le cabbaliste Juda ben Jacob Hayyat, rap- 
porte les souffrances que lui et ses compagnons eurent à endurer 
sur un de ces vaisseaux portugais. Embarqué avec sa femme et 
deux cent cinquante autres proscrits de tout âge, ils partirent de 
Lisbonne en hiver (au commencement de 1493) et errèrent pen- 
dant quatre mois sur les flots, parce que la peste sévissait parmi 
eux et qu'aucun port ne voulait les recevoir. Naturellement, les 
vivres devinrent de plus en plus rares. Par surcroît de malheur, 
le navire fut capturé par des corsaires de la Biscaye, pillé et con- 
duit dans le port espagnol de Malaga. Là, on ne permit aux Juifs ni 
de descendre à terre, ni de repartir, ni de se procurer des vivres. 
Le clergé et les autorités espéraient que la faim les forcerait à 
accepter le baptême. Et de fait, une centaine d'entre eux, à 
demi morts d'épuisement, se convertirent. De ceux qui restèrent 
inébranlables dans leurs croyances, cinquante environ, vieillards, 
femmes et enfants, périrent de faim, et, parmi eux, la femme de 
Hayyat. A la fin, émus de pitié devant tant de souffrances, les 
habitants de Malaga apportèrent aux Juifs du pain et de l'eau. 

Lorsque, au bout de deux mois, les survivants furent enfin auto- 
risés à se diriger vers la côte d'Afrique, de nouveaux maux les 
atteignirent. Accompagnés partout de la peste, ils ne purent 
entrer dans aucune ville et durent camper en plein champ. 
Hayyat fut jeté par un musulman dans un cachot plein de serpents 



432 HISTOIRE DES JUIFS. 

et de salamandres, et menacé d*être lapidé s*il ne se convertissait 
pas à rislamisme. Resté ferme dans ses convictions en dépit de 
toutes les souffrances, il fut enfin racheté par les Juifs d'une 
petite ville et conduit à Fez. Là renaît une telle famine que, pour 
un morceau d'un mauvais pain, il tournait tous les jours une 
meule. 

En apprenant les mauvais traitements infligés par les capitaines 
de vaisseau aux émigrants, les autres proscrits qui étaient encore 
en Portugal eurent peur de s'embarquer. Du reste, beaucoup 
d'entre eux étaient trop pauvres pour payer le prix de transport. 
Rs remettaient donc leur départ de jour en jour, espérant que le 
roi leur permettrait peut-être de se fixer dans ses États. Vaine 
illusion. Joâo II exigea la stricte exécution de la convention. Le 
délai de huit mois expiré, les retardataires furent donnés ou 
vendus comme esclaves aux membres de la noblesse (1493). 

Ce qu'il y eut de particulièrement cruel dans la conduite du roi, 
c*est qu'il fit arracher aux parents réduits ainsi en esclavage les 
enfants de trois à dix ans, pour les envoyer dans les contrées 
nouvellement découvertes, à l'île de Saint-Thomas, aux îles Per- 
dues ou à l'île des Serpents, et les élever dans le christianisme. 
En vain les mères éplorées supplièrent le roi de ne pas les séparer 
de leurs enfants. Joao resta insensible à leurs cris de désespoir. 
Une mère, à qui on avait pris sept enfants, se jeta aux pieds du 
roi, à sa sortie de l'église, implorant de lui la faveur de garder au 
moins le plus jeune. Mais, selon l'expression d'un chroniqueur, le 
souverain « la laissa gémir et se lamenter comme une chienne 
à laquelle on a enlevé ses petits ». Aussi, bien des mères, pour ne 
pas se séparer de leurs enfants, se jetèrent-elles avec eux dans 
les flots. Dans l'île de Saint-Thomas, où furent envoyés ces 
enfants, pullulaient les serpents venimeux et d'autres bêtes mal- 
faisantes ; on y reléguait paiement les criminels. La plupart des 
enfants juifs y succombèrent donc bien vite; beaucoup d'entre 
eux n'avaient même pas pu supporter les fatigues du voyage et 
étaient morts en chemin. Peut-être faut-il attribuer ces actes 
inhumains du roi à la douleur qu'il ressentait d'avoir perdu son 
unique fils légitime. 

Après la mort de JoSo H (fin octobre 1495), Manoël, son cousin, 



MANOEL ET ISABELLE IL 433 

•qui lui succéda, sembla vouloir mettre Qn aux soulTrances des 
Juifs établis dans son royaume. Informé qu'une partie des exilés 
espagnols n*étaient restés en Portugal, après le délai convenu, 
que forcés par les circonstances, il remit en liberté ceux qui 
avaient été réduits en esclavage. Il refusa même Targent que, 
par reconnaissance, les affranchis lui offrirent. Il est vrai qu'en 
les traitant ainsi avec douceur, il nourrissait Tespoir, d'après 
son biographe, qu'ils se décideraient plus facilement à se con- 
vertir. Il défendit également aux prédicateurs de continuer leurs 
excitations contre les Juifs. 

A sa cour vivait, honoré et respecté, le mathématicien et as- 
tronome juif Abraham Zacuto, venu à Lisbonne du nord de TEs- 
pagne ; Manoël rattacha à sa personne comme astrologue. Mais 
Zacuto, tout en ayant des idées assez étroites et en ne sachant 
pas se préserver des superstitions de son temps, ne se contentait 
(pourtant pas de prédire au roi les événements futurs d'après 
rinspection des constellations ; il lui rendit d'importants services 
par ses connaissances astronomiques. Outre ses tables, il composa 
encore un autre ouvrage astronomique, et, au lieu de l'instrument 
•en bois dont on se servait jusqu'alors pour mesurer les hauteurs 
des astres, il en fabriqua un en métal qui fournissait à la navi- 
gation des données plus précises. 

Malheureusement, le répit accordé aux Juifs par Manoël ne fut 
•que de très courte durée. Dès que le jeune souverain fut monté 
:sur le trône de Portugal, les rois catholiques d'Espagne songèrent 
à faire de lui un allié en se l'attachant par un mariage. Ils lui 
firent donc proposer pour femme leur plus jeune fille, Jeanne, que 
rsa jalousie excessive et ses manières de folle devaient rendre 
(plus tard si célèbre. Manoël était tout disposé à s'apparenter à la 
Camille royale d'Espagne, mais désirait se marier avec une sœur 
plus âgée de Jeanne, Isabelle II, qui avait épousé peu auparavant 
J'infant de Portugal et était devenue veuve peu de temps après 
«on mariage. 

Fermement décidée, d'abord, à ne pas se remarier, Isabelle 

•modifia sa résolution sur les instances de son confesseur, qui lui 

fit comprendre de quelle utilité serait pour le christianisme son 

anion avec le roi de Portugal. On espérait, en effet, à la cour 

IV. 28 



434 HISTOIRE DES JUIFS. 

d'Espagne, qu'elle interviendrait auprès de son époux pour faire 
expulser du Portugal les proscrits juifs et musulmans qui s*y 
étaient réfugiés. Les souverains d'Espagne accordèrent donc à 
Hanoël la main de leur fille Isabelle, à condition qu'il contractât 
une alliance avec l'Espagne contre Charles YIII, roi de France, et 
qu'il chassât de son pays tous les Juifs sans exception, indigènes 
et immigrés. 

Hanoël hésita d'abord à souscrire à ces deux conditions, car it 
entretenait les meilleurs rapports avec la France, et il n'ignorait 
pas quel profit considérable le Portugal tirait des richesses et de 
l'activité industrieuse des Juifs. Il soumit donc la question des 
Juifs à ses conseillers les plus prudents parmi les grands. Les avis 
se partagèrent. Ce fut Isabelle qui triompha des scrupules du roi, 
dont la probité avait reculé jusqu'alors devant l'acte cruel et 
déloyal qu'on réclamait de lui. 

Sous l'influence du clergé, ou peut-être par haine personnelle 
contre le judaïsme, cette princesse en était arrivée à cette con- 
viction que le chagrin qui avait assombri les derniers jours de 
Joao II lui avait été infligé en punition du bon accueil qu'il avait 
fait aux exilés juifs d'Espagne, et elle craignait que son union avec 
Manoël fût également malheureuse si les Juifs continuaient de 
demeurer en Portugal. Manoël ne céda pourtant pas tout de suite. 
Dans son cœur se livra un violent combat. Chasser les Juifs, 
c'était trahir les promesses qu'il leur avait faites, fouler aux 
pieds tout sentiment d'humanité et sacrifier les intérêts de l'État ; 
mais les laisser dans son royaume, c'était renoncer à l'infante 
espagnole et, par conséquent, à l'espoir de porter un jour la cou- 
ronne d'Espagne. A la fin, quand sa fiancée, qu'il était allé at- 
tendre à la frontière, lui écrivit une lettre pour lui déclarer qu'elle 
n'entrerait pas en Portugal tant qu'elle risquerait d'y rencontrer 
les « maudits » Juifs, il se conforma à son désir. 

La première conséquence du mariage de Don Manoël avec 
l'infante Isabelle fut donc le bannissement des Juifs du Portugal. 
En effet, le contrat de mariage fut signé le 30 novembre 1496, et, 
dès le 24 du mois suivant, le roi promulgua une loi ordonnant aux 
Juifs et aux musulmans, sous peine de mort, de se faire chrétiens 
ou de quitter le Portugal dans un délai donné. Pour apaiser en 



VIOLENCES CONTRE LES JUIFS DE PORTUGAL. 435 

partie ses scrupules, il se montra d'abord assez bienveillant pour 
les malheureux que son édit frappait si durement; il leur laissait 
presque une année, jusqu'en octobre, pour faire leurs préparatifs, 
et leur désignait trois ports (Lisbonne, Oporto et Setubal) où ils 
pourraient s'embarquer librement. 

II eût peut-être mieux valu pour les Juifs portugais que le roi 
n'y mit pas, au commencement, tant de ménagements, car, trompés 
par cette douceur, ils se disaient que, grâce aux amis qu'ils 
avaient à la cour, le roi reviendrait sur sa détermination et les lais- 
serait en Portugal. Et comme ils avaient encore devant eux un délai 
assez long, ils ne hâtèrent pas suffisamment leurs préparatifs de 
départ, d'autant plus qu'ils étaient autorisés à emporter de l'or 
et de l'argent. D'ailleurs, l'hiver était une saison peu favorable 
pour s'embarquer, et beaucoup trouvaient qu'il était préférable 
d'attendre le printemps. Mais, dans l'intervalle, les sentiments de 
Manoël se modifièrent à leur égard. D'une part, il était irrité 
qu'une très faible partie des proscrits se fût seulement décidée à 
se convertir, et, de l'autre, il voyait avec déplaisir tant de richesses 
sortir de son royaume avec les Juifs. Il chercha alors le moyen de 
les garder en Portugal comme chrétiens. 

Ayant donc réuni le Consul d'Etat, il lui demanda s'il ne serait 
pas possible de contraindre les Juifs par la violence à accepter le 
baptême. Le clergé portugais, il faut le dire à son honneur, 
s'opposa énergiquement à une mesure aussi inique. L'évèque 
d'Algarve, Fernando Coutinho, invoqua des autorités ecclésias- 
tiques et des bulles papales pour démontrer que l'Église défend 
d'obliger les Juifs par la force à se faire chrétiens. Devant ces 
résistances, Manoël, qui tenait beaucoup a empêcher tous ces 
laborieux Juifs de partir, déclara qu'il ne se préoccupait ni des 
bulles ni de l'avis des prélats, et qu'il se dirigerait d'après ses 
propres inspirations. 

Sur le conseil d'un apostat juif, Lévi ben Schem Tob, qui por- 
tait probablement le nom chrétien d'Antonio et avait publié un 
factum haineux contre ses anciens coreligionnaires, Manoël fit 
fermer toutes les synagogues et toutes les écoles et défendit aux 
Juifs de se réunir les jours de sabbat pour faire leurs prières en 
commun. Comme ces mesures ne produisirent pas le résultat 



436 HISTOIRE DES JUIFS. 

désiré et que des Juifs courageux, au risque d'encourir les plus 
rigoureux chàtimeuts, établirent des oratoires dans leurs de- 
meures, le roi, à l'instigation du même renégat, ordonna secrète- 
ment (au commencement d'avril 1497} que le dimanche de Pâques 
on arrachât à leurs parents tous les enfants juifs âgés de moins de 
quatorze ans, et qu'on les traînât de force aux fonts baptismaux. 

Malgré toutes les précautions prises, quelques Juifs furent 
informés de ce que tramait le roi et prirent leurs mesures pour 
échapper par la fuite à la « flétrissure du baptême ». Quand 
Hanoël apprit ce fait, il prescrivit qu'on procédât immédiatement 
au baptême des enfants. Alors se produisirent des scènes déchi- 
rantes dans toutes les localités habitées par des Juifs. Les 
parents s'attachaient désespérément â leurs enfants, qui, de leur 
côté, se cramponnaient à eux de toutes leurs forces ; on les sépa- 
rait à coups de lanière. Plutôt que de se laisser enlever leurs 
enfants, bien des parents les étranglaient dans leurs derniers 
embrassements ou les précipitaient dans des puits ou des fleuves, 
et se tuaient ensuite. « J'ai vu de mes propres yeux, raconte 
l'évêque Coutinho, des enfants traînés par les cheveux aux fonts 
baptismaux, et les pères les accompagner, la tête voilée de deuil, 
poussant des cris lamentables et protestant jusqu'au pied de l'au- 
tel contre ce. baptême forcé. J'ai vu bien d'autres cruautés 
encore, v Les contemporains gardèrent surtout un souvenir dou- 
loureux de rhorrible genre de mort choisi, pour lui et ses en- 
fants, par un Juif cultivé et très considéré, Isaac ibn Cahin, pour 
échapper aux convertisseurs. 

Des chrétiens même se prirent de compassion pour ces 
malheureux, et, sans tenir compte du châtiment auquel ils 
s'exposaient, cachèrent des enfants juifs dans leurs maisons 
pour les sauver momentanément. Mais Manoël et sa jeune épouse 
restèrent sourds aux supplications comme aux gémissements. 
Après le baptême, les enfants juifs recevaient un nom chrétien 
et étaient ensuite disséminés dans diverses villes, où on les éle- 
vait dans la foi chrétienne. Sur un ordre secret, ou par excè^ 
de zèle, les émissaires royaux arrêtaient même des jeunes gens 
de vingt ans pour les baptiser. 

Il est probable que, dans ces tristes circonstances, de nombreux 




BAPTÊME FORCÉ DES JUIFS PORTUGAIS. 437 

Juifs apostasièrent pour ne pas s'éloigner de leurs enfants. Mais 
le roi, guidé par Tlntérêt bien plus que par la foi, ne se contenta 
pas de ces conversions, il voulait que, convaincue ou non, toute 
la population juive de Portugal se fit chrétienne et restât dans le 
pays. Pour entraver leur émigration, il revint sur l'autorisation 
qu'il leur avait donnée de s'embarquer dans trois ports, et ne leur 
permit plus de partir que par Lisbonne. Tous les émigrants 
durent donc se réunir dans cette dernière ville ; ils y vinrent au 
nombre d'environ 20,000. 

Une fois rassemblés à Lisbonne, ils se heurtèrent contre d'autres 
difficultés. Le roi, il est vrai, fit mettre des maisons à leur dispo- 
sition pour y loger, mais, sur son ordre, ils rencontrèrent, pour 
leur embarquement, tant d'obstacles que le délai passa et que le 
mois d'octobre arriva sans que la plupart d'entre eux eussent pu 
partir. Devenu ainsi, par les termes mêmes de la convention, 
maître absolu de leur liberté et de leur vie, il les fit entasser 
comme du bétail dans un hangar et leur déclara qu'ils étaient 
maintenant ses esclaves et que leur sort dépendait de sa seule 
volonté. Il leur laissait le choix de se faire chrétiens de leur propre 
gré, avec la perspective de recevoir honneurs et richesses, ou de 
n'accepter le baptême que par la violence. Comme presque tous 
s'obstinèrent à rester juifs, il les priva de nourriture pendant 
trois jours. Mais ni la faim ni la soif ne purent triompher de leur 
résistance. Pour avoir raison de leur aversion pour le christia- 
nisme, Manoël les fit traîner de force à l'église, à l'aide de cordes, 
ou tout simplement par les cheveux ou la barbe. Mais beaucoup 
de Juifs préférèrent la mort au baptême ; il y en eut qui se tuèrent 
dans l'église même. Un père couvrit ses enfants de son talit, les 
égorgea et se tua ensuite. 

Les Maures aussi furent expulsés, à ce moment, du Portugal, mais 
on les laissa partir tranquillement, sans les maltraiter, non pas par 
égard pour eux, mais parce que Manoël craignit que l'un ou l'autre 
des princes musulmans en Afrique ou en Turquie usât de repré- 
sailles envers les chrétiens de son pays. Manoël, que quelques his- 
toriens ont surnommé « le Grand », ne se montra si cruel envers 
les Juifs que parce qu'il savait qu'ils n'avaient pas de défenseur. 

Imposée par la contrainte, la cpnversion au christianisme des 



438 HISTOIRE DES JUIFS. 

Juifs portugais et des réfugiés espagnols n'était pour eux qu*une 
sorte de masque dont on les obligeait à s'affubler, mais qu'ils se 
bâtaient de jeter au loin dès que les circonstances le leur per- 
mettaient. De ces convertis, plusieurs devinrent plus tard des 
rabbins considérés, notamment Lévi ben Habib, nommé rabbin 
de Jérusalem. Réussir, à cette époque, à sauver sa vie sans 
apostasier, était considéré par les Juifis comme un vrai miracle, un 
bienfait tout spécial de la Pro\1dence. Isaac ben Joseph Caro, de 
Tolède^ qui avait cherché un refuge en Portugal et y avait vu 
périr tous ses enfants, petits et grands, remercia Dieu de Tavoii 
protégé sur mer et conduit sain et sauf en Turquie. Abraham 
Zacuto aussi, quoique étant ou peut-être parce qu'il était favori, 
astrologue et chronographe du roi Manoël, vit pendant quelque 
temps son existence menacée avec celle de son fils Samuel. 
Après avoir heureusement résisté aux plus dures épreuves, ils 
parvinrent à sortir du Portugal, furent faits deux fois prisonniers 
et arrivèrent enfin à Tunis. 

Les Juifs restés en Portugal, qui s'étaient soumis au baptême 
pour ne p»s se séparer de leurs enfants ou pour échapper aux 
tortures, ne se résignèrent pas non plus à demeurer chrétiens. 
Comme le siège pontiQcal était alors occupé à Rome par un pape, 
Alexandre VI, qui, selon un mot très répandu dans la chrétienté, 
était « capable de vendre les clés du ciel, l'autel et le Christ », 
ils envoyèrent auprès de lui, avec une forte somme d'argent, une 
délégation de sept membres pour lui demander de déclarer nul 
le baptême qu'on leur avait imposé. Ce pape et le sacré-col- 
lège firent aux délégués juifs un accueil encourageant ; le car- 
dinal de Sainte-Anastasie leur accorda même sa puissante pro- 
tection. Mais sur Tordre du couple royal d'Espagne, l'ambassa- 
deur espagnol Garcilaso mit tout en œuvre pour faire échouer 
leurs démarches. Ils semblent pourtant avoir obtenu un résultat, 
car le roi Manoël promulgua (30 mai 1497) un « édit de tolérance » 
pour protéger pendant vingt ans tous les Juifs baptisés de force 
contre toute accusation fondée sur la prétendue observance des 
rites juifs. On voulait leur laisser le temps de se corriger de 
leurs anciennes habitudes et de s'accoutumer aux pratiques chré- 
tiennes. Ce délai de vingt ans expiré, les procès d'hérésie, d'après 



L'ÉDIT DE TOLÉRANCE EN PORTUGAL. 430 

le nouvel édit, seraient jugés dans les formes ordinaires, et .les 
biens des condamnés ne seraient pas confisqués, comme en Esr 
pagne, mais reviendraient à leurs héritiers. Les médecins et les 
chirurgiens convertis qui ne comprenaient pas le latin étaient au- 
torisés à étudier leur art dans des livres hébreux. Grâce . à ce 
décret, les nouveaux chrétiens pouvaient observer secrètement, 
en toute sécurité, les pratiques du judaïsme et s'adonner à l'étude 
de la littérature talmudique. Nul chrétien portugais n'était, en 
«ffet, capable, en ce temps, de distinguer, parmi les ouvrages 
hébreux, un livre de médecine de tout autre livre. 

L'édit de tolérance ne s'appliquait qu'aux Marranes portugais. 
Par égard pour la cour d'Espagne ou plutôt pour Tinfante Isabelle, 
sa femme, le roi Manoëi ordonna l'expulsion de tous les Marranes 
espagnols. Cette mesure inhumaine lui était, du reste, imposée 
par une clause de son contrat de mariage (août 1497), en vertu de 
laquelle toutes les personnes d'origine juive condamnées par 
l'Inquisition en Espagne, et qui s'étaient réfugiées en Portugal, 
devaient être chassées dans le délai d'un mois. 

Parmi les milliers de Juifs portugais qui s'étaient résignés au 
isacriflce de leur foi, la plupart n'attendaient qu'une occasion 
favorable pour émigrer dans un pays où ils seraient libres de 
retourner au judaïsme. Comme le dit le poète Samuel Usque, les 
eaux du baptême n'avaient modifié ni leurs croyances ni leurs 
sentiments. Il y eut même quelques Juifs héroïques, comme Simon 
Maïmi, probablement le dernier grand-rabbin (Arrabi mor) du 
Portugal, sa femme, ses gendres, et d'autres encore, qui s'obsti- 
nèrent à rester ouvertement fidèles à leur religion, en dépit des 
horribles tortures qu'on leur infligea. Jetés dans un cachot, 
ils furent emmurés jusqu'au cou et restèrent dans cette position 
pendant trois jours. Comme ils persistèrent dans leurs croyances, 
on fit tomber la maçonnerie qui les enveloppait; trois des sup- 
pliciés, et parmi eux Maïmi, avaient succombé. Quoiqu'il fût sévè- 
rement défendu d'ensevelir les victimes de ces tortures, que les 
bourreaux seuls avaient le droit de mettre en terre, deux Marranes 
risquèrent leur vie pour inhumer le pieux Maïmi dans le cimetière 
juif, où un certain nombre de Marranes vinrent en cachette célé- 
brer en son honneur une cérémonie funèbre. 



440 HISTOIRE DES JUIFS. 

Isabelle II, reine de Portugal, qui avait été riostigatrice de toutes- %' 

les mesures iniques prises contre les JuiCs, mourut le 24 août 149& 
en mettant au monde Théritier du trAne d'Espagne et de Portugal. 
Ce fut probablement après la mort de sa femme que Manoël 
permit aux rares Juifs restés fermes dans leurs croyances de 
sortir du pays. Outre Abraham Saba, prédicateur et auteur d'ou- 
vrages cabbalistiques, dont les deux enfants furent baptisés de 
force et retenus en Portugal, il y avait encore, parmi les émigrants^ 
comme personnages connus, Schem Tob Lerma et Jacob Lual. Hais 
les compagnons de détention de Simon Maîmi ainsi ^ue ses gen» 
dres restèrent encore longtemps incarcérés. Sortis de prison, ils 
furent envoyés à Arzilla, en Afrique, obligés de travailler les jours 
de sabbat à des ouvrages de retranchement, et, à la fin, subirenl 
le martyre. 

Quatre-vingts ans plus tard, Tarrlère-petit-flls de Manoël, l'aven- 
tureux roi Sébastien, qui conduisit la fleur de la noblesse portu- 
gaise en Afrique, à la conquête de nouveaux territoires, perdit 
son armée dans une seule bataille; tous les nobles furent tués ou 
réduits en captivité. Amenés sur les marchés de Fez, les pri- 
sonniers, offerts comme esclaves aux descendants des malheureuiL 
Juifs si cruellement expulsés du Portugal, s'estimaient heureux 
s'ils étaient achetés par des Juifs, parce*qu'ils connaissaient leurs 
sentiments de bienveillance et leur cœur compatissant. Ils savaient 
qu'ils seraient traités par eux avec humanité, quoique leurs aïeux 
eussent infligé autrefois, en Portugal, tant de souffrances aux 
pères de leurs nouveaux maîtres. 



(1497-1520) 



L'expulsion des Juifs d'Espagne inaugure une période nouvelle 
pour le judaïsme tout entier, car cette catastrophe eut des consé- 
quences désastreuses non seulement pour les proscrits, mais 



CHAPITRE XVII j 

ï 

PÉRÉGRINATIONS DES JUIFS ET DES MARRANES 
D'ESPAGNE ET DE PORTUGAL 






' 



: 

li 



DISPERSION DES PROSCRITS ESPAGNOLS ET PORTUGAIS. 441 

pour les Juifs de tous les pays. Aux yeux de leurs coreligion- 
naires, les Juifs espagnols ou Sefardim (1) formaient une véritable 
aristocratie, comprenant même des descendants directs de la 
famille royale de David. La douleur fut donc générale en Israël 
quand on apprit que ces Juifs, nobles entre tous, avaient été 
frappés, eux aussi, et plus durement encore que leurs frères des 
autres contrées. 

Décimés, en effet, par la famine, la peste, les naufrages et les 
misères de toute sorte, les proscrits espagnols, d*abord au nombre 
de plusieurs centaines de mille, étaient considérablement réduits. 
Les débris erraient à l'aventure , avec des figures de spectres,, 
chassés de pays en pays et mendiant leur pain, eux, les princes 
d'Israël, aux portes de leurs frères. A leur sortie d'Espagne, ils 
possédaient au moins trente millions de ducats, mais toutes ces^ 
richesses s'étaient comme fondues dans leurs pérégrinations. Ils 
se trouvaient donc dans le plus grand dénuement, entourés partout 
d'ennemis contre lesquels l'argent seul aurait pu les protéger. 
A cette époque, des Juifs d'Allemagne furent également chassés 
de quelques villes de l'ouest et de l'est de l'empire. Mais leurs 
souffrances étaient loin d'égaler celles des Sefardim. Ils n'avaient 
pas connu, comme ces derniers, les agréments d'une existence 
confortable et le bonheur de posséder une patrie, et ils étaient 
habitués de longue date aux avanies et aux violences. 

Cinquante ans après leur bannissement de l'Espagne et du Por- 
tugal, les exilés étaient disséminés à travers le monde entier. On 
en rencontrait un groupe ici, là une famille ou quelques traînards 
isolés. C'était comme une sorte de migration de peuples se diri- 
geant vers l'Orient, surtout du côté de la Turquie. On aurait dit 
qu'ils voulaient se rapprocher de leur ancienne patrie. Mais que 
de maux ils eurent à endurer et d'obstacles à vaincre avant de 
retrouver le calme et la sécurité ! 

Parmi les fugitifs, la famille d'Abrabanel fut très éprouvée. Le 

chef de la famille, Isaac Abrabanel, que Ferdinand P% roi de 

« 

Naples, et son fils Alphonse avaient nommé à un poste élevé, dut 

(1) En ce temps, le nom biblique de Sefarad désignait l'Espagne, et on 
comprenait sous l'appellation de Sefardim tous les Juifs d'Espagne, de Cas- 
tille, d'Aragon, de Léon, de Navarre et de Portugal, 



442 HISTOIRE DES JUIFS. 

fuir de Naples devant Tinvasion française et chercher un refuge, 
avec son souverain, en Sicile d*abord et ensuite dans nie de 
Corfou. n se Bxa déBnitivement à Monopoli, dans TÂpulie. Com- 
plètement ruiné, séparé de sa femme et de ses enfants, il vivait 
dans la douleur et TafOiction, et ne trouvait quelque consolation 
que dans Tétude de la Bible. 

Son Bis aine, Juda Léon Médigo, était établi à Gènes. Malgré 
Texistence tourmentée à laquelle il était condamné, Builgré son 
chagrin de s*ètre vu arracher son flls, élevé en Portugal dans la 
foi chrétienne, il s'adonnait aux plus hautes spéculations. Il étail 
supérieur à son père par la culture de son esprit et la variété de 
ses connaissanees. Pour gagner sa vie, il professa la médecine et 
reçut pour cette raison le surnom de Medigo^ mais il manifestait 
une prédilection particulière pour Tastronomie, les mathématiques 
et la philosophie. Il fut attaché comme médecin au capitaine-général 
d*Espagne, Gonzalve de Gordoue, conquérant et vice>roi de Naples. 
Gonzalve ne partageait point la haine de son souverain pour les 
Juifs. Quand, après la conquête du royaume de Naples (1504], 
Ferdinand le Catholique se proposa d'expulser les Juifs du pays, 
Gonzalve combattit ce projet en faisant remarquer qu'ils étaient 
peu nombreux et que leur départ serait très préjudiciable à TÉtat, 
parce qu'ils émigreraient à Venise et y apporteraient leur activité 
et leurs richesses. Le roi tint compte des conseils de Gonzalve, 
mais autorisa le saint-office à établir un tribunal d'inquisition a 
Bénévent, pour surveiller les Marranes émigrés d'Espagne et de 
Portugal. 

Le deuxième fils dlsaac Abrabanel, Isaac n, exerça la médecine 
i Reggio, d'abord, et ensuite à Venise, où il fut rejoint par son 
père. Enfin, le plus jeune fils, Samuel, qui devint plus tard le pro- 
tecteur de ses coreligionnaires, était allé, sur Tordre de son pm, 
dTspagne à Salonique pour y firéquenter Técole talmudiqoe. et 
où il vécut heureux et tranquille. 

A Venise, le vieux Abrabanel fut encore une fois amené à s*og- 
cuper d^affaires politiques. A l'occasion d'une discussion d'intérèls 
qui s'était élevée entre la cour de Lisbonne et la répui>Uque de 
Venise, et à laquelle il réussit à mettre fin, il sut faire apprécier par 
quelques sénateurs vénitiens son habileté financière et politique. 




SEFARDIM ET ASCBKENAZIM. 443 

et fut consulté, dès lors, pour toutes les questions importantes. 
Mais les péripéties douloureuses de ses nombreuses pérégrinations 
avaient eu raison de son énergie et de sa vigueur physique, et 
avant sa soixante-dixième année il était déjà un vieillard débile 
et caduc. Il est vrai qu'il aurait fallu aux proscrits de la péninsule 
ibérique un corps d'airain pour ne pas succomber, avant l'âge, 
aux maux qui les atteignirent. 

Pourtant, leur fermeté d'âme resta à la hauteur de leurs souf- 
frances. Ils se montraient presque fiers d'être si malheureux. 
Dans l'esprit des Juifs sefardim existait, plus ou moins nettement, 
cette idée qu'ils devaient être particulièrement aimés de Dieu 
pour qu'il les eût frappés avec tant de rigueur. Aussi, contre toute 
attente, triomphèrent-ils rapidement du découragement. Dès qu'ils 
furent un peu remis des coups terribles qui leur avaient été 
portés, ils marchèrent de nouveau la tête haute. Ils avaient tout 
perdu , hormis leur fierté et leurs allures castillanes. Bien que 
la haute culture eût moins d^adeptes parmi eux depuis que le 
judaïsme s'était laissé envahir par l'esprit étroit et sectaire des 
ennemis de la science et que l'intolérance les avait exclus de la 
société chrétienne, ils étaient pourtant encore supérieurs ^ux 
Juifs des autres pays par leurs connaissances variées, leur main- 
tien digne, leur langage élégant et orné. Conservant au fond du 
cœur un profond attachement pour leur ingrate patrie, qui les 
avait expulsés, ils transplantèrent la langue et les manières es- 
pagnoles dans toutes les contrées où ils s'établirent, en Afrique 
comme dans la Turquie d'Europe, en Syrie et en Palestine comme 
dans l'Italie et les Flandres. Aussi la langue castillane s'est-elle 
conservée parmi leurs descendants, presque dans toute sa pureté, 
jusqu'à nos jours. 

Sous ce rapport, ils formaient un vif contraste avec les Juifs 
allemands ou Âscàkeijtazim, qui parlaient un jargon corrompu et 
considéraient presque comme un devoir religieux de vivre séparés 
des chrétiens. Les Sefardim, au contraire, se mêlaient à la société 
chrétienne, où ils savaient se faire estimer pour la fermeté et la 
dignité de leur caractère. Il leur importait d'avoir un extérieur 
convenable, une tenue soignée, un langage choisi; dans leurs 
synagogues, ils avaient une attitude respectueuse. Leurs rabbins 



444 HISTOIRE DES JUIFS. 

prêchaient en espagnol ou en portugais, s*attachant à bien débiter 
leurs sermons. 

Les autres Juifs reconnaissaient la supériorité de leurs coreli-* 
gionnaires sefardlm, dont Tinfluence ne tardait pas à prévaloir là 
même où ils se trouvaient en minorité. Durant le siècle qui suivit 
leur expulsion, ils furent mêlés partout, excepté en Allemagne eA 
en Pologne, à tous les événements de Tbistoire juive, les noms de 
leurs cbefs se trouvèrent partout en vedette, et ils fournirent des 
rabbins, des écrivains, des penseurs et des rêveurs. 

Tout le long de la côte de l'Afrique septentrionale et dans la 
partie habitable de Tintérieur, demeuraient de nombreux Juifs 
sefardim, qui n'avaient cessé d'y émigrer depuis la sanglante per- 
sécution de 1391 jusqu'à l'expulsion déOnitive des Juifs d*Espagne. 
Soumis à la tyrannie des petits princes berbères et aux caprices 
cruels de la population maure, et parfois même contraints de 
porter des vêlements spéciaux pour se distinguer du reste de la 
population, les Juifs pouvaient pourtant donner libre cours à leur 
activité, dans ces contrées, déployer à leur aise toutes les facultés- 
de leur esprit et arriver à des situations élevées. Le souverain du 
Maroc comptait parmi ses conseillers un Juif qui lui avait renda 
d'importants services. Â Fez, ou se trouvait une communauté 
juive de cinq mille familles, vivait un Juif d'origine espagnole 
nommé Samuel Alavensi, que le roi aimait pour son courage et sa 
grande valeur, et que la population, conOante en son habileté el 
sa loyauté, plaça à sa tête comme chef. La ville de TIemcen était 
habitée en grande partie par des Juifs sefardim. Après la pros- 
cription d'Espagne, un des exilés, Jacob Berab, ègé de dix-huil 
ans (1474-1541), vint se réfugier dans cette ville, où il se distingua 
bientôt par sa grande activité. Il était peut-être, à cette époque, 
le rabbin le plus instruit et le plus intelligent, après son collègue 
allemand, Jacob Polak. Mais s'il avait beaucoup d'admirateurs, il 
s'était également attiré de nombreuses inimitiés par son entête^ 
ment, sa manie d'ergoter et son caractère insupportable. 

La communauté d'Alger, qui avait perdu depuis quelque temps 
de son importance, était alors dirigée par un descendant de réfu- 
giés espagnols de 1391, Simon Duran II, Qls de Salomon Duran. 
De son temps, Simon fut considéré, ainsi que son frère, comme 




ABRAHAM ZACUTO A TUNIS. 445 

une autorité religieuse. A Texemple de son père, il manifestait en 
toute circonstance les sentiments les plus élevés, n'hésitant jamais 
à risquer sa fortune et sa vie quand il s'agissait de défendre la 
religion ou la morale ou de venir en aide aux proscrits d*Espagne. 
Un jour que cinquante de ces malheureux, qui avaient été jetés 
par un naufrage sur la côte de Séville, incarcérés et retenus en 
prison pendant deux ans et finalement vendus comme esclaves, 
arrivèrent à Alger, Simon Duran fit les plus louables efforts pour 
recueillir dans sa petite communauté la somme de 700 ducats 
exigée pour leur rançon. 

A Tunis aussi, deux sefardim distingués trouvèrent un re- 
fuge pendant quelques années : ce furent Thistorien et astronome 
Abraham Zacuto, alors au déclin de la vie, et un homme plus 
jeune, Moïse Alaschkar. Bien que Zacuto eût dirigé, dans la 
péninsule ibérique, une école de mathématiques et d'astronomie 
fréquentée par des élèves chrétiens et musulmans, et eût publié 
des ouvrages qui étaient beaucoup lus et utilisés, il fut con- 
damné, après l'expulsion des Juifs, à mener la vie errante et mi- 
sérable de banni et ne put échapper qu'avec peine à la mort. Il 
semble avoir trouvé un peu de tranquillité à Tunis, où il acheva 
(en 1504] sa chronique connue sous le nom de Yohasin^ et qui est 
plus célèbre qu'utile. Cet ouvrage se ressent, en effet, de l'âge 
avancé et de la situation précaire de son auteur, qui manqua, 
du reste, des documents nécessaires pour écrire une histoire 
sérieuse. Le Yohasin a pourtant un grand mérite, il réveilla 
parmi les Juifs le goût des recherches historiques. 

Moïse ben Isaac Alaschkar, qui résida à Tunis en même temps 
que Zacuto, était un talmudiste remarquable, comme son maître 
Samuel Alvalensi, mort à un âge peu avancé. Esprit juste et 
ouvert, il défendit Maïmonide et sa philosophie contre les attaques 
€t les anathèmes des obscurantistes, tout en marquant sa prédi- 
lection pour la Cabbale. 

Les succès remportés par les Espagnols dans le nord de l'Afrique 
semblent avoir engagé Zacuto, Alaschkar et beaucoup d'autres 
Juifs à quitter Tunis, car ils connaissaient par expérience la 
cruauté des fanatiques Espagnols et ne voulaient pas s'exposer 
à tomber entre leurs mains. Zacuto se réfugia en Turquie, où il 



446 HISTOIRE DES JUIFS. 

mounit (avaDi 1515} probablement peu de temps après son ar- 
rivée, et Âlascbkar se rendit en Egypte, où ses connaissances 
étendues et ses richesses lui assurèrent rapidement une situation 
considérable. 

En Egypte, et notamment au Caire, la capitale, se trouvaient éga- 
lement de nombreux fugitifs juifs d*Espagne. Quand les exilés arri- 
vèrent dans ce pays, toutes les communautés juives étaient encore 
soumises, comme autrefois, à l'autorité d'un juge supérieur ou 
prince juif {naguid ou reîs). Cette fonction était alors remplie 
par Isaac Kohen Schalal ou Scholal, homme d'une rare loyauté, 
très considéré du sultan d'Egypte, et heureux de pouvoir mettre 
son influence et sa fortune au service des proscrits d'Espagne. 
Parmi ces derniers, il faut surtout mentionner David ibn Abi 
Zimra (né vers 1470 et mort vers 1573), élève du mystique Joseph 
Saragossi. qui s'était fixé au Caire. Instruit, vertueux, riche et 
chef d*une nombreuse famille, Ibn Âbi Zimra acquit trè^ vite au 
Caire une situation prépondérante et fut regardé bientôt comme 
la plus haute autorité religieuse du pays. 

Un changement politique survenu en Egypte assura aux Juifs 
espagnols la suprématie sur leurs coreligionnaires indigènes. 
Dans une bataille livrée près d'Âlep, Sélim I«', sultan de Constan- 
tînople, vainquit le dernier chef des mameluks d*Égypte. A la 
suite de cette victoire, il s'empara de ce pays ainsi que de la 
Syrie et de la Palestine, qui en dépendaient (1517), et il organisa 
l'Egypte de façon qu'elle ne fût plus qu'une simple province 
turque, gouvernée par un pacha avec le titre de vice-roi. Un 
Juif d'origine espagnole, Abraham de Castro, fut chargé par Sélim 
de frapper pour l'Egypte les nouvelles monnaies turques. Grâce 
à ses richesses, son intelligence et sa générosité, de Castro acquit 
une grande autorité sur les fonctionnaires turcs et les Juifs 
d'Egypte. Très charitable, il distribua tous les ans en aumônes 
une somme de trois mille florins or, et il se préoccupa toujours 
sérieusement du bien-être de ses coreligionnaires. 

Avant la conquête de l'Egypte par les Turcs, les communautés 
juives de ce pays avaient à leur tête, depuis des siècles, un grand- 
rabbin qui était investi d'un pouvoir très étendu. Il nommait les 
rabbins, jugeait en dernière instance les différends qui surve^ 



DAVID IBN ABI ZIMRA. 447 

nalent eotre les Juifs d'Egypte, avait le droit de rejeter ou de 
ratifier tout nouveau règlement ou toute nouvelle ordonnance, et 
pouvait même infliger des punitions corporelles aux Juifs soumis 
à sa juridiction; un traitement important était attaché à ses 
fonctions. 

Quand TÉgypte fut devenue province turque, Sélim !«' ou le 
vice-roi modifia totalement cette organisation. Chaque commu- 
nauté fut autorisée à nommer elle-même son rabbin et à s'admi- 
nistrer sous sa propre responsabilité. Le dernier grand-rabbin 
d'Egypte, Isaac Schalal, dut se démettre de ses fonctions et partit 
avec ses richesses pour Jérusalem, où il devint le bienfaiteur de la 
communauté naissante. La direction religieuse du Caire fut confiée 
au proscrit espagnol David ibn Abi Zimra, qui était tenu en telle 
estime qu'il put abolir sans opposition une vieille coutume, main- 
tenue jusqu'alors à travers les siècles, par suite d'une fidélité 
exagérée à la tradition. En mémoire de la victoire remportée par 
le roi syrien Séleucus sur les autres généraux d'Alexandre le 
Grand, les Juifs de la Babylonie avaient adopté autrefois l'ère des 
Séleucides. La dynastie des Séleucides était éteinte depuis long- 
temps, et la Syrie avait été successivement conquise, depuis, par 
les Romains, les Byzantins, les Musulmans, les Mongols et les 
Turcs, mais les Juifs babyloniens et, après eux, les Juifs égyptiens 
avaient continué à recourir à Tère des Séleucides pour indiquer 
la date, non seulement des événements historiques, mais aussi 
des lettres de divorce et autres documents de ce genre. En Pa- 
lestine et en Europe, la population juive avait pris comme point 
de départ, pour la chronologie, la destruction de Jérusalem ou la 
création du monde, mais les Juifs d'Egypte étaient restés si obsti- 
nément attachés à l'ère des Séleucides qu'ils déniaient toute 
validité aux contrats de divorce qui n'étaient pas datés d'après 
cette ère. David ibn Abi Zimra mit fin à cet usage suranné en 
introduisant également en Egypte l'habitude de compter les an- 
nées à partir de la création du monde. 

Pendant que David était rabbin du Caire, un grave danger 
menaça les chefs de la communauté. Achmet Schaïtan (Satan), 
quatrième vice-roi d'Egypte, conçut le projet de rendre à l'Egypte 
son indépendance et de se placer à sa tête comme sultan. Après 



44» HISTOIRE DES JLIFS. 

4iYoîr réussi dans la première partie de son entreprise, il ordonna 
à Abraham de Castro de graver son nom sur les monnaies qu'il 
frappait. Castro fit semblant de lui obéir et lui demanda de lui 
Caire remettre cet ordre par écrit. Dès qu*il eut cet ordre en sa 
possession, il quitta furtivement l'Egypte et se rendit à Constan- 
tinople, auprès de Soliman D, pour Tinformer de la rébellion 
d*Âcbmet. Celui-ci, irrité de la dénonciation d* Abraham de Castro, 
■fit saisir quelques Juifs, probablement les amis et les parents du 
dénonciateur, les jeta en prison et autorisa les mameluks à piller 
le quartier juif du Caire. H manda ensuite auprès de lui douze 
notables de la communauté et les menaça de les faire tuer avec 
leurs femmes et leurs enfants s'ils ne lui versaient pas une cer- 
taine somme d'argent. 

La somme demandée était beaucoup trop considérable pour 
pouvoir être payée par la communauté. Mais à toutes les suppli- 
cations Achmet répondait par des menaces de mort. Désespérés, 
les Juifs organisèrent des prières publiques pour implorer la pro- 
tection de Dieu. Quand une délégation de la communauté apporta 
au palais d' Achmet Targent recueilli, qui formait à peine le dixième 
4e la somme réclamée, le secrétaire intime du prince fit mettre 
les collecteurs aux fers et leur déclara qu'ils seraient exécutés ce 
jour même avec tous les autres membres de la communauté, dès 
que son maitre sera sorti du bain. Mais pendant que le pacha 
était au bain, il fut surpris par un de ses vizirs, Mohammed-bey, 
et d'autres conjurés, et gravement blessé. Il parvint quand même 
à s'enfuir du palais, mais fut retrouvé, jeté en prison et décapité. 
Sur l'ordre de Mohammed-bey, les notables juifs furent remis en 
liberté. Les Juifs d'Egypte célébrèrent pendant quelque temps le 
jour où la communauté du Caire fut ainsi sauvée (28 adar 1524) 
sous le nom de Pourim du Caire. 

A la suite de l'immigration de Juifs espagnols et portugais, les 
<^mmunautés juives de Jérusalem et d'autres villes palestiniennes 
gagnèrent aussi en importance et en considération. Dans l'espace 
de sept ans (de 1488 à 1495), le nombre des Juifs de Jérusalem 
s'éleva de soixante-dix à deux cents, et vingt ans plus tard (1495- 
1521) on y trouva quinze cents. L'aisance augmenta également 
dans la communauté de Jérusalem avec l'arrivée des émigrants. 




OBADIA Dl BERTINORO A JERUSALEM. 449 

Vers 1488, presque tous les membres de la communauté étaient 
dans le plus grand dénuement ; trente ans plus tard, il n'y avait 
plus que deux cents environ qui acceptaient l'aumône. 

Chose plus importante, les moeurs s'améliorèrent également 
sous Tinfluence des Juifs sefardim. Jérusalem ne ressemblait plus 
à une « caverne de brigands j>, comme au temps où Obadia di Ber- 
tinoro y arriva d'Italie et où une administration rapace, sans foi 
ni scrupules, opprimait et maltraitait les membres de la commu- 
nauté et les poussait au désespoir ou à l'émigration. Tous étaient, 
au contraire, animés d'un véritable esprit de conciliation, de con- 
corde et de justice. On y faisait encore montre, il est vrai, d'une 
piété exagérée, mais cette piété n'était plus associée à une scan- 
daleuse immoralité. 

Cette heureuse modification dans les sentiments et les mœurs 
-était due en très grande partie à l'action du prédicateur italien 
Obadia di Bertinoro, qui, pendant plus de vingt ans, apprit à ses 
coreligionnaires de Jérusalem, par la parole et l'exemple, à être 
pieux sincèrement, mais sans ostentation, et à montrer de l'éléva- 
tion dans la pensée et de la générosité dans les actes. A son arrivée 
à Jérusalem, il écrivit à un parent : « S'il se trouvait dans ce 
pays un Juif intelligent et capable de diriger un groupe important 
d'hommes avec modération et douceur, il serait obéi, non seulement 
•des Juifs, mais aussi des musulmans. » Il ne prévoyait pas encore, 
à ce moment, qu'il accomplirait lui-même cette belle mission d'amé- 
liorer la situation morale et intellectuelle des Juifs de Jérusalem. 
Grâce à ses manières affables et à sa profondé bonté, il réussit 
à désarmer la malveillance et à guérir les plaies dont souffrait la 
<îommunauté et qu'il avait eu le courage de montrer à nu. « Les 
paroles me font défaut, dit un pèlerin italien de Jérusalem, pour 
louer convenablement Obadia. Il est l'homme le plus respecté du 
pays, rien ne se fait que par son ordre, et tous lui obéissent. Quand 
il prêche, les assistants Técoutent avec ferveur, dans un silence 
religieux. » Obadia avait été soutenu dans sa noble entreprise 
par les Juifs de la péninsule ibérique réfugiés à Jérusalem. 

On peut sans doute attribuer également à Obadia di Bertinoro 
et ù ses collaborateurs les ordonnances, animées d'un esprit si 
élevé, que la communauté elle-même s'imposa comme lois per- 
IV. 29 



450 HISTOIRE DES JUIFS. 

manehles et fit graver sur une table, dans la synagogue. En vertu 
de ces ordonnances, il était défendu aux Juifs d'acheter des fausses 
monnaies ou de mettre en circulation celles qui étaient parvenues 
par hasard entre leurs mains; il leur était également ordonné de 
ne pas boire de vin sur la tombe du prophète Samuel. Hommes 
et femmes avaient, en effet, l'habitude de se rendre pêle-mêle en 
pèlerinage sur cette tombe, d'y boire en abondance et d'y causer 
du scandale dans la fumée de l'ivresse. 

La communauté de Jérusalem grandit encore en importance, 
lorsque Isaac Schalal y fut venu d'Egypte avec ses richesses et sa 
grande expérience. 

- A Safed, la ville relativement la plus récente de la Palestine, se 
trouvait également une nombreuse population juive, qui s'accrut 
peu à peu au point de dépasser à un certain moment celle de 
la communauté de Jérusalem. A la fin du xv« et au commence- 
ment du xvi^ siècle, la communauté de Safed ne comptait, il est 
vrai, qu'environ trois cents familles juives, comprenant des abo- 
rigènes (Morisques), des Berbères et des Sefardim. Elle n'avait non 
plus, à l'origine, de talmudiste instruit dont l'autorité s'imposât 
et qui pût en prendre la direction. Ce fut un fugitif espagnol, 
Joseph Saragossi, qui l'organisa et la rendit assez forte pour lui 
permettre de rivaliser avec la cité sainte. 

Expulsé d'Espagne, de la ville de Saragosse, Joseph Saragossi 
était venu chercher un refuge à Safed. Il fit pour les Juifs de cette 
ville ce qu'Obadia di Bertinoro avait fait pour ceux de Jérusalem. 
Doué, lui aussi, des plus belles vertus, affable, bienveillant pour 
tous, il prêchait sans cesse l'union et la concorde, s'efforçant de 
faire régner la paix dans les familles et entre les membres de la 
communauté. Son action bienfaisante se faisait sentir même parmi 
les Mahométans, qui lui témoignaient de l'affection et du respect. 
Quand il voulut repartir de Safed, la communauté le retint presque 
de force et lui assura un traitement annuel, dont les deux tiers 
étaient payés par le gouverneur musulman de la ville. Joseph 
Saragossi introduisit à Safed l'étude du Talmud, mais il y implanta 
également la Cabbale. 

A Damas, la capitale de la Syrie, s'était formée aussi, à côté de 
l'ancienne communauté aborigène composée de Juifs arabes, une 



LES EXILÉS ESPAGNOLS EN TURQUIE. 45i 

nouvelle communauté espagnole. Celle-ci complaît, en ce temps, 
cinq cents familles. Peu de temps après leur arrivée, les réfugiés 
juifs d*EspagDè construisirent à Damas une synagogue monumen- 
tale, qu'ils appelèrent khataïb. Leur nombre augmenta tellement 
qu'ils purent se diviser en plusieurs groupes, selon les districts 
espagnols dont ils étaient originaires. 

Mais la plus grande partie des exilés espagnols se rendit dans 
la Turquie d'Europe. Quoique les habitants de ce pays n'eussent 
pas sans cesse à la bouche les grands mots d'amour et de frater- 
nité des hommes, comme lès chrétiens, ils accueillirent pourtant 
les fugitifs avec une cordiale bienveillance , et les sultans Ba- 
jazet II, Sélim P' et Soliman P*" leur accordèrent les mêmes libertés 
qu'aux croyants des autres cultes, tels que les Arméniens et les 
Grecs. Tout joyeux de la sécurité dont ses coreligionnaires jouis- 
saient en Turquie, un poète juif s'écrie dans son enthousiasme : 
a L'Éternel a ouvert pour toi la Turquie, ô Jacob, afin d'y faire dis- 
paraître tes souffrances, comme il a autrefois enlr'ouvert les flots 
de la mer pour y noyer les Égyptiens. Là, tu vis en liberté et tu peux 
pratiquer ouvertement le judaïsme, là... tu peux laisser de côté 
Terreur, t'attacher à tes vieilles vérités et négliger des usages 
contraires aux prescriptions divines, que tes adversaires t'avaient 
condamné à observer. » 

Dans les premiers temps de leur séjour en Turquie, les Juifs 
furent particulièrement heureux, parce qu'on appréciait les ser- 
vices qu'ils rendaient au jeune empire. Les Turcs étaient d'excel- 
lents guerriers, mais c'était là leur seule qualité dont l'État pût 
tirer profit. Quant aux Grecs, aux Arméniens et aux adeptes des 
autres confessions chrétiennes, les sultans, qui avaient souvent 
des rapports très tendus avec les puissances chrétiennes, ne pou- 
vaient se fier que médiocrement à eux, ils avaient à craindre 
d'être trahis. Par contre, ils pouvaient compter sur la fidélité, le 
dévouement et l'activité des Juifs. Ceux-ci représentaient à la 
fois la classe marchande et la bourgeoisie de la Turquie. Ils 
n'avaient pas seulement entre les mains le commerce du gros et 
du détail, mais exerçaient aussi les professions manuelles et pra- 
tiquaient les divers arts. C'est ainsi que les Marranes, qui avaient 
fui l'Espagne et le Portugal, fabriquaient pour les Turcs des armes 



452 HISTOIRE DES JUIFS. 

à feu, des canons et de la poudre, et leur apprenaient à s*en servir. 

On estimait surtout, en Turquie, les médecins juifs, élèves dis- 
tingués de l*école de Salamanque, que la population préférait, 
pour leur habileté, leur culture, leur discrétion et leur prudence, 
à leurs collègues chrétiens et même musulmans. Le sultan Sélim 
eut pour médecin un Juif espagnol, nommé Joseph Ilamon, dont 
le fils et le petit-fils occupèrent ensuite une situation analogue 
auprès d*autres sultans. Le fils. Moïse Hamon (né vers 1490 et 
mort avant 1565], attaché à la personne de Soliman P% fut encore 
plus considéré et plus influent que le père. Très instruit et d'un ca- 
ractère très ferme, il accompagnait d'habitude le sultan à la guerre. 
De Perse, ou il avait suivi son maître dans une campagne. Moïse 
Hamon ramena (vers 1535) un savant juif, du nom de Jacob Tous 
ou Taws, qui avait traduit le Pentateuque en persan. Plus tard, il 
fit imprimer à ses frais cette traduction persane, avec une version 
chaldéenne et une version arabe. Moïse Hamon mettait au service 
de ses coreligionnaires et du judaïsme la considération dont il 
jouissait auprès de son souverain. 

La communauté juive de Constantinople, qui s*était accrue con- 
sidérablement par Taffluence des fugitifs de la péninsule ibérique, 
était, à cette époque, la plus importante de TEurope; elle comp- 
tait près de 30,000 âmes et possédait quarante-quatre synagogues, 
c'est-à-dire quarante-quatre groupes différents. Les Juifs de la 
capitale ottomane, comme ceux des autres villes, ne formaient 
pas, en effet, une association unique, mais étaient divisés, dans 
chaque localité, en groupes, d'après leurs divers lieux d'origine. 
Chacune de ces fractions de communauté, pour maintenir son ori- 
ginalité propre, conservait ses traditions, sa liturgie, ses rites, et 
tenait même à avoir sa synagogue et son collège rabbinique. Elle 
répartissait elle-même entre ses membres, non seulement les im- 
pôts dus pour le culte, les fonctionnaires religieux, la bienfaisance 
et les écoles, mais aussi les taxes destinées à TÉtat. 

Au début de l'immigration des Juifs espagnols, les indigènes, 
plus nombreux, avaient le pas sur les nouveaux arrivés. Ainsi, 
après la mort de Moïse Capsali, dont la valeur, si grande, fut pour- 
tant méconnue, la dignité de grand-rabbin fut confiée à Elia Miz- 
rahi; probablement originaire d'une famille grecque immigrée. 



ELIA MIZRAHL 453 

Sous le règne des sultans Bajazet el Sélim I«^ et peut-être aussi 
de Soliman, Elîa fut membre da divan, comme son prédécesseur, 
et représenta officiellement le judaïsme turc. Son érudition lalmu-. 
dique, ses connaissances variées et son caractère ferme et loyal, 
le rendaient, du reste, digne de ces hautes fonctions. 

Élève de maîtres allemands, Elia Mizrahi (né vers 1455 et mort 
vers 1525-1527) était un excellent talmudiste, d'une piété rigou- 
reuse, mais sans se déclarer pourtant ennemi des études pro- 
fanes. Prompt à la lutte dans sa jeunesse, il s*attaqua aux Caraïtes 
de la Turquie. Plus tard, quand Tâge eut modéré sa fougue, il se 
montra plus bienveillant envers ses anciens adversaires et les 
défendit même contre les obscurantistes. Plusieurs de ces derniers, 
notamment des membres de la communauté d*Apulie à Constan- 
tinople, voulaient, en effet, faire cesser les relations amicales 
existant entre les Caraïtes et les rabbanites. Ils réunirent donc 
un jour leur communauté et déclarèrent, un rouleau de la Tora 
sur le bras, qu'ils excommunieraient tout membre qui enseignerait 
la Bible, le Talmud ou même des sciences profanes, telles que les 
mathématiques, Thistoire naturelle, la logique ou la musique, à 
des Caraïtes jeunes ou vieux. Ils défendirent également aux do- 
mestiques rabbanites de servir chez des Caraïtes. Comme ils sa- 
vaient que la plupart des Juifs de Constantinople blâmaient les 
mesures qu'ils avaient prises contre les Caraïtes, ils vinrent à la 
synagogue, le jour où tous les groupes devaient délibérer ensemble 
sur cette question, avec une populace armée de gourdins pour 
empêcher leurs adversaires de prendre la parole. Leurs résolu- 
tions contre les Caraïtes furent ainsi adoptées en public, malgré 
Topposition d'une forte majorité. Mais Elia Mizrahi intervint éner- 
giquement pour annuler leurs délibérations. 

Outre leur grand-rabbin, les Juifs de l'empire ottoman avaient 
encore un représentant politique (kahiya), qui avait accès auprès 
du sultan et des hauts dignitaires et recevait son investiture de 
la cour. Sous Soliman, cette fonction fut exercée par Schaltiel, 
dont les contemporains louaient les sentiments élevés. Quand on 
connaît le dédain que les Turcs manifestaient autrefois pour les 
autres croyants, juifs ou chrétiens, l'arbitraire qui régnait dans 
les administrations des pachas de province, et le fanatisme des 



I 



4->i HÎ^TOIFE DES JUIFS. 

<::.r':i;^û% 'Z7^->. «z\ bj'.sareî. on n* s'étocnera pas qu* les JiiT? fis- 
s^.'il parf-^is exff>î'';^, ^:j Tyri':!*?. ù des wlences ou à des iniqui- 
té'?. Mais le k?ihi>a >\'i5i!tieî inlervenail chaque fois, et souvent 
avfrc 5IJC/X-5, en fa\ear de ses coreîuionnaîres. 

Aprr-s Constantifiople, c'était Saloalque qui reufermait la popu- 
lation juive la plus considérable. Malsré sou insalubrité, cette ville 
avait beaucoup d'aUrait pour les émi^rants sefardim. On y comptait 
à l'ori^fine une dizaine de petites communautés, formées presque 
toutes d'éiéments espa^^nols; plus tard, il y en eut trente-six. Les 
Juif-: formaient la majeure partie des habitants de Salonique. Sa- 
muel Usque nomme cette ville c une mère en Israël > et dit qu'elle 
« renferme des plantes délicieuses et des arbres chargés de beaux 
fruits, comme on n'en trouve pas présentement sur toute la sur- 
face de la terre. Elle est devenue le refuge de la plupart des Juifs 
expulsés d*Kurope et d'autres parties du monde, et elle fait à tous 
un accueil cordial et affectueux, comme si elle était Jérusalem, 
notre m<*Te vénérée <. !' 

Les Juifs espa;rnoIs réussirent très vite à faire prévaloir leur { 

autorité, a Salonique, sur les émigrants des autres pays et même 
sur leurs coreli;;ionnalres indigènes. Aussi la langue espagnole 
devint-elle prédominante parmi les Juifs de cette ville. Le plus 
célèbre de ces émigrants était certainement Juda Benveniste, petit- 
fils d'Abraham Fienvenistc, qui avait pu sauver assez de la fortune 
paternelle pour se créer une bibliothèque remarquable. II devint 
en quelque sorte le porte-drapeau des Juifs espagnols. La science 
talrriudiquo avait pour représentants, à Salonique, les membres \\ 

d'une famille Taytasak et Jacob ibn Habib; ils n'étaient pourtant 
pas des savants éminents. La philosophie et l'astronomie étaient 
également cultivées dans cette ville par des fugitifs sefardim, ainsi 
que la Cabbale, qui y avait comme principaux adeptes Joseph 
Taytasak et Samuel Franco. Avec le temps, Salonique, dans la 
Turquie d'Europe, et Safed, en Palestine, devinrent des centres 
importants pour les études cabbalistiques. 

D'autres fugitifs allèrent s'établir dans l'Asie Mineure, à Ama- 
sieli, Brousse, Tria et Tokat, ou dans la Grèce, à Patras, Nègre- i 

pont ctThèbos. Les Juifs de cette dernière ville passaient pour 
être de savants talmudistes. Il se forma également une commu- 



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ELIA CAPSAU. 455 

nauté juive à La Canée, dans Ule de Candie (Crète), qui apparte- 
nait alors à la république de Venise. Les deux principales familles 
de cette communauté étaient celle de Delmedigo, comprenant des 
enfants et des parents du célèbre philosophe Delmedigo, et celle 
de Capsali, apparentée à Tancien grand;rabbin de la Turquie. 

Elia Capsali (né vers 1490 et mort vers 1555), membre de 
cette famille, avait des connaissances historiques très étendues. 
Quand la peste ravagea Candie (en 1523) et mit toute la popula- 
tion en deuil, il écrivit en hébreu Thistoire de la dynastie turque 
dans un style vif, attrayant, clair et sobre. A Thistoire turque il 
entremêla les événements de l'histoire juive, décrivant avec une 
rare vigueur les souffrances des exilés d'Espagne, telles que les 
fugitifs eux-mêmes les lui avaient racontées. En composant cet 
ouvrage, où il recherche avant tout la vérité, Capsali avait pour 
but de distraire un instant l'attention de la population de Candie 
des horreurs de la peste. Mais il a réussi à écrire un. livre dans un 
hébreu excellent, parfaitement approprié à ce genre de composi-. 
tion, qui méritait d'avoir et a eu des imitateurs^ 

Dans les États italiens, surtout, l'affluence des émigrants juifs 
fut considérable. Car presque tous ceux qui furent expulsés d'Es- 
pagne, de Portugal ou d'Allemagne, se rendirent d'abord en Italie 
pour s'y établir sous la protection de quelque prince tolérant, ou 
pour se diriger de là vers la Grèce, la Turquie ou la Palestine. De 
tous les souverains italiens, les papes d'alors se montrèrent 
certainement les plus bienveillants envers les Juifs. Alexandre VI, 
Jules II, Léon X, Clément VU, plus préoccupés de. l'affermisse- 
ment de leur pouvoir temporel que des lois restrictives à appli- 
quer aux Juifs, employèrent même, eux et leurs cardinaux, des 
médecins juifs, au mépris de la décision du concile de Bâle. Il 
semble qu'à cette époque troublée, où, surtout depuis Alexan- 
dre VI, les empoisonnements furent si fréquents à la cour pontifi- 
cale, on préférât les médecins juifs parce que, de leur part,, 
papes et cardinaux avaient moins à redouter de se voir verser du 
poison à la place d'une potion. Ainsi, Alexandre VI eut un mé- 
decin juif, Bonet de La tes, venu de Provence, qui avait étudié 
l'astronomie et fabriqua un anneau astronomique, dont il dédia. la 
description latine au pape. Bonet devint plus tard médecin de. 



4S6 HISTOIRE DES JUIFS. 

Léon X, qui Taimait beaucoup et tenait grand compte de ses con- 
seils. Enfin, Jules II eut pour médecin le juif Siméon Çarfati. 

A côté de ces médecins, il faut encore mentionner Abraham de 
Balmas (mort en 1521), de Lecce, médecin du cardinal Domenico 
Grimanî, qui s'occupa en même temps de philosophie et composa 
sur la langue hébraïque un ouvrage qu'un chrétien publia avec 
une traduction latine; Juda ou Laudadeus de Blanès, à Pérouse; 
Obadia ou Servadeus de Sforno (né vers 1470 et mort en 1550), 
établi d'abord à Rome, puis à Bologne, à la fois exégète et philo- 
sophe^ et qui dédia quelques-uns de ses ouvrages hébreux, avec 
traduction latine, à Henri H, roi de France. Un autre médecin 
espagnol, Jacob Mantin (né vers 1490 et mort vers 1549), fut 
bien supérieur à tous ceux qui viennent d'être nommés. Venu de 
Tortose en Italie, il se distingua à la fois par ses connaissances 
médicales, philosophiques et linguistiques. Outre l'hébreu et l'es- 
pagnol, il savait le latin, l'italien et l'arabe, et il traduisit plu- 
sieurs ouvrages de médecine et de métaphysique de Thébreu ou 
de Tarabe en latin. Un de ces ouvrages philosophiques, traduit Aer 
l'arabe, est dédié à Andréas Griti, doge de Venise. Il fut au ser- 
vice d'un pape, de l'ambassadeur de Charles-Quint à Venise et du- 
prince Hercule Gonzague, et jouit auprès de tous ses maîtres d'une 
grande considération. Mais, grand savant, il avait très mauvais^ 
cœur. 

Abraham Farissol (né en 1451 et mort vers 1525), originaire 
d'Avignon, était venu, pour une cause inconnue, peut-être pressé 
par la misère, s'établir à Ferrare. Jusqu'alors, presque tous les 
écrivains juifs du moyen âge s'étaient occupés d'astronomie et 
d'astrologie. Il fut lepremierauteur juif qui se consacrât à l'étude 
de la géographie. Ce furent sans doute la découverte des rivages 
de l'Afrique australe et des Indes, due aux Portugais, et la décou- 
verte de TAmérique, faite parles Espagnols, qui lui inspirèrent 
le désir de s'adonner à cette science. 

Accueilli avec bienveillance à la cour du duc Hercule d'Esté ^% 
de Ferrare, un des meilleurs princes de l'Italie, qui rivalisait avec 
les Médicis pour encourager les artistes et les savants, Farissol, 
sur Tinvitation de son protecteur, soutint à plusieurs reprises- 
des controverses religieuses avec des moines instruits. 



LES ABRABANEL EN ITALIE. 457 

Grâce à Testime conquise par les médecins et les autres savants 
juifs, de nombreuses villes du nord de Tltalie accueillirent avec 
bienveillance des réfugiés juifs de la péninsule ibérique et de 
TAllemagne, et même des Marranes revenus au judaïsme. Les 
fugitifs allèrent s'établir de préférence à Rome, Venise, Padoue 
et Ancône, et c'est dans ces villes qu'après l'extermination de la 
communauté de Naples se trouvèrent les plus importantes agglo- 
mérations juives de l'Italie. Le conseil de la république de 
Venise manifesta des tendances opposées au ' sujet des Juifs. 
D'un côté, les marchands vénitiens n'ignoraient pas que la pré- 
sence des Juifs serait très utile à la république, et qu'en les 
maltraitant ils s'exposeraient aux représailles des Juifs de la 
Turquie. Mais, d'un autre côté, bien des commerçants crai- 
gnaient la concurrence des Juifs et demandaient leur éloigne- 
ment. Aussi les Juifs étaient-ils malheureux ou heureux à Venise, 
selon que l'une ou l'autre de ces tendances triomphait. De toutes 
les villes italiennes, Venise, la première, enferma ses Juifs (en 
mars 1516) dans un quartier séparé, appelé ghetto. 

En général, l'influence des réfugiés juifs, qu'ils fpssent espa- 
gnols ou allemands, devint prépondérante dans les communautés 
itali-ennes. Les Abrabanel surtout y jouèrent un rôle important. 
Isaac, le chef de la famille, mourut avant que la situation de ses 
coreligionnaires fût bien consolidée en Italie. Son fils aine, Léon 
Médigo, n'exerça pas non plus une action bien sérieuse.Esprit rêveur 
et un peu chimérique, il était trop préoccupé de poésie pour con- 
descendre à prêter quelque attention aux choses de ce bas monde. 
Par contre, Samuel Abrabanel (né en 1473 et mort vers 1550), le 
plus jeune des trois frères, eut une grande influence sur ses con- 
temporains juifs. Très considéré en Italie, il inspirait à ses core- 
ligionnaires un profond respect. A son retour de l'école talmu- 
dique de Salonique, il semble avoir mis au service de Don Pedro 
deToledo, vice-roi de Naples, son habileté dans les questions de 
finances, qu'il avait héritée de son père. 
- Samuel Abrabanel réussit à acquérir à Naples une fortune consi- 
dérable, évaluée à 200,000 sequins, qu'il employa à faire le bien. 
Le poète marrane Samuel Usque parle de lui en termes très 
élogieux : « Il mérite, dit-il, d'être surnommé trisméffistos {ivois 



458 HISTOIRE pES JUIFS. 

fois grand), car il est grand par la science, la naissance et la 
fortune. Toujours prêt à consacrer ses richesses à des œuvres de 
charité, il dote des orphelins, secourt des Indigents et rachète 
des captifs ; il réunit en lui toutes les qualités requises pour être 
prophète. » 

Il était dignement secondé par sa compagne, Benvenida Âbra- 
banela, femme d*élite, pour laquelle les contemporains profes-? 
saient une véritable vénération. Pieuse et compatissante en même 
temps que prudente et courageuse, elle était un modèle de bon 
ton et d*exquise affabilité, qualités qu*on savait mieux apprécier 
en Italie que dans les autres pays d'Eun^pe. Léonore, deuxième 
fille du vice-roi Don Pedro, était très liée avec Benvenida, qu'elle 
continua à fréquenter quand elle fut devenue duchesse de Tos- 
cane, et qu'elle appelait du titre d*honneurde a mère». Samuel 
Abrabanel et Benvenida firent de leur maison le rendez-vous des 
savants juifs du sud de Tltalie ; ils recevaient également de nom- 
breux savants chrétiens. 

Comme on voit, les Juifs d'Italie entretenaient encore, à cette 
époque, des relations amicales avec les chrétiens. Il n'en était 
pas de même de l'autre côté des Alpes, en Allemagne. La, les 
Juifs étaient aussi violemment haïs par la population qu*en 
Espagne. Ils n'y occupaient pourtant ni emplois élevés, ni bril- 
lantes situations à la cour, mais on leur enviait même l'existence 
misérable qu'ils menaient dans les quartiers spéciaux. où ils 
étaient forcés de s'entasser. Déjà, avant l'expulsion de. leurs core- 
ligionnaires d'Espagne, ils avaient été chassés de certaines con- 
trées allemandes, de Cologne, de Mayence, d'Augsbourg, de tout 
le pays souabe. D'autres régions de l'Allemagne leur furent inter- 
dites à l'époque où leurs frères durent quitter la péninsule 
ibérique. 

Il est vrai que l'empereur Frédéric III les protégea tant qu'il 
put jusqu'à sa mort. Fait très rare en Allemagne, il attacha 
môme à sa personne un médecin juif, le savant Jacob ben Yehiel 
Louhans, à qui il donna le titre de chevalier. On raconte aussi 
qu'avant de mourir il recommanda les Juifs à son fils, en lui en- 
joignant de les défendre contre les odieuses accusations dirigées 
si fréquemment contre eux, et dont il connaissait la fausseté. 



EXPULSION DES JUIFS DE NUREMBERG. 459 

Sous le règne de ce fils, devenu empereur sous le nom de Maximi* 
lien I«% Jacob Louhans paraît avoir conservé sa situation élevée, 
car le souverain aomma son parent, Joselin Louhans, de Rosheim, 
représentant, défenseur et protecteur des Juifs, et lui fit prêter 
un serment spécial de fidélité. 

Malheureusement, Tempereur Maximilien manquait de fermeté. 
Accessible à toutes les suggestions, il se montrait tantôt bienveil- 
lant pour les Juifs, les protégeant contre leurs adversaires, et 
tantôt il assistait impassible à leur expulsion et à leur humilia- 
tion. Parfois même il semblait ajouter foi aux accusations de pro- 
fanation d'hostie et de meurtre rituel répandues fréquemment, 
sous son règne, contre les Juifs, par les dominicains, et qui trou- 
vaient plus facilement créance auprès du peuple depuis le pré- 
tendu meurtre de Simon, de Trente. Aussi, de son temps, les 
Juifs d'Allemagne et des régions voisines furent-ils assez souvent 
chassés, et même maltraités et tués. L'empereur s'appropriait 
même sans scrupule les biens de ceux qui, avec ou sans son 
assentiment, étaient expulsés du pays. 

Dès son avènement au trône, Maximilien avait été sollicité par 
la bourgeoisie de Nuremberg d'expulser les Juifs de cette ville, à 
cause de leur « conduite licencieuse ». On leur reprochait d'ac- 
cueillir trop facilement parmi eux des Juifs étrangers et d'ac- 
croître ainsi leur nombre au delà du chiffre réglementaire, de 
prêter à un taux trop élevé, de ruiner les ouvriers par leurs 
exigences exagérées et souvent mal fondées, et enfin de donner 
l'hospitalité à des gens sans aveu. Un riche bourgeois de Nurem- 
berg, Antoine Koberger, alla plus loin. Pour répandre dans la 
classe cultivée, c'est-à-dire parmi ceux qui comprenaient le latin, 
la croyance que les Juifs blasphémaient Dieu, profanaient des 
hosties et tuaient des enfants chrétiens, il fit imprimer à ses frais 
le libelle venimeux du franciscain espagnol Alfonso de Espina. 

Enfin, après de longues hésitations et sur les instances de plus 
en plus pressantes de la bourgeoisie, l'empereur Maximilien, a eu 
égard à la fidélité manifestée de tout temps par la ville de Nurem- 
berg pour la maison impériale », se décida à aboUr les privilèges 
de la communauté juive et à permettre au Conseil de les expulser 
à une date déterminée, mais exigea que leurs maisons, leurs biens- 



460 HISTOIRE DES JUIFS. 

fonds, leurs synagogues et même leur cimetière devinssent la pro- 
priété du fisc impérial. Il autorisa aussi la ville de Nuremberg à ne 
plus jamais accueillir de Juifs (5 juillet 1498). Le Conseil ne 
voulut d'abord accorder aux Juifs qu'un délai de quatre mois pour 
faire leurs préparatifs de départ ; il comptait pourtant parmi ses 
membres le patricien Willibald Pirkheimer, un des champions 
futurs de l'humanisme, qui se posait en ami de la justice et de 
Thumanité. A la suite des sollicitations des malheureux proscrits, 
ce premier délai fut prolongé de trois mois. Mais ils durent prêter 
serment, à la synagogue, qu'ils partiraient immanquablement à 
la date fixée. En effet, le 10 mars 1499, les Juifs de Nuremberg, 
qui, depuis quelque temps, avaient perdu beaucoup de leur im- 
portance, quittèrent la ville. Ils en avaient déjà été chassés une 
première fois, lors de la peste noire, mais étaient revenus s'y fixer 
après la disparition de cette épidémie. 

D'autres villes impériales chassèrent aussi leurs Juifs à cette 
époque, notamment Dlm, Nordlingen, Colmar et Magdeboui^. 

La communauté juive de Ratisbonne, la plus ancienne alors de 
l'Allemagne, pouvait également prévoir, d'après bien des symp- 
tômes, qu'elle était menacée d'une expulsion prochaine. On se rap- 
pelle qu'à la suite de leurs démêlés avec les Juifs de leur ville, qu'ils 
avaient impliqués dans une affaire de meurtre rituel, les bourgeois 
de Ratisbonne avaient été humiliés par Frédéric III et condamnés 
à une forte amende. Au lieu de s'en prendre à eux-mêmes de leur 
déconvenue et de leur cruelle mortification, ils en accusèrent les 
Juifs, et les relations cordiales qui avaient existé auparavant en- 
tre les habitants juifs et chrétiens firent place, de la part de ces 
derniers, à une hostilité, sourde d'abord, et bientôt ouverte et im- 
placable. De son côté, le clei^é, irrité d'avoir vu échouer ses 
intrigues contre les Juifs, s'efforçait de surexciter contre eux la 
haine de la foule et ne cessait de répéter qu'il était indispensable 
de les chasser. Comme il avait annoncé qu'il ne laisserait pas com- 
munier les chrétiens qui leur vendraient des aliments, les meu- 
niers leur refusaient de la farine et les boulangers du pain (1499). 
Pendant certains jours de la semaine, il leur était interdit d'aller 
au marché; à d'autres jours, ils ne pouvaient s'y rendre, pour 
acheter des vivres, que de telle heure à telle heure. On défendit 



LA COMMUNAUTÉ JUIVE DE PRAGUE. '461 

aux chrétiens, « avec menace d*un châtiment rigoureux » et en 
faisant appel à leur a respect pour la gloire de Dieu et au soin 
qu'ils devaient prendre de leur salut », de faire un achat quelcon- 
que pour un Juif. En dernier lieu, le conseil délibéra sur l'oppor- 
tunité de solliciter de Maximîlien le bannissement définitif de tous 
les Juifs de Ratlsbonne, sauf vingt-quatre familles. Cette expul- 
sion eut, en effet, lieu quelques années plus tard. 

Outre Ratisbonne, il n'existait plus en Allemagne, en ce temps, 
que deux grandes communautés juives, celle de Francfort-sur- 
le Mein et celle de Worms, qui, elles aussi, furent fréquemment 
menacées de proscription. 

A Prague également demeuraient de très nombreux Juifs. Mais 
cette ville ne faisait alors pas partie de l'Allemagne proprement 
<lite, elle se trouvait placée sous l'autorité de Ladislas, qui était à 
la fois roi de Hongrie et de Bohême. Malheureusement, le sort des 
Juifs de Bohême ne fut pas meilleur, sous le règne de Ladislas, 
que celui de leurs coreligionnaires d'Allemagne. Bien des fois, la 
populace de Prague pilla les habitants juifs de la ville, et la bour- 
geoisie demanda avec instance leur expulsion. Par contre, la 
noblesse leur était favorable. Quand un jour, à une diète, il fut 
question du bannissement des Juifs, l'assemblée décida (7 août 
1501) que la couronne de Bohême devrait, au contraire, leur per- 
mettre, pour tous les temps, de se fixer dans le pays, et que dans le 
cas où l'un ou l'autre d'entre eux transgresserait quelque loi, on 
ne punirait dorénavant que le coupable, et non pas toute la po- 
pulation juive. 

. Après avoir d'abord ratifié la résolution de la diète , le roi La- 
dislas, se laissant circonvenir parla bourgeoisie de Prague, auto- 
risa l'expulsion des Juifs et menaça même de bannissement tout 
chrétien qui interviendrait en leur faveur. Malgré la décision 
royale, les Juifs, on ne sait par suite de quelle circonstance, pu- 
rent rester à Prague. Un descendant de la famille des imprimeurs 
italiens Soncin, Gerson Kohen, créa même dans cette ville une 
imprimerie hébraïque (vers 1503), la première qui fonctionnât en 
Allemagne ; il y avait alors déjà des imprimeries hébraïques en 
Italie depuis environ quarante ans. 

Mais, pendant que les imprimeries de l'Italie et de la Turquie 



460 HIP^' 

toDds, leurs 8v- .. ,vr--Ci anciens oa con- 

prlétedu .v ' ,^..-'Y;^g„ n'imprima, pendant 

P'"* l""" ...-.-lyii^^ijvfes de prières. Ce fait 

™''°'' ' '"■'■""'■■«''■ ^ était peu cultivée, à cette 

^u'un seul rabbin remarquable 
.7^rf 1^60 Bt »30rt en 1535), établi à 
"* .1 i'^'-'\j, fl'/'t ^ Après son homonyme Jacob Berab, 



mer ■■ ,'. ,, •■■'""'l:'-^]" 



■'■;„^'*[^ profond elle pli 
'J^tf*'*' Je Pologne, fut le 



us érudit de l'époque. 
<-- V M luiug"^. 'ui id précurseur de cette 
•'' ■ ■!<*• '"^Jitf '*"^' *'*"^ l'enseignement du Talmud, une 
/^*''J JÏ^'''jut«iiJilé raffinée et quintessenciée, et qui altei- 

,:««'"^^t-s, qui comprenait alors également la Lilhuanie, 

«■^"*^'^ tW"*' *^''™'"s 1* Turquie et l'Italie, un refuge sûr 

,jn«''^ ,uul«'* ou persécutés; il ser%-ait surtout d'asile à des 

/!«'*'', iri's longtemps, la politique du gouvernement polonais 
'^ _,„^bleaux Juifs. Quand Capistrano était venu en Pologne, 
«i-iw''!"!® avaient bien troublé l'Iiarmonle régnant entre Juifs 
.WtieiS' mais celte réaction n'avait ctc que passagère. Le roi 
^uiHie la noblesse savaient que la présence des Juifs étail de la 
•Ju* grande utilité pour l'Étal, parce que leur induslrie et leur ac- 
livili* commerciale pouvaient seules produire les capitaux néces- 
jaires au pays. La ferme des impôts et la distillerie de l'alcool 
fiaient presque entièrement entre les mains des Juifs. Ils ne 
fuisaierit pas seulement le négoce, mais s'adonnaient aussi à 
l'ugricullure et exerçaient des professions manuelles. Ils comp- 
taient, il est vrai, 3,200 négociants en gros, contre 500 cbrétiens, 
mais on trouvait parmi eux trois fois plus d'ouvriers, tels que 
tisserands, orfovres el foirerons. Régis par le statut si libéral de 
Casimir IV, ils étaient considérés eu général comme des citoyens 
polonais ; aucun signe apparent ne les distinguait des chrétiens, 
et ils étaient même autorisés à porter l'opée. 

Après la mort de Casimir IV, deux catégories d'ennemis essayè- 
rent de faire modifier la situation si favorable des Juifs polonais. 
Le clergé, d'abord, voyait dans la liberté dont jouissaient les 
Juifs un oulrage au chrislianisme, et il s'efTorçait naturellement de 



LES JUIFS EN POLOGNE. 463 

leur faire imposer la législation restrictive qui leur était appliquée 
daas des contrées voisines. Ensuite, la classe influente des commer- 
çants allemands, établis depuis longtemps dans le pays, et qui 
voulaient implanter en Pologne le régime suranné des corpora- 
tions, les poursuivaient, comme concurrents, de leur jalousie et 
de leur haine. Grâce à leurs efforts combinés, prêtres et marchands 
réussirent à agir sur l'esprit de Jean-Albert et d'Alexandre, fils et 
successeurs de Casimir IV, qui abolirent les privilèges des Juifs, 
les enfermèrent dans des quartiers spéciaux et les expulsèrent 
même de quelques villes (1496-1505.) Mais, dès l'avènement de 
Sigismond l^^ (1506-1548), les Juifs furent de nouveau traités avec 
la même équité qu'auparavant. Ils trouvèrent, du reste, en tout 
temps, un appui efficace auprès de la noblesse polonaise, qui 
éprouvait une antipathie profonde pour la race germanique et 
soutenait les Juifs, non seulement parce que son intérêt l'exi- 
geait, mais encore parce qu'elle pouvait les opposer aux Alle- 
mands. Aussi, comme les palatins, les voïvodes et, en général, 
les hauts fonctionnaires polonais étaient choisis dans la noblesse, 
les lois restrictives édictées contre les Juifs restaient presque 
toujours lettre morte^ au grand scandale du clergé et de la classe 
des marchands allemands. 

Les rabbins polonais servaient alors d'intermédiaires entre la 
couronne et les Juifs ; ils étaient chargés de recueillir les impôts 
dus par les communautés et de les verser au Trésor. Du reste, les 
rabbins des grandes villes étaient nommés ou agréés par le roi, 
sous le titre i'arcMradbins, et chargés d'administrer leurs commu- 
nautés, de les représenter auprès du pouvoir royal et de juger les 
affaires civiles. Parfois même, ils avaient le droit de connaître des 
causes criminelles, d'exclure les coupables de la communauté et 
même de prononcer contre eux la peine capitale. 

Pourtant, dans ce pays qui devint plus tard un centre privi- 
légié pour l'enseignement du Talmud, et où maîtres et disciples 
se laissèrent totalement absorber par ces études, il ne se ren- 
contra pas un seul rabbin éminent au commencement du xvi® siè- 
cle. Ce ne fut qu'après l'immigration de nombreux savants alle- 
mands que la science talmudique s'implanta en Pologne. Les fa- 
milles juives qui affluèrent dans ce pays des provinces rhénanes et 



464 HISTOIRE DES JUIFS. 

4e la région du Mein, de la Bavière, de la Souabe, de la Bohême et 
de TAutriche, arrivèrent ruinées sur les bords de la Vistule et du 
Dnieper, mais elles y apportèrent quand même des biens précieux, 
-qu'elles avaient défendus au prix de leur vie : leurs convictions 
religieuses, Taustérité de leurs mœurs et leur science talmudique. 
Chassés de leurs pays d'origine, les talmudistes allemands s*éta- 
blirent en Pologne, en Lithuanie, dans la Ruthénie, la Volhynie 
et sur d'autres points encore. Mais des éléments slaves se mêlè- 
rent bientôt a renseignement de Técole rabbinique allemande, 
•qui se modifia peu à peu, acquit de Toriginalité et devint une 
^cole polonaise. 

Outre leurs connaissances talmudiques, les fugitifs allemands 
transplantèrent aussi leur langue en Pologne. Cette langue fut 
adoptée également par les Juifs indigènes, qui négligèrent peu à 
peu le polonais et le ruthène, pour ne plus parler que Tallemand. 
£*est ainsi que les Juifs de la Turquie d'Europe et d'Asie avaient 
adopté la langue des exilés espagnols réfugiés dans leur pays. On 
peut même dire qu'à cette époque le judaïsme se divisait en deux 
grandes parties : le groupe de langue allemande et le groupe de 
langue espagnole, et cette division subsista pendant plusieurs 
siècles. Placés entre ces deux groupes, les Juifs d'Italie comptaient 
-à peine ; encore étaient-ils obligés de comprendre soit Tallemand, 
soit l'espagnol. Aux yeux des Juifs de Pologne, la langue alle- 
mande eut bientôt un caractère presque sacré, ils la vénérèrent 
autant que l'hébreu, s'en servant dans le cercle intime de la 
famille, dans Técole et à la synagogue. 

Ce fut dans cette Allemagne, si dure aux Juifs, que se produisit, 
-à cette époque, un événement qui eut un retentissement consi- 
dérable dans toute la chrétienté et annonça le règne d'un esprit 
nouveau. Et cho^e curieuse, cet esprit nouveau, qui allait révolu- 
tionner si profondément l'Europe tout entière, se manifesta ù 
propos des Juifs et du Talmud. 

FIN DU TOME QUATRIÈME. 



TABLE DES CHAPITRES 



TROISIEME PERIODE. 
LA DISPERSION. 

DEUXIÈME ÉPOQUE. 
LA SCIENCE ET LA POÉSIE JUIVES A LEUR APOGÉE. 

Pages. 
CHAPITRE PREMIER. — Saadia, HasdaI et leurs contemporains 
(928-970). — Réveil intellectuel parmi les Juifs d*Onent et d'Occident. — 
Saadia ben Joseph. — Sa traduction et son commentaire arabes de la Bible. 

— Ses polémiques contre les Garaïtes.— Son élévation à la dignité de gaon 
de Sora. — Sa lutte contre Texilarque David. — Son commentaire sur le 
« Livre de la Création » et son c Traité des Croyances et des Opinions. » 

— Saadia se réconcilie avec l'exilarque. — Sa mort. — Décadence de l'école 
de Sora. — Les caraïtes Sahal et Yéphét Hallévi contre les rabbanites. — 
Moïse ben Hanok fonde une école talmudique à Cordoue. — Les savants 
jaifs de Kairouan. — Sabbatal Donnolo et son compatriote chrétien Nil le 
jeune. — La culture juive dans TEspagne musulmane.— Hasdaï ibn Scha- 
prout; sa situation élevée à la cour d'Abdul Rahman III. — Sa lettre aux 
Khazars. — Il protège les savants et les poètes juifs. — Dounasch ben 
Labrat. — Menahem ben Sarouk. — Son Mahbérét. — Moïse ben Hanok 
rabbin à Cordoue. — Mort de Hasdaï 1 

CHAPITRE II. — Fin du gagnât en Babylonie. Aurore de la civi- 
lisation JUIVE EN Espagne (970-1070).— Le gaon Scherira. — Sa Zc//re sur 
l'époque talmudique et post-talmudique. — Le gaon Haï. — Développement 
de la civilisation juive en Andalousie. — L'aristocratie juive en Espagne. 

— Jada ibn Hayyoudj. — Hanok ben Moïse en lutte avec Joseph ibn Abi- 
tour. — Situation des Juifs en France* — Les Juifs allemands sous les 
Othon. — Guerschom ben Juda surnommé la « Lumière de l'Exil ». — 
Ses Ordonnances. — Premières persécutions contre les Juifs d'Allemagne. 

— Les Juifs sous le khalifat des Fatimides. — Influence heureuse du gaon 
Haï. — Samuel ben Hofni gaon de Sora. — Fin du gaonat de Sora et de 
celui de Pumbadita. — Activité intellectuelle et religieuse des Juifs de 
l'Andalousie. — Samuel ibn Nagrela. — 11 est nommé ministre du- roi 
Ha bous. — Sa mansuétude. — Ses adversaires. — Il compose une métho- 
dologie du Talmud et un traité de philosophie pratique. — Sa bienveil- 
lance pour les savants juifs. — Abou-1-Walid Merwan ibn Djanah. — Ses 
travaux grammaticaux. — Sa « Critique. » — Salomon ibn Gabirol. — Soa 

IV. 30 



4fi6 TABLE DES CHAPITRES. 

Pag». 

talent poétique. — Son hnmear mélaocoliqne et ses satires. — Son traité 
philosophique « La. Soorc^^ de la Vie. » — Le i^ilosopbe Bahja ben Joseph. 

— Son « Guide des devoirs des cœnri. » — Il place les lois morales au- 
dessus des lois cérémooielleâ. — Le mé^Jeciu YitsbakL —Mort de Samuel 
ibn Nagrela. — Son fils Joseph ibu Nagrela. — Il est tué dans une émeute. 

— Mort de Salomon ibn Gabirol 3t 

CHAPITRE IIL — Les cinq Isaac et TrrsHAKi (1070-1096}. — RéTeîl 
des études talmudiques en Espagne. — Isaac ibn Albalia. — Il est placé 
à la tête de la communauté de Cordoue. — Isaac ibn Giat. — Isaac ben 
Reuben Albargueloui. — Isaac ben Saknal. — Isaac Alfasi de Fez. — Son 
code talmudlque. — Salomon Yitshaki on Raschi. — Sa grande autorité. 

— Il écrit un commentaire sur le Talmud et la Bible. — L'école française 
de Troyes. — Nathan ben Yehiel de Rome. — Son Aroukh. — Les Juifs 
de l'Europe orientale. — Les conseillers Juifs d' Alphonse VI roi de Cas- 
tille.— Bulles du pape Grégoire VII contre les Juifs.— Lutte d'Alphonse \1 
contre le roi musulman de Séville. — 11 est battu. — Souffrances des Juifs 
espagnols pendant ces luttes. — Isaac Alfasi s'établit à Cordoue. — Ses 
discussions ayec Isaac ibn Giat et Isaac ibn Albalia. — Coup d*œil sur 
rhistoire des Juifs jusqu'à la fin du xi« siècle 6t 

CHAPITRE IV. — La première croisade. Juda Hallévi (1096-1148). 

— Situiition satisfaisante des Juifs d'Allemagne avant les croisades. — 
Massacres des Juifs allemands par les premiers croisés. — Les Juifs de 
Trêves, s'entre- tuent. — Les Juifs de Worms se réfugient dans le palais 
épiscopal. — Us se donnent la mort pour échapper au baptême. •— Mêmes 
scènes à Mayence. — Intervention généreose des bourgeois et de 
l'évêque de Cologne en faveur des Juifs. — Massacres des Juifs en 
Bohême. — L'em^jereur Henii IV autorise les Juifs allemands baptisés à 
revenir au judaïsme. — Émigration des Juifs de Buhème. — Développe- 
ment de l'esprit d'ascétisme parmi les Juifs d'Allemagne. — Réaction 
salutaire amenée par les écoles talmudiques. — Situation heureuse des 
Juifs d'Espagne sous les Almoravides. — Joseph ibu Migasch, — Les 
poètes juifs. — Salomon ben Sakbel imite les Makâmât de Hariri. — Moïse 
ibn Ezra. — Juda beu Samuel Hallévi. — Sa grande supériorité sur ses 
contemporains. — Ses admirables Sionides. — Son ouvrage philosophique 
Khozari, — Il place le judaïsme au-dessus de toute philosophie et au- 
dessus des autres religious. — Son respect pour la langue hébraïque. — 

Son amour ardent pour Jérusalem. — Il se rend en Palestine. — Sa mort. 73 

CHAPITRE V. — La deuxième croisade et la première accusation 

DE MEURTRE RITUEL DIRIGÉE CONTRE LES JuiFS (1148-1171). — LCS Julfs 

de France sous Louis VI et Louis VII. — Les Tossaflstes. — Tossafot tal- 
mudiques et bibliques. — Samuel beu Méïr ou Raschbam,^ La deuxième 
croisade.— Lettres de l'abbé Pierre de Gluny contre les Juifs.— L'empereur 
Conrad 111 protège les Juifs d'Allemagne contre les croisés. — Mandement 
de saint Bernard en faveur des Juifs. — Excès des croisés contre les Juifs 
d'Allemagne. — Leur contre-coup en France. -^ Les Juifs d'Allemagne 
deviennent les Kammerknechte de l'empereur. — Souffrances des Juifs 



TABLE DES CHAPITRES. 467 

Pages. 

dans le nord de TAfilque. — Les Almohades en Espagne. — DéplaceménV 
de la culture juive de l'Espagne musulmane dans TEspagne Chrétienne.— ' 
Juda ibn Ezra. — Abraham ibn Daud. — Son ouvrage philosophique « La 
Foi supérieure. » — Son ouvrage historique « Ordre de la tradition ».— 
Abraham ibn Ezra. — Son esprit est formé de contrastes. — Il est mé- * 
diocre poète, mais remarquable exégète. — Ses nombreux voyages. — Son — 
séjour à Rome, puis en Provence et dans TAngleterre. — Rabbènoa Tarn. 

— Synodes de rabbins en France. — Les Juifs de Blois accusés d'un 
meurtre rituel. — Lear martyre 98 

CHAPITRE VI. — Situation des Juifs a l'époque de MaTmonide 
(1171-1205). — Avènement d'une ère d'incessantes persécutions contre 
les Juifs. — Ils vivent en sécurité dans TEspagne chrétienne. — Le voya- : 
geur Benjamin de Tudèle. — Zerahya Girondi. — Les Juifs dans le Lan- 
guedoc et la Provence. — Kalonymos beu Todros de Narbonne. — Joseph i 
ben Isaac Kimhi. — Ses fils Moïse et David Kimhi. — Les communautés • 
de Béziers, Montpellier et Lunel. — Juda ben Saûl ibn Tibbon. — Ses di- 
verses traductions. — Samuel ibn Tibbon. — Abraham ben David de Pos- 
quières.— Philippe- Auguste fait arrêter les Juifs de son territoire. — Leur 
expulsion.— Leur retour en France.- Les Juifs d'Angleterre sous Richard 
Cœur de Lion.— Désordres à Londres. — Massacre des Juifs à York. — Ua 
minnesasnger juif. — Attitude bienveillante du v^P^ Alexandre lll à •' 
l'égard des Juifs. — Les Juifs dans l'empire byzantin et en Asie Mineure. 

— Les communautés de Bagdad et de Mossoul. — L'imposteur David 
Alroï.— Les Juifs en Arabie.— Samuel Ilallévi, chef de Técole talmudique 

de Bagdad. — Les Juifs d'Egypte. — Leur chef Nathunel Il6 

CHAPITRE VII. — ÉPOQUE de Maïmonide (1171-1205). — Moïse ben 
Maïmoun.— Sa vaste science et son caractère élevé. — Sa famille se rend 
d'Espagne à Fez. — Maïmonide excuse les Juifs acceptant l'islamisme par " 
contrainte. — Il s'établit au Vieux-Caire.— Mort de son frère David. — Il 
publie son commentaire sur la Mischna. — Ses treize articles de foi. — Les 
Juifs persécutés au Yémen. — Maïmonide leur adresse « une Épître » pour ' 
raffermir leur foi. — Il est nommé rabbin du Caire. — Sou Mischné Thora. 

— Valeur de cet ouvrage; son importance pour la connaissance du 
Talmud. — Maïmonide énumère les lois bibliques. — Inconvénients pou- 
vant résulter de la publication du Mischné Thora. — Influence de ce Code 
sur le judaïsme. — Adversaires du Mischné Thora. — Maïmonide médecin. 

— Son intervention en faveur de ses coreligionnaires opprimés. — Il est, 
accusé par des envieux de rejeter certaines opinions talmudiques. — Son 
More Neboukhim ou Guide des Égarés. — Il suit la philosophie d'Aristote. 

— Ses idées sur la création, sur l'homme et sur l'immortalité. — Sa con- 
ception de la prophétie. — Ce qu'il dit de la Thora. — Influence consi- 
dérable du « Guide des Égarés » sur les contemporains et la postérité.— 
Points faibles du système de Maïmonide. —Son Traité sur la résurrection. 

— Opinion des mabométans sur le « Guide. » — Admiration des Juifs de 
Provence pour Maïmonide. — Son « Guide » est traduit par Samuel ibn 
Tibbon. — Sa mort ..^ 136 



-468 .TABLE DES CHAPITRES. 

Pages. 
CHAPITRE VIII. — Dissensions dans le judaïsme: Obligation de 
PORTER LA ROUELLE (1203-1236). — Abraham, fils de Maïinonide. — La 
discorde menace de s'introduire dans le judaïsme. — Innocent III d'abord 
laTorable puis hostile aux Juifs. — Sa lettre contre les Juifs au comte 
de NeTers. — Les Juifs englobés dans les persécutions contre les Albigeois. 

— Souffrances des Juifs d'Angleterre sous Jean sans Terre. — Canons du 
concile de Rome contre les Juifs. — Obligation pour les Juifs de porter une 
roue//e.— Origine de la rouelle.— Conséquences de cette humiliante obli- 
gation. — Le pape Honorius 111 exige rigoureusement le port de la rouelle. 
—Le pape Grégoire IX et les Juifs de Hongrie. —Dissensions intestines dans 
le judaïsme. — Malmonistes et antimalmonistes. — Salomon de Montpellier 
s'élève contre le « Guide des Égarés >».— La lutte s'étend. — David Kimhi 
partisan de Malinonide. — Moïse Nahmani. — Il combat les idées de Mal- 
mottide. — Les maïmonistes en Espagne. — Tentative de réconciliation 
faite par Nahmani. — Salomon de Montpellier fait appel à l'Inquisition 
contre le « Guide des Égarés )>. — Irritation générale produite par ^sette 
démarche. — Moïse de Coucy. — La Cabbale. — Le cabbaliste Isaac 
Taveugle. — Azriel et Ezra. — Doctrines des Cabbalistes. ^ Le En-Sof et 
les dix aefirot. — Théorie de la création. — Idées des cabbalistes sur la 
prière et la rémunération. — Le livre Bahir, — Déclin de la poésie néo- 
hébraïque. — Juda al-Harizi. — Les fabulistes Bera^ya ben Natronaî et 
Isaac ibn Schoula 160 

CHAPITRE IX. — Controverses religieuses. Autodafé du Talmud 
(1236-1270). — Intolérance croissante des chrétiens à l'égard des Juifs. — 
.L'empereur Frédéiic II et les Juifs. — Statut libéral de Frédéric le Belli- 
queux en faveur des Juifs. — Persécutions contre les Juifs de France. — 
Accusations de l'apostat Nicolas Donin contre le Talmud. — Confiscation 
de ce recueil. — Controverse à. Paris sur le Talmud. — Autodafé du Talmud. 
—Canons du concile de Béziers contre les médecins juifs.— Les Juifs d'An- 
gleterre sous Henri III.— Alphonse X, roi de Castille, et les Juifs. —Ses 
sentiments contradictoires à leur égard. — Le renégat Pablo Christiani.— 
Controverse à Barcelone sur le Talmud. — Courage de Moïse Nahmani. 

— Censure du Talmud en Espagne. — Colère des dominicains contre 
Nahmaui. — Son départ de l'Espagne pour la Terre-Sainte. — Son action 
heureuse en Palestine. — Les Judenôreter en Allemagne. — Décisions 
du synode d'Ofen contre les Juifs de Hongrie et de Pologne. — Situation 

des Juifs en Castille et dans le Portugal , 190 

CHAPITRE X. — Progrès de la bigoterie et de la Cabbale (1270- " 
1325). — Salomon ben Adret; sa haute autorité. — Il réfute les ouvrages 
du dominicain Raimond Martini. — Nouvelles luttes entre maïmonistes et 
antimaïmonistes. — Le cabbaliste Salomon Petit. — Sa campagne contre 
les ouvrages de Maïmonide. — Son échec. — Violences contre les Juifs 
d'Allemagne à la suite d'accusations de meurtre rituel. —Ils essaient 
d'émigrer en Palestine. — Méïr de Rothenbourg ; son arrestation et sa 
mort.— Fausses accusations contre les Juifs d'Angleterre sous Edouard I«'; 
leurs souff'rances. — Ils sont expulsés. — Les Juifs sous Argun, khan des 
Mongols. — Le ministre juif Saad-Addaula. — Progrès de la Cabbale en 



TABLE DES CHAPITRES. 



.409 



Pages. 

Espagne, — Le cabbaliste Abraham Aboulafia. — Ses aventures^— Moïse, 
ben Schem Tob de Léon. — Il écrit fe Zohar. — Forme et fond de ce livre. 

— Influence néfaste du Zohar. — Les philosophes allégoiHstes ; leurs exa- 
gérations. — Lévi ben Hayyim de Villefranche. — Son adversaire Abba 
Mari de Lunel. — Jacob Tibbon ou Don Profîat; ses démarches actives 
contre les antimalmonistes. — Ascher ben Yehiel..— Il quitte l'Allemagne 
à la suite de persécutions. — Son séjour en Espagne et son intervention 
en faveur des obscurantistes. ~ Anathème de Ben Adret contre les études 
profanes. — Riposte de Jacob Tibbon et de la communauté de Montpellier. 

— Expulsion des Juifs de France sous Philippe le Bel. — Continuation de 
la lutte entre amis et adversaires des études profanes. — Triomphe des 
obscurantistes. — Retour des Juifs en France sous Louis X. — Excès san- 
glants des Pastoureaux contre les Juifs de France.— Les Juifs d'Italie sous 
Robert d'Anjou. — Kaloni^mos ben Kalonymos et son ouvrage « la Pierre 
de touche ». — Immanuel ben Salomon Romi. — Sa verve et son style 
jélégant. — Sa description de Tenfer et du paradis. — Les Juifs de Rome , 
menacés d'expulsion. — Violences contre les Juifs de Navarre.— Favoris 
juifs d'Alphonse XI, roi de Gastille; leur rivalité. — Accusations du re- 
négat Abner ou Alphonse de Valladolid contre les Juifs. — 11 est appuyé 
par Gonzalo de Martinez. — Démarche de Léonore de Guzman en faveur 
des Juifs. — Les fils d'Ascheri.— Son fils Jacob, auteur des quatre Turim. 

— Lévi ben Gerson. — Son amour pour les recherches scientifiques. — 
Moïse de Narbonne il2 

CHAPITRE XI. — La peste noire. Massacres des Juifs (1325-1391). 

— Recrudescence de violences contre les Juifs. — Massacres en AU-i- 
mague par les Judenschlaeger et en Bavière.— Le pape Benoit XII essaie 
«n vain d'intervenir en leur faveur. — La Peste noh-e. — Absurdité de 
l'accusation d'empoisonnement dirigée contre les Juifs. — Intervention 
inefficace du pape* Clément VI. — Atroces tueries en Espagne, en Savoie 
€t en Allemagne. — Le « magistrat » de Strasbourg essaie de protéger les 
Juifs; les corporations protestent.— Les flagellants en Allemagne; nou- 
veaux massacres des Juifs. — Réclamations de princes et de villes d'Alle- 
magne pour avoir des Juifs. — Retour des Juifs en France sous Jean II, 
et Manessier de Yesoul. ^ Méir ben Baruch de Vienne et ses ordonnances. 

— Situation heureuse des Juifs castillans sous Pierre le Cruel. — Le poète 
Sanlob de Carrion. — Samuel ben Méïr Hallévi. — Il fait construire' une 
synagogue à Tolède. — Sa disgrâce et sa mort. — Les Juifs partisans de 
Pierre le Cruel dans sa lutte contre Henri de Transtamare.— Henri victo- 
rieux les traite d'abord avec équité, puis leur impose le port de la rouelle. 

— Controverse religieuse à Avila; Moïse de Tprdesillas. — Insuffisance 
de la plupart des savants juifs d'Espagne en. ce temps. — Hasdaï Crescas. 

— Isaac ben Schèschét. — Ses démêlés avec Hayyim Galipapa. — Orgueil 
«t égoïsme des Juifs riches d'Espagne. — Joseph Pichon. — Ses adver- 
saires juifs le font tuer. — Conséquences funestes de ce crime pour le 
judaïsme espagnol. — Organisation du judaïsme en Portugal. — Les 
grands-rabbins Don Juda et David Negro. — Ferran Martinez contre les 
Juifs de Séville; leur extermination. — Massacres des Juifs dans toute 
l'Espagne. — Expulsion des Juifs de France sous Charles VI. . . . ^ . 274 



i 



470 TABLE DES CHAPITRES. 

Pages. 
CHAPITRE XII.— Conséquences de ia persécution de 1391. Marranes 

ET APOSTATS. NOUVELLES VIOLENCES (1391-1420). — LBS MaTTOneS OU COQ- 

yertis juifs pratiquent secrètemeat le judaïsme.— Les éléments juifs dans 
la poésie espagnole. — Zèle chrétien des apostats juifs. — Le renégat Paul 
de Santa Maria. — Sa haine contre ses anciens coreligionnaires. — Josua 
Lorqui et sa polémique antichrétienne. — Profiat Duran ou Efodi et sa 
satire contre le christianisme. — Couceptions philosophiques de Hasdaî 
Crescas.— Méfr Alguadès grand-rabbin de Castille.— Accusé par Paul de 
Santa Maria, il est exécuté.— Éclosion de rêveries messianiques. — L'agi- 
tateur Moïse Botarel. — Josua Lorqui devenu Tapostat Jérôme de Santa-Fé. 

— Campagne de Vincent Ferrer contre les Juifs. — Son influence funeste en 
Castille et en Aragon. — L'antipape Benoit XllI convoque des rabbins à un 
colloque à Tortose. —Jérôme de Santa-Fé accusateur des Juifs et du Talmud 
à ce colloque. — Les Juifs espagnols restent fermes dans leurs convictions. 
— Mesures restrictives prises contre eux.- Craintes des Juifs devant les exci- 
tations de Vincent Ferrer.— Bulles du pape Martin V en laveur des Juifs. 314 

CHAPITRE XIII. — Une légère accalmie dans la tourmente (1420- 
1472).— Les Juifs subissent le contre-coup de la guerre faite à Jean Huss. — 
Accusation de meurtre rituel en Autriche. — Exécution des iuculpés. — 
Jacob Moellin Haliévi ou Maharil, — Nouvelle intervention de Martin V 
en faveur des Juifs. — Décadence des études talmudiques en Allemagne. 
'— Abraham Benveniste, grand-rabbin de Castille, et ses réformes. — Polé- 
miques religieuses entre Juifs et chrétiens. — Isaac Nathan et sa 6k)ncor- 
dance de la Bible. — Les polémistes Joseph ibn Schem Tob et Hayyim 
ibn Mousa. — Simon et Salomon Duran d'Alger. — Joseph Albo. — Son 
ouvrage théologique Ikkarim et son système de philosophie religieuse. — 
Distinction entre la révélation divine et les lois prescrites par les pro- 
phètes. — Les idées théologiques de Joseph ibn Schem Tob. — Le concile 
de Baie et les Juifs. — Changement de politique à l'égard des Juifs d'Alle- 
magne. — Le pape Eugène IV hostile aux Juifs. — Excès contre les Mar- 
ranes de Tolède. — Chute du ministre Alvaro de Luna, ennemi des Mar- 
ranes. — Le cardinal Nicolas de Cusa et la conversion des Juifs. — Le 
moine Jean de Capistrano et ses prédications fanatiques contre les Juifs. 

— Son action néfaste à Breslau. — Protection accordée aux Juifs de Po- 
logne par Casimir IV. — Son changement d'attitude sous i'iufluence de 
Capistrano.— Conséquences de la prise de Constantinople par Mahomet II 
pour les Juifs. — Leur heureuse situation en Turquie 340 

CHAPITRE XIV. — Recrudescence de violences a l'égard des Juifs 
et des Marranes (1455-1485). — Les Juifs sont relativement heureux dans 
la Castille et l'Aragon. — Efforts de leurs ennemis pour modifier cette 
situation. — Alfonso de Espina et son réquisitoire contre les Juifs. — 
Émeutes contre les Marranes. — Le mariage de Ferdinand et d'Isabelle la 
Catholique favorisé par des Juifs. — Massacres de Marranes à Cordoue. — 
Les Juifs italiens et Yehiel de Pise. — Relations cordiales entre Juifs et 
chrétiens en Italie. — Messer Léon. — Élia del Médigo. — Ses rapports 
amicaux avec Pic de la Mirandole. — Sou « Examen de la Religion ». — 
'Les rabbins alieûiands en Italie. — Excitation de Bernardin dô Feltre 



TABLE DES CHAPITRES. 471 

Pages. 

contre les Juifs. — L'enfant Simon de Trente. — Les Juifs accusés de 
l'avoir tué. — Le pape Sixte IV refuse de le canoniser. — Vexations in- 
fligées aux Juifs de Ratisbonne.— Intervention de l'empereur Frédéric IIL 

— Procès de la ville contre les Juifs de Ratisbonne. — Nouvelle inter- 
vention de Frédéric 111 et échec du Couseil de la ville. 37S 

CHAPITRE XV. — Établissement de tribunaux D*iNQUismoN en 
Espagne (1481-1485). — Nouveaux efTorts du clergé pour perdre les Mar- 
ranes. — Le pape Sixte IV autorise l'établissement de tribunaux d'inqui- 
sition en Espagne. — Le premier ti-ibunal d'inquisition. — Complot des 
Marranes contre ce iriburial à Séville. — Découverte et exécution des con- 
jurés. —La délation devient un principe de gouvernement de l'Inqui- 
sitiou. — Nombreuses dénonciations.— Le premier acte de foi ou autoi^dafé. 

— Expulsion des Juifs de Séville et de Cordoue. — Démarches des Mar- 
ranes auprès du pape Sixte IV. — Développement de llnquisition en Es- 
pagne.— Le grand inquisiteur Torquemada.— L'Inquisition en Aragon. — 
Un chanoine brùlé par l'Inquisition. — Nouveau complot de Marranes 
contre les inquisiteurs de Tolède ; il est découvert. — Exécutions à Tolède. 

— Meurtre du grand inquisiteur Pedro Arbues. — Châtiment des Mar- 
ranes coupables. — L'Inquisition fonctionne à la fin dans toute l'Espagne. 392 

CHAPITRE XVI. — Expulsion des Juifs d'Espagne et de Portugal 
(1485-1497). — Attachement persistant des Marranes au judaïsme. — 
Vaines tentatives pour isoler les Marranes des Juifs. — Don Isaac Abra- 
banel.— Son influence à la cour de Portugal.— Situation satisfaisante dô 
ses coreligionnaires poilugais.— Bonté d'Abrabanel pour les malheureux. 

— Il est impliqué avec le duc de Bragance dans une accusation de tra- 
hison. — Sa fuite en Espagne. — Son commentaire sur les prophètes his- 
toriques. — Il est chargé de la direction des finances espagnoles. — Les 
Juifs dans le royaume de Grenade. — Prise de Grenade par Ferdinand et 
Isabelle. — Expulsion des Juifs d'Espagne. — Terribles eifets de cette ca- 
tastrophe pour les proscrits. — Efforts de Torquemada pour les convertir. 

— Ils restent fidèles à leurs croyances.— Solidarité étroite des proscrits. — 
Leur départ définitif. — Conséquences désastreuses de l'expulsion des Juifs 
pour l'Espagne. — Les Marranes prêtent leur aide aux proscrits. — Bon 
accueil fait aux exilés espagnols en Navarre. — D'autres exilés se rendent 
à Naples; bienveillance de Ferdinand 1" à leur égard. — Souffrances des 
exilés dans le port de Gênes et à Rome. — Ils sont reçus avec sympathie 
en Turquie. — Le roi du Portugal autorise le séjour provisoire d'un groupe 
d'exilés dans son pays. — Conditions de leur admission.- Médecins, ma- 
thématiciens et astronomes juifs en Portugal. — Souffrances des fugitifs 
espagnols à leur départ du Portugal. -Enfants juifs arrachés à leurs 
parents et baptisés de force en Portugal. — Le roi Manoël d'abord bien- 
veillant pour les Juifs. — Son changement d'attitude après son mariage 
avec Isabelle IL — Expulsion des Juifs du Portugal. — Obstacles opposés 
par le roi à leur départ. — Baptême forcé de leurs enfants. — Scènes dé- 
chirantes.— Démarches des Marranes portugais auprès du pape Alexandre VI 
pour faire déclarer nulle leur conversion. — L'édit de tolérance. — Tor- 
tures infligées à quelques Juifs portugais. ...... v. .. .3 406 



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